L. STERNE.
LETTRE II.
Je ne saurois être en repos, Eliza, quoique j'irai vous voir à midi, jusqu'à ce que je sache des nouvelles de votre santé... Puisse ton visage chéri, à ton lever, sourire comme le soleil de ce matin sur l'horizon!... Je fus hier bien alarmé, bien triste d'apprendre votre indisposition, et bien trompé dans mon attente de ne pouvoir être introduit auprès de vous... Rappelez-vous, chère Eliza, qu'un ami a le même droit qu'un médecin. L'étiquette de la ville, me direz-vous, en ordonne autrement... Et qu'importe? La délicatesse et la décence ne consistent pas toujours à observer ses froides maximes.
Je sors pour aller déjeûner; à onze heures je serai de retour, et j'espère trouver une seule ligne de ta main, qui m'apprendra que tu es mieux, et que tu seras bien aise de voir
TON BRAMINE.
A neuf heures.
LETTRE III.
Eliza, j'ai reçu ta dernière hier au soir, en revenant de chez le lord Bathurst, où j'ai dîné, où j'ai parlé de toi pendant une heure sans interruption: le bon vieux lord m'écoutoit avec tant de plaisir, qu'il a, trois différentes fois, tosté votre santé. Quoiqu'il soit dans sa quatre-vingt-cinquième année, il dit qu'il espère de vivre encore assez de temps pour devenir l'ami de ma belle disciple indienne, et la voir éclipser en richesses toutes les autres femmes du Nabab, autant qu'elle les surpasse déjà en beauté, et ce qui vaut mieux, en vrai mérite... Je l'espère aussi...
Ce seigneur est mon vieux ami... Vous savez qu'il fut toujours le protecteur des gens d'esprit et de génie; il avoit tous les jours à sa table ceux du dernier siècle, Addisson, Steele, Pope, Swift, Prior, etc... La manière dont il s'y prit pour faire ma connoissance, est aussi singulière que polie. Il vint à moi un jour que j'étois à faire ma cour à la princesse de Galles... «J'ai envie de vous connoître, M. Sterne; mais il est bon que vous sachiez un peu qui je suis... Vous avez entendu parler, continua-t-il, de ce vieux lord Bathurst, que vos Popes et vos Swifts ont tant chanté; j'ai passé ma vie avec des génies de cette trempe; mais je leur ai survécu; et désespérant de trouver leurs égaux, il y a quelques années que j'ai fermé mes livres, avec la résolution de ne plus les ouvrir; mais vous m'avez fait naître le désir de les ouvrir encore une fois avant que je meure; ce que je fais... Ainsi venez au logis, et dînez avec moi.»
Ce seigneur, je l'avoue, est un prodige; car à son âge il a tout l'esprit et la vivacité d'un homme de trente ans; il possède, au suprême degré, l'heureuse faculté de plaire aux hommes et celle de se plaire avec eux: ajoutez à cela qu'il est instruit, courtois et sensible. Il m'a entendu parler de toi, Eliza, avec une satisfaction peu commune: il n'y avoit qu'un tiers avec nous, qui étoit susceptible de sensibilité aussi... et nous avons passé jusqu'à neuf heures, l'après-dînée la plus sentimentale; mais, Eliza, tu étois l'étoile qui nous dirigeoit, tu étois l'ame de nos discours!... Et lorsque je cessois de parler de toi, tu remplissois mon cœur, tu échauffois chaque pensée qui sortoit de mon sein; car je n'ai pas honte de reconnoître tout ce que je te dois... O la meilleure des femmes! les peines que j'ai souffertes à ton sujet pendant toute la nuit dernière, sont au-delà du pouvoir de l'expression... Le ciel nous donne, sans doute, des forces proportionnées au poids dont il nous charge. O mon enfant! toutes les peines qui peuvent naître de la double affliction de l'ame et du corps, sont tombées sur toi; et tu me dis cependant que tu commences à te trouver mieux. Ta fièvre a disparu; ton mal et ta douleur de côté ont cessé; puissent ainsi s'évanouir tous les maux qui traversent le bonheur d'Eliza... ou qui peuvent lui donner un seul moment d'alarme! Ne crains rien... espère tout, Eliza... mon affection jetera une influence balsamique sur ta santé; elle te fera jouir d'un principe éternel de jeunesse et d'agrément, au-delà même de tes espérances.
Tu as donc placé sur ton bureau le portrait de ton Bramine, et tu veux le consulter dans tes doutes, dans tes craintes?... O reconnoissante et bonne fille! Yorick sourit avec satisfaction sur tout ce que tu fais... son portrait ne peut remplir toute l'étendue du contentement qu'il éprouve.
Qu'il est digne de toi ce petit plan de vie si doux que tu t'es formé pour la distribution de la journée!... En vérité, Eliza, tu ne me laisses rien à faire pour toi, rien à reprendre, rien à demander... qu'une continuation de cette admirable conduite qui t'a gagné mon estime, et m'a rendu pour toujours ton ami.
Puissent les roses promptement revenir sur tes joues, et la couleur des rubis sur tes lèvres! Mais crois-moi, Eliza, ton mari, s'il est l'homme bon et sensible que je désire qu'il soit, te pressera contre son sein, avec une affection plus honnête et vive; il baisera ton pauvre visage pâle et défait, avec plus de transport que lorsque tu étois dans toute la fleur de ta beauté... Il le doit, ou j'ai pitié de lui... Ses sensations sont bien étranges, s'il ne sent pas tout le prix d'une aimable créature comme toi!
Je suis bien aise que miss Light vous soit une compagne dans le voyage; elle peut adoucir vos momens de peine... J'apprends, avec plaisir, que vos matelots sont de bonnes gens. Vous pourriez vivre, Eliza, avec ce qui est contraire à ton naturel, qui est aimable et doux... Il civiliseroit des sauvages... mais il seroit dommage qu'on te donnât un tel devoir à remplir...
Comment pouvez-vous chercher des excuses à votre dernière lettre? elle me devient plus chère, par les raisons mêmes que vous employez pour la justifier... Ecrivez-m'en toujours de pareilles, mon enfant: laissez-les s'exprimer avec la négligence facile d'un cœur qui s'ouvre de lui-même... Dites tout, le comment, le pourquoi; ne cachez rien à l'homme qui mérite votre confiance et votre estime... Telles sont les lettres que j'écris à Eliza... Ainsi, je pourrai toujours vivre avec toi sans art, et plein d'une vive affection, si la providence nous permet d'habiter la même section du globe; car je suis, autant que l'honneur et l'affection me permettent de l'être,
TON BRAMINE.
LETTRE IV.
Je vous écris, Eliza, de chez M. James, tandis qu'il s'habille: son aimable femme est à mes côtés, qui vous écrit aussi... J'ai reçu, avant le dîner, votre billet mélancolique... il est mélancolique en effet, mon Eliza, de lire un si triste récit de ta maladie... Tu éprouvois assez de maux sans ce surcroît de douleur. Je crains que ta pauvre ame n'en soit abattue, et ton corps aussi sans espoir de recouvrement... Que le ciel te donne du courage! Nous n'avons parlé que de toi, Eliza, de tes douces vertus, de ton aimable caractère; nous en avons parlé pendant toute l'après-dînée.
Mistriss James et ton Bramine ont mêlé leurs larmes plus de cent fois en parlant de tes peines, de ta douceur et de tes graces: c'est un sujet qui ne peut tarir entre nous. Oh! c'est une bien bonne amie!
Les ***, je te le dis de bonne foi, sont de méchantes gens; j'en ai appris assez pour frémir à la seule articulation du nom... Comment avez-vous pu, Eliza, les quitter, ou plutôt souffrir qu'ils vous quittassent, avec les impressions défavorables qu'ils ont?... Je croyois t'en avoir dit assez, pour te donner le plus profond mépris pour eux jusqu'au dernier terme de ta vie. Cependant tu m'écris, et tu le disois encore il y a peu de jours à mistriss James, que tu croyois qu'ils t'aimoient tendrement... Son amour pour Eliza, sa délicatesse et la crainte de troubler ton repos, lui ont fait taire les plus éclatantes preuves de leur bassesse... Pour l'amour du ciel ne leur écris point, ne souille pas ta belle ame par la fréquentation de ces cœurs corrompus... Ils t'aiment! quelles preuves en as-tu? Sont-ce leurs actions qui le montrent? ou leur zèle pour ces attachemens qui t'honorent et font tout ton bonheur? Se sont-ils montrés délicats pour ta réputation? Non... mais ils pleurent, ils disent des choses tendres... Mille fois adieu à toutes ces simagrées... Le cœur honnête de mistriss James se révolte contre l'idée que tu as de leur rendre une visite... Je t'estime, je t'honore pour chaque acte de ta vie, excepté cette aveugle partialité pour des êtres indignes d'un seul de tes regards.
Pardonne à mon zèle, tendre fille; accorde-moi la liberté que je prends; elle naît de ce fonds d'amour que j'ai, que je conserverai pour toi jusqu'à l'heure de ma mort... Réfléchis, mon Eliza, sur les motifs qui me portent à te donner sans cesse des avis... Puis-je en avoir aucun qui ne soit produit par la cause que j'ai dite? Je crois que vous êtes une excellente femme, et qu'il ne vous manque qu'un peu plus de fermeté, et une plus juste opinion de vous-même, pour être le meilleur caractère de femme que je connoisse. Je voudrois pouvoir vous inspirer une portion de cette vanité dont vos ennemis vous accusent, parce que je crois que dans un bon esprit, l'orgueil produit de bons effets.
Je ne vous verrai peut-être plus, Eliza... mais je me flatte que vous songerez quelquefois à moi avec plaisir, parce que vous devez être persuadée que je vous aime; et je m'intéresse si fort à votre droiture, que j'apprendrois avec moins de peine la nouvelle d'un malheur qui vous seroit arrivé, que le plus léger écart de ce respect que vous devez à vous-même... Je n'ai pu garder cette remontrance dans mon sein... elle s'en est échappée. Ainsi, adieu: que le ciel veille sur mon Eliza!
TON YORICK.
LETTRE V.
A qui mon Eliza peut-elle donc s'adresser dans ses peines, qu'à l'ami qui l'aime bien tendrement... Pourquoi cherchez-vous, Eliza, à couvrir de vos excuses l'emploi chéri que vous me donnez? Yorick seroit offensé, bien justement offensé, si vous chargiez un autre que lui des commissions qu'il peut faire. J'ai vu Zumps, et votre piano-forte doit être accordé d'après la moyenne corde de la basse de votre guitarre, qui est C.--J'ai aussi un petit marteau et une paire de pincettes pour entrelacer et tendre vos cordes; puisse chacune d'elle, mon Eliza, par sa vibration, faire résonner dans votre ame la plus douce espérance!
J'ai acheté pour vous dix jolis petits crochets de cuivre... il y en avoit douze; mais je vous en ai dérobé deux pour les mettre dans ma propre cabane à Coxwould... Je n'accrocherai jamais mon chapeau, jamais je ne le décrocherai sans songer à vous... J'ai aussi acheté deux crochets de fer beaucoup plus forts que ceux de cuivre pour y suspendre vos globes.
J'écris à M. Abraham Walker, pilote à Deal, pour lui donner avis que je lui adresse un paquet qui les contient, et je le charge de le faire retirer dès que la voiture de Deal arrivera... Je lui donne aussi la forme du fauteuil qui peut vous être le plus commode, et je le prie d'acheter le plus propre et le mieux fait qui soit dans Deal... Vous recevrez tout cela par le premier bateau qu'il fera partir. Je voudrois pouvoir ainsi, Eliza, prévenir tous tes besoins, satisfaire tous tes désirs; ce seroit pour moi une heureuse occupation...
Le journal est comme vous le désirez; il n'y manque plus que les charmantes idées qui doivent le remplir... Pauvre chère femme... modèle de douceur et de patience, je fais bien plus que vous plaindre... car je perds et ma philosophie et ma fermeté, lorsque je considère vos peines!... Ne croyez pas que j'aie parlé hier au soir trop durement des ***; j'en avois le sujet; d'ailleurs, un bon cœur ne peut en aimer un mauvais... Non, il ne le peut; mais adieu à ce texte désagréable.
Ce matin j'ai fait une visite à mistriss James; elle vous aime bien tendrement: elle est alarmée sur ton compte, Eliza... elle dit que tu lui parois plus mélancolique et plus sombre, à mesure que ton départ approche... elle te plaint... je ne manquerai pas de la voir tous les dimanches, tant que je serai en ville...
Comme cette lettre est peut-être la dernière que je t'écrirai, de bon cœur je te dis adieu... Puisse le Dieu de bonté veiller sur tes jours, et être ton protecteur, maintenant que tu es sans défense! et pour ta consolation journalière, grave bien dans ton cœur cette vérité: «Que quelle que soit la portion de douleur et de peine qui t'est destinée, elle sera pleinement compensée dans une égale mesure de bonheur, par l'être que tu as si sagement choisi pour ton éternel ami.»
Adieu, adieu, Eliza! tant que je vivrai, compte sur moi, comme sur le plus ardent et le plus désintéressé de tes amis terrestres.
YORICK.
LETTRE VI.
MA CHÈRE ELIZA,
Je commence ce matin un nouveau journal, vous pourrez le voir; car si je n'ai pas le bonheur de vivre jusqu'à votre retour en Angleterre, je vous le laisserai comme un legs... Mes pages sont mélancoliques... Mais j'en écrirai d'agréables; et si je pouvois t'écrire des lettres, elles seroient agréables, aussi; mais bien peu, je doute, pourroient te parvenir: cependant tu recevras de moi quelques lignes à chaque courier, jusqu'à ce que de ta main tu me fasses un signe pour m'ordonner de ne plus écrire.
Apprends-moi quelle est ta situation, et de quelle sorte de courage le ciel t'a douée?... Comment vous êtes-vous arrangée pour le passage? Tout va-t-il bien?... Ecrivez, écrivez-moi tout. Comptez de me voir à Deal avec mistriss James, si vous y êtes retenue par vent contraire... En effet, Eliza, je volerois vers vous s'il se présentoit la moindre occasion de vous rendre service, et même pour votre seul contentement.
Dieu de grâce et de miséricorde, considère les angoisses d'une pauvre enfant... donne-lui des forces, protège-la dans tous les dangers auxquels sa tendre forme peut être exposée: elle n'a d'autre protecteur que toi sur un élément dangereux; que ton bras la soutienne, que ton esprit la console jusqu'au terme de son voyage!
J'espère, Eliza, que ma prière est entendue; car le firmament paroît me sourire, tandis que mes yeux s'élèvent pour toi vers le ciel... Je quitte à l'instant mistriss James, et j'ai parlé de toi pendant trois heures... elle a votre portrait, elle le chérit; mais Mariot et quelques autres bons juges conviennent que le mien vaut mieux, et qu'il porte l'expression d'un plus doux caractère... Mais qu'il est loin encore de l'original!... Cependant j'avoue que celui de mistriss James est un portrait fait pour le monde; et le mien, tout juste ce qu'il doit être pour plaire à un ami ou à un philosophe sensible... Dans le premier, vous paroissez brillante et parée avec tout l'avantage de la soie, des perles et de l'hermine... Dans le mien, simple comme une vestale, ne vous montrant que la bonne fille que la nature vous a faite; ce qui me paroît moins affecté et m'est bien plus agréable que de voir mistriss Draper, le visage animé, et toutes ses grâces en jeu, allant à une conquête avec un habit de jour de naissance.
Si je m'en souviens bien, Eliza, vous fîtes des efforts peu communs pour rassembler sur votre visage tous les charmes de votre personne, le jour que vous vous fîtes peindre pour mistriss James, vos couleurs étoient brillantes, vos yeux avoient plus d'éclat qu'ils n'en ont ordinairement... je vous priai d'être simple et sans parure, lorsque vous vous feriez peindre pour moi... sachant bien, comme je vous voyois sans prévention, que vous ne pouviez tirer aucun avantage de l'aide du ver à soie, ni du secours du bijoutier...
Laissez-moi vous répéter une vérité que vous m'avez déjà, je crois, entendu dire... La première fois que je vous vis, je vous regardai comme un objet de compassion, et comme une femme bien ordinaire. L'arrangement de votre parure, quoique de mode, vous alloit mal et vous défiguroit... mais rien ne peut vous défigurer davantage, que de vouloir vous faire admirer et paroître jolie... Non, vous n'êtes pas jolie, Eliza, et votre visage n'est pas fait de manière à plaire à la dixième partie de ceux qui le regardent... mais vous avez quelque chose de plus que la beauté; et je ne crains pas de vous dire que je n'ai jamais vu une figure si intelligente, si bonne, si sensible; et il n'y eut et n'y aura jamais dans votre compagnie, pendant trois heures, un homme tendre et sentimental, qui ne soit ou ne devienne votre admirateur ou votre ami; bien entendu que vous ne preniez aucun caractère étranger au vôtre, et que vous paroissiez la créature simple et sans art, que la nature veut que vous soyez. Vous avez dans vos yeux et dans votre voix quelque chose de plus touchant, de plus persuasif qu'aucune autre femme que j'aie vue, ou dont j'aie entendu parler... mais ce degré de perfection inexprimable et ravissant, ne peut toucher que les hommes de la plus délicate sensibilité.
Si votre mari étoit en Angleterre, et si l'argent pouvoit m'acheter cette grace, je lui donnerois de bon cœur cinq cents livres, pour vous laisser assise auprès de moi deux heures par jour, tandis que j'écrirois mon voyage sentimental; je suis sûr que l'ouvrage en seroit meilleur, et que je serois remboursé plus de sept fois de ma somme...
Je ne donnerois pas neuf sous de votre portrait, tel que les Newhams l'ont fait exécuter... c'est la ressemblance d'une franche coquette; vos yeux, et votre visage du plus parfait ovale que j'aie jamais vu, qui par leur perfection doivent frapper l'homme le plus indifférent, parce qu'ils sont vraiment plus beaux que tous ceux que j'ai vus dans mes voyages, sont entièrement défigurés; les premiers par leurs regards affectés, et le visage par son étrange physionomie et l'attitude de la tête; ce qui est une preuve du peu de goût de l'artiste ou de votre ami.
Les ***, qui justifient le caractère que je leur ai donné une fois, d'être aussi tenaces que la poix ou la glu, ont envoyé une carte à Mistriss ***, pour lui apprendre qu'ils iroient chez elle vendredi... Elle leur a fait dire qu'elle étoit engagée... Second message pour l'inviter à se trouver le soir à Renelagh. Elle a fait répondre qu'elle ne pouvoit pas s'y rendre... elle pense que si elle leur laisse prendre le moindre pied chez elle, elle ne pourra jamais se défaire de leur connoissance, et elle a résolu de rompre avec eux tout-à-la-fois. Elle les connoît; elle sait bien qu'ils ne sont ni ses amis ni les vôtres, et que le premier usage qu'ils feroient de leur entrée chez elle seroit de vous sacrifier, s'ils le pouvoient, une seconde fois.
Ne permets pas, chère Eliza, qu'elle soit plus ardente pour tes propres intérêts que tu ne l'es pour toi-même. Elle me charge de vous réitérer la prière que je vous ai faite de ne pas leur écrire. Vous lui causerez, et à votre Bramine, une peine inexprimable: sois assurée qu'elle a un juste sujet de l'exiger; j'ai mes raisons aussi; la première est que je serois on ne peut pas plus fâché si Eliza manquoit de cette force d'ame que Yorick a tâché de lui inspirer...
J'avois promis de ne plus prononcer leur nom désagréable; et si je n'en avois reçu l'ordre exprès de la part d'une tendre femme qui vous est attachée, et qui vous aime, je n'aurois pas manqué à ma parole. Je t'écrirai demain encore, à toi, la meilleure et la plus aimable des femmes. Je te souhaite une nuit paisible; mon esprit ne te quittera point pendant ton sommeil. Adieu.
LETTRE VII.
Vous ne pouviez pas, Eliza, vous conduire autrement à l'égard du jeune officier. Il étoit contre toute politesse, je dis même contre l'humanité, de lui fermer votre porte. Il est donc susceptible, Eliza, d'une tendre impression, et avant qu'il soit quinze jours, tu crois qu'il sera éperdument amoureux de miss Light!... Oh! je crois, moi, et il est mille fois plus probable, que c'est de toi qu'il est amoureux, parce que tu es mille fois plus aimable... Cinq mois avec Eliza, et dans le même lieu, et un jeune officier!... tout sert mon opinion...
