‹ Œuvres complètes, tome 2Chapitre 99 sur 99 · CHAPITRE CII.

CHAPITRE CII.

Solution.

La décision que je viens de rapporter, reprit Kysarchius, paroît fort opposée à toutes les idées reçues.

Certainement! dit mon père.

Cependant elle est fondée sur la plus saine raison.

Je ne l'aurois pas cru, dit mon oncle Tobie.

Oh! reprit Kysarchius, il y a comme cela une foule de choses qui ne se croient pas d'abord. Mais celle-ci n'est plus équivoque depuis le fameux testament du duc de Suffolk.

Cité par Brook, dit Triptolême.

Oui.

Et dont le lord Coke fait mention, dit Didius.

Précisément. Swinburgn le rapporte aussi, dit Gastriphères.

Voici le fait.

C'étoit sous le règne d'Edouard VI. Le duc de Suffolk eut deux enfans, un garçon et une fille. Le fils étoit d'une mère, et la fille d'une autre.

Le père mourut, et laissa tous ses biens à son fils par testament.

Le fils mourut aussi, et il mourut sans femme, sans enfans, sans testament, ou si vous l'aimez mieux, ab intestat.

Cela est égal, dit Phutatorius.

Egal, soit, reprit Kysarchius; mais il y a des personnes, qui, en matière de discussion, préfèrent le langage consacré à la chose.

Le fils mourut donc sans testament. Sa sœur, et l'on vient de remarquer qu'elle n'étoit que sa sœur de père.

Consanguine, dit Phutatorius.

Oh! ma foi, je vous laisserai dire la chose à vous-même, si vous voulez ainsi m'interrompre.

Cette sœur étoit vivante, et elle étoit de la première femme.

La duchesse de Suffolk s'empara des effets de son fils.

Elle paroissoit fondée sur cette loi de Henri VIII, qui porte que si quelqu'un meurt sans enfans, et ab intestat, la propriété de ses biens passe à son plus proche parent.--

Sur cela procès. La fille se pourvut devant le juge ecclésiastique.

Là, elle allégua, 1º. qu'elle étoit la plus proche parente du défunt.

2º. Que la mère du défunt n'étoit ni parente, ni alliée à son fils mort.

La nouveauté de ces propositions parut d'abord fort étrange.

Mais plus elles semblèrent extraordinaires, et plus elles excitèrent la curiosité.

Alors on consulta de tous côtés des avocats. On fouilla dans toutes les archives, on lut des chartres, on feuilleta les commentateurs, les glossateurs, les annotateurs, les casuistes, etc.

Et le tout bien considéré, le consistoire de Cantorbery et celui d'Yorck décidèrent que la mère n'avoit rien à prétendre.--

Mais, dit mon oncle Tobie, que répondoit la duchesse de Suffolk?

Elle répondoit que... que... cette question étoit toute simple: mais toute simple qu'elle étoit, elle déconcerta Kysarchius; et sans Triptolême, qui prit la parole, il ne seroit pas sorti d'embarras.

Les choses descendent et ne remontent point, dit celui-ci. C'est un axiome de droit.

Les enfans, reprit Triptolême, sont du sang de leur père et de leur mère; c'est une vérité qu'on ne peut nier: mais le père et la mère ne sont pas du sang de leurs enfans; c'est une autre vérité. Les enfans sont procréés; mais ils ne procréent pas. En deux mots, liberi sunt de sanguine patris et matris; sed pater et mater non sunt de sanguine liberorum. Or...

Fort bien, dit Didius. Mais votre argument prouve trop: il s'ensuivroit que le père ne seroit pas plus parent de son fils que la mère.

Mais, reprit Triptolême, ignorez-vous donc que c'est la meilleure opinion? Le père, la mère, le fils sont trois individus: mais ils ne font qu'une chair, una caro. Ergò, il ne peut y avoir de parenté.

Vous poussez encore l'argument trop loin, repartit Didius.

Oh! oh! dit Triptolême.

Oui, trop loin, beaucoup trop loin. Vous avouerez qu'il n'y a rien dans la nature qui empêche un homme d'avoir un enfant de sa grand-mère. Supposons maintenant que cet enfant soit une fille...

Mais qui diable s'avisa jamais de coucher avec sa grand-mère? s'écria Kysarchius.

Qui?... Parbleu! il ne faut pas aller si loin, reprit Didius. Ne connoissez-vous donc pas ce jeune homme dont parle Selden?

Ma foi, cela est vrai! s'écria Gastriphères. Il y songea.

