Le miracle du saint vaisseau
Au temps où Notre-Seigneur périt sur la croix, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains dont Pilate était le bailli.
Un prud’homme nommé Joseph d’Arimathie, qui était au service de Pilate, avait aimé Jésus dès qu’il l’avait vu. Il l’avait suivi avec ses disciples, et il lui était dévoué, bien qu’il n’osât pas en témoigner, dans la crainte des mauvais Juifs.
Or Jésus ayant expiré, Joseph en eut une vive douleur. Il s’en vint trouver Pilate et lui dit :
— Sire, je vous ai longtemps servi sans recevoir de loyer ; je viens vous demander pour ma récompense le corps de Jésus crucifié.
— Je l’accorde de grand cœur, répondit Pilate.
Joseph courut à la croix par le chemin que Notre-Seigneur avait suivi et où la populace s’écoulait en commentant ce qui était arrivé. Il y croisa plusieurs femmes qui pleuraient, et entre autres une nommée Verrine portant une guimpe qu’elle montrait à tous et où la figure de Jésus s’était imprimée fidèlement.
Mais Joseph étant arrivé près de la croix, les gardes lui en défendirent l’approche, et ils envoyèrent contre lui un certain Juif du nom de Moïse qui lui dit en le repoussant avec brutalité :
— Jésus s’est vanté de ressusciter le troisième jour, et s’il a dit vrai, nous voulons le refaire mourir ; et autant de fois ressuscitera-t-il, autant de fois le mettrons-nous à mort.
Joseph revint très mécontent vers Pilate qui était à table et tenait à la main une belle coupe. Il lui demanda main-forte pour vaincre la résistance des gardes.
— Vous aimiez donc bien cet homme, pour prendre tant de peine de son corps ? demanda Pilate. Eh bien, tenez ! ajouta-t-il, voici le vase dans lequel il a célébré son sacrement. On me l’a donné : gardez-le, en mémoire de celui que je n’ai pu sauver.
Et il lui donna main-forte.
Joseph emprunta un marteau et des tenailles, et, ayant triomphé de la résistance des gardes et du Juif Moïse, il monta à la croix et en détacha Jésus.
Il le prit entre ses bras ; le posa doucement à terre ; replaça convenablement les membres et les lava le mieux qu’il put.
Pendant qu’il se livrait à cette besogne, il vit le sang divin couler de la plaie que la lance de Longin avait ouverte sur le côté. Il prit la coupe que Pilate lui avait remise et y recueillit les gouttes qui s’échappaient, car il pensait qu’elles y seraient conservées avec plus de révérence qu’en tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d’une toile fine et neuve et le déposa dans un sarcophage qui se trouvait non loin de là et qu’il recouvrit d’une pierre large et d’un bon poids.
⁂
Jésus ressuscita comme il l’avait annoncé et se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples et à d’autres encore.
Voilà aussitôt les Juifs très émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre inquiets du compte qu’ils auraient à rendre. Comme Joseph d’Arimathie avait enseveli le corps, ils le soupçonnèrent de quelque maléfice dans l’affaire de cette sortie du tombeau. Ils résolurent d’en tirer vengeance contre lui et s’assemblèrent afin de délibérer des moyens que l’on pourrait employer pour lui nuire.
Moïse se trouvait dans le groupe et dit : — Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arrivé, et j’ai craché à la figure de celui que l’on dit ressuscité. Je me moque pareillement de Joseph d’Arimathie. Mais c’est un homme riche, et je me fais fort de le livrer en bon état de capture à qui m’indiquera, pour s’emparer de son fief, un moyen prompt, sûr, et garanti de la potence.
— Vous dites, fit un clerc qui se trouvait là, que ce Joseph a du bien ?