Le soleil, s'il pouvoit s'en défendre, ne voudroit point éclairer les murs d'une prison; mais ses rayons sont si purs, Eliza, si célestes, que je n'ai jamais entendu dire qu'ils fussent souillés pour cela. Il en sera de même des tiens, mon enfant chéri, dans cette situation et dans toutes celles où tu seras exposée, jusqu'à ce que tu sois fixée pour ta vie... mais ta discrétion, ta prudence, la voix de l'honneur, l'ame d'Yorick et ton ame, te donneront les plus sages conseils.
On arrange donc tout pour le départ!... mais ne peut-on pas nettoyer et laver votre cabine sans la peindre? La peinture est trop dangereuse pour vos nerfs; elle vous tiendra trop long-temps hors de votre appartement, où j'espère que vous passerez plusieurs momens heureux.
Je crains que les meilleurs de vos contre-maîtres ne le soient que par comparaison, avec le reste des matelots... Il en fut ainsi des... vous savez de qui je veux parler, parce que votre prudence fut en défaut lorsque... mais je ne veux pas vous mortifier. S'ils se conduisent décemment, et s'ils sont réservés, c'est assez, et autant que vous pouvez en attendre. Tu manqueras de secours et de bons avis, et il est nécessaire que tu les ayes... Garde-toi seulement des intimités; les bons cœurs sont ouverts, ils sont faciles à surprendre... Que le ciel te donne du courage dans toutes les terribles épreuves auxquelles il te met!...
Tu es le meilleur de ses ouvrages... Adieu, aime-moi, je t'en prie, et ne m'oublie jamais. Je suis, mon Eliza, et je serai pour la vie, dans le sens le plus étendu de ce mot,
Ton ami, YORICK.
P. S. Vous aurez peut-être l'occasion de m'écrire du Cap-Verd, par quelque vaisseau hollandois ou françois... de manière ou d'autre votre lettre me parviendra sans doute.
LETTRE VIII.
MA CHÈRE ÉLIZA,
Oh! je suis bien inquiet sur votre cabine... La couleur fraîche ne peut que faire du mal à vos nerfs; rien n'est si nuisible en général que le blanc de plomb... Prenez soin de votre santé, mon enfant, et de longtemps ne dormez pas dans cette chambre; il y en auroit assez pour que vous fussiez attaquée d'épilepsie.
J'espère que vous avez quitté le vaisseau, et que mes lettres vous rencontreront sur la route de Deal, courant la poste... Lorsque vous les aurez toutes reçues, ma chère Eliza, mettez-les en ordre... Les huit ou neuf premières ont leur numéro; mais les autres n'en ont point. Tu pourras les arranger en suivant l'heure ou le jour. Je n'ai presque jamais manqué de les dater. Lorsqu'elles seront rassemblées dans une suite chronologique, il faut les coudre et les mettre sous une enveloppe. Je me flatte qu'elles seront ton refuge, et que tu daigneras les lire et les consulter, lorsque tu seras fatiguée des vains propos de vos passagers... Alors tu te retireras dans ta cabine pour converser une heure avec elles et avec moi.
Je n'ai pas eu le cœur ni la force de les animer d'un simple trait d'esprit ou d'enjouement; mais elles renferment quelque chose de mieux, et, ce que vous sentirez aussi bien que moi, de plus convenable à votre situation... beaucoup d'avis et quelques vérités utiles... Je me flatte que vous y apercevrez aussi les touches simples et naturelles d'un cœur honnête, bien plus expressives que des phrases artistement arrangées... Ces lettres, telles qu'elles sont, te donneront une plus grande confiance en Yorick, que n'auroit pu le faire l'éloquence la plus recherchée... Repose-toi donc entièrement, Eliza, sur elles et sur moi.
Que la pauvreté, la douleur et la honte soient mon partage, si je te donne jamais lieu, Eliza, de te repentir d'avoir fait ma connoissance!...
D'après cette protestation que je fais en présence d'un Dieu juste, je le prie de m'être aussi bon dans ses grâces, que j'ai été pour toi honnête et délicat... Je ne voudrois pas te tromper, Eliza; je ne voudrois pas te ternir dans l'opinion du dernier des hommes, pour la plus riche couronne du plus fier des monarques.
Souvenez-vous que tant que j'aurai la plus chétive existence, que tant que je respirerai, tout ce qui est à moi, vous pouvez le regarder comme à vous... Je serois cependant fâché, pour ne point blesser votre délicatesse, que mon amitié eût besoin d'un pareil témoignage... L'argent et ceux qui le comptent ont le même but dans mon opinion, celui de dominer.
J'espère que tu répondras à cette lettre; mais si tu en es empêchée par les élémens qui t'entraînent loin de moi, j'en écrirai une pour toi; je la ferai telle que tu l'aurois écrite, et je la regarderai comme venue de mon Eliza.
Que l'honneur, le bonheur, la santé et les consolations de toute espèce fassent voile avec toi!... O la plus digne des femmes! je vivrai pour toi et ma Lydia... Deviens riche pour les chers enfans de mon adoption. Acquiers de la prudence, de la réputation et du bonheur, s'il peut s'acquérir, pour le partager avec eux, et eux avec toi... pour le partager avec ma Lydia, pour la consolation de mon vieil âge...
Une fois pour toujours, adieu... conserve ta santé, poursuis constamment le but que nous nous sommes proposé, la vertu et l'amour... et ne te laisse point dépouiller de ces facultés que le ciel t'a données pour ton bien-être.
Que puis-je ajouter de plus dans l'agitation d'esprit où je me trouve?... et déjà cinq minutes se sont écoulées depuis le dernier coup de cloche de l'homme de la poste... Que puis-je ajouter de plus?... que de te recommander au ciel, et de me recommander au ciel avec toi dans la même prière... dans la plus fervente des prières... afin que nous puissions être heureux, et nous rencontrer encore, sinon dans cette vie, au moins dans l'autre...
Adieu... je suis à toi, Eliza, à toi pour jamais: compte sur l'amitié tendre et durable
D'YORICK.
LETTRE IX.
Ah! plût à Dieu qu'il vous fût possible, mon Eliza, de différer d'une année votre voyage dans les Indes!... car je suis assuré dans mon cœur, que ton mari n'a jamais pu fixer un temps si précis pour ton départ.
Je crains que M. B*** n'ait un peu exagéré... je n'aime plus cet homme; son aspect me tue... Si quelque mal alloit t'arriver, de quoi n'auroit-il pas à répondre? J'ignore quel est au monde l'être qui méritât plus de pitié, ou que je pourrois haïr davantage... Il seroit un monstre à mes yeux!... Oh! plus qu'un monstre... Mais, Eliza, compte sur moi; que l'idée de tes enfans ne soit pas un souci de plus pour toi... Je serai le père de tes enfans.
Mais, Eliza, si tu es si malade encore... songe à ne retourner dans l'Inde que dans un an... Ecrivez à votre mari... Exposez-lui la vérité de votre situation... S'il est l'homme généreux et tendre que vous m'avez annoncé en lui... je crois qu'il sera le premier à louer votre conduite. On m'a dit que toute sa répugnance, pour vous laisser vivre en Angleterre, ne provient que de l'idée qu'il a malheureusement conçue que vous pourriez faire des dettes à son insçu, qu'il seroit obligé de payer... Quelle crainte!... Est-il possible qu'une créature aussi céleste que vous l'êtes, soit sacrifiée à quelques cents livres de plus ou de moins?... Misérables considérations!... O mon Eliza, si je le pouvois décemment, je voudrois le dédommager jusqu'au moindre sou de toute la dépense que tu as pu lui causer!... Avec joie je lui cédérois les moyens que j'ai de subsister... J'engagerois mes bénéfices, et ne me réserverois que les trésors dont le ciel a fourni ma tête pour ma subsistance future.
Vous devez beaucoup, je l'avoue, à votre mari... Vous devez quelque chose aux apparences et à l'opinion des hommes; mais Eliza, croyez-moi, vous devez bien autant à vous-même... Quittez Deal et la mer, si vous continuez d'être malade; je serai gratuitement votre médecin... Vous ne seriez pas la première de votre sexe que j'aurois traitée avec succès...
Je ferai venir ma femme et ma fille; elles pourront vous conduire, et chercher avec vous la santé à Montpellier, aux eaux de Barège, à Spa, par tout où vous voudrez... Elles suivront tes directions, Eliza, et tu pourras faire des parties de plaisir dans tel coin du monde où ta fantaisie voudra te mener... Nous irons pêcher ensemble sur les bords de l'Arno; nous nous égarerons dans les rians et fleuris labyrinthes de ses vallées; et alors tu pourras, comme je l'ai déjà entendu une ou deux fois, de ta voix douce et flexible, nous chanter, je suis perdue, je suis perdue... mais nous te retrouverons, mon Eliza.
Vous rappelez-vous l'ordonnance de votre médecin?... Je m'en souviens bien, elle étoit telle que la mienne... «Faites un exercice modéré; allez respirer l'air pur du midi de la France, ou celui encore plus doux du pays de Naples... Associez-vous pour la route quelques amis honnêtes et tendres...» Homme sensible! il pénétroit dans vos pensées... il savoit combien la médecine seroit trompeuse et vaine pour une femme, dont le mal n'a pris sa source que dans les afflictions de l'ame. Je crains bien, chère Eliza, que vous ne deviez avoir confiance qu'au temps seul; puisse-t-il vous donner la santé, à vous qui méritez les faveurs de la charmante déesse, par vos vœux enthousiastes envers elle!
Je vous révère, Eliza, pour avoir gardé dans le secret certaines choses qui, dévoilées, auroient fait votre éloge... Il y a une certaine dignité dans la vénérable affliction, qui refuse d'appeler à elle la consolation et la pitié... Vous avez très-bien soutenu ce caractère, et je commence à croire, amie aimable et philosophe, que vous avez autant de vertus que la veuve de mon oncle Tobie. Mon intention n'est pas d'insinuer par-là que mon opinion n'est pas mieux fondée que la sienne le fut sur celles de madame Wadman; et je ne crois pas possible à un Trim de me convaincre qu'elle est également en défaut; je suis sûr que tant qu'il me restera une ombre de raison, cela ne sera pas.
En parlant de veuves... je vous en prie, Eliza, si vous l'êtes jamais, ne songez pas à vous donner à quelque riche Nabab... parce que j'ai dessein de vous épouser. Ma femme ne peut vivre long-temps; elle a déjà parcouru en vain toutes les provinces de France, et je ne connois pas de femme que j'aimasse mieux que vous pour la remplacer... Il est vrai que ma constitution me rend vieux de plus de quatre-vingt-quinze ans, et vous n'en avez que vingt-cinq... La différence est grande; mais je tâcherai de compenser le défaut de jeunesse par l'esprit et la bonne humeur... Swift n'aima jamais sa Stella, Scarron sa Maintenon, ou Waller sa Sacharissa, comme je voudrois t'aimer et te chanter, ô femme de mon choix! tous ces noms, quelque fameux qu'ils soient, disparoîtroient devant le tien, Eliza... Mandez-moi que vous approuvez ma proposition, et que semblable à cette maîtresse dont parle le Spectateur, vous aimeriez mieux chausser la pantoufle d'un vieux homme, que de vous unir au gai et jeune voluptueux... Adieu ma Simplicia.
Je suis tout à vous,
TRISTRAM.
LETTRE X.
MA CHÈRE ELIZA,
J'ai été sur le seuil des portes de la mort... Je n'étois pas bien la dernière fois que je vous écrivis, et je craignois ce qui m'est arrivé en effet; car dix minutes après que j'eus envoyé ma lettre, cette pauvre et maigre figure d'Yorick fut prête à quitter le monde. Il se rompit un vaisseau dans ma poitrine, et le sang n'a pu être arrêté que ce matin vers les quatre heures; tes beaux mouchoirs des Indes en sont tous remplis... Il venoit, je crois, de mon cœur... Je me suis endormi de foiblesse... A six heures je me suis éveillé, ma chemise étoit trempée de larmes. Je songeois que j'étois indolemment assis sur un sofa, que tu étois entrée dans ma chambre avec un suaire dans ta main, et que tu m'as dit... «Ton esprit a volé vers moi dans les dunes, pour me donner des nouvelles de ton sort; je viens te rendre le dernier devoir que tu pouvois attendre de mon affection filiale, recevoir ta bénédiction et le dernier souffle de ta vie...» Après cela tu m'as enveloppé du suaire; tu étois à mes pieds prosternée; tu me suppliais de te bénir. Je me réveille; dans quelle situation, bon Dieu! mais tu compteras mes larmes; tu les mettras toutes dans un vase... Chère Eliza, je te vois, tu es pour toujours présente à mon imagination, embrassant mes foibles genoux, élevant sur moi tes beaux yeux, pour m'exhorter à la patience et me consoler, toutes les fois que je parle à Lydia, les mots d'Esaü, tels que tu les as prononcés, résonnent sans cesse à mon oreille... «Bénissez-moi donc aussi, mon père...» Que la bénédiction céleste soit ton éternel partage, ô précieuse fille de mon cœur!
Mon sang est parfaitement arrêté, et je sens renaître en moi la vigueur, principe de la vie. Ainsi, mon Eliza, ne sois point alarmée... Je suis bien, fort bien... J'ai déjeûné avec appétit, et je t'écris avec un plaisir qui naît du prophétique pressentiment que tout finira à la satisfaction de nos cœurs.
Jouis d'une consolation durable dans cette pensée que tu as si délicatement exprimée, que le meilleur des êtres ne peut combiner une telle suite d'événemens, purement dans l'intention de rendre misérable pour la vie sa créature affligée! L'observation est juste, bonne et bien appliquée... Je souhaite que ma mémoire en justifie l'expression...
Eliza, qui vous apprit à écrire d'une manière si touchante?... Vous en avez fait un art dans sa perfection... Lorsque je manquerai d'argent, et que la mauvaise santé ne permettra plus à mon génie de s'exercer... je pourrai faire imprimer vos lettres, comme les essais d'une infortunée Indienne... Le style en est neuf, et seul il seroit une forte recommandation pour leur débit; mais leur tournure agréable et facile, les pensées délicates qu'elles renferment, la douce mélancolie qu'elles produisent, ne peuvent être égalées, je crois, dans cette section du globe, ni même, j'ose dire, par aucune femme de vos compatriotes...
J'ai montré votre lettre à mistriss B... et à plus de la moitié de nos littérateurs... Vous ne devez point m'en vouloir pour cela, parce que je n'ai voulu que vous faire honneur en cela... Vous ne sauriez imaginer combien vos productions épistolaires vous ont fait d'admirateurs qui n'avoient pas encore fait attention à votre mérite extérieur. Je suis toujours surpris, quand je songe comment tu as pu acquérir tant de grâces, tant de bonté et de perfection... Si attachée, si tendre, si bien élevée!... Oh! la nature s'est occupée de toi avec un soin particulier; car tu es, et ce n'est pas seulement à mes yeux, et le meilleur et le plus beau de ses ouvrages.
Voici donc la dernière lettre que tu dois recevoir de moi; j'apprends par les papiers publics que le comte de Chatham est entré dans les dunes, et je crois que le vent est favorable... Si cela est, femme céleste, reçois mon dernier adieu... Chéris ma mémoire... Tu sais combien je t'estime, et avec quelle affection je t'aime, de quel prix tu m'es. Adieu... et avec mon adieu, laisse-moi te donner encore une règle de conduite, que tu as entendu sortir de mes lèvres sous plus de mille formes; mais je la renferme dans ce seul mot:
RESPECTE-TOI!
Adieu encore une fois, Eliza! qu'aucune peine de cœur ne vienne placer une ride sur ton visage, jusqu'à ce que je puisse te revoir; que l'incertitude ne trouble jamais la sérénité de ton ame, ou ne réveille une pénible pensée au sujet de tes enfans... car ils sont ceux d'Yorick... et Yorick est ton ami pour toujours. Adieu, adieu, adieu.
· · ·
P. S. Rappelle-toi que l'espérance abrége et adoucit toutes les peines... Ainsi, tous les matins, à ton lever, chante, je t'en prie, chante avec la ferveur dont tu chanterois une hymne, mon Ode à l'Espérance, et tu t'asseyeras à la table de ton déjeûner avec moins de tristesse.
Que le bonheur, le repos et Hygée te suivent dans ton voyage! puisses-tu revenir bientôt avec la paix et l'abondance, pour éclairer les ténèbres dans lesquelles je vais passer mes jours! je suis le dernier à déplorer ta perte; que je sois le premier à te féliciter sur ton retour!
Porte-toi bien!
Fin des Lettres à Eliza.
SERMONS
CHOISIS.
PRÉFACE.
Ces Sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût là un titre pour pouvoir les offrir au sien... Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception. C'est ainsi que Sterne caractérise lui-même ses sermons dans sa première lettre à Eliza, et leur lecture confirme l'idée qu'il en donne. On ne voit plus en effet ici l'auteur de Tristram Shandy enjamber son dada, galoper fantastiquement d'une idée à l'autre, et parcourant un horison qu'il se plaît à reculer, se dérober à la vue du lecteur qu'il aime à tromper. C'est un philosophe chrétien qui médite les écritures, et qui en extrait avec finesse une doctrine pure, autant amie de la religion que de l'humanité. Tout y respire la paix, la piété et la philantropie.
Si son imagination trop vive pour être long-temps modérée, s'échappe et se livre à quelques saillies étrangères à la dignité de la chaire, son cœur sensible vole aussitôt après elle pour la réprimer, la ramener, et tempérer cette gaieté par l'onction de sa morale. Mes sermons, disoit-il, sont des housards qui frappent lestement un coup à droite et à gauche; mais on les verra toujours être les auxiliaires de la vertu. Cette plaisanterie sentie, définit l'ouvrage; elle seule eût dû servir de préface.
On ne donne que seize sermons parmi les quarante-quatre imprimés en Angleterre; on ne pouvoit faire un choix plus étendu sans tomber dans le défaut si souvent reproché aux éditeurs, d'accumuler indifféremment tous les ouvrages d'un écrivain, et d'étouffer son génie sous un amas qu'il désavoueroit s'il vivoit. Ces sermons furent écrits sans prétention pour instruire les paroissiens confiés aux soins de Sterne. La célébrité qu'il acquit dans la suite excita le zèle intéressé de ses imprimeurs, et servit de passe-port à tout ce qu'ils s'empressèrent de ramasser, pour profiter de l'instant de faveur attachée à un nom connu. Le traducteur doit être plus sobre que les éditeurs.
Cette traduction est littérale, malgré les leçons du purisme. Peut-on traduire Sterne autrement sans le défigurer? Un moraliste, un historien sont rendus souvent par des tournures équivalentes, parce que leur mérite est dans les choses qu'ils écrivent; mais quand celui d'un auteur original consiste plus dans sa manière que dans sa matière, c'est cette manière qu'il faut constamment imiter; c'est alors qu'il faut craindre, qu'à force de polir une traduction, un coup de lime portant à faux, n'aplatisse un trait saillant, et n'efface l'empreinte de l'originalité précieuse au lecteur. Les Anglais ont craint de rendre Montaigne inconnoissable en le traduisant. Les mots nouveaux, et les tournures hardies, même dans sa langue, sont notés en lettres italiques.
Ce n'est pas qu'en prescrivant de traduire littéralement un ouvrage original, il faille le faire, comme dit Montaigne, à coup de dictionnaire. Si le mot propre n'est pas inspiré par le génie présent de Sterne, il est inutile de le chercher ailleurs que dans cette inspiration. Il n'est pas dans un dictionnaire, et le froid a glacé le traducteur dans l'intervalle de ses recherches. Il faut enfin méditer et sentir Sterne pour le traduire; tout autre moyen est insuffisant.
Si l'on veut connoître plus au long le jugement singulier que cet écrivain portoit sur ses sermons, on peut recourir à la digression plaisante qui se trouve à la fin de l'histoire de Lefèvre, tome III, page 156 et suiv.
