‹ Œuvres complètes, tome 5Chapitre 7 sur 12 · L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.

L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.

PARIS.

Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit dans un si grand embarras... Je découvris tout d'un coup son secret, ou au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie.

Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature! Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au cœur!

L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances. Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment faisoit-il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi.

PARIS.

Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un œillet, nous le plantons, et nous l'arrosons parce que nous l'avons planté.

M. le comte de B... qui m'avoit été si utile pour mon passe-port, me le fut encore... Il étoit venu à Paris, et devoit y rester quelques jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité qui devoient me présenter à d'autres, et ainsi de suite.

Je venois de découvrir, assez à temps, le secret que je voulois approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit. Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une seule fois à la ronde chez toutes ces personnes, comme cela se pratique ordinairement; et en traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françoises en anglois, j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le couvert de quelqu'un qui auroit été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une après l'autre, uniquement parce que je n'aurois pas su les conserver... Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal.

Je fus introduit chez le vieux marquis de ... Il s'étoit signalé autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère, et il conservoit encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il auroit voulu faire croire que les choses étoient encore ailleurs que dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire un tour en Angleterre; et il s'informoit beaucoup des dames angloises... Croyez-moi, lui dis-je, M. le marquis, restez où vous êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'œil favorable; et le vieux marquis m'invita à souper.

M. P..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes... J'entends dire, me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, lui dis-je en lui faisant une profonde révérence; mais vous devriez nous donner le secret de les recueillir.

Il me pria à souper dans sa petite maison.

On avoit dit à madame de Q... que j'étois un homme d'esprit... Madame de Q... étoit elle-même une femme d'esprit; elle brûloit d'impatience de me voir et de m'entendre parler... Je ne fus pas plutôt assis, que je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes étoit de savoir que j'eusse de l'esprit ou non... Il me sembla qu'on ne m'avoit laissé entrer que pour que je susse qu'elle en avoit... Je prends le ciel à témoin que je ne desserrai pas une fois les lèvres.

Madame de Q... assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle avoit eue avec moi.

Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en France... Elle est coquette, puis déiste... et enfin dévote. L'empire subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année, ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.

Madame de V... chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme.

Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout.

Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée... Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste... et je dois cette dette à mon credo, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins: qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur succès?

Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous et nous le donne... Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la main que je tenois... il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore venu.

Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame de V... Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée, qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie... Je fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.

Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause... J'étois dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque le jeune comte de F... me prit mystérieusement par la main... Il m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il faut qu'il badine... voyez le mien... Je ne vous en dis pas davantage: un mot, M. Yorick, suffit au sage.

Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le saluant.

M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été.

Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines. Parbleu! disoit-on, ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que nous... Il raisonne à merveille, disoit un autre. On ne peut être de meilleure compagnie, ajoutoit un troisième. J'aurois pu, à ce prix, manger dans toutes les maisons de Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du beau monde... Mais quel métier! j'en rougissois. C'étoit jouer le rôle de l'esclave le plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit contre ce genre de vie... Plus les sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient élevées, et plus je me trouvois forcé de faire usage du secret que j'avois appris dans le cul-de-sac de l'opéra comique... Plus la coterie avoit de réputation, et plus elle étoit fréquentée par les enfans de l'art... et je languissois après les enfans de la nature. Une nuit que je m'étois vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de poste, et je partis pour l'Italie.

MOULINS.

MARIE.

Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire vingt volumes!

Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois en consacrer la moitié à la pauvre Marie, que mon ami M. Shandy rencontra près de Moulins.

J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses parens demander de ses nouvelles.

C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier de la Triste-Figure, à la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que quand j'en rencontre.

La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme, que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer quelque part dans les environs de la route.

Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer? Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de reprendre la grande route.

Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.

Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre.

Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l'avoit dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes couloient le long de ses joues.

Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune combinaison de la matière et du mouvement.

Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du contraire.

MARIE.

Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se souvenoit d'un homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre elle et sa chèvre, il y avoit deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle avoit l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit très-bien, à cause de deux circonstances qui l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce Monsieur avoit pitié de son état; l'autre, parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, et qu'elle l'avoit battue pour cela.--Elle l'avoit lavé dans le ruisseau, et depuis elle le gardoit dans sa poche pour le lui rendre, si jamais elle le revoyoit.--Il me l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il étoit enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il étoit marqué d'une S à l'un des coins.

Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle avoit fait une fois le tour de l'église de Saint Pierre... qu'elle avoit trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin; qu'elle avoit traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la Savoie sans souliers. Elle ne se souvenoit point de la manière dont elle avoit été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter tant de fatigue; mais Dieu, dit-elle, tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement tondu.

Et tondu au vif! lui dis-je... Ah! si tu étois dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens... Tu mangerois de mon pain, tu boirois dans ma coupe, j'aurois soin de Silvio... Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois à errer, je te chercherois et te ramenerois... Je dirois mes prières quand le soleil se coucheroit... et, mes prières faites, tu jouerois ton chant du soir sur ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable au ciel, quand il seroit accompagné de celui d'un cœur brisé par la douleur.

Je sentois la nature fondre en moi, en disant tout cela; et Marie, voyant que je prenois mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en servir, voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferois-tu sécher, ma chère enfant? Dans mon sein, dit-elle, cela me fera du bien.

Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Marie?

Je touchois là une corde sur laquelle étoient tendus tous ses maux. Elle me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge... La vibration de la corde que j'avois touchée, cessa... Marie revint à elle, laissa tomber son chalumeau, et se leva.

Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.

MARIE.

MOULINS.

Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier adieu à Marie.

Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits délicats, et tout ce que le cœur peut désirer dans une femme... Ah! si elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et boiroit dans ma coupe... Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon sein, elle seroit ma fille.

Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a brisé ton cœur, peut seul le guérir pour toujours.

LE BOURBONNAIS.

Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus rien... Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.

Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, mon ame s'abatte et s'effraie de la destruction... Ce ne sont que des paroles pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi, grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.

Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé... mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les agneaux qui bondissent autour de toi!

[Illustration]

LE SOUPER.

Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible; mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à continuer notre route.

A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux, cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à-peu-près huit heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.

La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme, de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans.

Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un festin d'amour et d'amitié.

Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite, avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire, sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de ce que je n'avois pas paru en douter.

Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille, et qui semble encore m'affecter le palais?

Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en furent encore plus.

ACTIONS DE GRACES.

Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche de son couteau. C'étoit le signal de se lever de table et de se préparer à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent dans une chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui étoit devant la cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne, et me place entr'eux sur un petit sofa de verdure près de la porte.

Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su jouer assez bien de la vielle, et il en jouoit encore passablement. La femme l'accompagnoit de la voix; et les enfans et les petits enfans dansoient... Je dansois moi-même, quoique assis...

Au milieu de la seconde danse, à quelques pauses dans les mouvemens où ils sembloient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette élévation étoit l'effet d'une autre cause que celle de la simple joie... Il me sembla, en un mot, que la religion étoit mêlée pour quelque chose dans la danse... Mais comme je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce plaisir, je commençois à croire que c'étoit l'illusion d'une imagination qui me trompe continuellement, si, la danse finie, le vieillard ne m'eût dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; dans toute ma vie, j'ai toujours eu pour règle, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se réjouir; bien sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit sont les meilleures actions de graces qu'un homme comme moi, qui n'est point instruit, peut rendre au ciel.

Ce seroient peut-être même aussi les meilleures des plus savans prélats, lui dis-je.

LE CAS DE DÉLICATESSE.

Quand on est arrivé au sommet de la montagne de Tarare, on est bientôt à Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec précaution; mais il convient mieux aux sentimens de ne pas aller si vîte. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise aussi lentement qu'il voudroit à Turin par la Savoie.

Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, tranquilles, et doués d'une grande probité. Chers villageois, ne craignez rien! le monde ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus. Nature! parmi tous tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque tu agis avec parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé que peu ici pour la faulx et la faucille! mais ce peu est en sûreté; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à l'abri de la cupidité et de l'envie!

Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des difficultés de les gravir, des horreurs que l'on éprouve à les descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent avec elles de grandes pierres qu'elles ont détachées de leur sommet, et qui barrent le chemin. Les habitans d'un village voisin avoient travaillé à mettre de côté un fragment de ce genre entre Saint-Michel et Madane; et avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier endroit, il falloit plus de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le passage... Il n'y avoit point d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit étoit pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai causé par les mauvais chemins, obligèrent le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses relais, dans une petite auberge près de la route.

Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air étoit devenu très-froid: je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le souper... Je remerciois le ciel de ce que les choses n'étoient pas pires, lorsqu'une voiture, dans laquelle étoit une dame avec sa femme-de-chambre, arriva dans l'auberge.

Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne; l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit personne qu'un gentilhomme anglois... qu'il y avoit deux bons lits, et un cabinet à côté qui en contenoit un troisième... La manière dont elle parloit de ce troisième lit, n'en fit pas beaucoup l'éloge. Toutefois, dit-elle, il y a trois lits, et il n'y a que trois personnes; et elle osoit avancer que le monsieur feroit de son mieux pour arranger les choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui déclarai d'abord que je ferois toute chose en mon pouvoir.

Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois la maîtresse absolue de ma chambre. Je m'en crus tellement le propriétaire, que je pris le droit d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir; je la plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois; je dis à l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avois recommandé de donner le meilleur vin.

La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle jeta les yeux sur les lits. Plus elles les regardoit, et plus son inquiétude sembloit augmenter. J'en étois mortifié, et pour elle et pour moi; ses regards et le cas en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il étoit possible que la dame le fût elle-même.

C'en étoit assez pour causer cet embarras, que les lits fussent dans la même chambre. Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit leur position. Ils étoient parallèles et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n'étoient guères éloignés du feu. Le manteau de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort avant dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre, formoient une espèce d'alcove qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse de nos sensations... Si quelque chose pouvoit ajouter à notre perplexité, c'étoit que les deux lits étoient si étroits, qu'il n'y avoit pas moyen de songer à faire coucher la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si cela avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que je couchasse auprès d'elle, auroit glissé plus aisément sur l'imagination.

Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: il étoit humide, froid; la fenêtre en étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de vitres... le vent souffloit, et il étoit si violent, qu'il me fit tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter. L'alternative où nous nous trouvâmes réduits, étoit donc fort embarrassante. La dame sacrifieroit-elle sa santé à sa délicatesse, en occupant le cabinet et en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, ou cette fille prendroit-elle le cabinet, etc. etc.?

La dame étoit une jeune piémontoise d'environ trente ans, dont le teint l'auroit disputé à l'éclat des roses. La femme-de-chambre étoit lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas plus de vingt ans. De toute manière il y avoit des difficultés... L'obstacle de la grosse pierre de roche qui barroit notre chemin, et qui fut cause de notre détresse, quelque grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, en comparaison de ce qui nous embarrassoit en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé par la délicatesse que nous avions de ne pas communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans cette occasion.

Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que si nous n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos langues auroient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés de leur donner de la liberté... Mais la dame avoit heureusement quelques bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa femme-de-chambre en chercher deux. Le souper fini, et restés seuls, nous nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les sens; nous l'examinâmes sous tous les points de vue. Enfin, après deux heures de négociations et de débats, nous convînmes de nos articles, que nous stipulâmes en forme d'un traité de paix; et il y eut, je crois, des deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traité qui jamais eût l'honneur de passer à la postérité.

En voici les articles:

ART. Ier. Comme le droit de la chambre à coucher appartient à Monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le plus chaud, il le cède à Madame.

Accordé de la part de Madame, pourvu que les rideaux des deux lits, qui sont d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou même entièrement cousus avec une éguille et du fil, afin qu'ils soient censés former une barrière suffisante du côté de Monsieur.

II. Il est demandé de la part de Madame, que Monsieur soit enveloppé toute la nuit dans sa robe de chambre.

Refusé, parce que Monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a, dans son porte-manteau, que six chemises et une culotte de soie noire.

La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans cet article... On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de chambre. Il fut donc convenu que j'aurois toute la nuit ma culotte de soie noire.

III. Il est stipulé et on insiste de la part de Madame, que dès que Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.

Accordé, à condition que les prières que Monsieur fera, ne seront pas regardées comme une infraction au traité.

Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la manière dont la dame et moi nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n'y avoit qu'une manière de le faire, et le lecteur peut la deviner... Je proteste que, si elle ne lui paroît pas la plus délicate et la plus décente qu'il y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination... Ce ne seroit pas la première plainte que j'aurois à faire à cet égard.

Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la situation ou quelqu'autre chose qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus fermer les yeux... Je me tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de mouvemens inutiles, il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!

Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit avec précipitation la dame, qui n'avoit pas plus dormi que moi... Je lui fis mille excuses; mais je soutenois que ce n'étoit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût une infraction entière du traité... Et moi je prétendois qu'on avoit prévu le cas par le troisième article.

La dame ne voulut pas céder, et la dispute affoiblit un peu sa barrière. J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles des rideaux.

Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas moi qui les ai détachées, lui dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je disois...

J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurois pas voulu violer l'idée de décence que je...

Mais la femme de chambre qui nous avoit entendus, et qui craignoit les hostilités, étoit sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de l'obscurité, s'étoit glissée dans le passage qui étoit entre le lit de sa maîtresse et le mien.

De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre...

SUITE ET CONCLUSION DU VOYAGE SENTIMENTAL.

PRÉFACE.

La suite du Voyage Sentimental n'est pas présentée comme une production de la plume de Sterne.

La manière brusque dont se termine ce Voyage sembloit exiger une suite; et il est certain que si l'auteur eût vécu plus long-temps, il eût terminé cet ouvrage. Les matériaux étoient prêts. L'intimité qui subsistoit entre Sterne et l'éditeur, l'a mis à portée d'entendre souvent son ami raconter les incidens les plus remarquables de la dernière partie de son dernier Voyage: et ses récits ont fait tant d'impression sur son esprit, qu'il croit avoir retenu ces particularités assez bien pour pouvoir les publier. Il s'est attaché à imiter le style et la manière de son ami. Mais y est-il parvenu? c'est au lecteur à en juger. Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, aujourd'hui, passer pour complet: et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental d'Yorick, et dont la curiosité étoit restée en suspens, n'ont plus rien à désirer pour ce qui concerne les faits, les événemens, et les observations.

SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.

Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort. Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne.

La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire pour prendre à la femme-de-chambre...

Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute? Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être aussi chaude.

Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses égaremens du cœur, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas poussé des cris plus perçans. Ah! milord! ah! madame! monsieur l'anglois il y est! il y est!

L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre.

Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte? Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir précipitamment dans son cabinet.

Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à la culotte.

Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même. Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner.

A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre traité.

LA NÉGOCIATION.

Comme les épingles, avec lesquelles on se croyoit bien en sûreté, n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame piémontoise, en négociateur habile, se tint armée sur tous les points, avant de renouer les conférences. Elle comptoit autant sur les artifices de sa coqueterie que sur la souplesse de son génie. Les femmes ont une réthorique surnaturelle à laquelle il est impossible de résister. Mais voici le café au lait; à peine ai-je le temps de faire mes dispositions.

La dame. «Je ne suis pas surprise, monsieur, que la mésintelligence règne si souvent entre la France et l'Angleterre. Votre nation compte pour rien l'infraction des traités même sans provocation.»

Yorick. «Pardon, Madame: mais daignez réfléchir un instant. Il avoit été stipulé par le troisième article que Monsieur pourroit faire ses prières; et jusqu'à ce moment je n'avois fait qu'une oraison jaculatoire, cependant, votre femme de chambre par ses cris extraordinaires, et même incompréhensibles, m'avoit jeté dans des convulsions si violentes, que je puis vous assurer que je n'étois point du tout à mon aise.»

La dame. «Pardon, vous-même, Monsieur; mais vous avez enfreint tous les articles, excepté le premier; et encore la barrière dont on étoit convenu, a-t-elle été renversée.»

Yorick. «Madame voudra bien observer que c'est elle-même qui l'a renversée, dans le feu de la discussion sur le troisième article.»

La dame. «Mais, Monsieur, la culotte?»

Yorick. «C'est me toucher au vif: je l'avoue, Madame, j'ai dû vous paroître coupable; mais soyez sûre que la volonté n'y étoit pour rien. L'infraction que vous me reprochez a été le résultat d'un pur accident.»

La dame. «Mais est-ce aussi par accident que vous avez porté deux mains criminelles sur ma femme de chambre?»

Yorick. «Deux mains criminelles, Madame! je ne l'ai touchée que d'une main: et un jury de vierges ne verroit pas autre chose dans cette affaire qu'une sensation fortuite.»

Cette conférence se termina par un nouveau traité dans lequel tous les cas furent prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; femmes de chambre nues, culottes malheureuses; boutons, etc. etc. etc. Il se fût agi d'une nouvelle convention pour la démolition du port de Dunkerque, ou de celui de Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique plus circonspecte. Rien ne fut laissé à la mauvaise foi, ou au hasard.

VŒUX EN FAVEUR DES PAUVRES.

