‹ Nouveaux PastelsChapitre 17 sur 19 · VIII - I

VIII - I

Deux petits Garçons

_A HENRY LAURENT._

_LE FRÈRE DE M. VIPLE_

Une des impressions les plus saisissantes de mon enfance fut le séjour dans la cité provinciale où je grandissais alors, des soldats autrichiens faits prisonniers au cours de la campagne de 1859. Nous n'étions pas gâtés par les voyageurs, dans cette sombre ville de Clermont en Auvergne où le chemin de fer arrivait depuis quelques années à peine; ils se réduisaient à de rares malades, en route pour Royat encore sauvage, ou pour le Mont-Dore et la Bourboule difficilement accessibles. L'entrée de ces ennemis vaincus, avec leurs blancs uniformes salis par l'usure, avec leur physionomie de race étrangère, fut un événement pour toute la population, et en particulier pour les garçonnets de mon âge,--j'avais sept ans alors,--et avec quelle curiosité naïvement cruelle nous nous approchions des nouveaux venus, tandis qu'ils se promenaient sur cette terrasse de la Poterne célébrée par Chateaubriand, d'où l'on voit la ligne admirable des montagnes depuis le plateau des Côtes jusqu'à la masse boisée de Grave-Noire. Je ne sais pas quels rêves confus de vie guerrière s'agitent dans les cerveaux des enfants qui font courir leurs cerceaux en 1889 sur cette place, aujourd'hui très changée.--Où sont les chaînes attachées à de grosses bornes de pierre qui la fermaient du côté de la cathédrale? Où le talus sauvage qui dévalait à son pied et servait de forteresse aux galopins, objet de ma secrète envie?--Ils sont, ces garçons d'à présent, les fils d'un peuple sur qui pèse l'ombre d'une grande défaite, et nous étions, nous, des enfants encore voisins de l'épopée impériale. Les vieux qui passaient leurs mains de soixante-dix ans sur nos têtes bouclées avaient vu défiler les aigles victorieuses à leur retour de l'Europe, et la légende de la gloire napoléonienne était si forte, qu'elle se traduisait dans nos imaginations par les plus touchantes et les plus comiques chimères. Nous étions persuadés, par exemple, mes quatre meilleurs amis, Émile C***, Arthur B***, Joseph C*** et Claude L***, et moi-même, qu'un petit garçon français était plus fort que deux petits garçons de n'importe quel pays. Notre étonnement fut grand de comparer les braves et vigoureux soldats autrichiens aux soldats de notre pays qui passaient sur les mêmes trottoirs et sous les mêmes arbres. Nous demeurions stupéfiés qu'ils eussent la même taille, la même apparence de muscles. Telle était la forme puérile que revêtait notre foi dans la supériorité de notre race. Onze ans après, nous devions payer trop cher d'autres illusions et plus graves, mais fondées sur une foi presque aussi naïvement pareille.

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Si je me rappelle ce séjour, d'ailleurs assez bref, que firent dans notre ville ces prisonniers aux uniformes pour nous singuliers, c'est qu'il s'y rattache un autre souvenir, celui d'une anecdote restée longtemps mystérieuse dans ma pensée et à laquelle je songe avec le même intérêt passionné, chaque fois que j'entends quelque discussion sur le caractère des enfants. Il faut ajouter que le personnage qui me la conta est demeuré dans ma mémoire comme un des types les plus originaux que j'aie rencontrés dans cette ville de province, où j'ouvrais déjà mes yeux fureteurs à toutes les originalités des visages, et aux moindres bizarreries des habitudes. C'était un vieil ami de ma famille, ancien universitaire et retraité comme inspecteur, qui répondait au nom presque fantastique de M. Optat Viple, et l'homme était aussi fantastique que son nom. Je le revois, par delà ces trente ans écoulés, comme s'il allait sortir du cimetière pour suivre de nouveau le Cours Sablon, sa promenade favorite, à l'heure du soleil: très grand, très sec, son chapeau à la main, avec un crâne pointu et chauve, des lunettes sur un nez infini, sa redingote serrée autour de sa longue taille, été comme hiver, et, hiver comme été, ses pieds pris dans des bottes à double semelle qu'il ne quittait même pas au logis de peur de s'enrhumer. Il s'était gracieusement chargé de m'enseigner les premiers éléments du latin et du grec, pour le plaisir d'appliquer une méthode à lui, et j'allais chaque jour vers neuf heures travailler dans son cabinet, avant son dîner qu'il prenait invariablement à dix, pour souper,--comme on disait dans le pays,--à cinq et demie.