LE BONHEUR.
SERMON PREMIER.
«Il en est qui disent: qui nous montrera les biens que nous désirons? Seigneur, tu as empreint sur nous un des rayons de ton visage.» Pseaume 4, v. 5 et 6.
L'objet de la poursuite de l'homme est le bonheur. C'est le premier et le plus ardent de ses désirs. Dans toutes les positions de sa vie il le cherche comme un trésor caché; il le poursuit sous mille formes diverses. Mille fois trompé, il persiste encore; court, arrête tous ceux qui se rencontrent sur ses pas, et leur demande: oh! qui de vous me montrera le bien que je désire? qui me guidera dans cette recherche? qui me conduira vers le but de tous mes vœux?
L'un lui dit de le chercher parmi les plaisirs de la jeunesse, dans ces scènes vives et joyeuses, où le bonheur préside toujours, et où il le reconnoîtra sans peine au rire et à la joie qu'il verra éclater dans tous les yeux.
Un second, d'un aspect plus grave, lui désigne ces palais coûteux, bâtis par l'orgueil et la folie. Il lui apprend que l'objet de ses recherches y fait son séjour, que le bonheur y vit en société avec les grands, au milieu de la pompe et du luxe, qu'il le reconnoîtra à la variété de ses livrées, et à la magnificence des meubles et des équipages dont il est environné.
L'avare sourit en secret à ce discours; il lève les yeux au ciel et le bénit. S'étonnant qu'on veuille égarer ainsi volontairement le malheureux voyageur et le jeter dans un vain tourbillon, il le tire à part. Là, il lui apprend que le bonheur n'habita jamais avec l'extravagance, mais qu'il se plaît sous le toit frugal du sage qui connoît le prix de l'argent, et qui sait le ramasser pour une occasion imprévue; que ce n'est pas l'or prostitué devant les passions qui constitue la félicité, mais plutôt sa parcimonie, le plus bel attribut de l'idole devant qui brûle chaque jour l'encens des hommes prosternés.
L'épicurien rectifie cette erreur en le jetant, s'il est possible, dans une erreur plus grande. S'étant convaincu qu'il n'existe d'autre bonheur que celui des sens, il y rappelle le voyageur, et lui dit: Vainement tu le chercheras ailleurs qu'où l'a mis la nature, dans la satisfaction des goûts qu'elle a créés. Si mon opinion t'est suspecte, appelles-en à ce roi sage qui nous a assurés qu'il n'y a rien de meilleur dans la vie que manger, boire, et se réjouir dans ses œuvres.
L'ambition l'arrête comme il va éprouver cette doctrine facile, le prend par la main, et le conduit dans le monde. Elle lui montre les royaumes de la terre et leur gloire; elle lui révèle les divers moyens d'augmenter sa fortune, et de s'élever aux honneurs. Elle étale à ses yeux les charmes enchanteurs du pouvoir, et lui demande s'il existe sur la terre un bonheur égal à celui d'être caressé, flatté, courtisé, suivi.
La philosophie enfin le trouve courant rapidement et avec fracas dans sa carrière bruyante; elle le saisit et lui remontre, que s'il cherche le bonheur, il est bien loin de la voie qui y conduit; que le dieu, depuis long-temps exilé du tumulte des cours, a choisi une solitude éloignée du commerce des hommes, et que s'il veut le trouver, il doit, laissant les intrigues, rétrograder vers une retraite paisible, où des amusemens simples et des livres instructifs ont fixé la félicité.
Tel est le cercle que l'homme parcourt. Après des essais infructueux, il s'assied enfin triste et fatigué, désespérant de voir jamais ses vœux s'accomplir, ne sachant, après tant de disgrâces, à qui se confier, incertain à quoi il en attribuera la faute, à l'insuffisance de la nature, ou à celle des jouissances du siècle.
En cet état de perplexité, errans sans détermination, et ne pouvant retrouver un refuge en nous-mêmes, abusés, déçus par ceux qui vouloient nous montrer le bonheur: Seigneur, dit le psalmiste, jette un regard sur nous, éclaire d'en-haut avec un rayon de ta grâce et de ta sagesse la nuit dans laquelle nous vaguons, et conduis-nous. Grand Dieu! ne nous laisse pas sans guide dans cette région ténébreuse où nous cherchons la félicité, éclaire nos yeux, qu'ils ne s'endorment pas du sommeil de la mort; ouvre-nous les trésors de ta parole et de la religion; fais-nous connoître le plaisir qu'on trouve à te craindre et à t'aimer; et conduis-nous à ce hâvre auquel nous aspirons, à ce hâvre des vrais plaisirs, qui doivent satisfaire non-seulement nos désirs momentanés, mais encore nos vœux les plus illimités.
Ce discours se réduit naturellement aux deux points qui partagent notre texte. Qui nous montrera le bonheur? tel est le premier; il nous a inspiré quelques réflexions sur les moyens que nous prenons pour atteindre au bonheur, et sur les plans que sa recherche nous fait tracer.
Cet examen nous a conduit à la source, au vrai secret du bonheur. Il est dans le second verset: Seigneur, tu as fait luire sur nous un rayon de ton visage. Non, mes frères, il n'est point de félicité sans la religion, la vertu et l'assistance divine dans la carrière de la vie.
Parlons encore un moment des folies des hommes, et de leur égarement perpétuel.
Il n'est pas de sujet plus épuisé par les déclamations que celui de l'insuffisance de nos plaisirs. Il n'est aucun épicurien réformé depuis le siècle de Salomon jusqu'à nous qui n'ait fait, dans ses momens de repentir et de disgrâces, quelques réflexions douloureuses sur le vide des plaisirs de ce monde, et sur la vanité des vanités que les hommes poursuivent: mais vainement ils ont donné des leçons utiles, on les a toujours regardés, ou comme des gourmands blâsés et sans appétit, inhabiles à goûter les plaisirs de la vie, ou comme des solitaires mélancoliques et misantropes, qui n'ayant jamais su les goûter sont peu propres à les juger.
Est-il merveilleux, par conséquent, que la plus grande partie de ces réflexions, quelque justes qu'elles soient, n'ait fait qu'une impression légère, tandis que l'imagination étoit déjà échauffée par le désir ardent du bonheur? les plus belles méditations sur la vanité du monde arrêtent si rarement l'homme passionné! rarement elles opèrent en lui la moitié de la conviction que lui donneront un jour la possession constante et uniforme de l'objet désiré, l'expérience qu'il acquerra, et les observations dont l'exemple des autres enrichira sa propre expérience.
Tâchons de conduire les hommes vers cette issue qu'ils doivent un jour connoître; et au lieu de nous abandonner à des argumens usés, et à des proverbes sans cesse récités, recourons aux faits. Si nous prouvons que les actions des hommes attestent l'insuffisance de leur plaire, nous aurons mieux établi la vérité de cette partie de notre discours, que ne l'établiroient les argumens spéculatifs de la plus subtile métaphysique.
Eh bien! si nous jetons un coup-d'œil sur la vie de l'homme, depuis l'âge de la raison jusqu'à celui où elle cède à la décrépitude, nous le trouverons engagé, entraîné dans une telle série d'idées et de désirs, que nous pourrons dire de lui: «la plante de ses pieds n'a pas trouvé une place à se reposer un seul instant.»
Au moment où, débarrassé de ses tuteurs et de ses gouverneurs, il est abandonné à lui-même, et mis sur le chemin du monde, ses premières idées se remplissent naturellement du bonheur qu'il va rencontrer; elles lui sont suggérées par le spectacle des plaisirs où se laissent entraîner ses compagnons et ses égaux.
Voyez comme son imagination court à la suite du premier feu follet qui flatte ses désirs. Observez les impressions différentes que font sur ses sens la musique, les arts, la parure, la beauté; comment son esprit léger voltige après les plaisirs: vous diriez qu'il n'en sera jamais rassasié.
Laissons-le quelques années à lui-même, jusqu'à ce que la pointe de son appétit se soit émoussée, et vous allez bientôt ne plus le reconnoître. Engagé dans le tourbillon des affaires, flatté de passer pour un homme d'importance, mettant son bonheur à la réussite de mille projets, pourvoyant enfin à la fortune de ses enfans et des enfans de ses enfans, il vous dira alors que les plaisirs de la jeunesse ne sont faits que pour ceux qui ne savent disposer ni du temps ni d'eux-mêmes; que quelque brillans qu'ils paroissent à l'homme sans expérience, ils sont si éloignés de l'idée qu'on se fait du bonheur, que c'est beaucoup de leur échapper sans chagrins; qu'ils laissent derrière eux les suites les plus fâcheuses, et que d'ailleurs il est pénible pour un homme sage d'être sans cesse enfermé dans un cercle importun, duquel il ne peut s'élancer quand il veut. Il vous dira qu'un homme à caractère doit soigner ses enfans, veiller à leur intérêt, les placer au-delà du terme des besoins et de la dépendance; que s'il est quelque félicité sur la terre, elle consiste dans l'accomplissement de ces conditions, et que si Dieu bénissoit ses efforts, il seroit le plus heureux parmi les fils des hommes.
Plein de cette conviction, l'esclave se courbe et se remet au travail. Il court, achète, vend, échange, se lève avec l'aurore, prend à peine un instant de repos, et mange le pain de la sollicitude jusqu'à ce qu'il ait atteint, outrepassé même le but de ses peines. Eh bien! quand il y touche, s'il veut être sincère, il conviendra aisément que la réalité est au-dessous de la peinture coloriée par son imagination; que couché sur cet amas de richesses, il ne dort pas plus profondément, ne veille pas plus joyeusement, et qu'en un mot, il n'a ni moins de soucis, ni moins d'anxiétés, qu'au moment de son départ pour le temple de la fortune.
Peut-être, me direz-vous, ne lui manque-t-il que quelque dignité, ou quelque titre magnifique; peut-être s'écrie-t-il en lui-même, oh! si je pouvois y parvenir, grand Dieu que je serois heureux! ce seroit la même chose. Cette dignité, ce titre qui couronneroient sa tête de splendeur, n'ajouteroient pas une coudée à sa félicité. Ce qu'il désire repose sur son imagination légère; à mesure qu'il a couru vers son objet, le fantôme a volé, a fui devant lui; et pour me servir d'une comparaison familière, on a beau hâter son char, les roues sont toujours à une égale distance entre elles.
Mais si je me suis perpétuellement abusé dans les voies du bonheur en amassant des richesses, voyons si je ne le trouverai pas en les dépensant. Oui, je vais entreprendre de grands ouvrages, élever des palais, construire des jardins, planter des vignes, conduire des eaux. Je vais assembler des esclaves, des domestiques, des artisans, des artistes, et présider à leurs travaux. Abandonnant ainsi ses projets utiles, l'homme s'éloigne du commerce des gens d'affaires, et réalise sa fortune; il va la dépenser. Le voilà en conséquence abattant et réédifiant, achetant des statues et des tableaux, déracinant ici pour replanter là, applanissant les montagnes et comblant les vallées, changeant le lit des rivières en plaines fertiles, et les plaines en rivières: il dit à celui-ci marche, et il marche; il dit à cet autre fais cela, et il le fait; tout ce que son esprit conçoit, son or l'exécute. Quand ses plans seront réalisés, il touchera sans doute à l'accomplissement de ses désirs, il atteindra le sommet du bonheur humain. Ah! je vous répondrai pour lui, qu'il a outrepassé les bornes d'un simple amusement, que les plaisirs ont été bien souvent mêlés de chagrins, et que le repentir arrache de sa bouche le même aveu qui échappa à Salomon, quand il dit: J'ai regardé autour de moi les travaux que mes mains ont accomplis, et j'ai vu que tout étoit vanité et vexation d'esprit, il ne m'en reste aucun avantage sous le soleil.
Il se peut encore qu'il ait été plus loin qu'il ne se l'étoit proposé, qu'il se soit laissé entraîner à des dépenses ruineuses, et qu'il ne lui reste d'autre expérience à faire que celle de l'avarice; point d'autre bonheur que celui de ramasser une seconde fois sordidement, et de resserrer avec inquiétude ce qu'il a dépensé sans discernement.
Dans le dernier acte de la vie, voyez le vieillard tremblotant; enfermé, séparé du monde entier, tombant insensiblement dans le mépris, employant des jours sans plaisirs, et des nuits sans sommeil à la poursuite d'un objet dont son cœur rétréci ne jouira jamais. Ecoutons-le murmurer, en pâlissant sur son trésor, de ce que ses yeux ne seront jamais rassasiés, ou dire en soupirant: Hélas! pour qui travaillé-je! pour qui me privé-je du repos?
Je viens d'esquisser la peinture des maux de la vie humaine, et de la manière dont le bonheur échappe à nos embrassemens. A Dieu ne plaise cependant que je nie la réalité des plaisirs, moi qui n'ai pas nié celle des peines. Mon dessein est seulement de faire connoître la différence qu'il y a entre les plaisirs et le bonheur. La félicité ne peut pas exister sans plaisirs, mais la proposition inverse n'est pas véritable, et nous sommes créés de telle façon, que voyant passer devant nos yeux cette multiplicité d'objets qui les fascinent, nous en saisissons quelques-uns, et nous manquons tous les autres, sans jamais jouir de la plénitude du bonheur, et de cette température égale qui le constitue.
Il ne se trouve que dans la religion, la conscience et la vertu, et l'espoir d'une autre vie. Cet espoir enrichit tous nos projets sans nous faire craindre aucune disgrâce: il est fondé sur un rocher dont la base est aussi profonde que celle du ciel et de l'enfer.
Quelques-uns parmi nous, dans le pélerinage de la vie, ont été assez heureux pour trouver sur leur chemin une fontaine limpide qui a étanché, pour un moment, la soif ardente du bonheur; mais notre Sauveur qui connoissoit si bien le monde, quoiqu'il n'en jouît pas, nous apprend que quiconque boira de cette eau sera encore altéré; l'expérience nous atteste cette vérité, la raison nous la confirme à jamais, et Salomon devient encore l'exemple des hommes.
Jamais alchimiste pâle et desséché ne chercha avec plus de travaux et d'ardeur la pierre qui devoit l'enrichir que ce grand homme, le bonheur. Il étoit un des plus savans observateurs de la nature, il avoit en lui tous les pouvoirs et toutes les instructions, et cependant après mille spéculations vaines, nous l'entendons affirmer qu'il n'avoit pu extraire le bonheur du creuset de ses expériences, et que tout s'étoit échappé en fumée ou en vanité.
Que celui qui veut le trouver ne le cherche désormais que dans la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandemens. Ainsi soit-il.
LA MAISON DE DEUIL ET LA MAISON DE FÊTE.
SERMON II.
«Il vaut mieux aller à la maison de deuil qu'à la maison de fête.» Ecclésiaste, Chap. 7, v. 3.
Cela n'est pas vrai, le philosophe Roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est la tristesse, et que le chagrin, suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie; une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habitans de ce monde. Pour quel dessein, dites-nous, Dieu nous a-t-il créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où sa main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie, les tempêtes qui nous y battent ne suffisent-elles pas, sans que nous allions à la quête des calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? ah! consultons nos cœurs, et osons dire ensuite, avec notre texte, que le deuil vaut mieux que la joie? non, le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment heureux, puisse nous envier notre contentement; que celui qui est infiniment aimable voie d'un œil de jalousie l'instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur dans le cours de son pélerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir la peine de sa route, oublier la rudesse des chemins, et les chagrins divers qui l'attendent à son passage? voyez, au contraire, combien l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances, quels caravansérails il a ouverts à nos besoins! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues! ils sont ménagés et disposés d'une manière si exquise, qu'ils charment nos peines, relèvent nos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de l'affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.
Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argumens si naturels; j'aime mieux, me pénétrant de l'allégorie du texte, dire avec vous que nous sommes des voyageurs, qui, occupés du but vers lequel nous marchons, pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives, des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité, fermer nos yeux seroit une exagération de vertu digne d'un paladin religieux.
Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusalem, que nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos, que le chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la vertu, que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette épreuve; mais que le moment de l'affliction est en quelque sorte celui de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous rappellent alors nos péchés; mais en interrompant, en détournant nos poursuites, elles nous procurent ce que le fracas du monde nous refuse, quelques instans pour la réflexion, et voilà ce qui nous manque essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens: il est si nécessaire que l'esprit de l'homme rentre quelquefois en lui-même, que plutôt que d'en laisser échapper l'occasion, il doit la prévenir, la chercher, aux dépens même de son bonheur présent: il doit plutôt, suivant notre texte, entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fête, où la gaieté les excitera. Tandis que les délices de l'une exposent son cœur ouvert à toutes les tentations, les afflictions de l'autre l'en défendent en le fermant à leurs impressions; tant l'homme est une créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que poursuivre le bonheur, et cependant, à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux, il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais pour les justifier encore, rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup d'œil sur la maison de deuil et sur celle de fête, et donnez-moi la permission de les retracer un moment à votre imagination; j'appellerai à votre cœur sur les effets que ma peinture aura produits.
Entrons d'abord dans la maison de fête.
Je ne veux pas effrayer les yeux chastes, et la peindre d'après ces maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu, et tellement construites à ce dessein qu'on ose, non-seulement y faire son marché, mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.
Non, ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et d'intempérance; mais construisons-en une qui serve d'exception, où il n'y ait rien de criminel, où rien du moins ne paroisse tel; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.
Imaginez donc une maison de fête, où un certain nombre de personnes des deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour jouir des douceurs de la société, et des plaisirs autorisés par les lois, et tolérés par la religion.
Avant que d'entrer, examinons les sentimens qui précèdent l'arrivée de chaque individu qui s'y présente, et nous trouverons que, quoiqu'ils diffèrent entr'eux d'opinions et de caractères, ils sont réunis par cette idée, qu'ils vont dans une maison dédiée au plaisir, et qu'il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette intention: il faut laisser dehors les soucis, les pensers sérieux, les réflexions morales, et ne sortir de chez soi qu'avec la seule disposition à concourir à la gaieté que l'on s'est promise. Avec cette préparation d'esprit, qui ne tend qu'à faire de chaque personne un convive agréable, voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte, et ouvert à l'attente du plaisir: il n'est pas nécessaire de recourir à l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son sang et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer aux impressions qu'un commerce aussi innocent doit faire. Dans cette disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sang froid.
Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l'homme les pensées qui en gardoient l'entrée; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l'environne, ont, en flattant ses sens, conspiré avec l'ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses défenses; quand la musique a prêté son aide, et essayé son pouvoir sur les passions; quand la voix des hommes, quand celle des femmes mêlées au doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur; quand quelques notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux, disséquons, examinons le cœur: qu'il est foible! qu'il est vide! parcourons-en les retraites, les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh! le triste spectacle! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légéreté, à l'indiscrétion pour le moins; peut-être à la folie, peut-être, osons le dire, à quelques pensées impures, qui dans cette débauche de l'esprit et des sens, ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.
Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire, mes désirs iront jusques-là, mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir a pris possession entière de son cœur, qu'il ne s'y élèvera pas une pensée, pas un projet qu'il devroit céler? ah! dans ces momens imprévus, commande-t-on à son imagination? en dépit de la raison et de la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà, me direz-vous, le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne supposez-vous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers, ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément? il est pénible de penser que de cette foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étoient enveloppés dans cette supposition, nous resteroit-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté? non, la maison de fête avec ses charmes n'excita jamais un désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir, ou que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.
A Dieu ne plaise que je parle autrement: il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et quoique je ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux à qui leur rang et leur fortune le rendent indispensable, en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les écueils imprévus, et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il seroit plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu, que de l'exposer à l'inégalité d'une chance, où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais eux-mêmes.
C'en est assez sur la maison de fête, d'autant plus, qu'ouverte dans d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect, et l'église en recommandant aux fidelles un renoncement à soi-même particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.
Quittons cette scène agréable, et que je vous conduise pour un moment à un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil; elle n'est devenue telle qu'à la suite des événemens malheureux auxquels notre condition est exposée.
