L'HISTOIRE DE MUHAMMAD-DIN
Quel est l'homme heureux? C'est celui qui voit chez lui, dans sa maison à lui, de petits enfants tout barbouillés de poussière, roulant, tombant, pleurant.
(MUNICHANDRA.)
La balle de polo était une vieille balle tout écorchée, entaillée, tachée. Elle était posée sur la cheminée, parmi les tuyaux de papier que nettoyait pour moi Imam-Din le khitmatgar.
--Le Fils du Ciel tient-il à cette balle? dit Imam-Din d'un ton respectueux.
Non, le Fils du Ciel n'y tenait pas d'une manière particulière. Mais quel usage un khitmatgar pouvait-il faire d'une balle de polo?
--Si Votre Honneur le permettait... j'ai un petit enfant. Il a vu cette balle, et il a envie de jouer avec. Ce n'est pas pour moi que je la voudrais.
Jamais il ne serait venu à l'idée de qui que ce fût, que le vieil Imam, homme d'un port imposant, eût envie de s'amuser avec une balle de polo.
Il emporta cette vieillerie cabossée dans la véranda où aussitôt éclata une tempête de cris joyeux, où se fit entendre un va-et-vient de petits pieds, ainsi que le bruit sourd de la balle roulant sur le sol.
Il était évident que le petit bonhomme avait attendu, au dehors, qu'on le mît en possession de son trésor.
Mais comment avait-il fait pour voir la balle de polo?
Le lendemain, étant revenu du bureau une demi-heure plus tôt que d'ordinaire, j'aperçus une petite créature dans la salle à manger, un bébé mignon, grassouillet, vêtu d'une chemise grotesquement courte, car elle ne descendait guère que jusqu'à son ventre rebondi.
Il errait autour de la pièce, le pouce dans la bouche, en se murmurant à lui-même et en faisant l'inventaire des tableaux.
Sans aucun doute, c'était le petit enfant.
Certes, il n'avait rien à faire dans ma chambre, mais il était si absorbé par ses découvertes qu'il ne m'entendit point passer le seuil.
J'entrai brusquement dans la pièce, et son saisissement fut tel qu'il faillit avoir une attaque de nerfs.
Il s'assit par terre, l'haleine coupée. Ses yeux s'ouvrirent tout grands et sa bouche en fit autant.
Je devinai ce qui allait immanquablement arriver et je m'enfuis, poursuivi par un long cri sec qui parvint jusqu'à l'office bien plus rapidement que n'y serait jamais arrivé un de mes ordres.
Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'Imam-Din était à la salle à manger.
Alors j'entendis des sanglots désespérés, et je retrouvai Imam-Din en train d'admonester le petit coupable, qui se faisait un mouchoir de presque toute sa chemise.
--Ce petit, dit Imam-Din d'un ton de juge, est un polisson, un gros polisson, et sa conduite mériterait la prison.
Nouveaux hurlements du coupable, suivis d'une longue tirade d'excuses que m'adresse Imam-Din.
--Dites au bébé que le sahib n'est pas fâché, répondis-je, et emmenez-le.
Imam-Din transmit mon pardon au coupable qui, maintenant, avait ramené toute sa chemise autour de son cou, à la façon d'une corde, et le hurlement s'atténua en un sanglot.
Tous deux gagnèrent la porte.
--Il se nomme Muhammad-Din, dit Imam-Din comme si le nom du coupable était un grief de plus; c'est un polisson.
Délivré de tout danger imminent, Muhammad-Din se tourna vers moi, entre les bras de son père, et dit gravement:
--T'est vrai, tahib, te ze m'appelle Muhammad-Din, mais ze suis pas un polisson, ze suis un homme.
C'est de ce jour que datent mes relations avec Muhammad-Din.
Il ne revint plus dans la salle à manger, mais sur le terrain neutre du jardin, nous échangions des saluts avec beaucoup de gravité, bien que la conversation se réduisît à deux formules: «Bonjour, tahib», d'une part et: «Bonjour, Muhammad-Din», de l'autre.
Chaque jour, à mon retour du bureau, la petite chemise blanche et le petit corps bouffi ne manquaient guère de surgir de l'ombre du treillage couvert de plantes grimpantes où ils s'étaient tapis: et, chaque jour, j'arrêtais mon cheval à cet endroit, pour que mon salut ne se perdît pas dans l'espace ou ne fût pas prononcé d'un ton trop cavalier.
Muhammad-Din n'avait jamais de compagnon.
Il passait son temps à trottiner dans la villa, entrant dans les fourrés de ricins et en sortant, pour de mystérieux travaux.
Un jour, je tombai par hasard sur un ouvrage qu'il avait exécuté tout au fond du jardin.
Il avait enterré à moitié la balle de polo et piqué en cercle, tout autour, six fleurs de souci fanées. Autour de ce cercle, il en avait tracé un autre, rudimentaire, avec des morceaux de briques et des débris de porcelaine alternés; le tout était clos d'une petite digue de terre.
Le bhistie[45] assis sur la margelle du puits, fit un plaidoyer en faveur du petit architecte, en disant que ce n'était là qu'un amusement d'enfant et que cela ne gâtait guère l'aspect de mon jardin.
[45] Porteur d'eau.
Dieu m'est témoin que je n'eus, ni à ce moment ni plus tard, l'idée de toucher au travail de l'enfant; mais ce soir-là, au cours d'une promenade dans le jardin, je me dirigeai de ce côté, sans le savoir, et, avant même que je m'en fusse aperçu, mon pied avait éparpillé les soucis, la digue de terre, et les fragments de soucoupes dans un pêle-mêle irréparable.
Le lendemain, je trouvai Muhammad-Din pleurant sans bruit, tout seul, sur le ravage que j'avais fait.
Quelqu'un avait eu la cruauté de lui dire que le sahib avait été très fâché de voir abîmer son jardin, et qu'il avait démoli tout l'ouvrage en lâchant de gros mots.
Muhammad-Din passa une bonne heure à effacer toute trace de sa digue, à faire disparaître les débris de porcelaine, et ce fut d'une figure toute larmoyante, toute contrariée, qu'il vint me dire: «Bonjour, tahib», quand je revins du bureau.
Une enquête sommaire eut ce résultat: Imam-Din fut chargé d'informer Muhammad-Din qu'il lui était permis, en vertu d'une faveur toute particulière de ma part, de faire tout ce qu'il voudrait dans le jardin.
Cela remonta le coeur du petit, qui se remit aussitôt à tracer sur le sol le plan d'un édifice qui devait éclipser le grand ouvrage de la balle de polo et des fleurs de souci.
Pendant quelques mois, cette drôle de petite créature potelée circula dans son petit domaine parmi les fourrés de ricins et dans le sable, s'occupant sans relâche à construire des palais magnifiques avec des fleurs fanées, tombées de leur tige, avec des galets polis par l'eau, des bouts de verre cassé, et des plumes arrachées, je crois, à mes poules, toujours tout seul, toujours se marmottant des histoires.
Un jour, une coquille marine aux bariolages de couleurs vives tomba comme par hasard près de son dernier édifice.
Je comptais bien que Muhammad-Din ferait à cette occasion quelque chose de splendide. Je ne fus pas déçu.
Il passa près d'une heure à méditer, et les histoires qu'il se racontait finirent par un chant joyeux.
Puis, il se remit à tracer un plan sur le sable.
Ce palais-là serait certainement un palais mirifique, car il avait deux mètres de long sur un de large. Mais il ne fut point terminé.
Le lendemain, pas de Muhammad-Din au débouché de l'allée des voitures, pas de «Bonjour, tahib», pour me souhaiter la bienvenue.
Je m'étais accoutumé à ce bonjour et me sentis inquiet.
Le lendemain, Imam-Din me dit que l'enfant avait un peu de fièvre et qu'il fallait de la quinine; je lui fournis la dose et fis venir un docteur anglais.
--Ça n'a pas d'étoffe, ces marmots, dit le docteur en quittant le logement d'Imam-Din.
Une semaine plus tard, je fis une rencontre qu'à tout prix j'eusse voulu éviter.
J'aperçus Imam-Din sur la route qui mène au cimetière musulman. Il était accompagné d'un ami et portait dans ses bras tout ce qui restait du petit Muhammad-Din, enveloppé d'un linceul.
SUR LA FOI D'UNE RESSEMBLANCE
Si votre miroir est cassé, regardez-vous dans de l'eau tranquille, mais prenez garde d'y tomber.