Nature! sous quelque forme que tu te montres; sur les montagnes de la nouvelle Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, tu es toujours aimable! toujours tu guideras mes pas! Avec ton secours, la vie confiée à cette foible et frêle machine sera toujours conforme à la raison et à la justice. Ces douces émotions que tu inspires par une sympathie organisée dans toutes les parties m'apprennent à sentir, à prendre part au malheur des autres, à compatir à leur misère; elles sont pour moi la source d'une satisfaction, d'une félicité ineffable. Comment donc les infortunes passagères du moment peuvent-elles obscurcir ton front; ce front, où la sérénité devoit fixer son empire?--Loin d'ici méchant Spléen aux yeux jaunes! empare-toi de l'hypocrite au cœur double, au regard louche; saisis ce misérable qui soupire, même en contemplant ses trésors, et tremblant en pensant à la fragilité des portes et des verroux;--mais songe donc, insensé, que la vie elle-même est plus fragile encore; calcule les jours que tu as encore à vivre,--dix années peut-être; et peut-être moins. Ne garde que ce qu'il te faut pour ce trajet si court, et donne le reste au véritable indigent.

Puisse ma prière être exaucée, et la misère disparoîtra de dessus la terre; chaque mois sera pour le pauvre un mois de vendange.

AMITIÉ.

Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être que c'étoit avant le déjeûner que je faisois cette prière, et pour que ma négociation avec la belle piémontoise eût un heureux succès,--cela peut être.

Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi par les mains de la fortune, sur un patron bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en est léger et riant; les fleurs en sont si variées que le plus habile des ouvriers de l'imagination auroit bien de la peine à l'imiter.

Une lettre de Paris, de Londres, de vous Eugène! oh! mon ami! je serai avec toi, à l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre heures.

LE COMBAT.

Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à Bruxelles: mais ce ne sera qu'à mon retour d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me rendre en Hollande, par la route de Flandres. Quel combat entre l'amour et l'amitié! ah! madame de L--! la porte de la remise a été fatale à la paix de mon cœur.--La boîte de corne du bon moine vous replace à chaque instant sous mes yeux.

Si j'ai jamais désiré avoir un cœur de roche, insensible au plaisir comme à la peine, c'est aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai blasphêmé contre la religion du sentiment. J'expierai mon crime. Comment? en faisant à l'amitié le sacrifice de mes affections les plus douces; dussé-je en mourir!

LA FAUSSE DÉLICATESSE.

Ma résolution une fois prise, je me mis à préparer les excuses que la politesse vouloit que je fisse à la belle piémontoise, pour un départ aussi brusque; c'étoit une infraction au traité que nous avions fait ensemble, et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit donc un manifeste apologétique. Si notre première convention avoit essuyé quelques atteintes, les incidens et accidens qui avoient occasionné cette apparence de violation, pouvoient tenir lieu de justification. Mais ici c'étoit violer ouvertement un second traité, après une ratification solemnelle et religieuse. Comment donc ose-t-on faire aux potentats de la terre un crime d'une reprise d'hostilités, après un traité définitif, quand on voit cette foule d'événemens inattendus, et imprévus qui peuvent r'ouvrir le temple de Janus. Pendant que je faisais ce beau soliloque, la dame entra dans ma chambre et me dit que les voituriers étoient prêts, ainsi que leurs mulets.--Eugène, si la rougeur peut être un signe de modestie naturelle, ou de honte, et non la marque du crime, je t'avouerai que mon visage devint cramoisi, et que ma langue me refusa le service.--«Madame... une lettre,» je ne pus en dire davantage. Elle vit ma confusion, mais elle ne fit pas semblant de s'en appercevoir.

«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que vous ayez fini votre lettre.»--Mon trouble redoubla; et ce ne fut qu'après une pause de quelques minutes, qu'appelant à mon aide toutes les puissances de la résolution et de l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en sois moi-même le porteur.»

T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, de t'adresser à un ami équivoque pour lui demander de l'argent? Que se passoit-il alors dans ton ame, pendant que tu examinois l'agitation de ses muscles, que tu voyois la terreur ou la compassion se peindre dans ses yeux; et que ton homme faisant taire les tendres émotions du cœur et se tournant vers toi, avec un sourire malin, te demandoit: «où sont mes sûretés?» As-tu jamais brûlé pour une beauté impérieuse, dans laquelle tu avois concentré tes vœux, tes espérances, et ton bonheur? C'en est fait: la résolution en est prise. Tu lui découvres le secret de ton cœur: tu tiens, dans ce moment terrible, les yeux fixés sur les siens. Malheureux, que vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun de ses regards est un trait qui te tue.

--Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. Figure-toi la belle piémontoise recueillant tout son orgueil et toute sa vanité dans un même foyer, le tout renforcé par le ressentiment dont est animée une femme qui se croit outragée.

«C'est sans doute, là, Monsieur, de la politesse angloise; mais elle ne convient pas à d'honnêtes-gens.»

«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, ou de la fatalité, ou de tout ce qu'il vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries de ma vie, attirent-ils à une nation entière un pareil reproche?»

Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, pars! que le bonheur te suive et t'accompagne par tout.

OPINIATRETÉ.

Mais cette difficulté n'étoit pas la seule que j'eusse à surmonter, en changeant le plan de mes opérations. Le voiturier avec lequel j'étois convenu qu'il me conduiroit à Turin, ne vouloit pas retourner à Saint-Michel, avant d'avoir achevé son voyage, parce qu'il s'attendoit à trouver un voyageur qui lui payeroit son retour. Je lui représentai inutilement ce qu'il gagneroit pour une course aussi courte, et qu'il trouveroit probablement à Saint-Michel quelque personne qui voudroit aller à Turin. Non;--il étoit obstiné comme ses mules, on eût dit qu'il y avoit entr'eux une sympathie de caractère qu'il faut peut-être attribuer à ce qu'ils vivoient et conversoient constamment ensemble. Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens ne firent pas plus d'impression sur cet homme, que les excommunications et les anathêmes lancés religieusement par le clergé de France contre les rats et les chenilles, n'en font sur ces animaux.

Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire.

LE HASARD DE L'EXISTENCE.

«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,» cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette pensée que je trouvois si heureuse.

Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais ignorant tout-à-fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance? Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands monarques de la terre.

MARIE.

A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée, et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée, et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose. Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa vertu, et je lui accordai une larme.

Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi ces anges dont tu étois une image sur la terre.--Ta coupe d'infortunes étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.--La tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de douceurs.

LE POINT D'HONNEUR.

Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre, j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.

Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de larmes.

A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre cœur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses transports de douleurs recommencèrent.

Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui, formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour le séjour des muses; pour la résidence des grâces.

LA RECONNOISSANCE.

FRAGMENT.

La reconnoissance est un fruit qui ne peut venir que sur l'arbre de la bienfaisance: avec une origine aussi noble, une origine céleste, la reconnoissance est nécessairement une vertu parfaite.

Pour moi, dit Multifarius Secundus, je n'hésiterai pas à la placer à la tête de toutes les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant lui-même n'en exige pas d'autre de nous: elle est la source de toutes celles qui sont nécessaires pour le salut.

Les payens eux-mêmes faisoient un si grand cas de cette vertu, qu'ils avoient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de grâces, qu'ils nommoient Thalie, Aglaë et Euphrosyne. Ces trois déesses présidoient à la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule ne suffisoit pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poëtes les ont représentées nues, pour faire comprendre que lorsqu'il s'agit de bienfaisance et de reconnoissance, nous devons agir avec la plus grande sincérité, et sans le moindre déguisement. Elles étoient peintes en vestales, et dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir que les bons offices doivent toujours être récens dans notre mémoire, et que notre reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou plier sous le poids du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On leur donnoit une figure douce et riante pour signifier la joie que nous éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur nombre étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance doit être trois fois plus grande que le bienfait; elles se tenoient toutes trois par la main, pour faire voir que les services et la gratitude doivent être inséparables.

Voilà ce que nous ont appris ces payens que nous damnons. Chrétiens! souvenez-vous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre supériorité par vos vertus.

LE COMPAGNON DE VOYAGE.

Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami, oublioit sa propre sûreté;--comme j'aperçus quelques hommes à cheval, à une certaine distance, je conjecturai qu'ayant eu peut-être connoissance du duel qui devoit avoir lieu, ils venoient à la recherche des combattans: je le conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la promptitude possible. Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit une mauvaise tournure, il s'échapperoit et passeroit en pays étrangers.

Mes remontrances eurent leur effet, et avec quelques instances de plus, j'obtins de lui que nous ferions route ensemble.

Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs étoient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son extérieur plus tranquille. Nous n'avions pas encore ouvert la bouche depuis que nous étions entrés dans la voiture: voyant qu'il n'étoit pas éloigné de me raconter la cause de son malheur, je l'en priai poliment, et sans importunité: il y consentit.

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