— Certes ! On lui connaît plus de cent arpents, tant en vignes qu’en oliviers ; et il les cultive avec habileté. Il a plus de génie qu’il n’en a l’air. Ainsi, on le crut dément, il n’y a pas si longtemps, lorsqu’il alla, à la suite du prophète, avec quelques âmes simples jusqu’au lac de Tibériade. Il n’en était rien. « J’y ai fort profité ! » disait-il à son retour. En effet, outre qu’il recevait la bonne parole, d’autre part il vendait à des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux bonnes gens accourus pour entendre Jésus. Et celui-ci ayant fait miracle à un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immédiatement les pêcheries et y mit des établissements qui ne manqueront pas de prospérer par suite du bruit que fera l’aventure. C’est un homme d’ordre et plein de sens.
— A-t-il quelque famille ?
— Il a en tout une sœur que l’on nomme Enigée.
— Enigée, dit le clerc au perfide Moïse, hérite légalement de tout l’avoir de son frère… Que celui-ci vienne à disparaître, qui est-ce qui pourrait s’opposer à ton mariage avec cette demoiselle qui est assurément accorte et avenante en tous points ?
— Va donc trouver la belle, à la tombée de la nuit, qui est l’heure favorable à l’amour, insinuèrent-ils tous à Moïse, et, par la chambre de cette gentille personne, pénètre hardiment jusqu’au lit de Joseph…
Moïse mit un pourpoint de velours à plus de cent sous l’aulne et s’étant garni les reins de liens solides et propres à bâillonner tous ensemble les chevaliers du guet, il s’alla poster, à la brune, sous la fenêtre d’Enigée, tout en chantant et s’accompagnant du luth qu’il touchait avec assez d’agrément.
Enigée était une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments étaient développés, comme il est naturel aux environs de la seizième année et sous les cieux cléments qui font fleurir les parterres dès le temps de Pâques. Elle avait du goût pour la musique et pour les gens bien faits. Avouez donc qu’il lui eût fallu une astuce fort éloignée de sa simplicité, pour démêler, sous le bel accoutrement de Moïse, que le chanteur était un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain. Enigée ouvrit sa fenêtre sur le jardin parfumé d’où venait la chanson.
Il est odieux de penser que la bouche en fleur d’une demoiselle, qui s’entr’ouvre à l’espoir du premier baiser, reçoive au lieu et place de ce qu’elle attend, le contact malséant du bâillon. Tel fut cependant le sort de la pauvre petite Enigée dès qu’elle fut tombée entre les mains de l’infâme Moïse. En même temps, la bande des mauvais Juifs liait outrageusement le vertueux Joseph d’Arimathie et l’emportait tout vif et bien fâché de ne pouvoir dire adieu à sa mignonne sœur, mais plus contristé encore d’abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang de Notre-Seigneur Jésus.
Ils le conduisirent du côté d’une affreuse tour située à l’écart. Là ils lui délièrent les jambes, parce qu’il était replet de sa nature et pesant à porter, et ils lui firent descendre trois cent trente-trois marches, à force de coups. Enfin, ils le laissèrent dans un cachot obscur, sans lui donner ni pain ni eau et sans lui adresser une parole.
Après quoi, étant remontés et ayant scellé l’entrée de la tour, ils se dispersèrent, en se frottant les mains, car ils pensaient bien qu’il ne serait plus jamais question de Joseph d’Arimathie.
⁂
Le malheureux Joseph éprouva le plus vif mécontentement du lieu où on l’avait mis ; non seulement parce qu’il était dépourvu de lit, de crédence et de prie-dieu, mais encore parce qu’il manquait de ce parfum subtil que mademoiselle Enigée faisait peut-être venir d’Arabie, à moins qu’elle ne le répandît de sa personne dans le logis clair et propret qui convenait si bien à un prud’homme faisant honneur à ses affaires. En outre, Joseph était incapable de méditation, ce qui eût été la seule ressource dans un mauvais cas comme le sien ; mais le pire vint de ce qu’il avait un grand appétit qui fut contrarié quand arriva l’heure ordinaire du repas.
En revanche, Notre-Seigneur lui apparut.