(PROVERBE HINDOU.)
A défaut d'une affection payée de retour, une des choses les plus avantageuses qu'un jeune homme puisse porter avec lui au début de sa carrière, c'est une affection sans espoir.
Cela lui permet de se sentir un homme important, affairé, blasé, cynique; et dès qu'il se sent le foie pris, dès qu'il souffre du manque d'exercice, il peut rêver tristement à son amour perdu et goûter un très grand bonheur dans un état d'âme tendre et crépusculaire.
L'amourette de Hannasyde a été pour lui un bienfait d'en haut.
Elle datait de quatre ans et, depuis bien longtemps, la jeune personne n'y songeait plus.
Elle s'était mariée.
Elle avait ses nouveaux soucis, en bon nombre.
Dans les commencements, elle avait dit à Hannasyde que «bien qu'elle ne pût jamais être pour lui qu'une soeur, elle prendrait le plus grand intérêt à son bonheur futur».
Ce langage, d'une nouveauté si frappante, d'une si grande originalité, fournit matière, pendant plus de deux ans, aux méditations de Hannasyde, et sa vanité se chargea d'occuper les vingt-quatre mois qui suivirent.
Hannasyde était un tout autre type que Phil Garron[46], mais il n'en avait pas moins plusieurs traits communs avec ce personnage beaucoup trop veinard.
[46] Voir la nouvelle intitulée: Unie à un Incroyant, dans les Simples Contes des Collines.
Il couva son amour sans espoir, comme on soigne une pipe bien culottée, afin d'ajouter à son bien-être, et cela lui fit passer heureusement une saison à Simla.
Hannasyde n'était point aimable. Il avait je ne sais quoi de cru dans ses manières; et la brusquerie avec laquelle il aidait une dame à se mettre en selle, n'était guère propre à attirer vers lui le beau sexe, quand bien même il en eût recherché les faveurs; mais il n'y songeait point.
La blessure qu'il avait au coeur était encore à vif.
Ensuite il eut des ennuis.
Tous ceux qui vont à Simla connaissent la descente qui va du télégraphe aux bureaux des travaux publics.
Hannasyde flânait un matin sur la hauteur, entre deux visites, quand un pousse-pousse, passa à toute vitesse, et dans ce pousse-pousse se trouvait une jeune fille qui était le portrait vivant, très vivant, de celle qui l'avait rendu si agréablement malheureux.
Hannasyde s'appuya aux barrières, la respiration haletante.
Il voulut d'abord rattraper le véhicule, mais c'était impossible.
Aussi s'en alla-t-il avec des battements de sang dans les tempes.
Pour bien des raisons, il était impossible que la femme aperçue dans le pousse-pousse fût la jeune fille qu'il avait connue.
Ainsi qu'il l'apprit plus tard, c'était la femme d'un monsieur de Dindigul ou de Coimbatore, ou de je ne sais quel autre endroit perdu; elle était venue à Simla, tout au début de la saison, pour soigner sa santé. A la fin de la saison, elle retournerait à Dindigul, ou ailleurs, et selon toute probabilité, elle ne reviendrait jamais à Simla, son séjour de montagne étant plutôt Ootacamund.
Ce soir-là, Hannasyde, que rendait bourru et sauvage ce réveil de ses sentiments d'autrefois, s'accorda une heure pour délibérer en lui-même.
Et voici à quel parti il s'arrêta: c'est à vous de décider jusqu'à quel point la sincérité de son ancien amour, et jusqu'à quel point une envie fort naturelle de se déplacer et de s'amuser contribuèrent à sa décision.
Selon toutes vraisemblances, jamais mistress Landys-Haggert ne se retrouverait sur son chemin. Elle ressemblait extraordinairement à la jeune fille qui «prenait le plus grand intérêt, etc.» Voir la formule ci-dessus.
Tout bien pesé, il serait agréable de faire la connaissance de mistress Landys-Haggert, et de se figurer, pendant un temps très court, oh! très court! qu'il se retrouvait avec Alice Chisane.
Chacun a sa dose de folie plus ou moins forte, sur un point déterminé.
La monomanie spéciale de Hannasyde était son ancien amour, Alice Chisane.
Il fit ses plans pour obtenir d'être présenté à mistress Landys-Haggert, et la présentation marcha bien.
Il s'arrangea aussi pour voir cette dame le plus souvent possible.
Quand un homme désire sérieusement rencontrer quelqu'un, on ne saurait croire combien Simla offre de facilités pour cela.
Il y a les garden-parties, les parties de tennis, les déjeuners à la campagne, les lunchs à Annandale, les concours de tir, les dîners et les bals, sans parler des promenades à cheval ou à pied, que l'on arrange en particulier.
Hannasyde était parti avec l'intention de rechercher une ressemblance, et il finit par aller beaucoup plus loin.
Il voulait être illusionné, il entendait être illusionné, et il s'illusionna à fond.
La dame n'avait pas seulement les traits, la tournure d'Alice. Elle avait aussi sa voix, même quand elle parlait à mi-voix.
Elle employait les mêmes expressions, et ces petites manières que toute femme possède, dans la démarche, dans les gestes, étaient absolument identiques.
Même port de tête, même expression de fatigue dans les yeux après une longue marche; même façon de se pencher, de se contourner sur la selle pour retenir un cheval qui tire sur la bride; et même, chose étonnante entre toutes, un jour que mistress Landys-Haggert fredonnait toute seule dans une pièce voisine, pendant que Hannasyde l'attendait pour une promenade à cheval, elle chanta note pour note, avec le même trémolo guttural au second vers: Pauvre créature errante! absolument comme Alice Chisane le lui avait fredonné dans le demi-jour d'un salon d'Angleterre.
Quant à la femme réelle,--quant à l'âme,--il n'y avait pas l'ombre d'une ressemblance: mistress Landys-Haggert et Alice Chisane sortaient de moules différents.
Mais Hannasyde ne désirait savoir, et voir, et considérer qu'une chose: cette troublante, cette affolante ressemblance du visage, de la voix, des manières.
Il avait une grande envie de se tromper lui-même sur ce point, et il y réussit parfaitement.
Un dévouement qui se montre, qui s'étale, est toujours agréable à n'importe quelle femme, quel que soit l'homme qui le lui témoigne. Mais mistress Landys-Haggert, étant une mondaine, ne comprenait rien à l'admiration de Hannasyde.
Il ne se dérobait à aucune corvée, lui ordinairement égoïste, pour satisfaire, pour prévenir même ses désirs, quand c'était possible.
Tout ce qu'elle lui disait de faire était pour lui une loi.
Et il n'y avait pas moyen d'en douter, il aimait à être en sa compagnie, tant qu'elle causait avec lui et maintenait la conversation sur le terrain des banalités.
Mais quand elle se hasardait à exprimer sa manière personnelle de voir, à dire ses ennuis, à rendre ces petites nuances sociales qui sont le condiment de la vie à Simla, Hannasyde n'était ni charmé, ni intéressé.
Il ne tenait pas à savoir quoi que ce fût de mistress Landys-Haggert, ni ce qu'elle avait été jadis;--elle avait presque fait le tour du monde et causait fort agréablement. Ce qu'il voulait, c'était avoir l'image d'Alice Chisane sous les yeux, et sa voix dans les oreilles. En dehors de cela, tout ce qui lui rappelait une autre personnalité l'agaçait, et il ne le dissimulait pas.
Un soir, devant le nouvel hôtel des postes, mistress Landys-Haggert le rencontra, et lui déclara brièvement, sans ambages, sa façon de penser.
--Monsieur Hannasyde, lui dit-elle, aurez-vous l'amabilité de me dire pourquoi vous vous êtes nommé vous-même mon cavalier servant? Je ne le comprends pas, mais je suis parfaitement sûre, de toute façon, que vous ne vous souciez pas plus de moi que d'un fétu.
Ceci paraît venir à l'appui de la théorie d'après laquelle aucun homme n'est capable de mentir à une femme, en actes ou en paroles, sans qu'elle le découvre.
Hannasyde fut pris au dépourvu. Sa parade n'était jamais bien efficace, parce qu'il pensait toujours à lui-même, et il bredouilla, avant de s'être rendu compte de ce qu'il disait, cette réponse peu opportune:
--Et je ne m'en soucie guère non plus.
La singularité de cette question et de cette réponse firent rire mistress Landys-Haggert.