Là, peut-être, des parens âgés sont tristement assis, le cœur percé de mille douleurs, nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat, d'un fils de leurs prières, dans lequel ils avoient concentré toutes leurs espérances. Peut-être est-ce une scène encore plus douloureuse, une famille vertueuse languissant dans le besoin. Son chef infortuné s'est long-temps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le jeter par terre. Grand Dieu! vois son affliction. Considère-le déchiré par la douleur, entouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne de ses infortunes, sans avoir du pain à leur donner, incapable, par le souvenir de ses beaux jours, de le gagner en bêchant la terre, honteux de le mendier.
Quand nous entrons dans une maison pareille, il est impossible d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard même équivoque. Quelque légéreté dont notre esprit soit capable, de pareils objets captivent nos yeux, ils captivent notre attention, rappellent nos pensées errantes et dispersées, et les exercent à la sagesse. Avec quelle vivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite à l'ouvrage! comme il s'engage dans la considération des misères et des calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée! ce miroir élevé devant lui le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état périssable des choses humaines. Comme cette première saillie de la réflexion peut conduire plus loin ses pensées! comme il doit appesantir ses méditations sur notre être, sur le monde que nous habitons, les malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre, les horreurs dont nous y sommes menacés, et sur ce que nous devons faire pour nous en préserver, tandis que nous en avons le temps et l'occasion.
Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil, telle que je viens de la peindre, nous trouvons une école encore plus instructive dans celle que le texte sacré veut nous représenter; c'est le spectacle affligeant du deuil et des lamentations que la mort occasionne.
Tournez un instant les yeux de ce côté. Voyez un cadavre prêt à être inhumé. C'est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici. La scène est peut-être encore plus attendrissante. C'est le bon et tendre père d'une famille nombreuse, qui est couché là sans vie. Il a été moissonné à la fleur de ses ans, et arraché par la main décharnée de la mort des bras de ses enfans, et du sein de sa femme inconsolable.
Voyez ces personnes assemblées pour mêler leurs larmes; la douleur est empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment, au son de la cloche funèbre, vers la maison de deuil, pour rendre à leur ami le dernier devoir que nous nous rendons, quand la nature a exigé sa dette.
Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus, prenez garde, et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui vous affectent, lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les esprits légers et joyeux qui dans la maison de fête vous avoient transportés d'un objet à l'autre, tombent et reposent en paix. Dans cette demeure ténébreuse, habitée par la tristesse et les ombres, l'esprit qui n'avoit jamais su réfléchir devient tout-à-coup pensif. Le cœur s'amollit, il s'emplit d'idées religieuses, il s'imprégne en silence de l'amour de la vertu. Ah! si dans cette crise, tandis qu'il est dans l'extase de la contemplation, nous pouvions le voir ce cœur exempt de passions, méprisant le monde, insouciant de ses plaisirs, il ne nous en faudroit pas davantage pour établir la vérité de notre texte, et en appeler à l'épicurien le plus sensuel, en faveur de la préférence que donne Salomon à la maison de deuil: tant elle est préférable, non pas pour elle-même, mais pour les fruits qu'elle procure, et les bonnes actions qu'elle occasionne. Sans ce but, la tristesse, je l'avoue, ne serviroit qu'à abréger la vie de l'homme, et la gravité avec la solemnité de son port austère, ne peut qu'en imposer à la moitié du monde, et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen.
LE PROPHÈTE ELIZÉE ET LA VEUVE DE SAREPTE.
SERMON III.
«Le baril de farine ne se désemplira pas, et la cruche d'huile ne tarira point, selon les paroles de notre Dieu, prononcées par la bouche du prophète Elisée.» Rois XVII. 16.
Ces paroles nous rappellent un miracle opéré en faveur d'une veuve de Sarepte qui avoit charitablement reçu le prophète Elisée dans sa maison, et l'avoit secouru dans un temps de famine et de détresse. Cette histoire, telle qu'elle nous est racontée dans les livres saints, attendrit autant qu'elle intéresse; et comme elle finit par une preuve remarquable de la bonté de Dieu envers cette veuve dans la résurrection de son fils, nous devons regarder ces deux miracles comme la récompense d'un acte de piété; la puissance infinie les opéra, et nous les laissa dans l'écriture, non pas seulement comme un témoignage de la mission divine du prophète, mais encore comme une marque de bénédiction répandue sur la charité et la bienveillance.
J'ai choisi, mes Frères, cette anecdote sacrée, et je vais en faire la base fondamentale d'une exhortation à la charité en général; et pour que je puisse mieux l'adapter à la solemnité de ce jour, je l'enrichirai de quelques réflexions pieuses qui exciteront sans doute en vous les sentimens de pitié dont mes projets ont besoin.
Le prophète Elisée avoit fui deux fléaux épouvantables, les approches de la famine, et la persécution d'Achab, ennemi violent: obéissant aux ordres de Dieu, il s'étoit caché le long du ruisseau de Cherith. L'homme saint, dégagé à la fois des craintes et des vanités du monde, et béni chaque jour par la providence, demeuroit dans cette solitude paisible et assurée; les corbeaux du ciel par un instinct miraculeux, lui apportoient le matin et le soir du pain et de la viande, et il s'abreuvoit dans le ruisseau. La sécheresse continuoit, et depuis trois ans et six mois les cataractes du ciel étoient fermées, quand le petit ruisseau, sa fontaine de consolation, se tarit et se dessécha, et Dieu lui inspira encore de chercher un asyle. Il lui ordonna de se lever et d'aller à Sarepte tout auprès de Sidon, en l'assurant qu'il avoit disposé le cœur d'une veuve à le secourir.
Le prophète fut docile à la voix de son Dieu. La main qui le conduisoit aux portes de la cité, en faisoit sortir la pauvre veuve, accablée de douleurs. Elle alloit mélancoliquement préparer son dernier repas, et le partager avec son fils.
Sans doute elle s'étoit long-temps débattue avec cette catastrophe terrible, elle avoit employé tous les moyens économiques que sa conservation et l'amour maternel pouvoient lui inspirer; elle avoit rempli son cœur de soucis et de tendres appréhensions: elle avoit souvent soupiré en disant: Mon fils mourra avant le retour de l'abondance.
Veuve, elle avoit perdu depuis long-temps le seul ami fidèle qui l'eût assistée dans ce vertueux combat; elle alloit enfin succomber sous les coups de la nécessité dont elle étoit devenu la proie aisée, quand Elisée arriva. Il l'appela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un peu d'eau dans une coupe, que je boive. Et comme elle alloit la chercher, il la rappela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un morceau de pain dans le creux de votre main; et elle répondit: Comme le seigneur ton Dieu est vivant, je n'ai point de pain, mais seulement une poignée de farine dans un baril, et un peu d'huile dans une cruche. Vois, je vais ramassant quelques broussailles pour la cuire, la manger avec mon fils, et puis mourir. Et Elisée lui dit: Ne craignez rien, allez et faites ce que vous avez dit, mais préparez-moi d'abord un petit gâteau, apportez-le moi, et après cela vous en ferez un pour vous et votre fils: car le dieu d'Israël a dit: le baril de farine ne se désemplira point, et la cruche d'huile ne tarira pas jusques au jour que j'enverrai la pluie sur la terre. La véritable charité ne veut pas chercher des excuses, et il s'en présentoit ici beaucoup. La veuve auroit pu insister sur la situation qui lui lioit les mains, et sur le peu de raison de la demande du prophète; elle auroit pû dire qu'elle se trouvoit réduite à la dernière extrêmité, et qu'il répugnoit à la justice et à la loi de la nature, qu'elle dérobât à son fils son dernier morceau pour le donner à un étranger.
Mais chez les esprits généreux, la compassion est quelque chose de plus que la balance de l'intérêt propre. Dieu a tissu dans leur caractère cette douce vertu, pour les tenir en garde contre les charmes de l'égoïsme; et la veuve va l'exercer. Observez que, quoique le prophète finit sa demande en lui promettant de multiplier ses richesses, cette récompense ne détermina pas sa bonne action. Un tel mélange d'intérêt en devenant le motif, eût sans doute bien diminué son mérite. La réflexion qu'elle fait, nous apprend bientôt le contraire: Oui, dit-elle, je connois que tu es l'homme de Dieu, et que la parole du seigneur dans ta bouche est la vérité.
Elle étoit outre cela habitante de Sarepte, ville dépendante de Sidon, métropole de la Phénicie, hors des limites du peuple de Dieu; elle avoit été, par conséquent, élevée dans les ténèbres d'une idolâtrie grossière, et dans l'ignorance du Dieu d'Israël, ou bien si elle avoit entendu prononcer son nom, on l'avoit instruite à ne pas croire aux miracles de sa main toute puissante, et moins encore à ajouter foi à son prophète.
Bien plus, elle pouvoit raisonner ainsi: si cet homme par quelque mystère secret ou par la puissance de Dieu est capable de me fournir des secours surnaturels, d'où vient qu'il est lui-même dans le besoin, opprimé par la faim et la soif.
Oui. La veuve de Sarepte agit par un pur mouvement d'humanité; elle regarda le prophète comme le compagnon de ses peines: elle considéra qu'il venoit de parcourir un pays épuisé par les feux de la sécheresse, où la libéralité seule pouvoit procurer un peu de pain et d'eau; que le voyageur malheureux étant un étranger inconnu, ce titre, qui sembloit devoir lui trouver des amis, aggravoit son infortune; elle réfléchit (la charité est inventive) qu'il étoit peut-être bien éloigné de sa patrie, et hors de la portée des bons offices qu'auroient pu lui rendre ceux qui, dans ce moment, pleuroient sur son absence. Son cœur fut attendri de pitié; elle se tourna vers lui en silence, et lui accorda ce qu'il avoit dit, et voilà qu'elle, son fils et ses domestiques mangèrent plusieurs jours, et que le baril de farine et la cruche d'huile ne tarirent pas jusques au jour que Dieu envoya la pluie sur la terre.
Le danger de la famine étant passé, sans doute cette mère affectueuse jeta un regard d'espoir sur le reste des jours de sa vie; cela étoit naturel. Il y avoit beaucoup de veuves en Israël quand les cataractes du ciel se fermèrent pour trois ans et six mois, et St. Luc observe que le prophète ne fut envoyé qu'à celle de Sarepte; il est probable qu'elle ne fut pas la dernière à faire cette observation, et à en induire les conséquences les plus flatteuses pour son fils. Plus d'une mère en a bâti de plus élevées sur une base moins sûre. «Le Dieu d'Israël nous a envoyé son messager dans notre détresse, il a traversé les demeures de son peuple, et ne s'est arrêté qu'à la mienne, il l'a sauvée de la destruction. Ah! ce miracle est un gage assuré de ses bonnes intentions pour nous. Il a, pour le moins, résolu de réjouir ma vieillesse par le spectacle de la santé de mon fils; peut-être lui réserve-t-il de plus grands avantages? peut-être vivrai-je pour voir sa main le couronner de gloire et d'honneur». Nous pouvons aisément nous la représenter se laissant porter et entraîner par de telles pensées, quand tout-à-coup une maladie imprévue attaqua son fils, et écrasa dans un moment l'édifice de ses espérances. Sa maladie fut si considérable que le souffle s'éteignit en lui.
Les plaintes du malheur sont rarement justes. Quoiqu'Elisée eût préservé la veuve et le fils d'un trépas certain, et qu'il dût être soupçonné la dernière cause d'un accident aussi triste, cependant cette mère passionnée l'accusa dans son premier transport d'être l'auteur de ses infortunes, comme s'il avoit fait descendre le malheur sur une maison qui lui avoit prêté un secours hospitalier. Le prophète étoit trop saisi de compassion pour répondre à une accusation aussi dure. Il prit l'enfant de dessus le sein de sa mère, le coucha dessus son lit, et s'écria: «O seigneur, mon Dieu? as-tu affligé ainsi la veuve qui m'a reçu, en lui enlevant son fils, est-ce la récompense de sa charité et de sa bonté? Tu lui as d'abord dérobé la compagne chérie de sa joie et de ses chagrins, et à présent qu'elle est veuve, et qu'elle doit le plus s'attendre à ta protection, vois, tu viens de faire tomber le seul appui qui restoit à sa vieillesse: ô mon Dieu! je t'en supplie, que son fils soit rendu à la vie».
La prière étoit fervente; elle annonçoit la détresse d'un homme profondément blessé de la douleur de son semblable; et le cœur d'Elisée étoit encore déchiré par d'autres passions: il étoit jaloux du nom et de la gloire de son Dieu, et il croyoit que non-seulement sa toute puissance, mais encore sa bonté étoient compromises dans cet événement. De quel triomphe les prophètes de Baal alloient jouir! quels traits amers devoient partir de leurs bouches! Le Dieu d'Israël, auroient-ils dit, est sans doute occupé ailleurs, il parle, il voyage, il dort peut être, et a besoin d'être éveillé. Le prophète étoit lui-même intéressé au succès de ses prières; les cœurs honnêtes ont peur du scandale, il craignoit que parmi les payens il ne s'élevât quelqu'esprit méchant et caustique, qui en semant cette nouvelle, fît avec joie ces réflexions: «Eh bien, cette veuve de Sarepte a reçu dans sa maison le messager de ce Dieu, elle l'a secouru; voyez comment elle en est récompensée. Assurément le prophète est un ingrat; il a manqué de pouvoir, et ce qu'il y a de pire, il a manqué de pitié.»
Elisée plaidoit par conséquent la cause de la veuve et celle de la charité. Cette vertu venoit de recevoir une blessure profonde, et elle eût été incurable si Dieu avoit refusé son témoignage en sa faveur. Dieu écouta la voix d'Elisée, et l'enfant de la veuve ressuscita; Elisée le prit, le porta de sa chambre dans la maison, et le donna à sa mère, en lui disant: voyez, votre fils vit.
Ah! quel plaisir pour une ame généreuse de s'arrêter ici un moment, et de se peindre un événement aussi plein de charmes! de voir d'un côté, l'extase d'une mère partagée entre la surprise et la reconnoissance, et l'impétuosité de la joie submergeant son ame depuis long-temps resserrée par la douleur; et d'admirer de l'autre l'homme saint s'approchant avec l'enfant dans ses bras, les yeux brillans d'un triomphe honnête, mais adoucis en même temps par la bonté de son caractère, et par le spectacle de la nature heureuse. Ce riche tableau attend le pinceau d'un grand maître; il m'entraîneroit d'ailleurs loin de mon sujet. Mon premier motif est d'embellir par un fait également conforme à la raison et à l'écriture, cette maxime utile: rarement une bonne action est perdue: il est au contraire plus que vraisemblable que dans cette vie même ce qui a été semé sera recueilli. Jette ton pain sur les eaux, et tu le trouveras après quelques jours. Tiens lieu à un orphelin de son père, et à une veuve de son époux, tu seras ainsi l'enfant du très-haut, et il t'aimera plus que ta mère même. Aye l'esprit plein de bonnes actions, car tu ne sais pas quels maux tomberont sur la terre, et quand tu succomberas tu trouveras un appui: il te préservera de toute affliction, et combattra mieux tous tes ennemis qu'un vaste bouclier et qu'une pique acérée.
L'instabilité des choses humaines et leur fluctuation constante nous fournissent des occasions perpétuelles de recourir vers l'asile de la pitié et de la charité.
Combien de malheurs arrivent par des accidens successifs! combien par les dangers de la navigation, et du commerce, et par des projets déconcertés! combien par les dépenses excessives des pères, l'extravagance des enfans, et par mille autres moyens, qui attachent des ailes aux richesses, et leur ouvrent toutes les portes. Les familles sont sujettes à tant de révolutions étonnantes, qu'on peut assurer que dans les changemens qu'un siècle opère, la postérité de celui qui arrose les arbres orgueilleux viendra un jour se mettre sous eux à l'abri des intempéries de l'air. La roue, hélas, tourne si souvent que plus d'un homme doit jouir du bienfait de cette charité que sa piété fait aux autres.
Indépendamment de la protection que Dieu assure aux bons, la charité et la bienveillance secourent l'homme dans les afflictions, elles adoucissent son cœur, et lient tous ses désirs à l'intérêt commun. Quand un homme compatissant tombe, qui n'a pas pitié de lui? qui n'accoure point pour le relever? le cœur le plus barbare insultera-t-il sans remords à sa chute? la lâcheté même, en dépit d'elle, conduit à la charité; elle n'a qu'à calculer l'usure qu'elle peut un jour recevoir d'une bonne action: tant il est évident que dans le cours général des choses, un bon office est toujours récompensé! j'ai dit général, et pourquoi? la récompense est inséparable de l'action même: demandez à l'homme miséricordieux, qui a toujours une larme de tendresse prête à couler sur l'infortuné, et du pain à partager avec lui, si tout ce que les plus grands génies ont dit du plaisir, a exprimé ce qu'il a senti, quand par un bienfait favorable, il a entendu la joie retentir dans le cœur de la veuve? voyez dans ses yeux les marques inaltérables du plaisir et de l'harmonie, et dites que Salomon n'a pas fixé la vraie jouissance quand il a dit: Les honneurs et les richesses n'apportent aucun autre avantage à l'homme que celui de bien faire avec elles pendant sa vie.
Il n'a pas porté ce jugement sans raison. Sans doute il avoit calculé l'insuffisance des plaisirs des sens. Il leur étoit impossible, selon lui, de former un systême raisonnable de bonheur; ils s'écouloient si vîte, et les moins criminels n'étoient enfin que vanité, et vexations de l'esprit. La charité au contraire est d'une nature si pure et si rafinée, qu'elle brûle sans se consumer; c'est allégoriquement le baril de farine, et la cruche d'huile qui ne tarissent pas. Il est facile d'ajouter un poids au témoignage de Salomon en faveur du plaisir de la bienveillance, et le philosophe Epicure nous le fournira. Son jugement ne peut être récusé; c'étoit un sensualiste parfait. Au milieu des rafinemens qu'une imagination désordonnée peut donner aux plaisirs, il soutenoit que la meilleure façon d'augmenter son bonheur étoit de le communiquer aux autres.
S'il étoit nécessaire d'établir une pareille doctrine, on pourroit assurer qu'indépendamment de la jouissance que l'esprit de l'homme goûte dans l'exercice de cette vertu, son corps n'est jamais dans un aussi parfait équilibre que lorsqu'il se penche vers la bienfaisance, et que si rien ne contribue autant à la santé, rien n'en est une aussi forte preuve.
Soumettons à la réflexion de chacun la vérité de cette opinion. Oui, la répugnance à faire le bien, est souvent suivie, si elle n'est pas produite, par une indisposition secrète de la partie animale et raisonnable. Le corps et l'esprit ont réciproquement ici une influence bien visible. Mettant de côté tout raisonnement abstrait, je ne puis concevoir que les mouvemens mécaniques, qui maintiennent la vie, se déployent avec la même vigueur et la même souplesse dans le malheureux et sordide égoïste, dont le cœur étroit et contracté ne s'est jamais attendri aux malheurs des autres, que dans celui qu'une ame généreuse et bonne fait pencher éternellement vers la compassion. Ce malheureux est assis, couvant des projets, et ne sentant rien; il ne jouit que de lui-même, et l'on peut en dire ce qu'un grand homme a prononcé sur celui qui manqua de justice: «il est toujours prêt à trahir, à ruser, à dépouiller; les mouvemens de son esprit sont durs comme le marbre; ses affections sont ténébreuses comme la nuit, ne vous confiez pas à cet homme.»
Ce que les théologiens ont dit de l'esprit, les naturalistes l'ont dit sur le corps. Il n'y a point de passion aussi naturelle que l'amour, et quoique l'exemple que je viens de citer n'en soit pas une preuve, il est indubitable cependant que l'homme le plus dur a long-temps combattu avec lui-même avant que de mériter la gloire d'un pareil caractère. Les habitudes vicieuses sont bien difficiles à subjuguer, mais les impressions naturelles de la bienfaisance sont aussi difficiles à réduire qu'elles: il faut qu'un homme fasse de longs efforts pour arracher de son cœur cette partie si noble de sa nature. L'antiquité nous en laisse un bel exemple. Alexandre le tyran de Phérès, qui avoit eu l'industrie d'endurcir son cœur de manière à prendre plaisir aux meurtres que sa cruauté faisoit sans cause et sans pitié de ses sujets, fut tellement touché des malheurs fantastiques d'Hécube et d'Andromaque, à une représentation de cette tragédie, qu'il fondit en larmes. L'explication de cette inconséquence est facile, et jette un grand jour sur la nature humaine. Dans le cours de sa vie réelle, il étoit aveuglé par ses passions, et guidé par son intérêt ou son ressentiment; ici, ces motifs ne trouvent point de place, ses affections étoient préoccupées, et ses vices endormis: alors la nature s'éveilloit en triomphe, et elle démontroit combien profondément elle a planté dans le cœur de l'homme les racines de la pitié; les tyrans mêmes ne peuvent pas les en extirper entièrement.
