Chapitre 12 Le gasthof de l’Aigle à deux têtes.
Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l’Aigle à deux têtes ; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de Callot et celui de Goya, réunis, n’auraient pu produire un plus bizarre amalgame de types caractéristiques. L’Aigle à deux têtes était une de ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si usées, si onctueuses et si glissantes, qu’on ne peut poser le pied sur la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin nouveau.
À travers l’épais nuage de fumée qui vous prenait d’abord à la gorge et aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de figures étranges.
C’étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau d’Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires, caparaçonnés de dolmans et de passementeries ; des Bohèmes au teint cuivré, au front étroit, au profil busqué ; d’honnêtes Allemands en redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise ; toutes les populations imaginables. L’Orient y était représenté par un gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre rouge et un bout d’ambre jaune.
Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait : la boisson se composait de bière forte et d’un mélange de vin rouge nouveau avec du vin blanc plus ancien ; la nourriture, de tranches de veau froid, de jambon ou de pâtisseries.
Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même effet que le hachich et l’opium sur les Orientaux ; les couples passaient et repassaient avec rapidité ; les femmes, presque évanouies de plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d’une valse de Lanner, balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs morlaques, accompagnés d’un joueur de guzla, récitaient une espèce de complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton.
Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine et de belle humeur.
— Tiens, c’est Henrich ! s’écria le plus âgé de la bande ; prenez garde à vous, mes amis : foenumhabet in cornu. Sais-tu que tu avais vraiment l’air diabolique l’autre soir : tu me faisais presque peur. Et comment s’imaginer qu’Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si méchants et si sardoniques, et qu’il lui suffise d’un geste pour faire courir le frisson dans toute la salle ?
— Eh ! pardieu ! c’est pour cela qu’Henrich est un grand artiste, un sublime comédien. Il n’y a pas de gloire à représenter un rôle qui serait dans votre caractère ; le triomphe, pour une coquette, est de jouer supérieurement les ingénues.
Henrich s’assit modestement, se fit servir un grand verre de vin mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n’était de toutes parts qu’admiration et compliments.
— Ah ! si le grand Wolfgang de Goethe t’avait vu ! disait l’un.
— Montre-nous tes pieds, disait l’autre : je suis sûr que tu as l’ergot fourchu.
Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient sérieusement Henrich, tout heureux d’avoir l’occasion d’examiner de près un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu Henrich à l’Université, et dont ils savaient à peine le nom, s’approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s’ils eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés.
Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à l’enthousiasme général ; la tête renversée en arrière, il tambourinait distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de humph ! singulièrement dubitatif.
L’aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu’il fût mis comme un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d’une fortune raisonnable ; ses yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents très blanches, très aiguës et très séparées, de l’aspect le plus cannibale et le plus féroce ; ses ongles longs, luisants et recourbés, prenaient de vagues apparences de griffes ; mais cette physionomie n’apparaissait que par éclairs rapides ; sous l’oeil qui le regardait fixement, sa figure reprenait bien vite l’apparence bourgeoise et débonnaire d’un marchand viennois retiré du commerce, et l’on s’étonnait d’avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si vulgaire et si triviale.
Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme ; ce silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants compagnons l’accablaient. Ce silence était celui d’un vieux connaisseur exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux que cela dans son temps.
Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste d’Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s’adressant à l’homme singulier, comme le prenant à témoin d’une assertion qu’il avançait :
— N’est-ce pas, monsieur, qu’aucun acteur n’a mieux joué le rôle de Méphistophélès que mon camarade que voilà ?
— Humph ! dit l’inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que j’estime fort ; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore bien des choses.
Et, se dressant tout à coup :
— Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich ?
Il fit cette question d’un ton si bizarre et si moqueur, que tous les assistants se sentirent passer un frisson dans le dos.
— Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu. L’autre soir, j’étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n’ai pas été satisfait de votre rire ; c’était un rire d’espiègle, tout au plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.
Et là-dessus, comme pour lui donner l’exemple, il lâcha un éclat de rire si aigu, si strident, si sardonique, que l’orchestre et les valses s’arrêtèrent à l’instant même ; les vitres du gasthof tremblèrent. L’inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et convulsif qu’Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne pouvaient s’empêcher d’imiter.
Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible, et l’inconnu n’était plus là.
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