Alors tout se découvrit, et à la fin de la lumineuse explication que donna Hannasyde, mistress Haggert dit, d'un ton où perçait une légère raillerie:
--Alors, je joue le rôle du mannequin que vous habillez avec les haillons de votre amour en lambeaux, n'est-ce pas?
Hannasyde ne voyait guère ce qu'il avait à répondre. Il s'en tira par une phrase générale et un vague éloge d'Alice Chisane, ce qui n'était pas très satisfaisant.
Or, il faut déclarer ici, d'une manière catégorique, que mistress Haggert n'éprouvait pas même l'ombre d'une ombre d'intérêt à l'égard de Hannasyde...
Seulement... seulement, il n'y a pas de femme qui supporte qu'on lui fasse la cour à travers une autre..., surtout à travers une divinité qui a quatre ans de moisissure.
Hannasyde ne croyait pas qu'il se fût exhibé d'une façon tant soit peu marquée. Il était heureux de trouver une âme sympathique dans les déserts de Simla.
Quand la saison finit, Hannasyde retourna à sa résidence dans le Bas-Pays, pendant que mistress Haggert rejoignait la sienne.
--C'était en quelque sorte faire la cour à un fantôme, se dit Hannasyde. Cela n'a aucune importance maintenant, et je vais me mettre au travail.
Mais il découvrit qu'il ne cessait de penser au fantôme Haggert-Chisane, et il n'arrivait point à savoir laquelle des deux, Haggert ou Chisane, entrait pour la plus grande part dans la composition du joli fantôme...
Il sut à quoi s'en tenir un mois après.
Un des traits particuliers de ce pays si particulier, c'est la façon dont un gouvernement sans coeur déplace les gens d'une extrémité de l'Empire à l'autre. Vous n'êtes jamais sûr d'être débarrassé d'un ami ou d'un ennemi avant qu'il ou qu'elle ne meure.
Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.
Le ministère dont dépendait Haggert, l'avertit deux jours à l'avance qu'il devait se rendre de Dindigul à la frontière, et il partit, semant l'argent sur sa route, de Dindigul pour son nouveau poste.
En passant, il déposa mistress Haggert à Lucknow, où elle séjournerait chez quelques amis, pour prendre part à un grand bal, au Chutter Munzil[47]; elle le rejoindrait quand il aurait installé leur nouvelle demeure d'une manière un peu confortable.
[47] Le grand Palais.
Lucknow était la station de Hannasyde, et mistress Haggert y séjourna une semaine.
Hannasyde vint l'y retrouver.
Comme le train arrivait en gare, il s'aperçut qu'il avait pensé à elle pendant tout le dernier mois. Il fut aussi frappé du peu de sagesse avec laquelle il se conduisait.
Pendant cette semaine passée à Lucknow, deux bals, un nombre indéfini de promenades à cheval faites ensemble, amenèrent la crise décisive.
Hannasyde se vit enfermé dans ce cercle d'idées:
Il adorait Alice Chisane,--ou du moins il l'avait adorée,--et il admirait mistress Landys-Haggert parce qu'elle ressemblait à Alice Chisane. Mais mistress Landys-Haggert ne ressemblait pas le moins du monde à Alice Chisane, car elle était mille fois plus adorable. Or, Alice Chisane était la femme d'un autre, et mistress Landys-Haggert était également une femme mariée, bonne et honnête épouse elle aussi.
En conséquence, lui, Hannasyde, n'était qu'un...
Arrivé là, il se dit plusieurs injures, et il regretta de n'avoir pas été plus sage en commençant.
Mistress Landys-Haggert vit-elle ce qui se passait en lui? Elle seule le sait.
Il semblait s'intéresser, sans arrière-pensée, à tout ce qui la touchait, sans que sa ressemblance avec Alice Chisane y fût pour quelque chose, et il s'exprima une ou deux fois dans des termes tels que si Alice Chisane eût été encore sa fiancée, elle eût eu grand'peine à les excuser, même en tenant compte de la ressemblance.
Mais mistress Haggert ne prit point garde à ces remarques. Elle mit beaucoup de temps à rappeler à Hannasyde quel charme et quel plaisir elle lui avait fait éprouver, grâce à cette ressemblance avec le premier objet de son affection. Hannasyde gémit sur sa selle, et dit: «Oui, c'est vrai», et il s'occupa ensuite, pour elle, des préparatifs du départ pour la frontière, tout en se sentant très malheureux, très à plaindre.
Enfin, le dernier jour qu'elle devait passer à Lucknow arriva.
Hannasyde l'accompagna à la gare. Elle lui témoigna sa gratitude pour toute la bonté, pour la peine qu'il s'était donnée, et eut un sourire aussi sympathique que possible, étant donné qu'Alice Chisane était l'explication de cette complaisance.
Hannasyde s'emporta contre les coolies qui charriaient les bagages; il bouscula les gens sur le quai du départ, et il pria le ciel de faire tomber la toiture sur lui et de l'écraser.
Le train se mit lentement en marche.
Mistress Landys-Haggert vint à la portière pour lui dire adieu.
--Non, tout bien réfléchi: au revoir, monsieur Hannasyde. Je dois aller en Angleterre au printemps; peut-être vous rencontrerai-je à Londres?
Hannasyde lui serra la main et lui dit d'un ton où il y avait autant de sérieux que d'adoration:
--J'espère bien, grâce au ciel, ne jamais vous revoir.
Et mistress Haggert comprit.
WRESSLEY, DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Je m'engageai à fond, je tirai l'épée pour celle que j'aime, celle qui maintenant m'a trompé; j'égorgeai le brigand de Tarrant Moss et je rendis la liberté à Dumeny.
Et l'on me comble de louanges et d'or, et je ne cesse de gémir sur ma perte. Car j'ai frappé pour celle qui trompa mon amour et non point pour les hommes du Moss.
(TARRANT MOSS.)
Un des nombreux fléaux de la vie qu'on mène dans ce pays-ci, c'est l'absence d'atmosphère, dans le sens où l'entendent les peintres.
Il n'y a pas de demi-teintes pour ainsi dire.
Les gens ont des couleurs nettes et crues, que rien n'adoucit, que rien ne place sur des plans différents. Ils accomplissent leur besogne, et ils en viennent à s'imaginer qu'il n'y a rien au monde que leur besogne, qu'il n'y a rien au-dessus de leur besogne et qu'ils sont les pivots sur lesquels tourne réellement l'administration.
Voici un exemple de cet état d'âme.
Un employé sang mêlé réglait des papiers dans un bureau de paie. Il me dit:
--Savez-vous ce qui arriverait si je traçais une ligne en plus ou en moins sur cette feuille?
Il ajouta, d'un air de conspirateur:
--Cela désorganiserait tout le service des paiements dans toute l'étendue du cercle de la présidence. Le croiriez-vous?...
Si les gens n'avaient pas cette illusion de l'importance énorme de leurs emplois particuliers, je suppose qu'ils s'associeraient pour se tuer. Mais leur faiblesse est assommante, surtout quand leur auditeur sait qu'il est sujet au même travers.
Le secrétariat lui-même croit bien faire en prescrivant à un fonctionnaire du pouvoir exécutif, déjà surmené, de procéder au recensement des charançons du blé dans un district de cinq mille milles carrés.
Il y avait jadis au Foreign Office un homme... un homme qui y avait atteint l'âge moyen, et qui, s'il faut en croire des employés que leur jeunesse rendait irrespectueux, était en mesure de réciter à rebours, en dormant, les Traités et Concessions d'Aitchison.
Quel parti tirait-il de ce trésor de science? C'est ce que le secrétaire seul eût pu dire. Quant à lui, naturellement, il se gardait bien d'en parler.
Il se nommait Wressley, et c'était, en ce temps-là, un mot de passe que de dire: «Wressley en sait plus sur les États de l'Inde centrale, qu'aucun homme vivant.» Si vous ne disiez pas cela, vous passiez pour un petit esprit.
De nos jours, un homme qui déclarerait connaître l'enchevêtrement des tribus, des deux côtés de la frontière, serait d'une plus grande utilité, mais au temps de Wressley l'attention était surtout dirigée vers les États de l'Inde centrale.
On les appelait des «foyers», des «facteurs». On leur donnait des noms impossibles.
Et c'est là que se faisait sentir de tout son poids le fléau de la vie anglo-indienne.