— Joseph ! lui dit-il, es-tu content de souffrir pour moi ?
— Monseigneur ! dit Joseph, en faisant une profonde révérence, mon jugement est pauvre et dominé en ce moment par la faim ; la vérité m’oblige à vous confesser que je ne suis pas parfaitement content.
— Joseph ! reprit Jésus, ta foi est plus pauvre encore que ton jugement ; car si elle avait quelque vigueur, tu ne sentirais pas ta faim.
— En ce cas, Monseigneur, dit Joseph avec simplicité, me voilà bien au regret, je vous jure, que ma foi ne soit pas plus vive !
Jésus fut tenté de sourire de pitié, à cause de la malheureuse faiblesse des hommes, et il dit à Joseph :
— Eh bien ! et moi ? crois-tu que je n’ai pas souffert pour toi ?
— Monseigneur ! Monseigneur ! soupira Joseph en se traînant aux pieds du maître, et soudain confus au souvenir des grandes tortures qu’il avait vues. Et il se mit à pleurer abondamment, en se traitant de pourceau.
— Relève-toi, dit Jésus, car je t’aime. Tu as pris soin de mon corps et l’as enseveli. Au surplus, depuis longtemps tu me suivais avec fidélité et tu écoutais ma parole…
— Oui, oui ! interrompit vivement Joseph, c’était au bord du lac de Tibériade : il y avait une grande quantité de poissons, j’en ai vendu pour quinze cents deniers, et j’ai acheté des pêcheries ! Ah ! Monseigneur ! montrez-moi la porte par où vous êtes entré dans ce réduit, afin que j’aille jeter un coup d’œil à ces établissements qui vont dépérir par suite de mon absence !…
— Joseph ! dit Jésus avec douceur, voilà que tu n’as plus faim, maintenant que tu penses à tes pêcheries, tandis que ma présence a été inefficace à combler ton appétit !… Cependant, je veux t’embrasser à cause de ton ignorance du mensonge et de l’hypocrisie. Et écoute-moi : Je t’apprendrai à connaître le vrai bien, et te tirerai de prison.
Pour le moment, voici le vaisseau dans lequel tu as recueilli un peu de mon sang. Je l’ai ravi aux mains des méchants et je t’en confie la garde. Et écoute encore ceci : Tu n’as pas oublié le Jeudi où je fis la Cène chez Simon, avec mes disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu’ils mangeaient ma chair avec le pain et buvaient mon sang avec le vin. Or, il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays lointains, et toi-même tu le feras, dès que tu seras sorti de prison et que tu auras trouvé douze hommes ayant le cœur pur et voulant s’asseoir avec toi à la table.
Ce disant, Notre-Seigneur disparut.
⁂
Bien que Notre-Seigneur eût promis à Joseph de le tirer de prison, on n’avait point entendu parler du pauvre prud’homme au bout de quarante années. On l’avait complètement oublié en Judée. Moïse avait réussi à épouser la gentille petite sœur, et celui-ci était à présent un homme riche et jouissant d’une bonne considération.
La tour, au fond de laquelle le misérable avait jeté un juste, était tombée en ruines. Les oiseaux du ciel nichaient au creux des pierres et chantaient ; les ronces et les lierres se suspendaient non sans grâce aux débris de cet édifice ; la terre avait été retournée aux environs et les champs étaient fertiles. Car toutes les choses sont indifférentes et s’emploient souvent avec complaisance à couvrir les iniquités.
Il se trouva que dans le même temps l’Empereur de Rome avait un fils nommé Vespasien, qui était atteint de la lèpre. Ce malheureux prince vivait à l’écart, et dans un endroit sans fenêtre et sans escalier, où on lui passait sa nourriture par une étroite lucarne.
Une vieille femme, appelée Verrine, qui avait chez elle le portrait de Notre-Seigneur, alla trouver l’Empereur et lui dit qu’elle guérirait le prince Vespasien par le moyen de son image.