Mais je peins la plus aimable des vertus avec les ombres que la méchanceté me fournit, tandis que nous devons nous livrer à ses charmes naturels, et demander s'il existe sous le ciel rien d'aussi délicieux qu'elle? rentrons en nous-mêmes, et pour un moment imaginons que nous avons à tracer le plus parfait caractère, celui qui, selon nos idées sur la nature de Dieu, peut lui plaire davantage, et faire l'admiration du monde entier. J'en appelle tout de suite à notre réflexion. La première idée qui a frappé notre esprit ne nous a-t-elle pas représenté le bienfaiteur compatissant tendant sa main à l'orphelin et à la veuve? de quelques vertus que nous ayons voulu parer notre héros, nous nous sommes tous accordés à en faire un ami généreux qui pense que le seul charme de la prospérité est de faire du bien; nous l'avons peint sous l'emblême de cette rivière de Dieu, arrosant la terre altérée, et enrichissant les hommes, portant parmi eux l'abondance et la joie. Si cela ne suffisoit pas, et que nous voulussions ajouter un nouveau degré de perfection à ce portrait, au cas que la nature humaine pût nous fournir un patron, nous nous efforcerions de concevoir un homme qui, pour arrêter le cours de nos afflictions, se sacrifiât lui-même, oubliât ses intérêts les plus chers, et donnât sa vie au bonheur du genre humain. Ici, mon aimable Sauveur, ta bonté illimitée vient frapper et attendrir mon cœur. Tu devins pauvre pour nous enrichir, maître du monde, tu ne sus pas où reposer ta tête. Egal en pouvoir et en gloire au Dieu de la nature tu te fis homme, et pris la figure d'un esclave. Tu te soumis sans ouvrir la bouche à toutes les indignités qu'un peuple ingrat te présenta: enfin, pour accomplir notre salut, tu devins obéissant jusques à la mort; tu voulus en ce jour être conduit comme un agneau à la boucherie.
Ce spectacle étonnant de compassion, offert aujourd'hui par le fils de Dieu, est l'appel le plus sûr qu'on puisse porter au cœur de l'homme; il est l'argument le plus fort dont se servent les apôtres dans toutes leurs exhortations aux bonnes œuvres, voyez comme le Christ nous a aimés. La conséquence en est inévitable; elle donne de la force et de la beauté à tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Je l'ai réservée pour la fin de mon discours, elle laissera dans vos ames l'impression de la pitié que je vous demande pour les enfans malheureux qui en sont l'objet. En réfléchissant sur les travaux pénibles de l'amour qui causa la mort à notre Seigneur, vous considérez quelle dette immense nous est imposée envers notre prochain, et vous rappelant un modèle aussi aimable de bonnes œuvres, vous apprendrez de quelle manière il faut les faire.
De toutes les méthodes usitées de faire du bien, je n'en connois pas de plus utile que celle pour laquelle nous sommes ici rassemblés. L'éducation des enfans pauvres étant la pierre fondamentale de toute espèce de charité, elle fait que tous les actes subséquens répondent à l'instruction pieuse du bienfaiteur.
Sans l'éducation combien les projets de la bienveillance perdent à jamais l'effet que s'étoit promis l'homme bienfaisant? on laisse une jeune plante exposée aux injures de l'air et des saisons, et l'on voudroit prendre soin d'elle quand toutes ses racines sont flétries et presque desséchées! Oui, un établissement en faveur de l'enfance est la base de la charité; ajoutons et de la police universelle, tant le défaut d'éducation a entraîné de fâcheuses conséquences qui ont été ressenties d'abord par l'individu négligé, et puis par la société dont il est un des membres. Quand on considère d'une part la séduction d'une morale relâchée et de l'intérêt, et de l'autre les effets de la superstition, on peut assurer qu'il auroit mieux valu pour cette contrée avoir fait des dépenses extraordinaires pour corriger ces vices, et semer de bons principes dans le cœur des enfans du peuple, que de prendre les armes contre les effets désastreux de la rébellion occasionnée par la négligence. Rapportons-nous-en à l'antiquité vénérable. L'éducation y étoit d'une si grande importance pour la paix et le bonheur communs, que quelques républiques, et les plus sages sans doute, en avoient fait un commandement légal; elles sentirent qu'il étoit plus sûr de s'en rapporter à la prudence du magistrat qu'à la tendresse peu éclairée des pères.
Le calcul des Lacédémoniens dans cet objet de leur police étoit sûr. Lorsque Antipater leur demanda cinquante enfans en otage, ils lui firent cette réponse sage et héroïque: Nous aimerions mieux vous donner le double d'hommes faits. Ils faisoient entendre que quoiqu'ils se trouvassent dans la détresse, ils préféroient tous les hasards, à la perte de l'éducation nationale, à l'ignorance de la religion, à celle des lois et de l'industrie de leur pays. S'ils attachoient cette importance à l'éducation des enfans de tous les états, que dirons-nous de ceux que la providence a destinés aux derniers rangs de la société? sans parens, sans amis qui les dirigent, ils sont jetés hors de la voie de l'instruction, offerts seulement à la pitié publique. Les dangers qui les environnent sont si nombreux et si grands, que pour un voyageur qui navigue sans périls et heureusement sur cette mer immense, mille malheureux y naufragent et sont perdus à jamais.
Si jamais la charité put exercer des actes de bienfaisance, ah! voici le cas où les cris des hommes l'appellent davantage. Je n'ai besoin pour convaincre les ennemis de ces établissemens de piété, que de mettre sous leurs yeux le spectacle de la misère de l'enfance.
Allons vers la demeure de l'infortuné, entrons dans cette cabane de deuil où la pauvreté et l'affliction règnent ensemble. Voyons cette veuve inconsolable, assise, trempée de larmes; elle les verse sur son enfant qu'elle ne peut secourir. «O mon fils! te voilà laissé dans un monde vicieux, rempli de piéges et de tentations pour ton âge sans expérience. Peut-être mon amour exagère-t-il les dangers;... mais quand je considère que tu vas être porté nud au milieu d'eux, sans amis, sans fortune, sans instruction, mon cœur saigne d'avance des maux qui vont se précipiter sur toi. Dieu, en qui je mets ma confiance, est témoin, que dans l'état humble où il nous a placés, nous n'avons jamais souhaité de te rendre riche, mais seulement vertueux. Ton père, mon mari, étoit un homme de bien, il craignoit le Seigneur, et quoique tous les fruits de ses soins et de son industrie fussent à peine suffisans pour nourrir sa famille, cependant il vouloit en réserver une partie pour te placer dans la voie de l'instruction. Mais hélas! il est mort, et avec lui tous les moyens sont perdus. Vois, le créancier est à notre porte, pour emporter tout ce que nous avons.»
L'éloquence de la douleur est difficilement imitable; mais que l'ami de l'humanité et de ses afflictions se représente une veuve se plaignant ainsi, et qu'il considère s'il est une douleur pareille à la sienne, ou s'il est une charité comme celle de prendre son enfant de dessus le sein de la mère, et de la munir contre ses appréhensions?
Si un payen, étranger à notre religion et à ses préceptes de bienfaisance, passoit en voyageant auprès d'elle, n'en auroit-il pas pitié? Dieu préserve un chrétien de la regarder, et de prendre l'autre côté du chemin.
Ah! qu'au contraire et conformément à la leçon du Seigneur, il panse ses blessures, qu'il verse la consolation dans le cœur d'une femme que la main de Dieu a frappée. Qu'il imite le transport d'Elisée en disant à cette veuve affligée: Voyez, votre fils vit. Il vit par ma charité, et pour tous les desseins qui rendent la vie désirable pour être un homme de bien et un sujet fidelle; il va par mes soins être instruit de tous ses devoirs, et des vérités du monde à venir; quant au monde présent, il va apprendre à aimer un travail honnête, et à manger pendant toute sa vie le pain de la joie et de la reconnoissance.
Que la paix et le bonheur reposent sur celui qui conduit ainsi vers Jésus-Christ les enfans qu'il aime. Que leurs bénédictions s'accumulent autour de sa tête: que Dieu le secoure dans ses besoins, et lorsqu'il est étendu sur son lit de douleur, ô Dieu! donne-lui, pour les largesses qu'il a répandues sur tes enfans, ce que le monde ne peut lui donner ni lui ravir. Ainsi soit-il.
LE LÉVITE
ET
SA CONCUBINE.
SERMON IV.
«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël, il arriva qu'un Lévite qui habitoit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.» Juges 19.
Une concubine! oui mes frères; mais observez que le texte rend raison de la conduite qui vous paroît étrange: dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël; ce lévite usant alors du droit commun, vous dirai-je, fit ce qui parut bon à ses yeux, et sa concubine, ajouterez-vous, imita cette liberté, car après l'avoir maltraité, elle s'en alla.
Le scandale et la honte vont donc partir avec elle? par tout où elle va chercher un asile, la main de la justice fermera brusquement sans doute la porte à sa rencontre? Non, elle s'en alla à Bethléem dans la maison de son père où elle séjourna quatre mois en entier.
Oh le bienheureux intervalle pour méditer sur la fragilité et la vanité des plaisirs de ce monde! Je vois le saint homme à deux genoux, les mains attachées sur son cœur et les yeux levés vers le ciel, remerciant le très-haut de ce que l'objet qui avoit si long-temps partagé son affection, venoit par sa fuite de le résigner à son culte.
Non, mes frères, ce n'est point encore cela, et le texte sacré nous dépeint bien différemment la situation du lévite.
«Il se leva, nous dit-il, il prit son esclave et deux ânes, courut après sa compagne fugitive pour lui parler amicalement et la ramener chez lui; elle le conduisit dans la maison de son père, et dès que celui-ci l'eut aperçu, il se réjouit de l'avoir rencontré.»
Quel groupe sentimental! diront ici les critiques du siècle: et c'est ainsi que les commentateurs, mes chers frères, parlent de tout. Faites l'esquisse de l'histoire la plus innocente, et cédez un instant votre pinceau à la pruderie, ou à la mauvaise humeur, elles finiront votre tableau avec des traits si durs, et un coloris si sale que l'honnêteté et la candeur rougiront à son aspect.
Esprits vertueux qui ne savez être rigides interprêtes que de vos propres défauts, je m'adresse à vous, à vous avocats désintéressés du malheureux qui se méprend. Pourquoi ne veut-on pas imiter votre bonté? Combien de fois avez-vous répété, que les actions d'un homme ne sont pas toujours un motif pour le condamner, qu'elles sont environnées de mille circonstances qui ne se présentent pas à la première vue, que les ressorts qui l'ont poussé sont profondément cachés, que parmi la foule des malheureux qui sont à chaque instant cités au jugement du public, il en est mille dont l'esprit seul a péché, et qui ont été mal interprêtés; que pour ceux dont le cœur a erré, la force des passions qui les ont excités, les difficultés qui les ont enflammés, l'attrait de l'objet qui les a captivés, et peut-être même les combats de la vertu avant sa défaite, peuvent les faire utilement recourir de la sévérité de la justice, au jugement de la pitié?
Arrêtons-nous encore un moment à l'histoire du lévite et de sa concubine: semblable à toutes les autres, elle dépend beaucoup de la manière dont on la raconte, et comme l'écriture ne nous a laissé sur elle aucun commentaire, le cœur peut en commander un à l'imagination; mais la décence ne s'éloignera pas du texte.
«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de roi dans Israël, un lévite qui demeuroit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.»
O Abraham! ô toi le père des croyans! si cette conduite étoit blâmable, pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux de ta postérité? pourquoi le Dieu d'Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération d'une pareille licence, promit-il de la multiplier, comme les sables de la mer, et de faire naître d'elle les princes de la terre?
Dieu seul peut dispenser de la loi qu'il a faite, et nous trouvons dans les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspiroit le plus vers le ciel, usèrent sans doute par sa permission de cette dispense. Abraham prit Agar, Jacob outre ses deux femmes Rachel et Léa, s'accommoda de Zilpha et Bilha, dont quelques tribus descendirent. David eut dix-sept femmes et dix concubines, Jéroboam en eut soixante et ce qui paroît moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus, Salomon, dont les excès insultèrent aux priviléges du genre humain, Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui rendit nécessaires quarante mille écuries, il se méprit dans le calcul de ses besoins, et se donna mille sept cents femmes et trois cents concubines.
Homme sage! homme abusé! si tes belles maximes et tes judicieux proverbes n'eussent amendé tes folles pratiques, où en serois-tu? trois cents... détournons nos pas, mes frères, d'une pierre d'achoppement aussi dangereuse.
Notre lévite n'en eut qu'une, le texte hébreu dit même une épouse concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans l'obscurité de la nuit sous le toît du débauché, et qui se glisse dans la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs que dans l'économie juive, elles ne différoient des véritables épouses que dans quelques cérémonies et stipulations extérieures, et qu'elles se livroient à leur époux (on le nommoit ainsi) de bonne foi et avec affection.
Le lévite avoit sans doute besoin de partager avec une compagne sa triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on trouve dans beaucoup de livres, il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d'une réponse satisfaisante contre cette sainte maxime: au milieu des plus bruyantes leçons de la philosophie, la nature élève sans cesse sa voix persuasive pour la société et l'amitié: un cœur bon et généreux en réclame toujours un second, et il languit et se dessèche, s'il en est abandonné.
Qu'un solitaire en sa torpeur marche vers le ciel seul et sans compagne; quant à moi, je n'en trouverois jamais ainsi le chemin: que je sois sage et religieux; mais que je sois homme. Grand Dieu! en quelque poste que me place la Providence, quelque voie qu'elle me prescrive pour arriver à ton sein, donne-moi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne seroit que pour lui montrer combien nos ombres s'agrandissent à mesure que le soleil baisse, quand ce ne seroit que pour lui dire, oh combien la face de la nature est fraîche et colorée! combien les fleurs des champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux!
Hélas! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes dont la Pâque couvrira sa table; tandis qu'ils suivent ensemble le sentier de la vie, elle détourne de lui ses pas infidelles, et s'enfuit.
La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux avantage; elle pardonne: quel que soit le ressentiment de l'injure qu'on fait à l'homme de paix, l'orgueil ne surveille pas de si près le pardon qu'il accorde, que dans le cœur de l'homme superbe. Nous serions même plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettoit; mais il est là pour interprêter nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit ici: il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il faut à l'homme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur résister.
Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la période de quatre mois entiers, chaque passion dut régner à son tour; et dans le flux et reflux des moins douces de celles qui devoient l'agiter, la pitié sans doute se fit quelquefois entendre; la religion ne garda non plus le silence, et la charité murmura souvent son doux langage; chaque objet qu'il voyoit sur les côtes du mont Ephraïm, chaque grotte qui lui présentoit sa fraîcheur, chaque boccage qui arrêtoit ses pas inquiets, devoient solliciter le souvenir de son bonheur passé, et éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avoit séduit.
J'avoue... Oh! j'avoue, devoit-il s'écrier, que cette perfidie est bien grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être fermée pour toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice? est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à supporter? ah! mon cœur s'écrie, oui, oui: mais demandons-lui si toutes les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes entrailles? demandons-lui si ce n'est pas autant l'orgueil et le respect humain que le sentiment de mes vertus, qui empoisonnent et irritent la plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux! si cela étoit, pourquoi persécuterois-je dans un transport de fierté la malheureuse que tu as créée et qui t'appartient? n'y a-t-il pas une gradation dans toutes les fautes? quand elle eut perpétré son crime, eh bien! elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras de son père. N'y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort précipitamment de la route de la vertu, et s'enfuit dans la conscience de sa dépravation, et le voyageur imprudent qui s'égare par mégarde, et rétrograde sur ses pas dès qu'il apperçoit son erreur? Oh! que le sentiment de la douleur d'avoir commis une offense est doux dans un cœur qui ne veut plus la commettre! C'est sur cet autel seul que je t'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux frappé du remords de sa faute, exerce sur lui-même est bien cruelle; si elle ne l'expie pas tout-à-fait; Dieu juste doue-moi du don de l'oubli. La merci sied si bien au cœur des hommes; mais encore plus à celui de ton ministre, d'un lévite, qui chaque jour t'offre tant de sacrifices pour les transgressions de ton peuple. Ah! j'ai bien peu profité autour de tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur reposent sur la tête de l'homme qui parle ainsi.
«Il se leva et courut après elle pour lui parler amicalement, pour parler à son cœur, pour lui rappeler leurs premières caresses, pour lui dire enfin, combien peu elle aimoit son mari, combien peu elle s'aimoit elle-même.»
Les reproches de l'homme miséricordieux sont doux et tranquilles; peu semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et inexorable, efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne, ces reproches, dis-je, sont calmes et courtois comme le génie qui veille sur son caractère. Comment le lévite pouvoit-il ne pas ramener chez lui sa concubine? Comment son père pouvoit-il ne pas ouvrir son cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l'avoir rencontré: il le pressa de jour en jour de rester avec lui; conforte ton cœur, lui dit-il, et livre le à la joie.
Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et ses esclaves, et ils partirent.
Il est inutile de poursuivre plus loin cette histoire. La catastrophe en est horrible, et elle nous mèneroit au-delà des bornes que je me suis prescrites. J'en veux à présent aux jugemens téméraires, et les acteurs que je viens de mettre sur la scène apprendront à ceux qui jouent sur celle du monde, combien peu de douceur ils doivent attendre de lui.
Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouir du mal de notre prochain. Le théâtre est toujours occupé par quelqu'infortuné. Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui prolonge l'étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les conversations, et ce seroit beaucoup si la censure en restoit-là. Il n'est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de l'homme que celle qui lui donneroit la force de résister à ce torrent. Les sources qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens. Rendons ce discours utile à la société, en traçant la marche de ce torrent depuis les sources qui l'alimentent.
La première qui s'offre à nos regards, peut, si la spéculation précéda jamais la pratique, dériver d'une innocente curiosité; c'est lorsqu'avec plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène avant de nous assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apôtres, chap. 15. v. 16.), ne condamnent personne à la mort, (et moins encore au martyre) avant de l'avoir entendu; et le juge qui prononceroit sa sentence avant cette formalité, encourroit et le blâme et les peines dus à la contravention des loix naturelles et civiles. Mais nous sommes généralement si pressés de dire notre avis, que nous foulons par notre précipitation ce premier droit de l'accusé: et qu'en arrive-t-il souvent? la scène change tout-à-coup, l'accusation devient imaginaire, et notre folie seule est réelle; nous perdons l'honneur d'une mauvaise plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous avons méritées.
La seconde cause de nos mauvais jugemens, c'est lorsque l'accusation paroît être portée avec plus d'ordre; c'est lorsque nous commençons légalement par une information, mais que nous la prenons d'après des évidences suspectes, contre lesquelles le Sauveur nous précautionne en nous disant: Ne jugez pas sur les apparences. C'est derrière les démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent. Il est mille choses qui paroissent être, et ne sont pas. Le Christ, disoient les Juifs, est allé boire et manger, le Christ n'est qu'un gourmand et qu'un biberon. Eh bien! il étoit alors assis au milieu des pécheurs, il étoit leur consolateur et leur ami. Dans ce cas-ci, la vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne de paroître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa lumière. C'en est assez pour le soupçon, il a déjà porté sa plainte, la malice qui l'a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève ensuite pour en prononcer la sentence finale.
