CHAPITRE LXII.
Me mettra-t-on en culottes?
«Nous devrions, dit mon père, en se retournant à moitié dans son lit, et rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame Shandy, à mettre cet enfant en culottes.»--
«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.»--
«Il est même honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayions différé si long-temps.»--
«Je le pense comme vous, dit ma mère.»--
«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il est.»--
«Il est très-bien comme il est, dit ma mère.»--
«Et en vérité, dit mon père, c'est presque un péché de l'habiller autrement.»--
«Oui, en vérité, dit ma mère.»--
«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! répliqua mon père.»--
«Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.»--
«Je--ne--puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer à qui diantre il ressemble.»--
«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»--
«Ouais! dit mon père.»
Le dialogue cessa pour un moment.--
«Je suis fort petit, continua mon père gravement.»--
«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.»--
«Ouais! dit mon père. En même-temps il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.»--Ici il y eut un silence de trois minutes et demie.--
«Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois qu'il sera bien embarrassé à les porter.»--
«Très-embarrassé au commencement, dit ma mère.»--
«Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si c'est-là le pis.»--
«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»--
«Apparemment, dit mon père, après une pause d'un moment, qu'il est fait comme tous les enfans des hommes?»--
«Exactement, dit ma mère.»--
«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; et le débat s'arrêta encore une fois.»
«Du moins, dit mon père, en se retournant de nouveau,--si j'en viens-là, je les lui ferai faire de peau.»--
«Elles dureront plus long-temps, dit ma mère.»--
«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.»--
«J'en conviens, dit ma mère.»--
«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.»--
«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»--
«Excepté le basin, répliqua mon père.»--
«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»--
«Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner la mort.»--
«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et le dialogue fut encore suspendu.»--
«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en rompant le silence, pour la quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.»--
«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»--
«J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.»--
«Je le pense bien ainsi, répliqua ma mère.»--
«Car s'il possède jamais un sabot et une toupie... (à cet âge, pauvres enfans! c'est comme un sceptre et une couronne) il faut bien qu'il ait de quoi les serrer.»--
«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.»--
«Mais, dit mon père en insistant, ne trouvez-vous pas que cela est bien?»--
«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.»--
«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant toute patience, parbleu! vous voilà bien. S'il me plaît!--ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient?»--Minuit vint à sonner; c'étoit le dimanche qui commençoit, et le chapitre n'alla pas plus loin.