L’Empereur voulut bien tenter l’aventure et il se rendit avec toute sa cour au pied de la maison du lépreux. Verrine s’y trouva également, tenant serrée contre son cœur une guimpe qui était pliée avec soin. Tout le monde étant là, elle déplia la guimpe, et il n’y eut ni petit ni grand qui ne fût contraint de s’agenouiller, quand on vit le portrait de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Quand Verrine vit le grand effet que produisait son image, elle dit :
— Écoutez comment je la reçus. Je portais ce morceau de fine toile entre les mains, quand je fis la rencontre du prophète que les Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d’une courroie derrière le dos, et suait sang et eau de toutes parts. Un homme juste, nommé Joseph d’Arimathie, qui le suivait et qui avait pitié de lui, me conseilla de lui essuyer le visage. Je m’approchai et je passai mon linge sur son front. Rentrée à la maison, je regardai mon drap et j’y vis l’image du saint prophète. Joseph la vit comme moi, et nous fûmes très émerveillés. Si cet homme vivait encore, il vous confirmerait mes paroles ; mais ils l’ont fait périr parce qu’il avait enseveli le corps de Jésus.
L’Empereur et ses gens admirèrent beaucoup ce que racontait cette femme, et ils étaient impatients de ce qui allait se produire pour le cas du prince Vespasien.
Mais Verrine n’eut pas plus tôt présenté la sainte image à la lucarne, que Vespasien cria qu’il était revenu à la parfaite santé. En effet, il sortit de lui-même hors de la maison et chacun vit qu’il était sain, ce qui causa un grand étonnement et une grande joie. Et de plus, comme il était de belles formes et que son visage était gracieux, on l’approcha, le toucha et l’embrassa en l’honneur du miracle, surtout les dames et les demoiselles.
Pour le jeune Vespasien, son premier vœu fut de témoigner de sa reconnaissance en vengeant le prophète auquel il devait sa guérison, ainsi que l’homme juste Joseph qui avait souffert à cause de lui. Et il s’employa aussitôt à équiper une armée pour aller en Judée.
⁂
L’armée de Vespasien fit un fort tapage lorsqu’elle débarqua en Judée. Elle était composée d’un bon nombre de fantassins et de cavaliers produisant un grand cliquetis d’armes sur les routes ; et les trompettes portaient la peur très avant dans le pays.
Les Juifs, qui voyaient de loin tout cet appareil descendre du haut des collines, se demandaient ce qu’ils pourraient bien répondre dans le cas où tous ces gens d’armes viendraient leur réclamer le prophète Jésus. Et Moïse se souvint de Joseph, l’ami du prophète. Il eut un grand remords d’avoir agi contre lui pour épouser sa sœur Enigée et s’emparer de son bien. Aussi tremblaient-ils les uns comme les autres, de tous leurs membres.
Vespasien, aussitôt entré dans la ville, y forma une cour de justice avec ses meilleurs barons. Il y siégea en personne et fit premièrement comparaître Pilate qui était bailli, du temps que l’on fit souffrir des avanies à Notre-Seigneur. On lui demanda ce qu’il avait fait de Jésus. Il répondit qu’il l’avait abandonné à la justice de la foule. Vespasien lui fit observer d’abord qu’il employait des termes dont le sens obscur passait son entendement, la justice étant, à son avis, chose si subtile et ténue que le fil en échappe souvent aux plus grands clercs du royaume et que c’est une présomption que de s’imaginer qu’on la rend, n’était-il pas plaisant de penser que l’exercice en pût être confié au populaire, lequel est inégal et agit par le mobile de la passion ? Pilate ajouta qu’il s’était lavé les mains de ce qui pourrait arriver par la suite. Vespasien lui dit qu’il n’eût point pu agir plus sottement.