Pas une fois, depuis la mort de sa femme, l'inspecteur en retraite n'avait manqué à cette règle de ses deux repas, dosés par lui d'après les conseils hygiéniques d'un médecin de ses amis, de qui il tenait l'horreur de l'alcool, du tabac et du café. Une bouteille de vin,--du vrai vin de Chanturge qu'il tirait de sa propre vigne,--suffisait à sa consommation d'une semaine. Mais dix bibliothèques n'auraient pas suffi à sa fringale de lecture. Je n'ai jamais connu d'homme à ce point possédé par la manie de la lettre imprimée. Tout lui était bon, depuis les journaux de la contrée jusqu'aux revues locales, et depuis les plus beaux auteurs latins jusqu'aux pires romans contemporains, le tout sans cesse coupé par une reprise quotidienne d'un Voltaire, édition de Kehl, qui remplissait deux énormes rayons de sa bibliothèque. M. Optat Viple était,--j'ai à peine besoin de le dire après ce détail,--outrageusement irréligieux et jacobin, à peu près au même degré que son ami, le vieux M. Gaspard Larcher, et ces deux braves mécréants ne s'abordaient guère sans que l'un dît à l'autre:

--«Homme noir, d'où sortez-vous?...» Sur quoi ils riaient tous deux avec la même juvénile bonne humeur. Pour M. Viple, la chose s'expliquait d'elle-même: un de ses très proches parents, le frère de sa mère, avait siégé à la Convention et voté la mort du Roi. Comment conciliait-il le républicanisme et l'horreur que lui inspirait le régime actuel avec une admiration de mameluck pour le premier Bonaparte? C'était, cela, un des mystères du bonhomme qui avait l'innocente manie de célébrer la Nature dans le style de Rousseau, à propos de cette sauvage et chère Auvergne qu'il avait parcourue à pied dans tous les sens. Il prononçait ce nom: Jean-Jacques, avec un tremblement dans la voix. Quand j'y songe, ce n'était guère raisonnable de me confier à ce Voltairien, quoiqu'il ne se permît pas de contredire en rien l'enseignement religieux qu'on me donnait alors. Mais il me parlait avec exaltation, tout jeune que je fusse, des encyclopédistes et des révolutionnaires. Professeur à Langres à sa sortie de l'École normale, il avait connu là un parent de Diderot. Tous les noms des écrivains du XVIIIe siècle défilaient dans les interminables conversations qu'il avait avec moi quand il venait me chercher pour la promenade. Car, dans les beaux jours, il me prenait à la maison et on le laissait m'emmener le long des routes, toutes jonchées des scories des anciens volcans. Nous passions là des heures, moi à le questionner sur mille choses enfantines ou sérieuses, lui à me répondre avec une bonté jamais lassée, tandis qu'au lointain les dômes profilaient leurs masses découpées en forme de cônes entiers ou tronqués, et les vignes verdoyaient autour de nous, avec leurs raisins tout petits et verts ou tout gros et noirs suivant la saison, et les ruisseaux couraient entre les saules, et les invisibles oiseaux chantaient.--O mélancolie des printemps d'autrefois!