Lorsque Wressley élevait la voix et disait que tels et tels avaient succédé à tels et tels sur un trône, le Foreign Office se taisait, et les chefs de service répétaient les deux ou trois derniers mots des phrases de Wressley en y ajoutant des «oui! oui!» et ils avaient conscience d'aider «l'Empire à faire face à de graves contingences politiques».
Dans les très grosses entreprises, un ou deux hommes font la besogne, tandis que les autres restent assis près d'eux, à causer et attendre la prochaine pluie de décorations.
Wressley était, dans la «firme» du Foreign Office, l'homme qui travaille, et, pour le maintenir à la hauteur de sa tâche et le remonter, quand il donnait des signes de défaillance, ses supérieurs faisaient le plus grand cas de lui et disaient que c'était un rude gaillard.
Il n'avait pas besoin qu'on lui passât la main dans le dos, parce qu'il était solidement bâti; mais le peu de caresses qu'il recevait le confirmaient dans sa conviction que personne n'était aussi nécessairement, aussi impérieusement indispensable à la stabilité de l'Inde, que Wressley des Affaires Étrangères.
Il y avait d'autres hommes capables, c'était bien possible, mais, entre tous les hommes, celui qu'on connaissait, que l'on honorait, en qui l'on avait confiance, c'était Wressley des Affaires Étrangères.
Nous avions, en ce temps-là, un vice-roi qui savait exactement comment il faut s'y prendre pour calmer un gros personnage indocile, ou remonter un pauvre hère que le collier blesse, afin que l'attelage soit bien équilibré.
Il faisait sur Wressley l'impression que je viens de définir, et l'homme le plus insensible peut se laisser démonter par les éloges d'un vice-roi.
Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.
Toute l'Inde connaissait le nom et l'emploi de Wressley,--ils étaient inscrits dans l'Annuaire Thacker et Spink,--mais qui était-il personnellement? Que faisait-il? Quels étaient ses mérites spéciaux? C'est à peine si cinquante personnes le savaient et s'en souciaient.
Sa besogne lui prenait tout son temps, et il n'avait pas de loisirs qui lui permissent de cultiver d'autres connaissances que celle des défunts chefs radjpoutes, morts avec des taches d'Ahir[48] sur leurs armoiries.
[48] Ahir, caste inférieure de l'Inde centrale et septentrionale.
Wressley aurait fait un excellent fonctionnaire du Collège Héraldique, s'il n'avait pas été employé dans le service civil du Bengale.
Un jour, en dehors de ses heures de bureau, Wressley éprouva un grand trouble. Il fut dominé, abattu et laissé à terre, respirant à peine, tout comme un petit écolier.
Sans raison, sans prudence, sans symptômes prémonitoires, il s'éprit d'une frivole jeune fille à la chevelure d'or, qui galopait sans cesse sur le Mail de Simla, montée sur un grand et indocile cheval d'Australie; elle portait une casquette de jockey, en velours bleu, enfoncée presque jusqu'aux yeux.
Elle se nommait Venner, Tillie Venner, et elle était exquise.
Elle conquit le coeur de Wressley en un temps de galop, et Wressley découvrit qu'il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, eût-il la moitié des documents du Foreign Office dans ses cartons.
Alors tout Simla rit, car Wressley amoureux était légèrement grotesque.
Il fit de son mieux pour inspirer à la jeune fille quelque intérêt pour lui, c'est-à-dire pour son oeuvre; miss Venner, de son côté, en vraie femme qu'elle était, fit de son mieux pour avoir l'air de s'intéresser à ce qu'elle appelait, derrière le dos de l'intéressé, «les Wajahs[49] de M. Wressley», car elle avait un joli zézaiement.
[49] Rajahs.
Elle n'y entendait absolument rien, mais elle faisait semblant de comprendre.
Cette erreur a causé le mariage de plus d'un homme jusqu'à ce jour.
Néanmoins la Providence veillait sur M. Wressley.
Il fut énormément frappé de l'intelligence de miss Venner. Il en aurait été bien plus émerveillé encore, s'il avait entendu comment elle racontait, en particulier et confidentiellement, les visites qu'il lui faisait.
Il avait ses idées à lui sur la manière de faire la cour aux jeunes filles. Selon lui, il fallait qu'un homme mît avec respect, à leurs pieds, ce qu'il avait fait de mieux pendant toute sa carrière.
Ruskin, je crois, a dit cela quelque part, mais dans la vie ordinaire, quelques baisers réussissent mieux, et font gagner du temps.
Un mois environ après que miss Venner lui eût pris son coeur, et qu'il eût, en conséquence, déplorablement gâché sa besogne, il conçut la première idée de son livre sur le gouvernement indigène dans l'Inde centrale, et cela le remplit de joie.
Tel qu'il l'esquissait, c'était une grande oeuvre, une étude très vaste sur un sujet très attrayant, et il fallait, pour le traiter, toutes les connaissances spéciales et laborieusement acquises par Wressley, des Affaires Étrangères. C'était un présent digne d'une impératrice.
Il annonça à miss Venner qu'il allait prendre un congé et qu'il espérait, à son retour, lui apporter un présent digne d'elle.
Attendrait-elle?
Certainement, elle attendrait.
Wressley touchait dix-sept cents roupies par mois. Elle attendrait bien un an pour cela. Sa maman l'aiderait à patienter.
Wressley prit donc un congé d'un an et, en même temps, tous les documents qu'il put réunir, ce qui représentait à peu près la charge d'un wagon de marchandises. Puis il se rendit dans l'Inde centrale, tout plein de son sujet.
Il commença son livre dans le pays dont il allait parler.
A force d'écrire des lettres officielles, il était devenu un écrivain froid, et il avait dû deviner qu'il lui fallait mettre la lumière blanche de la couleur locale sur sa palette. C'est une couleur dont l'emploi imprudent est dangereux pour les amateurs.
Dieu sait quelle peine il se donna!
Il prit ses rajahs, les analysa, retrouva leur ascendance jusque dans les brouillards du passé, et plus haut encore, sans omettre leurs reines et leurs concubines.
Il data, contre-data, fit des arbres généalogiques, les développa, compara, nota, renota, tissa, enchevêtra, fit des fiches, les classa, les reclassa, calcula, dressa des tableaux chronologiques et les refit, en travaillant dix heures par jour.
Comme il était illuminé par ce soudain et nouveau flambeau de l'amour, il fit de ces ossements desséchés de l'histoire, de ces récits poudreux de méchantes actions, une oeuvre où l'on trouvait de quoi rire, de quoi pleurer, à son gré. Son coeur et son âme étaient au bout de sa plume, et ils passèrent dans ses écrits.
Il fit preuve de sentiment, de pénétration, d'humour et de style pendant deux cent trente jours et autant de nuits, et son livre était un Livre.
Il portait en lui-même, pour ainsi dire, ses vastes connaissances spéciales, mais l'âme des choses, ce qu'il y a de vraiment humain en elles, la poésie et la faculté d'expression, voilà qui était en dehors de toute connaissance spéciale.
Cependant, je n'affirmerais pas qu'il eût conscience de la faculté qui était alors en lui et qu'il n'eût pas perdu quelque peu de bonheur.
Il travaillait pour Tillie Venner, non pour lui-même. Souvent les hommes font leur oeuvre la meilleure avec un bandeau sur les yeux, pour l'amour de quelqu'un d'autre.
Aussi, disons-le,--bien que cela n'ait rien à voir avec ce récit,--dans l'Inde, où tout le monde se connaît, il peut vous arriver d'observer des hommes qui sont poussés par la femme qui les mène. Elle les fait sortir du rang et les envoie occuper isolément quelque position dominante.
Dans ce cas, un homme qui a du fond, une fois lancé, continue à aller de l'avant; mais un homme de valeur ordinaire rentre dans le rang et on n'entend plus parler de lui dès que la femme cesse de s'intéresser à son succès et d'y voir un hommage rendu à sa puissance.
Wressley porta à Simla le premier exemplaire de son ouvrage, et, tout rougissant et bégayant, l'offrit à miss Venner. Elle en lut quelques lignes. Je rapporte mot à mot son appréciation:
--Oh! votre livre: il n'y est question que de ces horribles Wajahs! Je ne l'ai pas compris.
Wressley, des Affaires Étrangères, fut brisé, assommé,--je n'exagère rien,--par cette petite fille frivole.