— Vous ne m’entendez pas, dit encore Pilate qui était fin et retors pour avoir vieilli dans les prétoires ; je veux dire que si je n’ai pas agi convenablement, en me désintéressant de ce prophète, vis-à-vis de vous autres qui le pleurez, j’ai agi cependant selon les desseins de Dieu, puisque vous savez que ce prophète devait périr… Or, il s’est produit plusieurs cas, dans le cours de ma carrière, où me trouvant en face d’un embarras analogue, soit entre la cité et le particulier, soit entre la cité et l’État romain, je demandai le bassin et l’aiguière, par quoi se trouvait admirablement marquée, à mon sens, la limite de l’humain pouvoir.
Néanmoins, Vespasien ordonna qu’on lui liât les mains et le fît souffrir. Il agit de même envers un grand nombre de Juifs auxquels on demandait vainement ce qu’ils avaient fait de Jésus ainsi que d’un certain Joseph d’Arimathie qui avait pris soin de son corps.
Alors, comme quelques-uns louchaient du côté de Moïse qui s’était fait pardonner son crime par sa richesse, mais que l’on avait bien envie de dénoncer dans ce moment périlleux, celui-ci eut peur pour sa vie, et, ayant réfléchi, il vint se jeter aux pieds de Vespasien, et lui dit :
— Sire, m’accorderez-vous la vie sauve, si je vous indique le lieu où l’on a mis Joseph ?
— Soit ! fit le prince. Va donc devant et montre-nous le chemin.
Arrivé à l’endroit où se trouvait la tour ruinée et à demi ensevelie sous les ronces et les fleurs printanières, Vespasien se mit à rire, malgré tout le chagrin qu’il avait de la perte sans doute irrévocable de Joseph, et il demanda à Moïse s’il se moquait de lui, pour s’être flatté de lui montrer la retraite de Joseph, et s’arrêter à cet amas de pierres humides et moussues où aucune créature ne saurait trouver abri.
Moïse courba l’échine et dit :
— Sire, j’ai dit que je montrerais où fut mis Joseph, il y a plus de quarante années ; mais je n’ai pas promis de vous le faire voir en bon état !…
Le fils de l’Empereur, qui n’était chrétien que depuis peu de temps, jura par le nom d’une divinité païenne et diabolique, ce qui ne fut pas toutefois désagréable à Dieu, en raison de la pureté du sentiment.
Cependant Moïse ayant déplacé plusieurs pierres épaisses et fort lourdes, avait mis à jour l’entrée d’un escalier par où Vespasien et sa suite s’engagèrent.
Tous étaient très émus à la pensée de ce qu’ils allaient découvrir dans ce réduit. Mais l’escalier était si long, et en outre glissant et malpropre, que plusieurs s’en trouvèrent incommodés ; et le fils de l’Empereur, parvenu environ à la soixante et dixième marche, dit à Moïse que, bien qu’il lui eût promis la vie sauve du chef de l’affaire de Joseph, il se pourrait trouver quelque autre juste motif de le faire pendre, ne fût-ce par exemple que pour amener son auguste personne dans des endroits si incivils.
Sur ce, quelqu’un des seigneurs qui allaient de l’avant, fit observer que l’odeur devenait en effet méphitique et comparable à celle qu’exhalent les corps pestiférés.
Mais Vespasien s’étant radouci :
— Dieu, dit-il, permet que l’enveloppe mortelle de l’âme la plus proche des fleurs par la grâce et par le parfum, soit souillée et répugnante à nos sens ; et il se peut très bien que le prud’homme Joseph, qui fut un saint et toucha Notre Seigneur Jésus-Christ, nous envoie ces émanations qui, à la vérité, sont grossières et indécentes. Nous continuerons donc d’aller plus avant dans le vilain tombeau où nous conduit ce Moïse que nous ferons pendre aussitôt remontés, à supposer que notre peine ait été inutile.
