‹ Œuvres complètes, tome 1Chapitre 4 sur 57 · L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.

L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.

Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien, à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle l'homme seul n'atteignit jamais?

L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures. Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les compositions purement humaines.

Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés. L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage, pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient pénétrer nos ames.

Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont traduits littéralement dans nos langues modernes.

La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas, tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions latines.

Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les plus littérales versions de la bible.

La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:

«O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais, direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»

Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de semblable.

Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens. D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est bien embarrassé d'y trouver la vérité.

Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés, miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.

Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un silence profond et solennel, un silence infiniment plus éloquent et plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.

Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique, eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une harangue ne pouvoit jamais faire.

LE FANATIQUE.

Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues; écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la perfection par des épreuves successives.

Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation; lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe, qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre.

SUR L'HUMILITÉ.

Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la rend incurable.

Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.

Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux, les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs, et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.

S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être gouverné.

L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.

S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore des remerciemens à lui faire.

Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas: elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas aussi dangereusement que les autres.

MA RELIGION.

Yorick, quels sont vos notions religieuses?

Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de mort.

J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour être ni l'un ni l'autre.

Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens, qui credunt multùm et peccant fortiter.

Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles, on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de convulsions.

Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est pas de moi-même.

Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte, nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la terre.

Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte, paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et l'ambroisie.

La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je, surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la providence.

Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de l'auteur même de la nature?

Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets.

1º. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler six cents pour faire la grosseur d'un cheveu.

2º. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels nous transpirons.

3º. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on emploie, soit auprès du feu.

4º. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre.

5º. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une ligne de mille toises.

6º. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit possible qu'elles soient jamais en contact.

7º. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en hiver qu'en été.

8º. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent milles de plus que ses talons.

Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique, soit en mathématique.

Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion révélée? ah! mes charitables confrères, qui studet, orat. Cette expression est bien juste.

LA CONVERSION.

J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse; et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi.

Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance.

J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie. Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette réflexion, écrite au bas de la dernière page: Tu m'as presque persuadé de devenir chrétien.

Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai ses pensées. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: Je suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques.

Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire.

SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.

C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le ministère est-il un lugubre devoir?

Ressemblez à ces enfans, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette maxime céleste.

L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais son orthodoxie?

L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc, engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement, dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que les papes, après tout, sont comme les autres hommes.

Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres paroles.

La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le vice et l'impiété. Les voies du ciel sont aimables.

Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses harmonieux accords. Abandonnons-nous à la joie: voilà le premier de tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le diable, avec des pleurs et des cris douloureux.

Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense, sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de l'air.

Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir écrit cette allusion.

SUR LA TOLÉRANCE.

J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la bastille.

Il me mit aussitôt entre les mains son traité sur la tolérance qu'il venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que la persécution pour l'amour de dieu, est le système le plus absurde et le plus contraire à l'écriture.

J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des inquisitions, et des croisades.

Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point contre les nations, pour des opinions religieuses.

Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.

Un prêtre chrétien (ai-je dit chrétien?) m'apprend que la raison de cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule post mortem nihil est, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes, qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines de l'enfer. Non est unus, dit Cicéron, tam excors, qui credat.

Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du christianisme.

Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler des prêtres de l'agneau?

Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la post-existence de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est brûler.

VIE

ET OPINIONS

DE

TRISTRAM SHANDY.

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