Une troisième manière de mal juger, c'est quand les faits sont d'une vérité incontestable, mais qu'ils sont commentés avec tout le fiel de la censure. Combien une ame sensible et honnête devroit l'épargner! Il est vrai que l'horreur naturelle qu'on a pour tout ce qui est criminel plaide en ce cas en faveur de la critique; celle-ci a tellement l'air de la vertu, que dans un discours contre les jugemens téméraires, l'orateur pourroit à peine les distinguer, et cependant au milieu du débordement d'exclamations que le coupable excite et mérite, comment est-il possible que quelqu'un ne se dise pas à soi-même, pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas créé ainsi, pourquoi ne suis-je pas aussi un exemple? cette apostrophe bien simple toucheroit plus mon cœur, et me donneroit une meilleure idée de celui du commentateur, que la période la plus caustique ne m'en donneroit de son esprit. La punition de l'infortuné n'existe-t-elle pas dans sa faute? et quand cela ne seroit pas, quelle pitié! que la langue d'un chrétien, que la plus douce des religions a appris à bien dire et à louer, devienne le bourreau de ses semblables. Nous lisons dans le dialogue d'Abraham et du mauvais riche, que, quoique le premier fût au ciel et le second dans les enfers, le patriarche le traita avec les expressions les plus douces: Mon fils, mon fils, lui dit-il toujours. Dans la dispute au sujet du corps de Moïse entre l'archange et le démon, le démon lui-même, St. Jude nous apprend que l'archange n'osa jamais employer contre lui la moindre raillerie. C'étoit indigne de son haut caractère, et le trait n'eût pas été d'un politique; car s'il l'avoit fait (c'est le sentiment d'un théologien sur ce passage), le démon auroit été plus fort que lui dans ce genre d'escrime; la raillerie étoit son arme naturelle, et les esprits les plus vils sont par conséquent les plus adroits à la manier.
Il est une quatrième observation sur une des causes du mal que je vous dénonce, auditeurs chrétiens. C'est le désir de paroître homme d'esprit, en faisant des réflexions malignes et piquantes sur tout ce qui se passe dans la société. On établit une espèce de trafic sur les faillites des autres, et peut-être sur leurs malheurs. Ah! quel que soit l'avantage que les bons mots attirent à leurs auteurs, nous ne les louons cependant que comme de certains mets qui, en flattant notre palais, excitent des larmes de nos yeux. Ce trafic est bien peu généreux; comme il ne demande pas de grands fonds, beaucoup trop de personnes s'y livrent, et tant que les méchans seront caressés, et que de mauvaises têtes seront les juges des cercles, ce ton perfide passera pour l'esprit honteux d'une telle parenté, et il voudra lui appartenir malgré lui. Quoiqu'il en soit de leur affinité, il a donné un nom méprisable à l'esprit, dont l'essence ne fut jamais la satyre. De même qu'il y a une grande différence entre l'amertume et le sel, il en est une entre la méchanceté et la gentillesse du badinage. La première est une brutalité dépourvue de principes, et elle nous est suggérée par le démon; l'autre n'est qu'une vivacité aimable qui nous vient du père des esprits. Elle est si pure, et fait tellement abstraction des personnes, qu'elle ne les offense jamais volontairement, ou si elle touche un ridicule, c'est avec la dextérité du vrai génie qui enlumine légèrement une absurdité, en la laissant passer. L'esprit peut sourire à la vue de la pyramide que la flatterie élève à la fatuité, mais la malignité la renverse, la rase au niveau du sol, et bâtit la sienne sur ses ruines.
Je m'adresse à vous, censeurs téméraires, esprits brillans, votre crédit ne tient-il pas assez de place dans les halles du monde, sans chasser encore de celles que vous n'occupez pas, les hommes à qui le sort les a assignées? n'avez-vous pas une haute région dans laquelle vous planez, sans vous abaisser encore et vous tapir dans les cavernes ténébreuses de l'envie et de la calomnie? Ne vous reste-t-il d'autre siége à occuper que celui du mépris de vos semblables? Eh quoi! parce que l'honneur s'est mépris dans sa route, et que la vertu dans ses excès s'est trop approchée des confins du vice, faut-il pour cela les précipiter dans les abîmes? la beauté sera-t-elle foulée aux pieds et traînée dans la boue pour un seul... un seul faux pas? Ne restera-t-il pas une vertu, une seule qualité à la belle pénitente, parce qu'elle aura péché? juste Dieu du ciel et de la terre! mais tu es miséricordieux, aimant et bon, et tu jettes d'en-haut un coup-d'œil de pitié sur les injures que tes créatures se font entr'elles. Ah! pardonne-nous-les ces injures, ainsi que nos fautes. Ne te rappelle pas que tu nous as créés frères, que tu nous as formés de la même chair, que tu nous as doués des mêmes sentimens et affligés des mêmes infirmités. O mon Dieu! n'écris pas sur ton livre éternel que tu nous as fait miséricordieux d'après ton image, et que tu nous as fait présent de la plus douce et de la plus aimable des religions. N'écris pas que chaque précepte de ta loi porte avec lui un baume précieux pour guérir les maux de notre nature, pour adoucir et amollir nos cœurs: oublie que tu nous as destinés à vivre dans ce monde dans un tel commerce d'affabilité et de confraternité, qu'il nous préparât à exister ensemble dans un meilleur. Amen.
PLAINTES DE JOB
SUR LES MALHEURS
ET LA BRIÈVETÉ DE LA VIE.
ORAISON FUNÈBRE DE LEFÈVRE.
SERMON V.
«L'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins de trouble. Il pousse comme une fleur; et il est moissonné comme elle. Il vole comme une ombre, et passe comme elle.» Job XIV. 1, 2.
Il y a quelque chose de si beau et de si vraiment sublime dans ces réflexions du saint homme Job sur la briéveté et l'instabilité des choses humaines, qu'on pourroit défier les plus célèbres orateurs de l'antiquité de nous produire une phrase si éloquente, si noble et si pathétique. Soit qu'on doive en attribuer l'effet à la nature de ce sujet, ou à la magie de l'expression orientale, et du style exalté qui lui convient, soit que les paroles appartiennent à cet être puissant qui inspira à l'homme son langage, ouvrit les lèvres du muet, et rendit éloquente la langue même de l'enfance; à laquelle de ces causes qu'on rapporte la sublimité de ce passage, ainsi que d'une quantité d'autres épars dans les livres saints, jamais homme ne put mieux méditer sur la briéveté et les malheurs de cette vie, que ce saint patriarche. Il avoit si long-temps navigué sur cette mer orageuse, son passage avoit été tellement éclairé, tantôt par le soleil, tantôt par les feux de la foudre, qu'il atteignit aux extrémités et du bonheur et de l'infortune.
Le commencement de ses jours fut couronné de toute la splendeur que l'ambition peut désirer. Il étoit le plus puissant des hommes de l'orient. Il possédoit des campagnes illimitées, et sans doute il jouissoit de tous les plaisirs que la propriété peut donner. Vous me direz que l'on doit placer sa félicité sur une base plus sûre que celle d'une fortune immense qui s'échappe tout-à-coup; de ces biens qui se font des ailes, et s'envolent à jamais; mais il avoit encore l'avantage de la sécurité, car la main de la Providence qui l'avoit élevé, le conduisoit dans sa route; Dieu sembloit s'être engagé à continuer ses bénédictions sur sa tête fortunée. Il l'avoit environné d'une haie, ainsi que ses possessions. Les ouvrages de ses mains étoient bénis, et chaque jour accroissoit sa fortune. Bien plus, les richesses que possède celui qui n'a ni enfans ni frères, au lieu d'être une consolation, sont quelquefois un objet d'inquiétude et de vexations. L'esprit humain n'est pas toujours satisfait de la conscience de ses propres jouissances; il regarde devant lui, comme s'il découvroit un vide imaginaire, comme s'il désiroit un objet chéri pour le remplir; souvent il s'inquiète et dit: pour qui travaillé-je? pour qui me privé-je du repos?
Dieu avoit encore élevé cette barrière devant le bonheur de Job, en le bénissant d'une foule aimable de fils et de filles, héritiers apparens de sa félicité présente. Idée délicieuse! les bénédictions de la providence seront portées de main en main, et continuées sur les descendans de mes descendans! combien cette espérance diffère peu de la première jouissance dans le cœur d'un père tendre, qui égare ses yeux sur le bonheur lointain de sa postérité, comme s'il devoit revivre avec elle!
Que manque-t-il à cette peinture d'un homme heureux? rien, sûrement, si ce n'est une disposition vertueuse à jouir de tant d'avantages, et l'art d'en faire un bon usage: il l'avoit aussi, car c'étoit un homme droit, il craignoit Dieu, et évitoit le mal.
Dans le cours de sa prospérité, aussi grande qu'il en peut jamais échoir dans le partage d'un mortel; pendant que tout sourioit autour de lui, et sembloit lui promettre un surcroît de bonheur, s'il étoit possible, tout-à-coup cette scène paisible et aimable se changea en une scène de chagrin et de désespoir.
Dieu, pour remplir les desseins de sa sagesse, se plut à renverser sa fortune, il trancha l'espoir de sa postérité, et ce prince, dans un jour à jamais affreux, se vit jeté de son palais sur un fumier. Ses troupeaux, qui faisoient ses richesses, furent en partie consumés par le feu du ciel, et en partie égorgés par le glaive d'un ennemi. Ses fils et ses filles, qu'il avoit instruits dans leurs devoirs, et dans lesquels il plaçoit la félicité de l'avenir, récompense bien naturelle pour les soins et les soucis que leur enfance avoit coûtés, ses enfans furent séparés de lui par un souffle désastreux, comme ils commençoient à devenir la consolation de sa vieillesse, alors que les esclaves aimés soutenoient ses années débiles: les circonstances mêmes qui ajoutent au malheur furent pour lui combinées, ils lui furent ravis au moment que sa foiblesse étoit incapable de supporter ce revers, au moment où il devoit le moins s'y attendre, quand il pouvoit se flatter qu'ils étoient hors de la voie des dangers; «pendant qu'ils mangeoient et se réjouissoient dans la maison de l'aîné, le vent impétueux du désert secoua les quatre coins de l'édifice, et le renversa sur eux.»
Un tel assemblage de calamités n'est pas le lot commun des hommes; il y en a cependant qui ont soutenu des épreuves aussi sévères, et qui bravement leur ont résisté, peut-être par une force d'esprit naturelle, l'aide puissante de la santé, et le secours affectueux de l'amitié. Que ne soutient-on pas avec de tels avantages; mais Job ne les eut pas. A peine avoit-il été frappé de ces accidens subits, qu'une lèpre effroyable le couvrit depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds; ses amis, dans lesquels il en pouvoit trouver le remède, la femme même de son cœur, dont la main devoit soutenir sur sa tête le poids de son affliction, l'insultèrent cruellement et soupçonnèrent sa probité. O Dieu! qu'est-ce que l'homme quand tu l'accables ainsi? quand tu appesantis le fardeau à mesure que tu ôtes les forces? quand il devient ainsi l'exemple des vicissitudes de la fortune? quand il se voit arracher toutes les bénédictions qu'un moment auparavant ta providence accumuloit sur sa tête? quand, après avoir réfléchi sur la multitude des jouissances assemblées autour de lui, il les voit dans un jour enlevées jusqu'au niveau du sol, et s'évanouir comme la description d'un rêve enchanteur? quel est l'homme qui, venant d'éprouver une révolution si subite, eût fait les belles réflexions de Job, et dit avec lui: «Que l'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins d'amertume, qu'il pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle, qu'il vole, et passe comme une ombre.»
Ces paroles expriment bien succinctement la vanité naturelle et morale de l'homme, et elles se divisent en deux propositions distinctes.
1º. L'homme est un être de peu de jours. 2º. Les jours sont remplis d'amertume. Je ferai quelques réflexions sur ces deux propositions.
C'est un être de peu de jours. La comparaison que Job en fait avec une fleur, est extrêmement belle, et mieux faite pour ce sujet que la preuve la plus travaillée, il ne l'auroit pas comportée. La briéveté de la vie est un point si généralement débattu dans tous les siècles depuis le déluge; il est si universellement senti et reconnu par tous les êtres, qu'il ne demande aucun argument qu'une comparaison juste. Elle ne sert pas à prouver le fait; mais elle le place sous un jour qui nous frappe, et fait sur notre esprit une impression profonde.
L'homme, dit Job, pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle; il est envoyé dans le monde comme la plus noble et la plus belle portion de l'ouvrage de la divinité; son image est faite d'après celle du créateur; il est glorieux comme la fleur des champs; il surpasse en beauté la race végétale, ainsi qu'il surpasse en raison la race des animaux.
La fleur arrive au temps de sa perfection, si quelqu'accident ne la détruit dans son bourgeon; il lui est permis de triompher quelques instans, et elle est coupée sur sa racine au milieu de l'orgueil et de la pompe de sa végétation; si elle échappe à la main de la violence, elle est flétrie en peu de jours, et se penche morte sur sa tige.
Ainsi, l'homme éprouve dans son accroissement et son déclin la même période, quoique l'un soit plus haut, et que sa durée soit plus longue.
S'il échappe aux dangers qui menacent sa tendre enfance, il atteint la maturité de la vie, et s'il est assez heureux pour ne pas succomber sous quelqu'accident occasionné par sa folie et son intempérance, il décline insensiblement; enfin un terme arrive au-delà duquel il ne peut plus vivre. Ainsi que la fleur ou le fruit qui n'ayant pas été coupés avant leur maturité n'outrepassent pas la période à laquelle ils se fanent et tombent; ainsi quand le temps est arrivé, la main de la nature moissonne l'homme sur la terre qui le porte. L'art du botaniste ou celui de la médecine ne les préservent ni l'un ni l'autre de cette nécessité cruelle. Dieu a donné ces lois immuables aux végétaux, il les a données aux hommes, ainsi qu'à toutes les créatures vivantes, après avoir inséré dans leurs élémens la puissance de l'accroissement, de la durée et de l'extinction. Quand les évolutions sont finies, la créature expire et périt, tandis que le fruit mûr tombe de l'arbre, et que la fleur se desséche sur sa tige.
C'en est assez sur cette comparaison poétique et sublime du saint homme Job.
«Il vole et s'échappe comme une ombre.» Celle-ci n'est pas moins une magnifique représentation de la briéveté de la vie humaine; on ne peut en sentir la vérité qu'en rapprochant le tableau de l'original d'après lequel il a été copié. Avec quelle vîtesse en effet passent sur notre tête les jours, les mois, les années? n'est-ce pas comme une ombre qui vole, et laisse à peine une impression légère sur nous? lorsque nous nous efforçons de les rappeler par la réflexion, et de concevoir comment ils se sont écoulés, quel est celui de nous qui peut s'en rendre un compte satisfaisant? oui, sans quelques événemens remarquables qui ont distingué quelques époques de cette durée, nous la regarderions comme Nabuchodonosor regardoit à son réveil le rêve qui l'avoit occupé pendant la nuit; il savoit que quelque chose avoit passé et l'avoit troublé; mais cela avoit passé si légèrement et si vîte, qu'il ne pouvoit pas trouver la trace sur laquelle il pût le chercher. Oh que le tableau de la vie humaine est mélancolique! elle s'écoule de telle manière qu'on peut à peine réfléchir comment elle s'écoule.
Nos premières années glissent sur les plaisirs innocens de l'enfance, et nous ne pouvons pas méditer sur elles. Une jeunesse insouciante leur succède, et nous ne voulons pas réfléchir; ardens à la poursuite des plaisirs, avons-nous le temps de nous arrêter pour les considérer?
Quand nous atteignons un âge plus grave et plus sensé, et que nous commençons à réformer nos mœurs et notre conduite; alors les affaires et les intérêts de ce monde, les projets et la manière de les exécuter nous occupent tellement, qu'ils ne nous laissent pas le temps de penser à ce qui n'est pas eux. A mesure que notre famille s'accroît, nos affections augmentent, et avec elles se multiplient les soins et les soucis que nous donne l'établissement de nos enfans. Ces soins nous assaillent si secrètement, ils s'emparent de nous si long-temps, que nous sommes surpris par des cheveux blancs, avant que d'avoir trouvé le loisir de réfléchir sur le temps qui s'est écoulé, les actions qui en ont rempli la durée, et le dessein pour lequel Dieu nous a envoyés dans ce monde. On peut donc dire, avec raison, que l'homme est un être de peu de jours, quand on le rapproche de la succession hâtive des choses qui le poussent vers le déclin de sa vie: on peut dire encore qu'il vole et s'échappe comme une ombre, quand on le compare aux autres ouvrages de la divinité, à ceux mêmes que ses mains ont faits, et qui survivent à plusieurs générations, tandis que la sienne tombe comme les feuilles que d'autres bourgeons remplacent, pour s'épanouir, tomber et être emportés par le vent.
Mais lorsque nous considérons la briéveté de ses années dans le jour qu'elles se montrent, à toi, grand Dieu, à toi à qui mille ans ne paroissent que comme le jour d'hier, quand nous considérons cette poignée de vie qui nous a été mesurée sur l'étendue de l'éternité pour laquelle nous sommes créés: ah! comme cet espace doit être limité! et sommes-nous encore sûrs de jouir de sa plénitude? mille accidens divers peuvent couper la trame légère de la vie humaine long-temps avant qu'elle touche à son dernier point d'extension. Le nouveau né, proie aisée pour la mort, tombe et se résout en poussière comme le bouton nouvellement éclos. La jeunesse qui promet davantage voit s'éteindre en elle la beauté de la vie; une maladie cruelle ou un accident désastreux l'ont couchée sur la terre, comme la fleur vivace qu'une vapeur maligne dessèche. Le germe des maladies occasionnées par l'intempérance ou la négligence multiplie les événemens dans cet acte intéressant de notre vie. Les maux infects aggravent leur rage quand ils se mêlent à un sang fort et agité, les succès deviennent douteux, et l'on nous dit par tout que la moitié des hommes meurt dans les premiers dix-sept ans de sa vie.
J'en ai dit assez pour confirmer la réflexion de Job, que l'homme est une créature de peu de jours; hélas! ces jours sont encore remplis de trouble et d'amertumes. Ne nous attachons pas pour en avoir des preuves au côté flatteur que nous présentent les choses humaines. Elles sont revêtues d'une apparence trop brillante, surtout dans le monde, que l'on appelle grand. Nous ne les prendrons pas encore auprès de ces hommes gais et apathiques qui, placés au milieu des jouissances, réfléchissent peu sur les privations, et qui, n'ayant point encore touché leur portion héréditaire des peines du monde, s'imaginent ne pas avoir un lot dans le malheur général. Nous ne recourrons pas enfin à ces récits illusoires de quelques passagers heureux qui ont navigué sans dangers et franchi tous les écueils; mais un coup-d'œil sur la vie humaine, et sur la face réelle des choses, dénué de tout ce qui peut les pallier ou les dorer, nous servira de point de comparaison. Nous écouterons les plaintes de tous les siècles, de tous les âges; nous lirons l'histoire du genre humain. Eh bien, que contient-elle? un récit des voyageurs qui ont erré dans ce monde si lamentable, que l'homme sensible ne peut finir sa lecture sans avoir le cœur oppressé par la douleur.
Voyez l'effrayante succession de la guerre d'une partie de la terre vers l'autre; elle est perpétuée d'un siècle à l'autre avec si peu de relâche que le genre humain à peine a eu le temps de respirer depuis que l'ambition vint s'emparer du monde; voyez ses horribles effets écrits sur les ruines du globe: ici, des nations entières ont été passées au fil de l'épée; là, d'autres ont été réduites à la famine pour faire place à de nouveaux colons. Voyez combien d'hommes, depuis les premiers siècles jusqu'au nôtre, ont été foulés sous les pieds d'un tyran cruel et capricieux qui n'a jamais écouté leurs cris, ou paru sensible à leur détresse. Voyez l'esclavage, quelle coupe amère! combien de millions d'hommes en sont abreuvés tous les jours. S'il empoisonne le bonheur, quand on l'exerce sur nos corps, que doit-il être quand il pèse également sur nos corps et sur nos ames.
