‹ Œuvres complètes, tome 3Chapitre 15 sur 93 · CHAPITRE XV.

CHAPITRE XV.

Méprise de ma mère.

Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.--Je fais cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.--Mais n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,--ne sachant, par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,--aiment mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé? Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.--Mais je reviens à la manière de mon père.

Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier mouvement de son impatience,--pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.--C'étoit-là ses moindres imprécations.--Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle passoit toute mesure,--monsieur, vous auriez cru entendre Socrate lui-même.--Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence sur les moyens d'en sortir.

Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit écouté ainsi jusqu'au bout,--si mon père ne s'étoit jeté, sans trop savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses juges.--«J'ai des amis, s'écrioit mon père;--j'ai des parens; j'ai trois malheureux enfans!»--

«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est un de plus que je ne vous connoissois.»--

«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en quittant la chambre.--

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