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Je me rappelle, comme si cette conversation datait d'hier, le jour où mon vieil ami me raconta l'anecdote à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure. Comme le temps paraissait incertain, nous étions sortis pour aller aux Bughes, une sorte de carrefour planté d'arbres, très voisin de la ville et que l'on gagnait par le faubourg Saint-Allyre. Nous allions croiser sur la Poterne un groupe de ces prisonniers autrichiens en uniforme blanc. M. Viple me fit brusquement prendre, afin de les éviter, la rue détournée, qui descend près de Notre-Dame-du-Port, l'antique basilique romane à la sombre crypte. Il demeura silencieux assez longtemps. Je regardais son visage tout en rides, sur lequel mordait la pointe arrondie de son col, et je lui demandai tout d'un coup:

--«Monsieur Viple, vous n'avez donc pas envie de les voir de près, ces Autrichiens?»

--«Non, mon enfant,» fit-il avec un regard que je ne lui connaissais guère, comme plein de l'ombre d'un noir souvenir, «la dernière fois que j'ai vu leur uniforme, c'était trop triste...»

--«Et quand donc, ça?» insistai-je.

--«A l'invasion,» dit-il. Puis, comme calculant dans sa tête: «Il y a de cela quarante-cinq ans...»

--«Ils sont venus jusqu'à Issoire?» interrogeai-je, sachant qu'il était de cette ville.

--«Jusqu'à Issoire,» répondit-il; et comme nous descendions ensemble maintenant sur la route qui mène vers la gare, il ajouta, me montrant l'autre route, parallèle, et qui porte précisément le nom de route d'Issoire:--«Ils sont arrivés à Clermont d'abord, puis tout droit chez nous. Ah! notre maison a bien failli être brûlée alors... C'est vrai. Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'empereur avait été battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce fût fini. Ce diable d'homme avait si longtemps gagné la partie. Et puis nous l'aimions, mon père l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue à Paris dans le Carrousel, après la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parlé souvent de cet oeil bleu qu'avait Bonaparte et qui vous forçait de crier: «Vive l'empereur!» rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu, cet empereur-là, ce n'était pas comme celui-ci. C'était un homme de la Révolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs. Suffit... Suffit...»

--«Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brûler la maison?» repris-je avec la persistance d'un petit garçon qui pressent une histoire et n'entend pas la laisser échapper.

--«Ces envahisseurs arrivèrent donc chez nous un soir,» continua le vieillard qui semblait m'avoir oublié et suivre seulement les visions qui affluaient dans le champ de sa mémoire.--«Ils n'étaient pas très nombreux: un simple détachement de cavaliers que commandait un grand officier au visage insolent, très jeune, avec des moustaches blondes très longues, qui flottaient presque au vent... Nous avions passé la journée entière dans la plus affreuse anxiété. Nous les savions à Clermont. Viendraient-ils? Ne viendraient-ils pas? Comment les recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon père, qui était à cette époque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas été malade, il était homme à se mettre à la tête d'une troupe déterminée, et à barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait autant, les alliés auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou guérilla, une chasse à l'ennemi tête par tête. Oui, nous aurions pu nous défendre. Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un fusil accroché au clou derrière la cheminée... Mais le pauvre homme était au lit, grelottant les fièvres qu'il avait prises à guetter des oiseaux sur les marais de Courpières. Bref, les conseils de sagesse avaient prévalu... Une sonnerie de trompettes éclate: c'étaient les ennemis. Ah! petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que d'entendre des clairons sonner une marche étrangère de cette façon-là... Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mépris pour nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de mon père, le front contre la fenêtre et regardant l'officier cavalcader à la tête des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui pleurait...»

--«Alors ça devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que ceux-ci sont vaincus maintenant...»