Jetez un coup-d'œil sur l'histoire des religions, sur leurs tyrans? que dis-je, leurs bourreaux qui se soulent du plaisir de voir les tourmens et les convulsions de leurs frères. Voilà l'inquisition: écoutez les sons mélancoliques dont retentit chaque cachot; considérez la cruauté de ces juges, et les tortures recherchées qu'ils vont infliger sans merci à l'infortuné. Son ame dans ces angoisses douloureuses veut s'échapper de son corps disloqué; on ne veut pas. Il faut qu'il soit arraché de ce chevalet sanglant pour aller perdre la vie au milieu des flammes que lui prépare la superstition.
Si les détails des causes publiques des misères de l'homme ne suffisent pas, considérons-le luttant contre des infortunes particulières. Il est encore plein de troubles, il est né pour le malheur.
Si nous le regardons exposé à tous les besoins réels ou imaginaires auxquels il ne peut subvenir; quelle suite de vexations, de dépendances dérivent de cette nécessité, et le rendent infortuné? combien d'obstacles se hérissent devant lui quand il veut faire son chemin dans la société? combien de fois est-il forcé de rétrograder ou de rester à la même place? que de soucis lui donne seulement le seul besoin d'avoir du pain! il en est tant qui n'atteignent jamais à ce but, il en est tant qui le mangent dans la douleur.
Tirons le rideau sur ceux-ci, et regardons en haut vers ceux qui semblent placés au-dessus de ces soucis: eh bien! ils sont exposés à d'autres. Tous les rangs, toutes les conditions rencontrent des calamités relatives qui pèsent sur la vie des grands, et les accablent dans leur marche.
Ceux-ci sont atteints d'infirmités qui les privent le jour et la nuit du repos; ceux-là, dévorés par l'ambition, sont menacés des disgraces, et mille d'entr'eux, rongés par des inquiétudes secrètes, s'éteignent en silence, et doivent leur trépas au chagrin et à l'abattement de leur cœur.
Descendons quelques étages plus bas. Un million de nos frères nés pour n'hériter que de la pauvreté et des troubles, sont forcés par la nécessité à la bassesse et à la peine des plus vils emplois, et encore peuvent-ils à peine sustenter leur famille.
C'est ainsi qu'après avoir passé en revue toutes les conditions et tous les états, et leur avoir accordé par grâce quelques plaisirs fugitifs, nous en revenons toujours à la description que nous a donnée Job; et nous y découvrons quelques caractères lisibles de ces mots dont Dieu nous menaça jadis: Tu mangeras ton pain dans la douleur jusques à ce que tu retournes à la terre dont je t'ai tiré.
Quelqu'un me dira peut-être, pourquoi me faites-vous haïr la vie? pourquoi exposez-vous ce tableau funeste; me parlez-vous de ces infirmités naturelles, qu'il n'est pas en notre pouvoir de corriger?
A cela je réponds que le sujet est de la plus grande importance, et qu'il faut que chaque homme ait une idée de sa nature, pour que son esprit fasse des projets convenables à sa condition. Cette revue impartiale, ce miroir que je tiens élevé pour lui montrer ses infirmités, tend à guérir son orgueil et à le revêtir de l'humilité, seul vêtement qui convienne à un être aussi foible et aussi misérable. La considération sur la briéveté de sa vie doit le convaincre qu'il est sage de consacrer cette petite portion au grand projet de l'éternité.
Enfin, quand on réfléchit que cette mesure si courte est encore remplie de tant de troubles, que rien n'y est produit et n'y existe sans un mélange de peines, combien cette pensée ne doit-elle pas nous engager à détourner nos yeux et nos affections de cette perspective obscure, et à les fixer sur cette contrée plus heureuse, où Dieu essuiera à jamais les pleurs qui coulent sur nos joues? Ainsi soit-il.
LE CARACTÈRE DE SEMEÏ.
SERMON VI.
«Abisaï dit: est-ce que Semeï pour cette insulte ne sera pas mis à mort.» Samuel XIX. 21. I. part.
Les indignes paroles! Voici la seconde fois qu'Abisaï propose à David la mort de Semeï. Dans un transport soudain d'indignation, quand Semeï maudissoit David, il s'écria: Pourquoi ce chien-là maudit-il le roi mon maître? laissez-moi, je vous prie, que je lui tranche la tête. Il y avoit au moins dans ces paroles un air de bravoure, car il hasardoit sa tête aussi; mais ici, quand l'offenseur étoit en son pouvoir, quand son sang s'étoit refroidi, quand le coupable se lavant les mains imploroit merci: est-ce que Semeï, dit Abisaï, ne sera pas mis à mort?
Ah! cette sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance, passion vile et lâche qui rend la première démarche d'Abisaï contradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier; ce discours est destiné à Semeï; puisse le tableau que je vais faire de son caractère être utile à la société!
Sur la nouvelle de la conspiration de son fils Absalon, David s'étoit échappé de son palais; il avoit fui Jérusalem pour se mettre en sûreté. La description de sa fuite est véritablement pathétique, jamais la douleur ne fut aussi touchante.
Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du fils qu'il aimoit: il fuit avec toutes les marques de l'humilité et du malheur, la tête couverte et les pieds nuds, et quand il fut au bas du mont Olivet, il pleura. Quelques scènes agréables qui s'étoient peut-être passées dans ce lieu, quelques heures de plaisir qu'il y avoit partagées avec Absalon dans des temps plus heureux, émurent la tendresse de la nature; il pleura sur la triste vicissitude des choses, et toutes les personnes qui l'avoient suivi, touchées de son affliction, se couvrirent aussi la tête, et pleurèrent.
David étoit venu à Bahurim, quand Semeï, fils de Gera, parut. Etoit-ce pour verser sur les plaies du roi l'huile qu'il avoit recueillie sur le mont des Olives? non; le temps et le malheur n'en avoient pas assez fait, et tu vins, Semeï, pour y ajouter ta part à leur triste ouvrage.
Il vint, il maudit David, il jeta sur lui des pierres et de la boue, et il lui disoit: allons, homme de Bélial, tu as cherché le sang, et te voilà pris dans tes propres piéges; Dieu a vengé sur toi le sang de Saül et de sa famille.
Il y a un raffinement de malice à choisir un temps favorable pour donner à son ennemi des marques de sa haine. Un mot, un regard qui, dans d'autres occasions, ne feroient aucune impression, blessent le cœur plus sûrement en le blessant plus à propos: ce sont des flèches qui, volant avec le vent, s'enfoncent beaucoup plus profondément; flèches qui, aidées seulement de la force naturelle, eussent à peine atteint leur objet.
Tel semble avoir été l'espoir de Semeï, mais l'excès de la malice rend les hommes trop prompts pour remplir leurs projets. Si Semeï avoit attendu la réponse des passions de David, et la fin du combat qui se livroit dans son cœur, le reproche qu'il lui faisoit du sang de Saül l'eût troublé davantage, mais son ame étoit livrée à d'autres sentimens; elle saignoit de la seule blessure dont Absalon l'avoit déchirée: il ne sentit point l'indignité de cet étranger audacieux. Voyez, dit-il, Absalon le fils de mes entrailles poursuit ma vie, que peut me faire Semeï après cela? Dieu seul peut jeter un regard sur mon affliction, et m'en récompenser par des bienfaits.
Une injure à laquelle on ne répond pas, expire et s'éteint dans un remords volontaire; mais elle produit un effet bien différent dans l'ame de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu'on souffre dans le silence et l'humilité en provoque un second. Semeï continue ses invectives, et lorsque David et sa suite s'en vont, il marche de l'autre côté de la montagne en le maudissant, et lui jetant encore de la boue.
L'insolence des ames viles est illimitée. Elle admettroit à peine une comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissoient une, quand, touchant au période de leur abjection, le mal qu'ils veulent faire retombe sur eux. Ce sentiment malheureux qui porte un ennemi sans générosité à triompher de son adversaire abattu à ses pieds, semble l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois il le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronerie. Il ressemble à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue; elles montent et brillent tant que le soleil les éclaire; se cache-t-il? elles tombent et redeviennent de la boue; tandis que les rochers restent dans la place que la nature leur a assignée, soumis aux lois que les changemens de saison ne peuvent altérer.
Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de Semeï; il se glissoit peut-être dans le cercle des adulateurs, il étoit peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène change et que le désespoir chasse David de son palais, Semeï est le premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois encore; Absalon est vaincu, et David triomphe; Semeï sera fidelle à ses principes. Il le salue le premier; le voici, eût-elle tourné cent fois, Semeï, j'ose le dire, dans chaque période de sa rotation, eût été distingué par sa position.
O Semeï! lorsque tu fus tué, pourquoi ta famille ne fut-elle pas étouffée? pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu'un qui te ressemblât? ta race au contraire se multiplia à l'infini; elle remplit la terre, et, si je prophétise savamment, elle finira par la subjuguer.
Il n'y a point de caractère qui influe plus dangereusement sur les choses d'ici-bas que celui de Semeï. Tant que le pouvoir connoîtroit quelques revers, et le malheur quelques douceurs, le monde seroit habitable; mais toi, Semeï, tu sappes les vertus que ces deux positions de la vie peuvent faire naître; car tu corromps la prospérité, et c'est toi qui as brisé le cœur de la pauvreté; et malheureusement, tant que les méchans seront les ambitieux, tu régneras sur la terre. Semeï infeste la cour, les armées, le cabinet, il infeste l'église. Prenez un chemin ou l'autre, dans chaque quartier de la cité, dans chaque profession, vous trouverez un Semeï suivant le char de l'homme heureux à travers la boue la plus épaisse.
Cours, Semeï, hâte-toi, ou tu vas perdre le fruit de tes peines; Semeï retrousse ses habits et court sans cesse; mais ne voilà-t-il pas que la main de celui qui gouverne tout arrache les roues de ce char, de sorte qu'il avance pesamment quelque temps encore, et s'arrête ensuite; Semeï double le pas; mais c'est en sens contraire, il vole comme le vent qui rase le désert sablonneux, et ne laisse aucune trace de son passage. Arrête-toi, Semeï, c'est ton protecteur, ton ami, ton bienfaiteur, c'est l'homme, qui t'a élevé de dessus le fumier; tout cela est égal pour Semeï.
Semeï est le baromètre de la fortune des hommes, il en marque l'élévation ou la chûte, avec toutes ses variations graduelles, depuis la chaleur la plus brûlante jusques au froid le plus perçant. Un nuage s'étend-il sur vos affaires? voyez-le suspendu sur les sourcils de Semeï? a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l'armée? ne consultez pas le calendrier de la cour, la vacance de votre dignité est écrite sur le visage de Semeï. Etes-vous endetté, non pas envers Semeï, n'importe, le plus vil ministre de la loi n'est pas plus insolent.
O Semeï! réponds-moi. Le crime de la pauvreté est-il si noir, si impardonnable, que tu doives toi et ta postérité te lever sans cesse pour le reprocher aux hommes? quand tout est perdu pour elle, perd-elle aussi ses droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le riche doit-il arracher de notre cœur cette vertu qui l'amollit et qui venge le monde? ah! tu n'as rien à me répondre. C'est le traitement cruel qu'on doit attendre de tes semblables, qui a appris enfin aux hommes à regarder la pauvreté comme le plus grand des malheurs, et comme le comble de la disgrâce; qu'est-ce qu'ils ne font point pour en éviter la peine, et même l'imputation? n'est-ce pas pour cela qu'ils se lèvent à la pointe du jour, se privent du repos, mangent le pain de la sollicitude, qu'ils projettent, intriguent, mentent, se parjurent, rusent, prennent tous les masques, vêtissent tous les habits et les retournent au gré de la faveur?
Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme assurent que la honte et la disgrâce sont les maux les plus insupportables de la vie humaine. Le courage et la résolution de quelques-uns ont maîtrisé quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contr'elles; mais il ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien pourrions-nous citer d'événemens tragiques occasionnés par la seule envie de s'y soustraire!
Sans cette taxe d'infamie, la pauvreté, avec la charge pesante dont elle écrase nos épaules, ne vaincroit pas notre ame tant qu'elle seroit vertueuse. La haine qui l'accompagne, la nécessité, la nudité ne sont rien, elles sont balancées par quelques jouissances; la Providence a fait ce décret, et s'y soumettre est une consolation; mais la honte est une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature, elle s'élève de la terre, et c'est pour cela qu'elle lasse sitôt notre patience; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux en haut en disant: grand Dieu! que je tombe entre tes mains, mais non pas dans celles des hommes!
C'est ainsi qu'Eliphas parloit à Job au jour de sa détresse; attache toi, lui disoit-il, à présent à Dieu. Sa pauvreté ne lui avoit point laissé d'autre ami; l'épée des Sabéens les avoit épouvantés et chassés; ils sont assez connus dans le monde par le proverbe usité, les amis de Job.
De quelle fatalité ce saint patriarche nous donne-t-il l'exemple? Un homme qui avoit toujours pleuré avec les malheureux, qui n'avoit jamais vu périr un misérable sans le secourir, qui n'avoit jamais souffert qu'un voyageur logeât dans la rue, mais qui lui avoit toujours ouvert sa porte; un homme qui avoit tari les larmes dans les yeux de la veuve, et qui loin de manger seul son pain, le partageoit avec le pauvre: eh bien! cet homme charitable, au moment où il tombe dans la pauvreté, a besoin de crier par tout; ayez pitié de moi, mes amis, car la main de Dieu m'a touché. On croiroit que l'humanité, l'hospitalité doivent attendrir les cœurs les plus durs, et désarmer les esprits les plus vains, lier les mains de la violence, et arrêter la langue du babil, et l'on voit ici l'expérience contraire, dans celui qui avoit mis toutes ses jouissances à faire le bien, et dont la vie est une série continuelle de bontés et d'outrages. Revenons-en donc pour résoudre ce problême à notre première explication, le scandale de la pauvreté.
Cet homme! nous ne savons d'où il est. Tel est le premier cri du peuple, et quant à ceux qui le connoissent mieux; leur réflexion est encore plus outrageante. N'est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie? de Marie? grand Dieu d'Israël! oui de la plus vile de ton peuple, car il ne dédaigne pas l'humilité de sa servante, et de la plus pauvre encore; car elle n'eut pas un agneau pour sa purification, et n'offrit qu'une couple de tourterelles.
Que le sauveur de la nation fut pauvre, et n'eut pas une place à reposer sa tête, voilà un crime qu'on ne lui pardonnera jamais; la pureté de sa doctrine et ses œuvres qui le sanctifioient furent en vain de plus forts argumens en sa faveur, que son humiliation n'en fut contre lui, l'injure resta la même. Les Juifs attendoient et désiroient la rédemption d'Israël; mais ils ne la voyoient que dans les songes de puissance qui remplissoient leur imagination orgueilleuse. O vous! qui pesez le mérite au trébuchet de l'or, la religion de Jésus-Christ a-t-elle été instituée pour vous? elle n'est pas cependant revêtue d'une apparence splendide et magnifique, la pauvreté est sa marque distinctive, ses principes et ses promesses ressemblent plus aux malédictions qu'aux bénédictions de la loi, ils ne parlent que de souffrances, elles n'annoncent que des persécutions.
Il est bien difficile aux tribulations et aux infortunes, à la faim et à la soif de faire des prosélites en corrompant les esclaves de la vanité; il leur est bien mal-aisé de réconcilier les hommes avec le mépris et l'infamie; et cependant c'est le partage de ceux qui croyent ce mystère, qui doit être bien décrédité dans le monde, tant il répugne aux passions et aux plaisirs.
Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu'au jour où la pauvreté devint un ridicule; mais nous devons nous en consoler, le Dieu de la justice règne encore sur nous. Quelqu'outrage que notre bassesse nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié, nous marchons à la présence du plus grand, du plus généreux des êtres; il est également éloigné de la cruauté, de la petitesse, et de cette foule de passions viles avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.
N'espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain; si jamais nous pouvions triompher de ses préjugés, ce seroit en pratiquant les vertus dont Dieu nous a donné l'exemple. Il est vrai que cette pratique peut être vaine et inutile; mais si ces effets sont perdus, tout n'est pas perdu avec eux; car si nous ne triomphons pas du monde, en faisant nos efforts, nous triompherons de nous-mêmes, et nous jeterons dans notre propre cœur les fondemens éternels de notre tranquillité et de notre bonheur. Ainsi soit-il.
LE PHARISIEN
ET
LE PUBLICAIN.
SERMON VII.
«En vérité je vous dis que cet homme retourne dans sa maison plus justifié que l'autre.» Saint-Luc XVIII. 14.
Ces paroles sont le jugement que notre Seigneur porta sur la conduite et le degré de mérite de deux hommes, le pharisien et le publicain. Il les représente dans cette parabole entrant dans le temple pour prier. La manière dont ils s'acquittent de ce devoir solennel doit être considérée dans la prière même qu'ils adressent à Dieu.
Le pharisien, au lieu de s'humilier devant la majesté vénérable de ce Dieu tout-puissant, le remercie d'un air de triomphe et de suffisance, de ce qu'il ne l'a pas créé semblable aux autres, tortionnaire, adultère, injuste comme ce publicain. Celui-ci est représenté loin du sanctuaire, le cœur touché et plein d'humilité; il est convaincu du sentiment de son indignité, sa bouche n'ose pas s'ouvrir, mais son cœur murmure tout bas, ô Dieu! aye pitié d'un pécheur. Cet homme, ajoute le Sauveur, retourne chez lui plus justifié que l'autre.
Quoique la justice de cette décision frappe au premier coup-d'œil, il ne sera pas inutile d'examiner plus particulièrement les raisons sur lesquelles elle est fondée, non-seulement parce que cet examen doit mettre en évidence la droiture de ce jugement; mais encore parce que le sujet doit me conduire à des réflexions convenables à ce saint temps de carême.
Le pharisien appartenoit à une secte qui, dans le siècle de Jésus-Christ, par son austérité, ses aumônes publiques, et ses prétentions à la piété plus affichées que celles des autres, avoit graduellement usurpé du crédit et de la réputation parmi le peuple. Comme la foule est aisément surprise par les apparences, le caractère des pharisiens étoit parfaitement formé pour opérer de telles surprises. Si vous le regardiez extérieurement, il vous sembloit modelé sur le patron de la bonté et de la perfection; c'étoit une sainteté de vie peu commune, accompagnée d'une sévérité théâtrale dans les manières, de prodigalités fréquentes aux pauvres; beaucoup d'actes de religion, beaucoup d'application à l'observance de la loi, beaucoup d'abstinences, beaucoup de prières.
Il est pénible de suspecter de pareilles apparences; nous n'aurions pas osé le faire si notre Sauveur lui-même ne nous eût tracé en deux mots ce caractère, en nous disant, ce sont des sépulcres blanchis; ils sont magnifiques au dehors, l'art les a enrichis de tout ce qui peut attirer les regards; mais fouillez-les, vous les trouverez remplis de corruption, et de tout ce qui peut choquer et dégoûter les curieux. Cette affectation de piété, cette régularité extraordinaire peuvent en imposer; mais au-dedans tout est irrégulier; ces prétentions qui semblent promettre quelque chose, sont ternies par un penchant secret aux passions les plus viles, l'orgueil de la spiritualité, le pire des orgueils, l'hypocrisie, l'amour-propre, l'avarice, l'extorsion, la cruauté, la vengeance. Quelle pitié! que le nom sacré de la religion soit emprunté pour couvrir une telle série de vices, et que le visage charmant de la vertu soit ainsi défiguré, qu'il soit suspecté, parce que des méchans adroits s'en sont quelquefois parés. Le pharisien n'avoit aucun de ces scrupules; la prière qu'il fit au temple nous peint l'homme; elle montre avec quelles dispositions il alloit adorer au temple.
«Grand Dieu je te remercie de ce que tu m'as formé d'une autre argile que les gens de mon espèce. Tu les as créés fragiles et vains, et ils deviennent par choix corrompus, et méchans.
»Moi! tu m'as formé sur un modèle bien différent, et tu as infusé en moi une partie de ton esprit. Vois, je suis élevé au-dessus des tentations et des désirs auxquels la chair est sujette. Je te remercie de m'avoir fait tel, et de ce que je ne suis pas un vaisseau frêle de terre, comme les autres, comme ce publicain; mais un vase d'élection que tu as sanctifié.»