Il y songea?... Il fit bien plus que d'y songer.

Plus?... C'est ce que Selden ne dit pas.

Non, il ne le dit pas, mais il dit qu'il cita à son père la loi du talion pour justifier son dessein. Vous couchez, disoit-il, avec ma mère: pourquoi ne coucherois-je pas avec la vôtre? Cet argument n'étoit, à la vérité, qu'un argumentum commune.

Ma foi! dit Eugène, il étoit bon pour eux, et Eugène prit son chapeau et défila.

Gastriphères prit aussi le sien, et défila.

Phutatorius, sa main où l'on sait, prit aussi son chapeau et défila.

Somnolentius, Triptolême, Argalastes, Kysarchius prirent aussi leurs chapeaux, et défilèrent.

Défilons donc aussi, dit mon oncle Tobie.

Et tout aussitôt mon père et Yorick défilèrent, mon oncle Tobie à la tête.

Les chevaux se trouvèrent prêts dans un instant.

Mon oncle Tobie, à l'aide d'Yorick, alloit se jucher sur le sien.

Mais dites-moi, je vous prie, Yorick, ce que ces messieurs ont décidé sur le nom de baptême de mon filleul? Il me semble que je ne l'ai pas bien conçu.

Je le crois, dit Yorick. Les choses ne se décident pas ainsi à la guerre. Vous autres militaires, vous avez des lois claires, précises.

Très-claires.

Et nous aussi, pourvu qu'on les interprète. C'est ce que ces messieurs ont fait avec une habileté digne des plus grands éloges.

Mais enfin qu'ont-ils dit?

Des choses très-satisfaisantes. Le nom restera, parce que personne ne peut s'en plaindre.

Comment cela? Mais ma sœur, mon frère?...

Ils ont décidé que madame Shandy n'étoit pas même parente de votre filleul.

Après?...

Vous savez que le côté maternel est le côté le plus sûr.

Oui.

Eh bien! je vous laisse à penser ce que monsieur Shandy peut être à votre filleul. Entre nous il n'est pas plus son parent que moi.

Cela pourroit bien être, dit mon père en remuant la tête, et qui avoit entendu ce discours.

Et moi, dit mon oncle Tobie, je suis d'avis, quoi qu'en disent ces messieurs, qu'il y avoit une espèce de consanguinité entre la duchesse de Suffolk et son fils.

Le public le croit comme vous; mais le public est un sot, et les savans sont des savans.

D'accord: mais les savans font une partie du public, reprit mon oncle Tobie.

Mon père crut voir une pointe dans cette réflexion de mon oncle Tobie. Il détestoit les pointes; mais c'étoit la première qui fût jamais sortie de la bouche de son frère; il sourit.

Fin du Tome second.

TABLE

DES CHAPITRES

Contenus dans ce Volume.