--«Plaisir? plaisir?... Je n'ai pas trop confiance dans cet empereur-ci... Mais suffit, suffit.»--C'était le mot du vieux jacobin quand il ne voulait rien me dire qui, répété par moi, pût déplaire à ma famille; et il reprenait déjà son récit:--«Il n'y avait pas un quart d'heure que les Autrichiens étaient dans la ville que l'on frappait bruyamment à notre porte. Le bel officier à longues moustaches venait s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'était donné de déménager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et cachant un pistolet que j'avais chargé pour faire la défense, dans une espèce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'étais furieux de la quitter, cette chambre, qui était la plus jolie de la maison,--elle donnait sur une petite terrasse où j'ai tant joué,--et l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par un petit escalier de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'étendait la salle de billard, et au-dessus une espèce de mansarde où l'on me relégua pour le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils commandèrent aussitôt le dîner. Ils étaient fatigués de l'étape, et il fallut que tout le monde mît la main à la pâte pour que le repas fût prêt à temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et c'était beaucoup. Enfin nous vînmes à bout de composer ce repas, que ma mère voulut succulent.--«Il faut les adoucir,» disait la pauvre femme, qui me força d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces belles et fraîches truites que j'aimais tant à sentir toutes frémissantes entre mes doigts serrés. Je dus descendre à la cave et leur chercher du champagne, quatre des bouteilles que mon père débouchait autrefois à l'annonce d'une victoire de l'empereur. La provision était presque épuisée! Je ne peux pas te dire ma tristesse de préparer ainsi une fête pour eux avec ces choses qui étaient à nous, dans notre maison que commençait de remplir le tapage de leur violente gaieté, et ce tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des verres, à mesure que le repas avançait. Et c'étaient des toasts, dans une langue que je ne comprenais pas. Car j'écoutais tout, assis dans la cuisine où il avait été arrêté que nous mangerions, au coin de la haute cheminée. A quoi buvaient-ils? Sans doute à nos défaites, à la mort de notre pauvre empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colère plus que je ne souffrais assis sur ma petite chaise, en face de ma mère. En bonne maîtresse de maison, elle était surtout préoccupée du bris des verres et des assiettes:--«Il ne leur manque rien?» disait-elle anxieusement au domestique.--«Ils veulent ceci, ils veulent cela,» répondait ce brave Michel,--et on leur donnait cela, on leur donnait ceci, jusqu'à une minute où Michel entra, la figure bouleversée, et dit simplement:--«Ils veulent du café!»

--«C'était pourtant bien facile de leur en préparer,» l'interrompis-je.

--«Tu crois,» répliqua M. Viple, «tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce que représentaient de rareté en ce temps-là le café et le sucre. On t'a raconté que l'empereur avait eu l'idée du blocus continental, n'est-ce pas, afin d'empêcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?... Oui, c'était une idée, une grande idée, quoiqu'elle n'ait pas abouti. Enfin!... Elle eut ce résultat immédiat pour nous autres, petits bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de denrées qui nous venaient de l'étranger. Aussi, quand le domestique rapporta cette réponse à ma mère, la malheureuse femme demeura terrassée:--«Du café!» s'écria-t-elle, «mais nous n'en avons pas un grain à la maison. Va le leur dire.»--Deux minutes après le domestique revint, plus pâle encore:--«Ils sont ivres, madame,» dit-il, «et ils prétendent qu'ils auront du café ou qu'ils casseront tout.»--«Ah! mon Dieu,» fit ma mère en tordant ses mains, «et moi qui ai laissé mon service de Sèvres sur le buffet!»--Cependant le vacarme augmentait dans la salle à manger. Les officiers, auprès de qui le domestique était retourné, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient à faire frémir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur faire entendre raison, trois fois il nous revint, chassé par des bordées d'outrages. Ils hurlaient: «Du café..., du café!...» et ces mots si simples, prononcés à l'allemande, prenaient comme un rauque accent de cruauté. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu'à la chambre de mon père, et voici qu'à la porte de la cuisine nous le vîmes apparaître, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une robe de chambre en drap brun, avec un foulard noué autour de sa tête: «Que se passe-t-il?...» Je remarquai comme ses lèvres tremblaient en posant cette question. Était-ce de fièvre? Était-ce de colère? On le lui explique.--«Je vais leur parler,» répond-il, et il marche vers la salle à manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scène: les officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumées par la boisson, des morceaux d'assiettes cassées, des bouteilles jetées çà et là par terre, la nappe tachée, et une vapeur de tabac autour de ces impudents vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon père leur dire:--«Messieurs, je n'ai pas ce que vous me demandez, je vous en donne ma parole d'honneur, et je me suis levé de mon lit de malade pour venir vous demander de respecter le foyer où je vous ai reçus comme des hôtes...»--Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lève, et prenant un verre de champagne qui était devant lui, il s'avance vers nous:--«Hé bien!» dit-il avec un assez pur accent, et qui témoignait d'une éducation supérieure à celle de ses compagnons, «nous vous croirons, monsieur, si vous voulez nous faire le plaisir de porter la santé de notre maître qui vient sauver votre pays... Monsieur, à la santé de notre empereur.» Je regardai mon père avec angoisse, et, moi qui le connaissais, je vis qu'il était dans une crise d'effroyable fureur. Il prit le verre, puis, avec une voix retentissante, levant ce verre du côté d'un portrait de Napoléon, que ces barbares n'avaient pas remarqué, il dit:--«En effet, messieurs, vive l'empereur!...»--L'officier aux longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon père. Il aperçut le portrait, une simple gravure; il en fit voler le cadre en éclats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le verre que mon père avait pris, il dit brutalement:--«Allons, crie: Vive l'empereur d'Autriche! et plus vite que ça.»--Mon père reprit le verre, le souleva de nouveau, et dit:--«Vive l'empereur!...»--«Ah! chien de Français!» hurla l'officier, et empoignant la chaise qui était auprès de lui, il en asséna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en arrière la tête contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions tous, ma mère, les domestiques et moi, des cris d'horreur...»