Le fils de l’Empereur et sa suite descendirent toujours plus profondément et ils ne découvraient rien. Vespasien fut tenté de rebrousser chemin ; mais Moïse, qui ne cessait d’être habile homme jusque dans les moments les plus ingrats, dit au fils de l’Empereur :
— Sire, celui qui vous a guéri de la lèpre ne peut-il faire que l’homme que vous cherchez soit là tout à coup ? Et ne peut-il faire encore que Joseph soit vivant au fond de ce tombeau infect quoique, dans le cas contraire qui est plus naturel, sa relique vaille de la peine et puisse atteindre un grand prix, à cause des vertus qu’il professa ?
Vespasien fut touché par ce discours, et une secrète indulgence lui vint pour ce coquin de Moïse. En même temps et dans l’instant précis où la foi pénétrait à nouveau dans son âme, on aperçut dans le lointain une petite lueur.
⁂
L’endroit d’où partait cette lumière était d’apparence misérable et sordide. Le jour bas, ainsi que celui que répand une maigre lampe, venait d’un point de la muraille et ne laissait rien distinguer convenablement.
Moïse, ayant cependant reconnu le cachot où il avait enfermé Joseph, se précipita vers l’objet qu’il croyait être en effet une lampe. Il s’imaginait bien qu’il allait découvrir à l’aide de cette lumière le pauvre Joseph dans le dernier état ; mais il espérait quant à lui avoir la vie sauve.
Moïse n’avait pas encore mis la main sur l’objet qu’il prenait pour une lampe, lorsqu’il fut touché rudement à l’épaule par quelqu’un de plus grand et de plus fort que le fils de l’Empereur lui-même et tous ses chevaliers. Il se retourna et reconnut Joseph.
Alors il poussa un cri et fut saisi de peur. Vespasien et ses chevaliers s’écartèrent jusque vers les murailles, car ils tremblaient dans leurs membres et dans leur esprit, à cause de la puissance de Dieu.
Joseph dit :
— Ceci est le vaisseau qui contient le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ… Qui es-tu donc, toi qui portes la main sur le Fils de Dieu ?
Moïse n’osa pas dire qu’il était celui qui avait posé Joseph dans ce mauvais endroit, mais il dit :
— Voici le prince Vespasien, le fils de l’Empereur de Rome, qui vient te tirer de prison !…
— Qui parle de prison ? dit Joseph, je ne suis pas en prison…
Moïse qui était le seul à lui adresser la parole, tellement les autres étaient pris de révérence, demanda :
— Où donc te crois-tu ? Tu n’es pourtant pas libre ?
— Je suis libre, dit Joseph.
Le saint homme faisait des efforts pour se souvenir. La mémoire lui étant revenue :
— Oui, oui, dit-il, je me souviens que je fus jeté jadis en prison par une petite troupe de gens dont j’ai oublié la figure et les noms. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ m’a tiré de prison !
— Ha ! ha ! ha ! ricana Moïse, il est fou ! Et, pardieu, on le deviendrait à moins. Mon ami, lui dit-il familièrement, ces hauts seigneurs et moi venons de descendre trois cent trente-trois marches puantes pour parvenir au cul-de-basse fosse où tu gis ; et tu prétends que Jésus t’a tiré de prison !…
Joseph se tourna du côté de la petite lampe qui était en réalité sans mèche, sans huile et sans flamme et répandait une lueur par quelque moyen mystérieux.
— Monseigneur Jésus ! dit-il, soyez enclin à l’indulgence envers ceux qui ne vous ont pas connu et qui ne sont pas éclairés par le divin rayon de votre foi. La grossièreté de leurs sens égale l’erreur de leur esprit ; et ils prennent pour une prison le lieu du monde le plus décent et le plus fertile en délices.
Àces mots, les seigneurs ne purent non plus se tenir de rire ; car l’endroit où ils se trouvaient avec Joseph était nauséabond. Mais Vespasien leur dit :
— Il se peut que cet homme voie ce que nous ne voyons pas, à cause de sa grande vertu.
Aussitôt, le fils de l’Empereur ayant proclamé sa foi par ces paroles, il lui fut donné ainsi qu’à tous, de voir par les yeux de Joseph.
