L'ÉNIGME.
PARIS.
La Fleur, en me servant au soupé, me dit que l'hôte étoit bien fâché de l'affront qu'il m'avoit fait en me disant de chercher un autre logement.
Un homme qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de l'inimitié contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. Je dis donc à La Fleur de dire à l'hôte que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné occasion de me faire ce mauvais compliment; vous pouvez même lui ajouter, si la jeune fille revenoit encore, que je ne veux plus la revoir.
Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, c'étoit à moi-même... après l'avoir échappé aussi belle, je m'étois résolu de ne plus courir de risques, et de tâcher de quitter Paris, s'il étoit possible, avec le même fonds de vertu que j'y avois apporté.
Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant jusqu'à terre, ce n'est pas suivre le ton... Monsieur changera sans doute de sentiment. Si par hasard il vouloit s'amuser... Je ne trouve point en cela d'amusement, lui dis-je en l'interrompant.
Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.
Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne n'étoit plus attentif que lui, mais il étoit encore plus officieux qu'à l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me dire ou me demander quelque chose, et qu'il n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce pouvoit être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir. J'avois une autre énigme plus intéressante à deviner, c'étoit le manége de l'homme que j'avois vu demandant la charité. J'en aurois bien voulu connoître tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitoit: c'est en général un principe de recherche si bas que je ne donnerois pas une obole pour la satisfaire... Mais un secret qui amollissoit si promptement et avec autant d'efficacité le cœur du beau sexe, étoit, à mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. Si les deux Indes m'eussent appartenu, j'en aurois donné une pour le savoir.
Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon esprit, le lendemain en m'éveillant, étoit aussi épuisé par mes rêves, que celui du roi de Babylone l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme auroit embarrassé tous les savans de Paris, aussi bien que ceux de la Chaldée.
LE DIMANCHE.
PARIS.
Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, en m'apportant du café, du pain et du beurre, pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus de la peine à le reconnoître.
En le prenant à Montreuil, je lui avois promis un chapeau neuf avec une ganse et un bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller à Paris; le bon garçon avoit, on ne peut mieux, employé son argent.
Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même... Cela n'avoit été porté que peu de temps... Je lui sus mauvais gré de me dire qu'il avoit fait cette emplette à la friperie... L'habillement étoit si frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas être neuf, j'aurois souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avois fait faire exprès pour lui, plutôt que d'être sorti de la friperie.
Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne fait pas beaucoup d'attention à Paris.
La veste qu'il avoit achetée étoit de satin bleu, assez bien brodée en or, un peu usée, mais encore fort apparente; le bleu n'étoit pas trop foncé, et cela s'assortissoit très-bien avec l'habit et la culotte. Outre cela il avoit su tirer encore de cette somme une bourse à cheveux neuve et un solitaire; et il avoit tant insisté auprès du fripier, qu'il en avoit obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Il avoit acheté de sa propre monnoie des manchettes brodées qui coûtoient quatre francs, et une paire de bas de soie blancs cinq francs. Mais par-dessus tout, la nature lui avoit donné une belle figure qui ne lui coûtoit pas un sou.
C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, ses cheveux frisés dans le dernier goût, et avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il y avoit dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté, qui me rappela que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, en combinant ces deux choses, que ce qu'il avoit à me dire le soir, étoit de me demander la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. J'y avois à peine pensé, que d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de confiance que je ne le refuserois pas, il me pria de lui accorder la journée, en ajoutant ingénument que c'étoit pour faire le galant vis-à-vis de sa maîtresse.
Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis de madame de R... J'avois retenu exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit pas été peu flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture... J'avois de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette occasion.
Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras, il faut sentir. Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres... Ils ont mis à prix leur abnégation d'eux-mêmes, si je peux me servir de cette expression; cependant leurs attentes sont quelquefois si déraisonnables, que si leur état ne me donnoit pas le moyen de les mortifier, je voudrois souvent les en frustrer... Mais quand je réfléchis qu'ils peuvent me dire:
Je le sais bien... je sais que je suis votre domestique... Je sens alors que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître.
La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je...
Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que tu es à Paris?... Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B... La Fleur avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître... Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit, c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie de passer la journée avec eux sur les boulevards.
Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les autres nations!
LE FRAGMENT.
PARIS.
La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser tout le jour.
Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette, et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser déjeûner.
Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée. J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en approchai un fauteuil, et me mis à lire.
C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais; c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que j'eus bien de la peine à le déchiffrer... J'en abandonnai même la lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène... Mais je repris le chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir.
Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois... Mais pour m'en assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit... Je m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit.
LE FRAGMENT.
PARIS.
Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout ceci.
Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment... La femme du notaire étoit une petite femme vaine et colérique... Et le notaire, pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur... J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du notaire.
Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.
De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble, le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.
A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois.
Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris, il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à l'occasion de ce météore... et cela est vrai, mes bons amis: il y souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer quelque chose.
Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à faire, emporta le chapeau dans la rivière.
C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit là.
La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache, et mit son arquebuse en joue.
Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le notaire, et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre sa capture aussi légitime que celle du bachoteur.
Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas, poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le plus proche... Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné... Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à quatre endroits différens le long du mur.
Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse, étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le gentilhomme lui dictât son testament.
Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les sensations de la nature... Elle affligera les cœurs humains. Les ames les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma chambre?
LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
PARIS.
Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard... Je t'en prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en volant.
Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse... Juste ciel! me dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de ma tendresse à un valet-de-pied du comte... J'ai été le lui demander; il l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où... et la feuille de papier avec? Oui, Monsieur... nos malheurs étoient enveloppés dans la même aventure... Je soupirai; et La Fleur soupira, mais un peu plus haut.
Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son maître.
Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé.
L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille... ou point.