--«Et il était mort?» interrogeai-je.

--«Nous le crûmes,» répondit M. Viple, «sur le moment, quand nous vîmes le sang tremper de rouge le foulard blanc de sa tête. Mais non... Seulement il mit six mois à se remettre.»

--«Et qu'avez-vous fait, vous, monsieur Viple?» continuai-je.

--«Moi,» dit-il comme hésitant, «rien, vraiment rien..., mais mon frère...»

--«Vous aviez donc un frère? Vous ne m'en avez jamais parlé?»

--«Oui, que j'ai perdu tout jeune et qui avait presque mon âge, à peine un an de plus... Quand il se fut couché dans sa mansarde,--la même que la mienne,--nous avions la même chambre et on nous avait exilés ensemble,--il se mit à penser, penser... Les petits garçons de ce temps-là, vois-tu, voulaient tous devenir soldats, ils entendaient tant parler de combats, de dangers, de coups de canon, de coups de fusil, qu'ils n'avaient pas peur de grand'chose. Celui-là pensait donc à la cruelle journée, à l'arrivée des ennemis, à leur entrée dans la maison, aux préparatifs du dîner, à son père frappé, à l'empereur insulté. Il voyait l'officier étranger dormant dans son lit, à lui, le fils de ce vieillard lâchement blessé, et voilà qu'une idée de vengeance se mit à grandir, grandir dans sa petite tête... Il connaissait la vieille maison comme tu connais la tienne, dans tous ses recoins. Elle avait été construite en plusieurs fois; et la fenêtre en tabatière de la chambre mansardée, où couchait l'enfant, donnait sur un toit en pente douce qui, à deux mètres plus bas, avait un rebord. En marchant le long de ce rebord, on arrivait à un mur vêtu de lierre. Dans ce mur étaient scellés des barreaux de fer qui faisaient comme une échelle pour aller jusqu'au haut d'une cheminée dans un sens, et dans l'autre ces barreaux rejoignaient un second rebord de toit, grâce auquel on pouvait arriver en deux pas sur la terrasse dont je t'ai parlé. C'était celle qui attenait à la chambre où couchait l'officier... Voilà mon frère se levant, s'habillant en hâte, se glissant comme un chat sur la pente du toit, puis sur le rebord, puis descendant par les échelons de fer, puis sautant sur la terrasse et s'approchant de la fenêtre... C'était une nuit très chaude d'été. L'officier avait seulement fermé les volets sans fermer la fenêtre. Mon frère s'en rendit compte tout de suite en passant sa petite main à travers un coeur découpé dans le bois du volet. Il allongea le bras sans rencontrer la vitre. Il y avait près de ce coeur une petite ficelle qui servait à ouvrir le battant du volet. Il eut le courage de la tirer...--«Le pire qu'il puisse m'arriver,» songeait-il, «c'est d'être surpris... Hé bien! je dirai que j'avais oublié quelque chose dans ma chambre...»--C'était une excuse insensée. Mais l'enfant avait son idée... Le volet s'ouvre en grinçant, personne ne bouge. L'officier dormait profondément, alourdi sans doute par le vin et les liqueurs. Son ronflement remplissait la pièce d'une espèce de râle régulier. Avec des précautions de voleur, mon frère se glisse sur le parquet jusqu'au chiffonnier où il m'avait vu cacher le pistolet. Il le prend. Tu penses si à chacun de ses mouvements son coeur battait vite. Il resta un quart d'heure peut-être, accroupi par terre, étreignant son arme sans savoir ce qu'il allait faire. La lune qui entrait de biais par la fenêtre éclairait un peu la chambre, juste assez pour qu'après un certain temps on distinguât les formes vagues des objets. L'officier dormait toujours d'un sommeil que ce même râle monotone révélait si calme, si entier... L'image de son père se présente à l'enfant. Il revoit la scène, le vieillard soulevant vers le portrait son verre de champagne, et puis la chaise lancée, et la chute du corps, et le sang. L'enfant se lève, il rampe jusqu'au lit. Il distingue presque les traits du dormeur, il arme le pistolet...--Que ces petits bruits deviennent énormes dans ces minutes-là!--Il dirige le canon dans le coin de l'oreille, là, au bas des cheveux, et il tire...»