Il ne put que dire d'une voix faible:
--Mais... mais c'est mon magnum opus, mon OEuvre, l'OEuvre de ma vie!
Miss Venner ne savait pas ce que signifiait magnum opus. Elle savait, par contre, que le capitaine Kerrington avait gagné trois courses au dernier gymkhana[50].
[50] Ici: réunion sportive.
Wressley n'insista pas auprès d'elle pour qu'elle l'attendît plus longtemps. Il eut assez de bon sens pour ne point le faire.
Puis la réaction se produisit, après une année de tension. Wressley retourna aux Affaires Étrangères, et à ses «wajahs», redevint un tâcheron qui compilait, paperassait dans les journaux, écrivait des rapports, et dont le travail eût été largement rémunéré avec trois cents roupies par mois.
Il s'en tint à l'appréciation de miss Venner. Cela prouve que l'inspiration de ce livre n'était que passagère et n'avait point sa source en lui-même.
Néanmoins, il n'avait nullement le droit de jeter dans un lac des montagnes cinq ballots, qu'il avait rapportés de Bombay, à grands frais, du meilleur ouvrage qui ait jamais été écrit sur l'histoire de l'Inde.
Lorsqu'il vendit son mobilier, avant de prendre sa retraite, quelques années plus tard, j'étais là, fouillant sur ses étagères; je tombai sur l'unique exemplaire qui restât du Gouvernement indigène dans l'Inde, l'exemplaire même dont miss Venner avait déclaré qu'elle n'y comprenait rien.
Je le lus, assis sur ses malles, tant que le jour dura, et je lui en offris le prix qu'il voulut.
Il lut quelques pages par-dessus mon épaule. Après quoi, il se dit à lui-même, tristement:
--Aujourd'hui, je me demande comment diable j'ai fait pour écrire d'aussi bonnes choses.
Puis s'adressant à moi:
--Prenez-le, gardez-le. Écrivez, sur ses origines, quelqu'une de vos histoires à un penny. Peut-être... peut-être... tout était-il combiné d'avance pour que la chose finît ainsi.
Sachant ce qu'avait été jadis Wressley, des Affaires Étrangères, cela me parut la chose la plus amère que j'aie jamais entendu dire à un homme sur son oeuvre.
DE VIVE VOIX
Lors même, ô ma bien-aimée, que vous devriez mourir cette nuit, et, spectre, gémir et hanter mon seuil, jamais la Peur mortelle ne tuera l'Amour immortel. Je ne vous aimerai que davantage, si, sortant du séjour de la Mort, vous me donnez encore un moment de bonheur dans mon inexprimable souffrance.
(MAISONS HANTÉES.)
Ce récit devra être expliqué par ceux qui savent comment sont faites les âmes, et pour qui les bornes du Possible n'existent plus.
J'ai vécu assez longtemps dans ce pays pour savoir qu'il vaut bien mieux ne rien savoir, et je ne puis écrire l'histoire en question que comme elle est arrivée.
Dumoise était notre chirurgien civil à Meridki, et nous l'appelions le Loir, parce que c'était un petit homme rond et endormi.
Bon médecin, il n'avait jamais de discussion avec personne, pas même avec notre sous-commissaire, qui avait les manières d'un batelier et autant de tact qu'un cheval.
Il épousa une jeune personne aussi ronde, aussi endormie que lui.
C'était une miss Hillardyce, fille de cette chiffe molle d'Hillardyce, des Berars, qui épousa, par suite d'un malentendu, la fille de son chef. Mais cela, c'est une autre histoire.
Dans l'Inde, la lune de miel dure rarement plus d'une semaine, mais rien ne s'oppose à ce qu'un couple la fasse durer un an ou deux.
C'est un pays charmant pour deux époux qui sont tout entiers l'un à autre. Ils peuvent vivre dans une solitude absolue, que rien ne vient interrompre, et c'est justement ce que firent les Dumoise.
Ces deux petits êtres se retirèrent du monde après leur mariage, et ils furent fort heureux. Naturellement, il leur fallut donner quelques dîners de temps à autre, mais ils n'étendirent point pour cela leur cercle d'amis.
La station allait son train ordinaire, et les oubliait. C'est tout au plus si l'on disait parfois que Dumoise était le meilleur des hommes, bien qu'un peu terne.
Un chirurgien civil qui n'a jamais de disputes, est chose rare et qu'on apprécie en conséquence.
Peu de gens peuvent se donner le luxe de jouer au Robinson, en quelque lieu que ce soit, et moins qu'ailleurs dans l'Inde, où nous sommes en petit nombre et où nous dépendons beaucoup les uns des autres pour une foule de menus services.
Dumoise eut tort de s'isoler du monde pendant un an. Il reconnut son erreur quand une épidémie de fièvre typhoïde éclata dans la station, en pleine saison froide, et que sa femme fut atteinte.
C'était un petit homme timide; il perdit cinq jours avant de reconnaître que mistress Dumoise souffrait d'une maladie plus grave qu'une fièvre ordinaire, et trois autres jours se passèrent avant qu'il prît sur lui d'aller trouver mistress Shute, la femme de l'ingénieur, et de lui conter avec embarras son inquiétude.
Dans presque tous les ménages de l'Inde, on sait que les médecins sont d'un très faible secours en cas de fièvre typhoïde.
C'est entre la mort et les gardes-malades que se livre la bataille, minute par minute, degré par degré.
Mistress Shute fut sur le point de gifler Dumoise pour ce retard qu'elle qualifia de criminel, et elle partit aussitôt soigner la pauvre petite.
Nous eûmes, cet hiver-là, sept cas de fièvre typhoïde à la station, et, comme le nombre des cas mortels est ordinairement d'un sur cinq, nous étions à peu près certains de subir une perte. Mais tout le monde fit de son mieux.
Les femmes passèrent leurs nuits au chevet des femmes. Les hommes en firent autant pour soigner les célibataires atteints. Nous luttâmes pendant cinquante-six jours contre ces cas de fièvre typhoïde, et nous ramenâmes triomphalement nos gens de la vallée des Ombres. Mais alors que nous pensions que tout était fini, et que nous nous préparions à organiser un bal pour célébrer cette victoire, la petite mistress Dumoise eut une rechute.
Une semaine plus tard, elle était morte, et la station suivait son convoi.
Dumoise défaillit au bord de la tombe, et il fallut l'emporter.
Veuf, Dumoise se traîna jusque chez lui, et refusa toute consolation.
Il s'acquitta parfaitement de ses devoirs, mais nous nous rendions tous compte qu'il avait besoin d'un congé, et ses collègues du service dont il dépendait le lui dirent.
Dumoise fut très reconnaissant de ce conseil,--en ce temps-là il était reconnaissant de n'importe quoi,--et il partit en excursion à Chini.
Chini est à une vingtaine d'étapes de Simla, au coeur des montagnes, et le paysage semble fait exprès pour ceux qui ont des peines de coeur.
Vous traversez de vastes et silencieuses forêts de déodars. Vous cheminez parmi des rochers énormes et silencieux, vous franchissez d'énormes et silencieuses collines, arrondies comme des seins de femme; et le vent qui souffle à travers les hautes herbes, et la pluie qui tombe à travers les déodars, disent: «Chut! chut! chut!»
C'est pourquoi l'on expédia le petit Dumoise à Chini, pour tuer son chagrin à l'aide d'un grand appareil photographique et d'une carabine.
Il emmena aussi un vaurien de porteur, parce que cet homme avait été le serviteur préféré de sa femme. C'était un fainéant et un voleur, mais Dumoise avait en lui une confiance illimitée.
A son retour de Chini, Dumoise passa par Bagi, en traversant la Réserve forestière qui couvre un contrefort du mont Huttoo.
Certains, qui ont beaucoup voyagé, disent que l'itinéraire de Kotgarh à Bagi est un des plus beaux de la création. Il passe par de sombres et humides forêts et se termine brusquement sur des pentes dénudées et des rochers noirs.
Le dâk-bungalow[51] de Bagi est ouvert à tous les vents. Il est glacial.
[51] Abri pour les voyageurs, construit par les soins du gouvernement.
Peu de gens vont à Bagi. Ce fut peut-être pour cette raison que Dumoise y alla.
Il fit halte à sept heures du soir, et son porteur descendit la côte jusqu'au village pour engager des coolies en vue de l'étape du lendemain.
Le soleil était couché et les vents de la nuit commençaient à murmurer parmi les rochers.