Or rien n’était plus éloigné de l’apparence d’une prison. Une lumière plus belle que le jour venait d’un vase appuyé sur un autel fort bien orné où Joseph se tenait à genoux très pieusement. Cette lumière comblait de son rayonnement une salle vaste et comparable par la magnificence aux plus superbes basiliques. L’air y était léger et imprégné de parfums, et son seul mouvement faisait une sorte de musique que l’on pouvait attribuer tout aussi bien à des instruments séraphiques qu’au murmure discret de toutes les petites bêtes du Seigneur que l’on entend bourdonner aux heures heureuses de l’été. Maintenant, il est bien probable aussi que des anges étaient là et chantaient, sans qu’on les vît, et peut-être même se montraient-ils parfois quand Joseph était dans la solitude.
Joseph se prosterna très bas et dit :
— Je vous adore, Monseigneur Jésus !
Sur quoi, tous ceux qui étaient là, étant touchés dans leurs sens, crurent fermement en la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ — sauf Moïse qui avait l’esprit du mal.
— Voici, dit Vespasien, un miracle plus grand que de m’avoir guéri de la lèpre, car, mes écailles étant tombées, je fus tiré de l’opprobre, en réalité, ce qui est un cas merveilleux et qui ne s’appliquera sans doute pas à beaucoup. Mais cet homme-ci a été jeté pour mort dans un cachot infect, il y a plus de quarante années, et il y est encore, comme nous l’avons pu voir, — ce qui est déjà remarquable ; — mais voici que grâce au vaisseau de Notre-Seigneur, cet homme se trouve être en même temps dans l’endroit le plus magnifique et le mieux garni de volupté. Or ceci aura un plus grand retentissement dans le monde que la guérison de tous les lépreux, et ce sera un bien précieux dans les États.
Mais Joseph qui se souvenait de la recommandation que lui avait faite Jésus, en lui remettant le saint vaisseau, dénombrait déjà les personnages qui étaient là, et en ayant trouvé douze, y compris Moïse, il leur dit :
— Notre-Seigneur m’a commandé de célébrer la Cène en présence de douze personnes honnêtes et ayant le cœur pur. Il n’y a pas de doute que vous ne soyez tels, étant de bonne compagnie. Si vous voulez, nous nous assoirons à la table et ferons le sacrement ?
⁂
Avant de s’asseoir à la table, Moïse, qui était hypocrite et fourbe, eut encore peur qu’il ne lui arrivât malheur. Il réfléchit ; puis il tira Joseph à part et lui dit :
— Écoute, je suis celui qui te bâillonna jadis et qui te jeta en prison. J’espère que tu ne me feras pas de mal, à cause du temps écoulé et de mon repentir…
Joseph le regarda avec attendrissement et loua Dieu de ce que cet homme, après avoir péché, fût ramené au bien.
— Ce n’est pas tout, dit Moïse, tu avais plusieurs fiefs et je m’en suis emparé…
— Tout mon fief, dit Joseph, est en Notre-Seigneur.
Mais Moïse, ne pouvant croire à tant de désintéressement, résolut de le toucher avec adresse :
— Eh donc ! dit-il, de Notre-Seigneur relevaient les pêcheries et les établissements qui florissaient au bord du Lac de Tibériade ?…
— Arrête ! Arrête ! s’écria Joseph. Et il se prit le front dans la main. Le nom du Lac de Tibériade lui rappelait la douceur de vivre.
— En effet ! dit-il, c’étaient de beaux établissements, et bien situés aux bas des pentes où mûrissaient les raisins, les figues et les olives ; et comme il était agréable de voir les barques chargées regagner le rivage à la tombée de la nuit !
Une larme vint au bord de sa paupière.
— Dire que j’avais eu tout cela pour rien ! fit-il, quinze cents deniers ! Cela valait le double !
— La valeur à centuplé ! dit Moïse.