--«Et alors?» fis-je, comme il s'interrompait.

--«Alors,» reprit le vieillard, «comme un fou, il court à la fenêtre, franchit la balustrade de la terrasse, se glisse de nouveau sur le rebord du toit, grimpe le long de l'échelle, puis sur l'autre toit. Il entre dans sa chambre, rabat la fenêtre à tabatière, cache le pistolet sous son matelas, et se recouche en faisant semblant de dormir, tandis qu'un tumulte soudain emplissait la maison, témoignant que le coup de pistolet avait éveillé les gens et qu'on cherchait sans doute le meurtrier.»

--«Et l'a-t-on trouvé?»

--«Jamais... Toutes les perquisitions, toutes les menaces, rien n'y a fait... On a voulu nous brûler, arrêter nos domestiques l'un après l'autre. Mais il y avait un alibi pour tout le monde, heureusement,--mon frère y compris. Et d'ailleurs, comment aurait-on pensé à un enfant? Et puis, l'officier mort était, par bonheur pour nous, détesté également de ses soldats et de ses chefs...»

--«Ah! il était mort, lui... Ça, par exemple, c'était juste!» m'écriai-je.

--«N'est-ce pas? Tu trouves que c'était juste,» interrogea le vieil inspecteur, et ses yeux brillaient d'un éclat de fièvre à ce lointain et toujours présent souvenir...

--«Et votre frère?» insistai-je... «Qu'est-il devenu?»

--«Je t'ai déjà dit que je l'ai perdu tout jeune,» répondit-il.

· · ·

... Passant par Issoire, il y a quelques années, je me rencontrai chez une de mes parentes éloignées, avec une vieille dame de quatre-vingts ans qui était un peu la cousine de mon vieil ami l'inspecteur. Nous en parlâmes longuement, et à une minute je lui demandai:

--«Est-ce que vous avez connu son frère?»

--«Quel frère?» dit-elle.

--«Celui qui est mort tout jeune.»

--«Vous faites erreur,» reprit-elle. «Optat était fils unique, je le sais bien. J'ai été élevée avec lui.»

Je comprends aujourd'hui pourquoi M. Viple ne voulait pas passer sur la place où se trouvaient les prisonniers autrichiens. C'était lui l'enfant qui avait vengé son père outragé, lui le vieil universitaire, qui depuis lors n'avait peut-être jamais touché une arme. Quels étranges mystères se cachent parfois dans les plus paisibles et les plus humbles destinées!

_Paris, avril 1889._