‹ Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langageChapitre 42 sur 54 · LI.

LI.

PRÊT, PRÈS. Ces prépositions ne peuvent pas être employées indifféremment. Ne dites pas le sang est prêt à couler; mais dites, près de couler. Car l'adjectif prêt signifie préparé, disposé..... Le mot près marque l'approche..... On trouve quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. Rousseau.

La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais à l'Académie elle-même.

Il y a cent ans, que l'on écrivoit également prest à et prest de. Dans les deux cas, on donnoit à prest un féminin, et l'on disoit preste à, preste de. Il semble même qu'on évitât d'employer près dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du 18.e siècle: les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de TRÉVOUX, édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville prête de se rendre. Fille prête de se marier, etc.

Aujourd'hui on ne dit plus prêt de; en ce cas on emploie la préposition près, et près de signifie toujours sur le point de.[16] Mais prêt à n'a-t-il jamais le même sens, et sa signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, disposé à, préparé à? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des coupables tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.

[Note 16: Il est à remarquer qu'autrefois prêt de, prête de signifioient également disposé à et sur le point de. Nous venons de voir que les Lexicographes de Trévoux ont dit ville prête de se rendre; ce qui certainement veut dire: ville sur le point de se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce, fait dire aux soldats d'Alexandre: «Nous sommes tout prests d'aller où vous voudrez.» Ce qui ne signifie pas moins incontestablement: Nous sommes disposés à aller où vous voudrez.]

Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime ainsi: «Enfin prêt à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»

«Rome prête à succomber, dit Rollin, se soutint principalement durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»

«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enfer prêt à paroître?»

«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»

M. Lefranc, en parlant des impies, dit:

Le faux calme dont ils jouissent Est toujours prêt à se troubler. Un éclair seul les fait trembler; Ils blasphèment, mais ils frémissent.

Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, par ces vers:

À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre, Et si je ne sentois ma voix prête à s'éteindre, Vous me verriez, etc.

M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:

«Les injustices se réparoient; nous étions prêts à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme soutien.»

Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles que j'ai produites me paroissent devoir suffire.

Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer indifféremment ces deux locutions, prêt de mourir[17], et prêt à mourir. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, certain que Pascal a écrit prêt à mourir; et cette faute ne prouve que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer prêt à, pour signifier également sur le point de, et disposé, préparé à, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions actuelles des Pensées, portent: «Ne sommes-nous pas près de mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première fois dans l'édition de 1783.

[Note 17: J'écris ici prêt de mourir, parce que c'est ainsi qu'on écrivoit dans le 17.e siècle.]

Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains qui ont parlé comme Rollin, entr'autres de Bossuet et de Boileau? «Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle n'y étoit pas disposée. Donc, il falloit dire près de succomber, et non pas prête à succomber.» Cette remarque suppose toujours ce qui est en question, savoir que prêt n'a pas d'autre signification que celle de disposé, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai parlé d'abord.

D'après l'Académie, prêt signifie non-seulement préparé, disposé, comme le prétend M. Molard, mais encore qui est en état de faire, ou de souffrir quelque chose. La dernière partie de cette définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot prêt; et certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner est prêt à servir, prêt signifie non pas disposé, mais en état d'être servi.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois qu'une personne ou une chose soit sur le point de, pour être en état de, dans la situation de? Ce qui me fait croire que c'est la pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une maison qui est prête à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire une maison qui est préparée, disposée à tomber, ou bien une maison qui est sur le point de tomber? Que l'on rapproche maintenant ces deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, citée comme régulière par l'Académie:

Rome prête à succomber, Une maison prête à tomber.

et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux exemples, à coup sûr elle est bien subtile.

[Note 18: Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen des locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un sens passif, comme dans ces phrases: Prêt à servir, bon à manger, qui signifient bon à être mangé, prêt à être servi. Mais ce n'est pas ici le lieu.]

Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots qui ont vieilli, mais encore les phrases où il a cru entrevoir quelque sorte d'irrégularité. Du nombre des pièces qu'il a examinées, sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:

Et que les vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.

PHÈDRE, act. I, scèn. 3.

Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre, Que mon coeur de moi-même est prêt à s'éloigner.

BÉRÉNICE, act. IV, scèn. 5.

Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas entrevu dans ces vers et autres semblables quelque sorte d'irrégularité? Comment dans un examen où il suppose que les fautes, les vraies fautes se réduisent à si peu, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré ce que M. Molard appelle une faute? Ne seroit-ce pas parce qu'il a jugé que Racine avoit parlé d'une manière régulière en cette rencontre?[19]

[Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde également le silence sur cette prétendue faute de Racine.]

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