‹ Œuvres complètes, tome 1Chapitre 2 sur 57 · L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.

L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.

C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières, quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la Providence une plus haute idée que celle de la croire orthodoxe, l'on m'a cru souvent athée.

D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas triomphé du péché par la rédemption.

Voilà la plus damnable arithmétique. Non... non;... je crois que si nous donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos révérences peuvent en justice exiger en son nom.

Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte:

Un roc, frappé d'une sainte baguette, Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau: Le vin jaillit de ta roche secrette, Par un miracle bien plus beau.

Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise! Le Christ, par son exemple, a consacré le tien; A Cana son doigt fit du vin: C'est une leçon à Moyse.

Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris aujourd'hui.

Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à excommunication. Etoit-ce avant ou après? peu importe.

On réparoit l'église de la cité de... et la municipalité avoit arrangé, en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon l'usage, notoirement... Vous savez comment se font ces élections, et quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs propriétés et leurs libertés.

Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se trouva, par hasard, être les Vendeurs chassés du Temple. Un mouvement impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers:

Saint Luc apprend à son lecteur Que certain jour, la maison du Seigneur Des larrons devint le repaire. Par la permission de notre précieux Maire, Une caverne de voleur Se change en maison de prière.

On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation, quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert, effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans observer ni loi ni forme.

Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens: chrétiens, devoient-ils s'en rappeler?

Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible, pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et d'impatience.

Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois absous.

Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à prier, bien dire et bien faire.

VOYAGES.

L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture; nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la paroisse où nous naquîmes.

C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager, et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes; comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons importer chez nous.

La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle couvert de haillons.

Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés dans la maison de son père?

Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les flûtes, les harpes, les sacbutes qu'il payoit; la magnificence de la cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.

Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent, et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts; comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient vendues.

Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au lieu d'en être accompagné.

Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde, non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois fois le tour de l'europe.

C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.

Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec lesquels il passera la plus grande partie de son temps.

D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.

Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.

Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la plus stricte leur prescrira, et voilà tout.

Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.

La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et les visites qu'il en faut essuyer.

Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa carrière est aussitôt finie.

LA MÉDISANCE.

Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que par ses effets.

Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et vil, par un chuchotement mystérieux?

Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de bonne compagnie, devroit faire proscrire tout ce qui est mauvais; vous ne serez pas plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil, dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.

Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera mortelle.

Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules, comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres d'échapper à la langue des hommes.

On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit pour la mériter.

Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!

La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public, il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en faire une exception.

Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde. Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles; ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.

Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter, d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur d'échapper à toute punition.

Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons, loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et pardonnons-nous.

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