— Centuplé ! s’écria Joseph. Et son œil se mouilla tout à fait. Il penchait la tête, et il considérait, dans sa pensée, cette grande prospérité, là-bas, couchée au soleil le long du rivage de sable fin.
— Je te restituerai tout cela ! dit Moïse.
— Non pas ! non pas ! fit Joseph touché dans sa bonté.
— Si fait ! Si fait ! C’est une chose accomplie. Tiens ! prends tout de suite cette bourse qui ne contient pas seulement le produit d’une année et qui est assez arrondie, comme tu vois…
— Au moins, dit Joseph, prélèveras-tu une forte part pour ta bonne gestion ?
Moïse, comprenant qu’il l’avait gagné par le goût des biens terrestres qui est très fort contre Dieu, ne put contenir sa bonne humeur :
— Maintenant, ajouta-t-il, sur un ton plaisant, je me souviens d’avoir employé la violence pour épouser ta sœur Enigée qui héritait de ton bien. Si tu ne veux pas de moi pour beau-frère, je la répudierai, car la voici un peu flétrie à l’heure qu’il est et j’épouserai une certaine Corinne qui est venue avec les Romains et qui a de l’agrément.
Joseph se mit à rire de tout son cœur en bon homme qu’il était. Il embrassa Moïse pour lui prouver son amitié, et lui dit de s’asseoir à la table, ce dont Vespasien et ses seigneurs ne furent pas trop flattés.
⁂
Joseph fit le serment d’employer sa richesse à la gloire de Dieu.
Ensuite, il rompit le pain, en mémoire de ce qu’avait fait Notre-Seigneur, et il le distribua en parties aux personnes qui étaient assises à la table :
Quand vint le tour de Moïse, tout le monde, sauf Joseph dont la bonté était extrême, craignait que Dieu ne fût offensé.
Or, comme Moïse allait porter le pain à sa bouche, voilà qu’il se fait un grand fracas, et que Moïse disparaît, ainsi que son siège, aussi complètement que s’ils n’avaient jamais été.
Tous en furent extrêmement émus, et n’eût été la grande piété avec quoi ils accomplissaient le service divin, ils l’eussent certainement interrompu. Mais aussitôt que le service fut achevé, Vespasien dit à Joseph :
— Jamais nous n’avons eu tant de frayeur : dites-nous, je vous en prie, ce que Moïse est devenu !
— Quant à moi, je n’en sais rien, dit Joseph, mais nous pourrons le savoir de Celui par qui toutes choses arrivent.
Et il interrogea le Saint vaisseau.
Alors on entendit une voix qui sortait du vaisseau, et qui dit :
« Ne vous inquiétez pas de Moïse qui fut, à la vérité, fourbe, menteur, assassin et sacrilège, mais qui, cependant, contribua à la gloire de Dieu, puisque par lui Joseph fut amené à connaître le vrai bien, dans cette prison, et puisque par lui fut fondée cette fortune moyennant quoi vous établirez la part matérielle de mon œuvre, qui s’adresse plus clairement aux hommes. Car je vous en avertis, beaucoup vous paraissent méprisables, qui tiennent un rôle dont le sens vous échappe ; vous ne voyez que l’architecte qui construit une maison, et j’ai souci également du maçon et de l’ouvrier plus médiocre encore qui mélange la terre avec l’eau. C’est pourquoi je vous conseille de vous occuper le moins possible de la justice : vous n’y entendez rien ; elle est aux mains de mon Père, et je frapperai en son nom. J’ai enlevé ainsi Moïse qui était mauvais au milieu de vous, mais qui peut valoir en des emplois où vous ne vaudriez rien. Vous le retrouverez dans la vie.
» Vous autres, aimez-vous les uns les autres, et aimez-moi dans le fond de votre cœur, afin que le monde, qui est semblable à la prison de Joseph, vous soit transformé en un lieu agréable, comme cela est arrivé pour lui. »