II - I
Monsieur Legrimaudet
_A FRANCIS MAGNARD._
SA VIE
J'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment: «Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style...,» et, de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée, rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque nouveau tournant d'année,--je dirai tout à l'heure pourquoi,--me rend présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu: «Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité d'une oeuvre d'art, j'entends d'une oeuvre littéraire, consistait à redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime. «L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure...» Ah! la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du coeur des autres qui ne sont jamais que des ignorances!
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Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874, vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse, André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,--et depuis!... Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place, encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur ses épaules--après quels hasards?... Un habit? Non, un souffle d'habit, un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son frac:
--«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze ans que je n'ai pas quitté celui-ci...»
Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André et moi, nous en étions venus à parler du _Journal de Lestoile_ que mon ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:
--«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»
Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et, rendant le volume à André:
--«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»
Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de rire.
--«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me nomma. Puis, avec solennité:--«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'_Histoire de l'ivrognerie en littérature_.»
--«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.
--«Poète,» répondit Mareuil.
--«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode, alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:
_Veuillot, Tardif Moineau Lascif..._
Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu...»
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Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,--et quelle plaisanterie!--cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:
--«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!... Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»
--«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes... Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:--2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.--C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France... Et c'est si naturel. Depuis son _Hugo_, il se croit un célèbre écrivain persécuté... Vrai! Je te jure que c'est un homme!»
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Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.
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Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette visite chez André. On était dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années d'apprentissage: la _Jacquerie_, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré Balzac, imprimeur rue Visconti;--l'_Anglais mangeur d'opium_, par A. D. M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant les _Contes d'Espagne_;--un _Rouge et Noir_, de Beyle, publié par Levavasseur, avec un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi, l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur, chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur, terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de coeur à le voir, exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut aller vous coucher, mon brave...»--«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste, depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs aumônes?... J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la complaisance de l'autre pour une petite heure.
--«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas trop fait languir?»
--«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes études... Je me couche à six heures... Ce n'est pas comme vous...»
--«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé... Et puis à onze heures, bonsoir, plus personne... Tenez, voici vos deux volumes.»
--«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres. «Soignez-vous, monsieur, soignez-vous... Votre frère est mort d'une attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»
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Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:
--«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté... C'est l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que je tenais sous mon bras.
--«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon cours de la Sorbonne.»
--«Alors, vous êtes étudiant là-bas?... Dites-moi, monsieur l'étudiant, avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»
--«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»
--«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»
--«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»
--«Distingué, monsieur, distingué!... Vous allez en juger.»--Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:--«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon _Ménage et finances de Victor Hugo_. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque... Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage...» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»
--«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.
--«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira...» Et je suis parti.»
--«Et votre secours?» lui demandai-je.
--«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits...»
Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:
--«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»
--«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant... Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit mon _Diderot_ avec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»
--«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.
--«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.--Pauvre tête, mais bon coeur!...--Cette cléricature m'a été très utile pour mon _Hugo_, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par une _Histoire des Grands Hommes_. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué mon _Diderot_. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim...»
--«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»
--«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»
--«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.
--«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier mon _Hugo_. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près... Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné...»
Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,--ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:
--«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,--la plus dure que j'aie traversée,--j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime mon _Hugo_. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,--comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de boeuf saignant!... Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»
--«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.
--«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»
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Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années. J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante: «Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne, dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne, fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,--ah! le chétif garçonnet, tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le coeur à le voir sautiller comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manoeuvrait une mince béquille assez adroitement:
--«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui? Je t'ai apporté un bon gâteau.»
L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient laissé leur trace sur le sucre glacé.
--«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise, et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un clignement d'yeux plus menaçant:
--«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suis _Monsieur Beaucoup de bruit pour rien_ tourmenté par faute d'argent;» puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le corridor aux murs détrempés.
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Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,--essayez donc de nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des noms!--j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social, toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié, et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce coeur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:
--«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»
--«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans insister davantage.
Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner libre cours à ces élans du coeur dont on ne reconnaît le prix que plus tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse, mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M. Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours encore,--en grand nombre,--passèrent sans que nous pussions reprendre cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire. Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.--Tu vas bien?--Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un ami que l'on aime encore de tout son coeur. Quoique je n'eusse, depuis cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui précisait quelque trait de l'étrange personnage.
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau, bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes... Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa sévérité habituelle.»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre, il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,» répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimérique. Il a touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!--Sais-tu ce qu'il a fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est acheté une bague d'évêque,--tu as bien entendu, une bague d'évêque avec une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier. C'est la plus belle...» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université, crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?...»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!--Des phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils valaient de la viande.»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style... «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans son _Gustave_.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront... Je te le répète, il est absolu.»
· · ·
J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,--une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'oeil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:
--«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»
--«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»
--«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»--il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!--pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»--et il me tendit un morceau de papier,--de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:
_«Paris, 23 décembre._
«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,
«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.
«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.
«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle des _serviteuses_,--j'aime ce vieux mot,--me _mareuilise_ très bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.
«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.
«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.
«JEAN LEGRIMAUDET.»
--«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»
--«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le coeur un coin de pitié pour cet infirme...»
--«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.
--«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort. Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme, comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures, je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit, blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle. C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère. C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé...» Tu ne peux pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours. C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années...»
--«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»
--«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï, invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance l'emporter sur cette haine dans ce coeur que je croyais plus fort! Oh! Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps qu'il me prenait la main... Je te le répète, une seconde! Et il partit en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»
--«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.
--«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dans _On ne badine pas_, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux ricochets avec les filles du village... «Allons nous enfermer dans notre cabinet pour penser à ces choses...» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette fantastique histoire... Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope...--Mareuil, mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.--Sur quoi je passe mon pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli... Positivement, il y entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des boîtes de soldats de plomb,--tu sais, de ces boîtes comme nous en avons tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé, ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit garçon malade,--et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»
--«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.
--«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai envie de le consigner à ma porte maintenant... Qu'est-ce que tu veux? Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en airain, en ce que tu voudras..., d'un seul bloc... Et puis, ce côté petit-manteau bleu!... Non, vrai, ça me le gâte!»