CHAPITRE III.
BASSE ÉGYPTE.
Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un triangle ou à un ([Grec: D]) delta, lui a fait donner ce dernier nom, qui est celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L'embouchure qui est à droite s'appelle Pélusienne, l'autre Canopique, du nom des deux villes dont elles sont voisines, Pelusium et Canopus, appelées maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces deux grandes branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette île est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile et la plus riche. Ses principales villes furent, dans les temps les plus reculés, Héliopolis[72], Héracléopolis, Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent[73].
[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à Canopus et à Pelusium. Canopus était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à 6 lieues de Rosette; Pelusium était à plus de 16 lieues de Damiette.
La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la Bolbitine; la branche de Damiette, à la Phatmitique.
Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la Canopique, la Bolbitine, la Sébennytique, la Phatmitique, la Mendésienne, la Tanitique, la Pélusiaque.--L.]
[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.]
[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme de Suez.--L.]
[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis, avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»
[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2. Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs, racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du phénix[74]. Cet oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose comme une boule ou un oeuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel du soleil dans la ville d'Héliopolis.
[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (Mémoires de l'Institut, classe d'histoire, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]
Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait, mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.
Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: rara avis in terris, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme de bien[76].
[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris, nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport avec le Phénix.--L.]
[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi... tanquam phoenix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)]
Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. O mutis quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum, dit Horace en s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc. Quæst. n. 73.] illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio. Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui, sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant: providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur. J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.
[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez, ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant; ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez Mongez, Dictionnaire des Antiquités, art. CYGNES, tom. 11, pag. 281.)--L.]
[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un boeuf, sous le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples, renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font encore l'ornement.
Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge, nommée Portus Muris[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à une ville de la Thébaïde appelée Coptos; et on les voiturait enfin par le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts.
[Note 78: [Grec: Myos Ormos]. C'est le Vieux-Cosseir. La route de Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées, et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, etc.)
Coptos est à présent Keft.--L.]
On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.] Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce, qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu'à notre temps.
[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage: Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81]. Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82] erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort courte et fort simple, selon le goût des anciens: Sostratus Cnidius Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus; c'est-à-dire: Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le bien de ceux qui vont sur mer. Il faudrait en effet que Ptolémée eût fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83]. [Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa criminelle supercherie et sa ridicule vanité.
[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades de longueur, appelée Heptastade.--L.]
[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (Chron. ad Olymp. CXXIV, an. 1) et le Syncelle (Chronograph., pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône d'Epire (Voce [Grec: pharos]), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée Soter: il est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce prince.--L.]
[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques, 800 talents représentent 4,440,000 francs.--L.
J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs, que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (Trad. de STRABON, pag. 332, 334.)--L.]
[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p. 739.]]
[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec: [Grec: Sôsratos Knidios Dexipsanous Theois Sôtêrsin, hyper tôn plôizomenôn]. D'après la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments (Proest. Numism., pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme Bérénice étaient appelés les Dieux Sauveurs, [Grec: Theoi Sôtêres]. Il est donc probable que ce sont eux que l'inscription a désignés par leur titre, plutôt que par leur nom. M. Visconti croit même que le datif [Grec: theois sôtêrsin] ne doit pas s'entendre d'une dédicace, mais se rapporte à l'ordre de construire le monument: dans cette idée, la tournure de l'inscription serait tout elliptique; et l'on devrait suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: [Grec: Sôsratos Knidios Dexipsanous [touton ton pyrgon] Theois Sôtêrsin [cateskeuasen] hyper tôn plôizomenôn], c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.]
Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs. pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]] Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium, et qui contenait quatre cent mille volumes.
[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.»
= Ce passage de Quintilien (Institut. Orat. I, 2) n'a pas tout-à-fait le sens que lui donne Rollin: le mot deliciæ ne signifie point délices; il doit s'entendre des pueri delicati quales domi habere solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis heros demereri deberent. V. la note de Burman et de Spalding sur Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion, se retrouve plutôt dans le Alexandrina vita atque licentia de Jules César (Bell. civ. III, § 110).--L.]
[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.]
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SECONDE PARTIE.
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DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.
L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition [Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute la sagesse des Égyptiens.»
Pour donner quelque idée des moeurs et des coutumes de l'Égypte, je m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement; les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les arts et les métiers.
Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples, qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.
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