Dumoise était accoudé sur le parapet de la véranda, attendant le retour de son porteur.
L'homme revint presque aussitôt, et d'un pas si précipité que Dumoise se figura qu'il avait dû rencontrer un ours.
Il remontait la côte de toute la vitesse de ses jambes.
Mais il n'y avait point d'ours pour expliquer son épouvante.
Il courut à la véranda et s'abattit. Le sang jaillissait de son nez et son visage était d'un gris de fer.
Alors il dit d'une voix étranglée:
--J'ai vu la Memsahib! J'ai vu la Memsahib!
--Où cela? dit Dumoise.
--Là-bas, en suivant la route qui mène au village. Elle était vêtue de bleu; elle a levé la voilette de son chapeau et m'a dit: «Ram Dass, souhaite le bonjour au Sahib, et dis-lui que nous nous retrouverons dans un mois à Nuddea.» Alors je me suis sauvé, car j'avais peur.
Que fit Dumoise? que dit-il? Je ne sais.
Ram Dass déclare qu'il ne dit rien, qu'il se promena toute la nuit sous la véranda glaciale, attendant que la Memsahib montât la côte, et tendant comme un fou les bras dans les ténèbres.
Mais il ne vint point de Memsahib, et le lendemain il rentra à Simla; toutes les heures il tourmentait de questions son porteur.
Tout ce que Ram Dass pouvait dire, c'est qu'il avait rencontré mistress Dumoise, qu'elle avait soulevé son voile, et l'avait chargé du message fidèlement rapporté à Dumoise.
Ram Dass s'en tint obstinément à cette assertion. Il ne savait où était situé Nuddea, et n'y avait point d'amis; certainement il n'irait jamais à Nuddea, quand bien même on doublerait ses gages.
Nuddea est dans le Bengale, et n'intéresse en rien un docteur qui est de service dans le Punjab. Et cette localité est à plus de douze cents milles de Meridki.
Dumoise ne fit que traverser Simla et retourna à Meridki pour reprendre son emploi des mains de celui qui l'avait remplacé pendant son excursion.
Il y avait quelques comptes de pharmacie à régler, quelques ordres du chirurgien en chef à noter, de sorte que cette rentrée en fonctions prit toute une journée.
Dans la soirée, Dumoise raconta à son remplaçant, qui était un vieil ami du temps où il était célibataire, ce qui était arrivé à Bagi, et l'autre répondit que Ram Dass eût pu tout aussi bien parler de Tuticorin[52] pendant qu'il y était.
[52] Présidence de Madras, aussi éloignée de Meridki que Nuddea.
Au même moment, un facteur du télégraphe arriva avec une dépêche de Simla, qui enjoignait à Dumoise de ne pas reprendre son service à Meridki, mais de se rendre en mission spéciale à Nuddea.
Il y avait une mauvaise épidémie de choléra à Nuddea, et le gouvernement du Bengale étant, comme toujours, à court de personnel, avait emprunté un chirurgien à celui du Punjab.
Dumoise jeta la dépêche sur la table, en disant:
--Eh bien?
L'autre médecin ne dit rien.
C'était tout ce qu'il pouvait dire.
Alors il se rappela que Dumoise avait traversé Simla en revenant de Bagi, et qu'ainsi il avait pu avoir vent de la nouvelle de son déplacement.
Il essaya d'amener la question sur ce terrain, et d'exprimer son soupçon, mais Dumoise l'arrêta par ces mots:
--Si j'avais désiré cela, je ne serais jamais revenu de Chini. J'y passais mon temps à chasser. Je ne demande qu'à vivre, car j'ai des choses à faire... Mais je n'aurai pas de regrets.
L'autre s'inclina et aida, dans le demi-jour, Dumoise à refaire les malles qu'il venait d'ouvrir.
Ram Dass entra, apportant une lampe.
--Où va le Sahib? demanda-t-il.
--A Nuddea, dit doucement Dumoise.
Ram Dass saisit convulsivement les genoux et les bottes de Dumoise et le conjura de ne point partir.
Ram Dass pleura et hurla si fort qu'il fallut le chasser de la pièce.
Alors, il fit un paquet de ses hardes et revint demander un certificat. Il ne voulait point aller à Nuddea pour y voir mourir son Sahib et peut-être, pour y mourir lui aussi.
Dumoise paya donc les gages de l'homme et se rendit seul à Nuddea.
L'autre docteur lui fit ses adieux, comme s'il avait parlé à un condamné à mort.
Onze jours plus tard, Dumoise avait rejoint sa Memsahib, et le gouvernement du Bengale se vit obligé d'emprunter un autre docteur pour tenir tête à l'épidémie de Nuddea.
Le premier médecin importé du Punjab est enseveli dans le dâk-bungalow de Chooadanga.
A CLASSER POUR S'Y REPORTER
Chassée par le sabot de la Chèvre Sauvage du Rocher où elle était posée au Soleil, la Pierre tomba dans le Lac où s'éteint la lumière du jour; c'est ainsi qu'elle tomba loin de l'éclat du Soleil, et seule.
Or, cette chute était prévue, ordonnée dès l'origine, ainsi que la Chèvre, et l'Escarpement, et le Lac; mais la Pierre sait seulement que sa vie est maudite, à mesure qu'elle s'enfonce dans les profondeurs du Lac, et seule.
O Toi qui as construit le Monde, ô Toi qui as allumé le Soleil, ô Toi qui as mis les ténèbres dans le Lac, sois juge du crime qu'a commis la Pierre qui a été précipitée par le sabot de la Chèvre, loin de l'éclat du Soleil, à mesure qu'elle s'enfonce dans le limon du Lac, en ce moment même, en ce moment même.
(EXTRAIT DES PAPIERS INÉDITS DE MAC INTOSH JELLALUDIN.)
Dis, est-ce l'aube, fait-il sombre dans ton bosquet, toi vers qui j'aspire, toi qui tends vers moi? Oh, que ce soit la nuit, que ce soit...
En prononçant ces mots, il tomba par-dessus un petit chameau qui dormait dans le Séraï, où habitent les marchands de chevaux et l'élite de la canaille de l'Asie centrale; et comme il était très ivre, et que la nuit était noire, il ne put se relever qu'avec mon aide.
Ce fut ainsi que je fis connaissance avec Mac Intosh Jellaludin.
Quand un vagabond ivre chante la Romance du Bosquet, il doit mériter qu'on le fréquente.
Il quitta le dos du chameau et dit d'une langue un peu épaisse:
--Je... je suis un brin éméché... mais un plongeon à Loggerhead me remettra d'aplomb. A propos, avez-vous parlé à Symonds, au sujet de la jument?
Or, Loggerhead était à environ six mille milles de là, tout près de la Mésopotamie, où il est défendu de pêcher, où le braconnage est impossible. Quant à l'écurie de Symonds, elle se trouve à un demi-mille encore plus loin, de l'autre côté des paddocks.
Cela faisait un effet étrange d'entendre ces noms d'autrefois, dans une nuit de mai, parmi les chevaux et les chameaux du caravansérail du sultan.
Mais l'individu parut reprendre quelque peu ses esprits et se dégriser en même temps.
Il s'appuya contre le chameau, et montra du doigt un coin du Séraï où brillait une lampe.
--C'est là que je demeure, dit-il, et je vous serais extrêmement reconnaissant si vous vouliez m'aider à diriger de ce côté mes pieds rebelles,--car je suis encore plus soûl que d'ordinaire,--je suis extraordinairement blindé. Mais ce n'est point la tête. Mon cerveau crie avec énergie: «Comment cela va-t-il?» mais ma tête chevauche... plane au-dessus du fumier, devrais-je dire, et elle maîtrise l'accès.
Je l'aidai à se diriger à travers les rangées de chevaux à l'attache, et il se laissa aller sur le bord de la véranda qui règne sur la façade des bâtiments habités par les indigènes.
--Merci! mille fois merci! lune, et vous, petites, petites étoiles! Dire qu'un homme peut-être abominablement... C'est la faute à cette horrible liqueur. Ovide exilé n'en buvait pas de pire. Ça va mieux. C'était gelé. Hélas! je n'avais pas de glace. Bonne nuit! Je vous présenterais à ma femme, si j'étais de sang-froid... ou si c'était une femme civilisée.
Une femme indigène sortit de l'obscurité de la pièce et se mit à injurier l'homme.
Je m'éloignai.