CHAPITRE PREMIER. Le Docteur Slop va aussi son petit train. Page 1 CHAP. II. Il faut y veiller. 4 CHAP. III. Le chagrin rend injuste. 8 CHAP. IV. Il sait enfin où elle est. 9 CHAP. V. Je n'en sais rien. 14 CHAP. VI. Cela est vrai. 16 CHAP. VII. Mon père pourroit bien avoir raison. 17 CHAP. VIII. Ce seroit le goût de bien des Dames. 19 CHAP. IX. Les plus grands exemples ne persuadent pas toujours. 20 CHAP. X. Eh bien! on attendra. 23 CHAP. XI. Le Docteur Slop n'y est plus. 25 CHAP. XII. Cela seroit à souhaiter. 28 CHAP. XIII. Réflexions fort sensées. 29 CHAP. XIV. Un rien nous déconcerte. 31 CHAP. XV. Monsieur un tel et tant d'autres n'agissent pas de même. 32 CHAP. XVI. Le pauvre bonhomme! 35 CHAP. XVII. Mon oncle Tobie argumente à sa mode. 37 CHAP. XVIII. La précaution. 39 CHAP. XIX. Hélas! il n'est plus temps. 41 CHAP. XX. Ce qui fixe nos idées. 44 CHAP. XXI. Grand événement. 45 CHAP. XXII. Consolation. 48 CHAP. XXIII. L'Excommunication. 53 CHAP. XXIV. Il en manque encore. 64 CHAP. XXV. Fin de l'excommunication. 67 CHAP. XXVI. Ma manière de voir. 68 CHAP. XXVII. Elle est renversée. 74 CHAP. XXVIII. Oh! ma Mère! 76 CHAP. XXIX. Dissertation sur l'éloquence. 78 CHAP. XXX. Le Docteur Slop manque son coup. 79 CHAP. XXXI. Rien. 81 CHAP. XXXII. L'effet en est ostensible. ibid. CHAP. XXXIII. L'Enigme. 83 CHAP. XXXIV. Ni moi non plus. 85 CHAP. XXXV. Mes offres. ibid. CHAP. XXXVI. Le chapitre trente-quatre continue. 86 CHAP. XXXVII. Quel dommage! 90 CHAP. XXXVIII. Ils vont donc m'abandonner! 91 CHAP. XXXIX. Préface de l'Auteur. 93 CHAP. XL. Je rentrerai bientôt dans la carrière. 110 CHAP. XLI. M'y voilà. 112 CHAP. XLII. Emportement de mon Père. 112 CHAP. XLIII. L'Invocation inutile. 116 CHAP. XLIV. Le Prélude. 119 CHAP. XLV. Le Type. 120 CHAP. XLVI. La Promenade nocturne. 122 CHAP. XLVII. Je m'égare. 127 CHAP. XLVIII. Ce qu'on devroit faire quand on n'est pas instruit. 129 CHAP. XLIX. Je vais bientôt naître. 133 CHAP. L. Je suis né. 134 CHAP. LI. Mon propre désespoir. 135 CHAP. LII. On parle bien souvent sans en dire autant. 136 CHAP. LIII. Ad libitum. 138 CHAP. LIV. Les prétentions de ma bisaïeule. 139 CHAP. LV. La définition. 141 CHAP. LVI. Suite du chapitre cinquante-quatre. 144 CHAP. LVII. Hélas! 145 CHAP. LVIII. Ce que c'est que la propriété. 149 CHAP. LIX. On n'est pas toujours en faveur. 153 CHAP. LX. Prenez-y garde. 155 CHAP. LXI. Mon père se brouille avec Erasme. 156 CHAP. LXII. Il se console avec Slawkembergius. 158 CHAP. LXIII. La prise de Strasbourg, conte. 163 CHAP. LXIV. Le Chef-d'œuvre. 196 CHAP. LXV. Si j'avois le pinceau de Greuze! 198 CHAP. LXVI. La Rechute inopinée. 199 CHAP. LXVII. Générosité de mon oncle. 200 CHAP. LXVIII. Pourquoi pas? 202 CHAP. LXIX. Préparatifs de mon Père. 203 CHAP. LXX. Cela ne réussit pas bien. 204 CHAP. LXXI. Encore moins. 206 CHAP. LXXII. Mon chapitre des hasards. 207 CHAP. LXXIII. Mon chapitre des chapitres. 209 CHAP. LXXIV. L'Art de marcher. 212 CHAP. LXXV. La double entente. 216 CHAP. LXXVI. L'utilité des journaux. 217 CHAP. LXXVII. Les quatre événemens. 221 CHAP. LXXVIII. La leçon. ibid. CHAP. LXXIX. J'obtiens enfin un nom dans le monde. 223 CHAP. LXXX. Je vous mets à mieux faire. 224 CHAP. LXXXI. Question facile à résoudre. 225 CHAP. LXXXII. Où va-t-il aller? 227 CHAP. LXXXIII. Avis aux médecins. 229 CHAP. LXXXIV. Assaut de valeur. 232 CHAP. LXXXV. Préliminaires effrayans. 235 CHAP. LXXXVI. Déploration de mon Père. 236 CHAP. LXXXVII. Ma manière d'agir. 241 CHAP. LXXXVIII. On se résout à partir. 243 CHAP. LXXXIX. La lacune. 245 CHAP. XC. La lacune justifiée. 246 CHAP. XCI. L'humeur s'en mêle. 250 CHAP. XCII. Les fausses conjectures. 253 CHAP. XCIII. La précaution utile. 258 CHAP. XCIV. Mes lamentations. ibid. CHAP. XCV. A quoi l'attribuer? 259 CHAP. XCVI. Extrême inquiétude. 262 CHAP. XCVII. On sait enfin ce que c'est. 265 CHAP. XCVIII. Qu'en va-t-il faire? ibid. CHAP. XCIX. Nouvelles conjectures. 266 CHAP. C. Remède pour la brûlure. 268 CHAP. CI. Dialogue. 273 CHAP. CII. Solution. 277

Fin de la Table du Tome second.

Note du transcripteur.

On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par ex. Makai/Makay, vuides/vides, abîme/abyme, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre caractères soulignés.

End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 2/6, by Laurence Sterne

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