C'était le vagabond le plus intéressant que j'eusse rencontré depuis longtemps et, par la suite, il devint mon ami. C'était un homme de haute taille, bien bâti, au teint clair, terriblement ravagé par la boisson; il semblait plus près de cinquante ans que de trente-cinq, ce qui, prétendait-il, était son âge réel.
Dans l'Inde, quand un homme se met à déchoir, et que des amis ne le renvoient point au pays dès que la chose est possible, il tombe très bas, au-dessous de tout état respectable.
Si, par-dessus le marché, il change de religion, comme le fit Mac Intosh, il est perdu sans recours.
Dans la plupart des grandes villes, les indigènes vous parleront de deux ou trois Sahibs, généralement de condition inférieure, qui se sont faits Hindous ou Mahométans, et qui vivent plus ou moins comme tels, mais il est fort rare que vous arriviez à les connaître.
Ainsi que le disait souvent Mac Intosh:
--Si je change de religion selon les besoins de mon estomac, je n'entends pas pour cela devenir le martyr des missionnaires, et je ne tiens nullement à acquérir de la notoriété.
Au début de nos relations, Mac Intosh me prévint:
--Rappelez-vous une chose. Je ne suis point un être qui sollicite la charité. Je ne demande ni votre argent, ni votre pain, ni vos vieux habits. Je suis cet animal rare: un ivrogne qui se suffit à lui-même. Si cela vous va, je fumerai avec vous, parce que le tabac des bazars, je dois l'avouer, ne convient pas à mon palais, et je vous emprunterai les livres auxquels vous ne tenez pas beaucoup. Il est plus que probable que je les vendrai pour acheter des bouteilles de ces liqueurs du pays, qui sont une marchandise exécrable. En retour, vous recevrez chez moi l'hospitalité que comporte ma demeure. Il y a un charpoy[53] sur lequel on peut s'asseoir à deux et il peut arriver de temps à autre qu'il y ait de quoi manger, dans les assiettes. Pour la boisson, malheureusement, vous en trouverez dans la maison à n'importe quelle heure. Dans ces conditions, vous serez toujours bien accueilli dans mon pauvre intérieur.
[53] Lit-divan.
C'est ainsi que je fus admis à pénétrer dans la demeure de Mac Intosh, avec mon bon tabac.
Mais ce fut tout.
On ne peut, malheureusement, rendre visite en plein jour à un vagabond dans le Séraï.
Des amis qui y vont pour acheter des chevaux ne comprendraient pas cela.
En conséquence, je ne pouvais voir Mac Intosh que la nuit.
Il en rit et me dit simplement:
--Vous avez parfaitement raison. Au temps où j'avais un rang un peu plus élevé que le vôtre, j'aurais fait absolument comme vous. Grands dieux! j'étais jadis (il parlait comme s'il était tombé du grade de colonel) un homme d'Oxford!
Cela m'expliqua pourquoi il avait parlé des écuries de Charley Symonds.
--Vous, dit avec lenteur Mac Intosh, vous n'avez pas eu l'avantage d'étudier à Oxford, mais à en croire les apparences extérieures, vous n'avez point une passion ardente pour les liqueurs fortes. A tout prendre, je crois que vous êtes encore le plus veinard de nous deux. Cependant, je n'en suis pas certain. Vous êtes,--pardonnez-moi de vous dire cela, au moment même où je fume votre excellent tabac,--vous êtes d'une ignorance cruelle sur bien des choses.
Nous étions assis côte à côte sur le bord de son lit, car il n'avait pas de chaises. Nous regardions les chevaux qu'on menait boire avant la nuit, pendant que la femme indigène préparait le dîner.
Je n'étais guère disposé à me laisser protéger par un vagabond, mais provisoirement j'étais son hôte, quoiqu'il n'eût rien au monde que son habit d'alpaga très dépenaillé et des pantalons de toile d'emballage.
Il retira sa pipe de sa bouche et reprit d'un ton très sentencieux:
--Tout bien considéré, je doute que vous soyez plus heureux que moi. Je ne fais pas allusion à vos connaissances classiques extrêmement bornées, non plus qu'à votre versification tourmentée, mais à votre ignorance grossière des choses qui sont plus à la portée de votre observation. Ceci par exemple.
Et il me montra une femme qui nettoyait un samovar, tout près du puits qui se trouve au milieu du Séraï.
Elle faisait jaillir l'eau par le robinet en jets régulièrement cadencés.
--Il y a la manière de nettoyer un samovar. Si vous saviez pourquoi elle fait cette besogne de cette façon particulière, vous comprendriez ce qu'entendait ce moine espagnol, quand il disait:
Je donne une idée claire de la Trinité En buvant de l'eau où il y a de la pulpe d'orange, En trois gorgées je déçois l'Aryen, Pendant qu'il avale la sienne d'un seul trait.
Sans compter bien d'autres choses qui sont actuellement cachées à vos yeux. En attendant, mistress Mac Intosh a préparé le dîner. Venez et mangeons à la façon des gens du pays,--de ce pays auquel, soit dit en passant, vous ne comprenez rien.
La femme indigène mit la main dans le plat en même temps que lui.
Elle avait tort.
La femme doit toujours attendre que son mari ait mangé.
Mac Intosh Jellaludin s'excusa en disant:
--C'est un préjugé anglais que je ne suis pas encore parvenu à surmonter, et elle m'aime. Pourquoi? je ne l'ai jamais compris. Je me suis associé avec elle à Jullundur, il y a trois ans, et elle est toujours restée avec moi depuis. Je la crois honnête, et je la sais experte en cuisine.
Tout en parlant, il caressa la tête de la femme qui roucoula doucement. Elle n'était pas jolie à voir.
Mac Intosh ne me confia jamais ce qu'il avait été avant sa déchéance.
Quand il n'avait pas bu, c'était un lettré et un gentleman.
Quand il était ivre, le lettré restait et l'emportait sur le gentleman.
Il avait l'habitude de s'enivrer deux jours par semaine. Dans ces occasions, la femme indigène le soignait, pendant qu'il délirait dans toutes les langues, excepté la sienne.
Un jour, pourtant, il se mit à déclamer Atalante à Calydon et débita la pièce d'un bout à l'autre, en marquant la mesure du vers avec un des pieds du lit.
Mais, le plus souvent, il délirait en grec ou en allemand.
L'esprit de cet homme était une véritable hotte de chiffonnier, où s'entassaient les haillons les plus inutiles.
Une fois, comme il revenait à l'état de lucidité, il me dit que j'étais le seul être raisonnable de l'Inferno où il était descendu,--un Virgile au pays des Ombres, selon lui, et que, pour m'indemniser de mon tabac, il me donnerait, avant de mourir, de quoi écrire un Inferno qui me rendrait plus grand que Dante.
Puis, il s'endormit sur une couverture de cheval et se réveilla parfaitement calme.
--Mon cher, dit-il, quand vous êtes arrivé au dernier degré de la dégradation, de petits incidents qui vous tracasseraient, dans une sphère supérieure, vous laissent parfaitement indifférent. La nuit dernière, mon âme était parmi les dieux, mais je suis tout à fait certain que mon corps bestial se vautrait ici-bas parmi les débris de légumes.
--Vous étiez abominablement gris, si c'est cela que vous voulez dire.
--J'étais ivre, ignoblement ivre. Moi, le fils d'un homme que vous ne pouvez pas approcher; moi, jadis membre d'un collège dont vous n'avez pas même vu l'arrière-cuisine, j'étais abominablement gris. Mais voyez combien j'en suis peu affecté. Cela n'est rien pour moi: c'est moins que rien, car je ne sens même pas la migraine qui devrait s'ensuivre. Eh bien, dans un milieu supérieur, quel châtiment cruel ne m'eût-on pas réservé! Comme mon repentir serait amer! Croyez-moi, vous, mon ami, dont l'éducation a été négligée, le plus haut est comme le plus bas, en supposant toujours qu'il s'agisse des véritables extrêmes.
Il se retourna sur la couverture, mit sa tête entre ses poings et reprit:
--Sur l'Ame que j'ai perdue, sur la Conscience que j'ai tuée, je vous jure que je suis incapable de sentir. Je suis comme les dieux, connaissant le bien et le mal, mais inaccessible à l'un comme à l'autre. Est-ce là un état digne d'envie, ou non?
Quand un homme ne reçoit plus l'avertissement du mal aux cheveux, il faut qu'il soit bien malade.
Je répondis à Mac Intosh, étendu sur sa couverture, les cheveux sur les yeux, et ses lèvres blêmes, que je ne voyais pas grand avantage à l'insensibilité.
--Je vous en supplie, ne dites pas cela! Je vous l'assure, c'est chose très bonne, très enviable. Songez à mes consolations.
--En avez-vous tant que cela, Mac Intosh?
--Certainement; vos efforts pour être sarcastique,--le sarcasme est, par excellence, l'arme de l'homme cultivé,--sont enfantins. J'ai, tout d'abord, mes connaissances, mon érudition classique et littéraire, brouillée peut-être par l'abus des boissons. Cela me rappelle que, la nuit dernière, avant que mon âme fût avec les dieux, j'ai vendu l'Horace de Pickering que vous aviez eu l'obligeance de me prêter. C'est Ditta Mull, le marchand d'habits, qui l'a. J'en ai eu dix annas, et on peut le ravoir pour une roupie. Mais enfin, elle est infiniment supérieure à la vôtre, cette érudition. En second lieu, l'affection éternelle de mistress Mac Intosh, la meilleure des épouses. Troisièmement, un monument plus durable que le bronze, et que j'ai construit pendant mes sept années de dégradation.
Il s'arrêta sur ces mots, et traversa la chambre d'un pas incertain pour aller boire de l'eau.
Il était très agité, très malade.
Il fit maintes allusions à son «trésor», à certain objet d'un grand prix qu'il possédait, mais je pris cela pour des divagations d'ivrogne.
Il était aussi pauvre, aussi fier qu'on pouvait l'être.
Ses manières n'avaient rien d'agréable, mais il en savait fort long sur les indigènes, parmi lesquels il avait passé sept ans de sa vie, et cela valait la peine qu'on fît sa connaissance.
Il ne parlait guère de Strickland qu'en riant, le traitant d'ignorant, «d'homme qui ignorait l'Occident et l'Orient».
Il se vantait, tout d'abord, d'être un homme d'Oxford, possédant des dons rares et brillants. Cela était peut-être vrai, mais je n'étais pas en mesure de contrôler ses assertions.
En second lieu, il se vantait d'avoir le doigt sur le pouls de la vie indigène, et c'était vrai.
En tant qu'élève d'Oxford, il me paraissait fat: il étalait toujours son éducation. En tant que fakir mahométan, en tant que Mac Intosh Jellaludin, il était exactement comme je le désirais pour mon but.
Il fuma plusieurs livres de mon tabac et m'apprit plusieurs onces de choses qui valaient la peine d'être connues, mais il ne voulut jamais accepter aucun de mes présents: pas même quand vint la saison froide, et que sa pauvre poitrine décharnée se contracta sous le mince habit d'alpaga.
Il se mit dans une grande colère, comme si je l'avais insulté, et dit qu'il n'entendait point aller à l'hôpital.
Il avait vécu comme une bête, et il prétendait mourir comme un être doué de raison, comme un homme.
La maladie qui le tua réellement, fut la pneumonie, et le soir de sa mort il m'envoya un papier sale où il me priait de venir le voir et de l'aider à mourir...
La femme indigène pleurait à côté du lit.
Mac Intosh, enveloppé dans une couverture de coton, était trop faible pour rejeter un manteau de fourrure qu'on étendit sur lui. Il montra une grande activité intellectuelle, et ses yeux pétillaient.
Quand il eut injurié le docteur, qui était venu avec moi, en termes si grossiers que le vieillard s'en alla indigné, il pesta pendant quelques minutes contre moi, puis se calma.
Alors il dit à sa femme d'aller lui chercher «Le Livre» qui était dans un trou du mur.
Elle en tira un gros paquet, enveloppé d'un jupon, et qui était composé de feuilles jaunies, toutes numérotées et couvertes d'une fine écriture convulsive.
Mac Intosh plongea sa main dans le tas, et le remua avec affection.
--Ceci, dit-il, c'est mon oeuvre, le livre de Mac Intosh Jellaludin, où l'on apprend ce qu'il a vu, comment il a vécu, et ce qui advint à lui et à d'autres; c'est aussi le récit de la vie des péchés et de la mort de la mère Maturin. Ce qu'est le livre de Mirza Murad Ali Beg par rapport à tous les autres livres sur la vie des indigènes, mon livre le sera par rapport au livre de Mirza Murad Ali Beg.
C'était là une affirmation bien audacieuse, pour quiconque connaît le livre de Mirza Murad Ali Beg.
Les papiers ne paraissaient pas avoir grande valeur, mais Mac Intosh les maniait comme s'ils eussent été des billets de banque.
Alors il dit avec lenteur:
--Malgré les nombreuses lacunes de votre éducation, vous avez été bon pour moi. Je parlerai de votre tabac, quand j'arriverai parmi les dieux. Je vous suis redevable de bien des services. Mais je hais toute obligation. C'est pour ce motif que je vous lègue présentement ce monument plus durable que l'airain,--mon livre,--dont certaines parties sont encore à l'état d'ébauche imparfaite; mais les autres... comme elles sont précieuses! Je me demande si vous comprendrez... C'est un présent plus honorable que... Bah! où va donc s'égarer mon cerveau? Vous allez le mutiler horriblement. Vous en ôterez les perles que vous appelez «citations latines», philistin que vous êtes, et vous massacrerez le style pour le transformer en votre jargon sautillant. Mais vous n'arriverez pas à le défigurer entièrement. Je vous le lègue. Ethel!... Encore mon cerveau!... Mistress Mac Intosh, je vous prends à témoin que je lègue au Sahib tous ces papiers. Ils ne vous serviraient à rien, coeur de mon coeur. Et je vous les confie, reprit-il en s'adressant à moi, afin que vous ne laissiez pas périr mon livre dans son état actuel. Il vous appartient, sans condition. C'est l'histoire de Mac Intosh Jellaludin, qui n'est point l'histoire de Mac Intosh Jellaludin, mais celle d'un homme plus grand que lui, et d'une femme bien plus grande encore. Écoutez maintenant! Je ne suis ni fou ni ivre! Ce livre vous rendra fameux.
Je dis «merci» quand la femme indigène me mit le paquet entre les mains.
--Mon seul enfant! dit Mac Intosh en souriant.
Il s'affaiblissait rapidement, mais il ne cessa de parler tant qu'il lui resta du souffle.
J'attendis jusqu'à la fin, sachant que, dans six cas sur dix, un mourant demande sa mère.
Il se retourna sur le côté et dit:
--Racontez comment il est venu en votre possession. Personne ne vous croira, mais du moins mon nom vivra. Vous traiterez mon livre brutalement, je le sais. Il faut qu'une partie en disparaisse. Le public est sot et bégueule. Je me suis fait son esclave jadis. Mais faites ces amputations doucement, très doucement. C'est une grande oeuvre, et je l'ai payée de sept ans de damnation.
Il cessa de parler pour respirer dix à douze fois, puis il se mit à marmotter une sorte de prière en grec.
La femme indigène pleurait amèrement.
Enfin, il se souleva sur son lit et dit d'une voix forte et lente:
--Suis innocent, monsieur le Président.
Puis il se renversa et resta dans le coma jusqu'à sa mort.
La femme indigène courut à travers le Séraï, parmi les chevaux, en poussant de grands cris et en se frappant les seins, car elle l'avait aimé.
Peut-être la dernière phrase de Mac Intosh indiquait-elle par où il avait passé, mais, à part le gros paquet de vieux papiers enveloppé de drap, il n'y avait rien dans la chambre qui pût m'indiquer ce qu'il avait été.
Les papiers étaient dans une confusion inextricable.
Strickland m'aida à les classer et dit que l'homme qui les avait écrits était un menteur fieffé ou un personnage des plus remarquables.
Il penchait pour la première opinion.
Un de ces jours, vous serez en état d'en juger par vous-mêmes.
Le paquet avait besoin d'être fortement expurgé. Il était plein d'absurdités en grec, en tête des chapitres. Elles ont été entièrement supprimées.
Si jamais cela paraît, certains se rappelleront la présente histoire, que l'on imprime afin qu'il soit bien établi que le Livre de la Mère Maturin a pour auteur Mac Intosh Jellaludin, et non point moi.
FIN
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
End of Project Gutenberg's Nouveaux Contes des Collines, by Rudyard Kipling