Après cette paraphrase de la prière du pharisien, vous me demanderez peut-être quelle raison il avoit de sonner si haut son triomphe, et d'insulter aux infirmités du genre humain, et à celles de l'humble publicain prosterné derrière lui? Quelle raison? vous auroit-il répondu, je donne la dîme de tout ce que je possède.
Ah! s'il n'avoit que cela à offrir au Seigneur, c'étoit une foible base à tant d'orgueil et d'amour-propre. L'observation d'une loi matérielle compâtit assez avec le déréglement des mœurs.
La conduite du publicain paroît bien différente; c'est le contraste le plus opposé qu'on puisse imaginer. Avant d'en parler il est juste de donner une idée de son caractère, comme j'ai fait de celui du pharisien. Le publicain étoit de ces gens que les empereurs romains employoient à lever les taxes et les contributions qu'on exigeoit de temps à autres de la Judée, comme nation conquise. Le nom de publicain étoit un terme de reproche et d'infamie parmi les Juifs, soit que cela vînt de la haine qu'ils avoient pour cet emploi, et de la répugnance qu'on a de partager ce qui nous appartient, soit que d'autres causes concourussent à produire cette aversion, ils étoient en général odieux et réprouvés.
La dureté que leur profession exige mêlée à quelques teintes d'insolence naturelle, peut-être même les préjugés et les clameurs du peuple prévenu contre eux, tout cela, dis-je, avoit contribué à former et à fixer cette haine. Il n'est pas douteux cependant qu'ainsi que dans toutes les professions où il y a plus de sujets de tentation que dans les autres, il n'y eût beaucoup de ces publicains dont la conduite étoit irréprochable, et qui traversoient tous les pièges et toutes les occasions qui bordoient leur chemin, sans avoir à rougir une seule fois, et avec le témoignage intérieur d'une bonne conscience.
Tel étoit notre publicain. Les sentimens de candeur et d'humilité que lui inspiroit sa foiblesse, ne peuvent procéder que d'une ame telle que je viens de la décrire.
Il va au temple faire un sacrifice de prières. En s'acquittant de ce devoir, il ne plaide pas en faveur de son mérite, il ne le compare pas orgueilleusement à celui des autres, il ne se justifie pas avec Dieu; mais respectant le sanctuaire majestueux où sa présence se déploye plus immédiatement, il s'en tient éloigné, il tremble de lever les yeux au ciel; mais il frappe sa poitrine, et en fait sortir ces mots entrecoupés et soumis! ô Dieu pardonne-moi mes péchés:
Ciel! combien la vraie humilité est précieuse et aimable! quelle différence elle met devant toi entre deux hommes! l'orgueil n'est pas fait pour une créature aussi imparfaite. L'orgueil spirituel lui convient encore moins, c'est celui qui lui devroit inspirer les moindres prétentions. Hélas! le meilleur de nous tous péche sept fois par jour. Si j'étois parfait, disoit Job, je me tairois, je voudrois ignorer ma perfection; si j'étois parfait, je voudrois me prouver que je suis pervers.
Que je vous recommande donc, mes auditeurs, la vertu de l'humilité religieuse. Elle tombe naturellement de mon sujet, et je ne puis mieux la graver dans vos cœurs qu'en cherchant les causes qui produisent cet orgueil que je déteste, cet orgueil spirituel; c'est une maladie de l'esprit humain; il faut la traiter comme celles du corps. On n'en peut découvrir les symptômes et leur appliquer des remèdes que lorsqu'on remonte aux principes, et qu'on a surpris et découvert le foyer vicieux.
Une des premières et des plus universelles causes de l'orgueil spirituel, est celle qui paroît avoir égaré le pharisien, c'est la fausse notion des vrais principes de la religion. Il pensoit sans doute qu'elle étoit toute comprise dans ces deux préceptes, payer les dîmes et jeûner, et que lorsque sa conscience s'en étoit déchargée, il avoit fait tout ce que la loi ordonnoit, et qu'il n'avoit plus qu'à remercier Dieu de l'avoir créé différent des autres. Je n'ai pas besoin de l'interroger; son erreur m'apprend qu'il croyoit être ce qu'il prétendoit être, un homme religieux et droit. Quoiqu'en effet des vues mondaines et hypocrites dirigeassent devant les hommes ses actes de piété, on ne peut pas supposer que lorsqu'il étoit seul dans le temple, et n'ayant aucun témoin de ce qui se passoit entre Dieu et lui, il eût volontairement et ouvertement osé se moquer du ciel. Cela est à peine vraisemblable. Il devoit donc sa conduite à quelques illusions de son éducation qui avoient imprimé dans son esprit de fausses notions sur les points essentiels du culte. Ces illusions en croissant avoient développé les semences de ses erreurs tant en spéculation qu'en pratique.
Il avoit été élevé comme le reste de sa secte à observer avec le raffinement le plus scrupuleux et l'exactitude la plus religieuse les pratiques les moins essentielles de la religion, ses fréquentes ablutions, ses jeûnes, ses rites externes qui n'ont aucun mérite en eux-mêmes, mais à se dispenser en même-temps d'accomplir les points le plus importans de la loi, ceux qui sont d'une obligation éternelle et immuable. C'étoient des aveugles mal assurés, qu'un moucheron embarrassoit, et qui auroient avalé un chameau. C'étoient de ces gens que notre Sauveur reprenoit par une comparaison familière et domestique; ils nettoyoient le dehors de la coupe, mais ils souffroient que le dedans, la partie la plus importante, fût pleine de corruption. D'après cette connoissance du caractère et des principes du pharisien, il est aisé d'apprécier sa conduite dans le temple. Un tel effet devoit produire cette cause.
De tout temps cela est arrivé par une fatalité attachée aux abus qui se sont glissés dans les cultes religieux; ils dégénèrent insensiblement en cérémonies externes, eux qui devroient toujours consister dans la pureté et l'intégrité de l'ame. Comme ces rites sont aisément mis en pratique, et qu'on peut atteindre à leur perfectibilité sans une grande résistance de la chair et du sang, il est naturel qu'ils jettent ceux qui les profanent dans l'intime conviction de leur mérite, et dans le mépris de celui des autres; ils se pénètrent de leur sainteté, et se targuent facilement de leur relation avec la divinité, et de leur position vis-à-vis d'elle. Voilà la vraie définition de l'orgueil spirituel.
Quand le véritable esprit de la piété s'éteint ainsi dans les ténèbres de quelques cérémonies fastueuses, la célébration du sacrifice qui devoit apporter les plus grands avantages, ressemble plus, avec ses décorations scéniques, à une représentation théâtrale, qu'à un sacrifice humble et solennel offert par la poussière et la cendre devant le trône du Tout-Puissant. Il est bien plus facile dans le système mécanique d'avoir des prétentions à la sainteté, que lorsque le caractère de la piété doit se reconnoître au combat perpétuel de l'homme contre ses passions. Il est plus aisé à un espagnol superstitieux de signer son front et de murmurer ses prières qu'à un protestant humble de subjuguer les élans de la colère, de l'intempérance, de la vengeance, et de paroître devant son créateur avec les dispositions qui lui conviennent. L'opération de se laver d'eau bénite n'est pas si difficile que celle de tenir son ame pure et chaste, nette d'aucune action, d'aucune pensée impure. Il est plus court de s'agenouiller et de recevoir l'absolution de ses fautes que de la mériter, non pas des mains des hommes, mais de celle de Dieu qui voit notre cœur, et qu'on ne peut tromper. L'action de garder le seul temps du carême, et de s'abstenir certains jours de la semaine de la chair, n'est pas si pénible que celle de s'abstenir de ses œuvres dans tous les temps; ce point coûte sans doute davantage à ces riches épicuriens qui convoquent tous les arts autour de leur table, et qui se livrent tellement à leurs appétits mortifiés, que leurs festins de jeûne les punissent plus par les excès que par les privations.
On pourroit pousser plus loin la comparaison, mais ce que nous avons dit suffit pour montrer combien les méprises sont illusoires et dangereuses; combien elles sont propres à égarer et à renverser des esprits foibles, toujours prompts à se laisser surprendre à la pompe facile des cérémonies. Cela est si évident que dans notre église même, dont la sobriété en cette partie est connue, et qui n'en a conservé que ce qui sert à exciter et à entretenir nos adorations, on remarque un tel penchant vers la religion sensuelle, et une foiblesse si grande pour les cérémonies dans le commun du peuple surtout, que chaque jour mille prennent l'ombre pour la substance, et changeroient volontiers la réalité pour l'apparence.
Tels étoient les abus de l'église juive, faute de savoir distinguer les moyens de la religion même; la partie physique et cérémonielle avoit enfin dévoré la morale, et n'en avoit laissé que le squelette. Les bouffonneries de la superstition viendront un jour à bout de ruiner le christianisme même.
Que me reste-t-il à vous dire? Rectifiez, mes frères, ces méprises grossières et ridicules, et placez la religion sur sa véritable base, en la ramenant vers cette raison primitive qui nous dicta ses premières obligations. Souvenez-vous que Dieu est un esprit, et qu'il lui faut un culte conforme à sa nature: Adorez-le en esprit et en vérité; le plus parfait sacrifice que vous puissiez lui offrir est celui d'un cœur droit et humilié, quoiqu'il soit nécessaire d'observer les cérémonies de la religion, il ne faut pas comme le Pharisien en rester-là et en omettre les devoirs essentiels, mais se rappeler toujours que les pratiques instrumentales auxquelles nous sommes obligés ne sont qu'un pur mécanisme, qui nous conduit au grand but de la religion, celui de purifier nos cœurs, conquérir nos passions, et nous rendre en un mot meilleurs chrétiens et meilleurs citoyens. Ainsi soit-il.
LA PHILANTHROPIE
RECOMMANDÉE.
SERMON VIII.
«Lequel des trois, selon vous, est le prochain de celui qui est tombé entre les mains des voleurs? Et il répondit, celui qui a eu pitié de lui. Alors Jésus-Christ lui dit: allez, et faites comme lui.» St. Luc, 36 et 37.
L'évangéliste nous raconte dans les derniers versets de ce chapitre, qu'un homme de loi vint, et tenta Jésus en lui disant: maître, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle? Notre Sauveur (c'étoit son usage quand on lui proposoit quelque question captieuse, qu'il sentoit procéder plutôt du désir de l'embarrasser que de celui de s'instruire) notre Sauveur, dis-je, au lieu de lui répondre directement, ce qui eût donné prise à la malice, ou tout au moins eût satisfait une impertinente curiosité, rétorqua immédiatement la question sur celui qui la faisoit, et le mit dans la nécessité de se répondre à lui-même. La profession de cet homme, et la science qu'elle faisoit supposer, ne pouvoient faire penser qu'il ignorât la réponse qu'il sollicitoit. Tout ce qu'il étoit possible de dire sur cette matière importante avoit été promulgué par le grand législateur, et Jésus rappelle à sa mémoire ce qu'il avoit appris dans le cours de ses études: Ce qui est écrit dans la loi, l'avez-vous lu? A cette demande, l'homme de loi cita les principaux chefs des commandemens, tels qu'ils sont dans le Lévitique et le Deutéronome, et nommément celui-ci: Vous adorerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, et aimerez votre prochain comme vous-même.
Notre Seigneur lui dit alors qu'il avoit fort bien répondu, et que s'il suivoit cette maxime, il ne manqueroit pas d'hériter un jour les bénédictions qu'il désiroit. Faites cela, et vous vivrez.
C'est ainsi qu'il se justifia; mais l'homme de loi voulant gagner plus de crédit dans cette conférence, ou espérant peut-être entendre une définition du mot prochain, qui pût justifier ses principes, les oppressions dont il étoit coupable, et celles dont son ordre étoit accusé, dit à Jésus: qui est mon prochain? Quoique cette demande au premier coup d'œil paroisse oiseuse, elle ne l'est pas en effet. Car selon que ce terme est interprêté dans un sens plus ou moins restreint, il produit diverses variétés dans nos obligations envers les autres. Notre Sauveur, pour rectifier toutes les méprises, et placer le devoir de l'amour du prochain dans un système de philantropie universelle, répondit à cette question, non point avec les sophismes recherchés de l'école rabinique, qui eussent plutôt interdit que convaincu l'homme de loi; mais il en appela directement à la nature humaine, dans une parabole où il représenta un homme tombé parmi des voleurs, et réduit par eux à la dernière détresse, jusqu'à ce que par hasard un Samaritain, un étranger passant auprès de lui, touché de compassion, et plein de bonté, non-seulement le secourût présentement, mais le prît sous sa protection, et pourvût à sa sûreté.
En finissant ce récit Jésus-Christ s'adressant au propre cœur de cet homme: lequel des trois selon vous est le prochain de ce malheureux voyageur? Et au lieu de tirer lui-même la conséquence, il la laissa à cet homme, après l'avoir fondée sur les principes évidens de la pitié? L'homme de loi, frappé de la vérité et de la justice de cette doctrine, fit l'aveu de sa conviction, et notre Sauveur finit le débat en l'avertissant de pratiquer ce qu'il avoit approuvé, et d'imiter le bel exemple de bienveillance universelle qu'il venoit de lui donner.
Je vais suivre ce même plan, et je vous demande, mes frères, la permission de faire sur cette parabole les réflexions qui s'élèvent dans mon esprit; je conclurai comme notre Seigneur, par une exhortation à l'humilité et à la bienfaisance; elle tombe naturellement du sujet.
Un voyageur, dit notre Sauveur, alloit de Jérusalem à Jéricho: il tomba parmi des voleurs, qui le dépouillèrent et le laissèrent à moitié mort. Il est en nous un instinct qui nous engage à prendre part aux accidens auxquels les hommes sont exposés, quelque cause qui les ait produits; mais quand ils arrivent sans la moindre faute ou la moindre indiscrétion du malheureux qui les essuye, ils portent alors un caractère si intéressant, que d'abord ils nous deviennent propres: ce n'est pas même par la réflexion; mais nous nous trouvons tout-à-coup disposés par la générosité et la tendresse à la compassion; elle est dégagée de tout motif personnel. Oui, sans aucun acte de notre volonté, nous souffrons avec celui qui souffre, nous sentons, sans savoir pourquoi, notre cœur oppressé du poids de l'infortune dont nous sommes spectateurs. Mais lorsque la scène s'ensanglante, quand les circonstances du malheur deviennent compliquées, notre esprit est alors détenu captif, il ne peut faire aucune résistance quand il le voudroit, il est livré aux tendres émotions de la pitié, et aux réflexions profondes de la douleur. Quand on considère la partie aimante de notre naturel, sans regarder au-delà, il est impossible qu'un homme spectateur de la misère, ne se trouve attaché aux intérêts de celui qu'elle dévore, je dis impossible, et il y a pourtant des êtres... Comment les décrirai-je? Ils sont formés d'une matière si impénétrable, l'égoïsme les a endurcis graduellement à un tel point d'insensibilité, qu'ils semblent ne pas participer à la nature humaine, et n'avoir aucune connexion avec notre espèce. Dieu nous en donne deux tristes exemples, dans la personne d'un prêtre et d'un lévite qu'il nous représente passant auprès de l'infortuné voyageur sans lui tendre la main pour l'assister, ou lui dire un seul mot pour adoucir ses peines.
Un prêtre vint là par hasard! Dieu de bonté; un ministre de ta religion a pu manquer d'humanité! un homme dont la tête étoit remplie des vérités de la première, a pu avoir un cœur vide de la seconde! Tel est cependant le cas présent. Quoiqu'il soit pénible dans la théorie de supposer que la moindre prétention à la piété, et la violation d'un de ses premiers devoirs, se trouvent ensemble dans le même individu, ce personnage dans le fait n'est point fantastique.
Jetez un regard sur le monde. Combien de fois y verrez-vous un malheureux, dont le cœur resserré n'a jamais été ouvert à l'affliction des hommes; il se cache sous l'apparence de la piété, et se couvre du vêtement de la religion, vêtement que personne n'a droit de porter, si ce n'est l'homme miséricordieux. Voyez avec quelle sainteté il marche vers la fin de ses jours, dans le chemin que l'égoïsme lui a tracé; il ne se tourne jamais vers sa droite ni vers sa gauche; mais attentif à ses pas, il attache sa vie entière sur le sol qui le porte; il semble craindre de lever les yeux, de peur d'appercevoir par malheur quelque chose qui le détourne de la ligne droite que l'intérêt prolonge devant lui; s'il rencontre par hasard un objet de détresse, qui le menace d'un sort pareil, semblable à l'homme de l'évangile, il passe dévotement de l'autre côté, comme s'il vouloit se préserver des impressions de la nature, ou éviter les inconvéniens auxquels la pitié pourroit le conduire.
Il ne manque qu'un trait à ce tableau de l'homme impitoyable, pour le rendre tout-à-fait odieux, et Jésus-Christ va l'achever. Un lévite passant en cet endroit s'approcha de lui, et le regarda. Ce n'étoit pas un coup-d'œil rapide, effet de la négligence et d'un moment d'inconsidération, faute dont les meilleurs caractères sont quelquefois atteints, et qui les mène au-delà du point où ils auroient voulu s'arrêter. Non... ce regard, au contraire, aggravoit un acte délibéré d'insensibilité; il procédoit du cœur le plus endurci. Quand il fut auprès de lui, il le regarda, et considéra ses infortunes; il donna à la nature et à la raison le temps de s'éveiller, il vit le danger imminent du pauvre voyageur, la nécessité pressante de le secourir dans un accident qui réclamoit hautement son aide, et après tout cela, il se tourna et le laissa à sa détresse et à son affliction.
Dans toutes les actions semblables à celle-ci, les hommes les plus méchans rendent au moins hommage à l'humanité, en s'efforçant de garder les apparences autant qu'ils peuvent. Quelques crimes dont ils se rendent coupables, ils ont toujours à offrir quelques motifs vrais ou faux pour satisfaire leur conscience et le monde; et bien souvent, Dieu le sait, pour en imposer à tous les deux. Il seroit intéressant de donner ici quelques conjectures sur ce qui se passa dans le cœur du lévite, et de montrer par quelle tournure de casuiste il s'arrangea avec sa conscience en approchant le voyageur, et comment il garda tous les passages que la piété pouvoit se frayer jusqu'à son cœur; mais il est pénible de séjourner aussi long-temps sur cette partie désagréable de la parabole, hâtons-nous vers sa conclusion; elle est si aimable, qu'on ne peut pas aisément être stérile en ses réflexions.
Un Samaritain, dit notre Sauveur, en passant par-là, s'approcha de lui, et dès qu'il l'eut aperçu, il en eut pitié. Il vint, pansa ses blessures avec du vin et de l'huile, le mit sur son cheval, le conduisit vers une hôtellerie, et y prit soin de lui. Il est à peine nécessaire de vous rappeler que les Juifs n'avoient aucun commerce avec les Samaritains. D'anciennes querelles de religion, les pires de toutes les querelles, avoient semé une telle zizanie entr'eux, qu'ils se tenoient mutuellement dispensés non-seulement de tous les devoirs de l'amitié, mais encore des actes les plus communs de la civilité et de l'humanité. Telle étoit du vivant de notre Seigneur la force de ce préjugé, que la femme de Samarie sembla étonnée que lui Juif demandât de l'eau à elle Samaritaine; d'après ces principes, quelque pitoyable que fût l'accident de l'infortuné voyageur, quelque faveur qu'il eût en plaidant devant son cœur la cause de la pitié, il avoit fort peu de secours et de consolation à attendre de ce côté-là.
«Hélas! pouvoit-il dire, deux fois on a passé à côté de moi, j'ai été négligé par des gens de ma nation et de ma religion, par des gens astreints par tant de devoirs à me secourir, un prêtre et un lévite à qui leur profession prescrivoit la pitié, et que leurs connoissances enseignoient à me secourir, m'ont laissé sans aide; que dois-je espérer? que dois-je attendre d'un passant, d'un étranger, d'un Samaritain enfin, délié de toute obligation envers moi, enflammé au contraire d'une haine nationale et mortelle contre moi, mon ennemi, et plus empressé sans doute de se réjouir de mon infortune que de me tendre sa main pour m'en délivrer.»
Ce monologue est naturel, mes frères, mais les actions de l'homme généreux et compatissant déconcertent tous les petits raisonnemens qu'elles occasionnent. La véritable charité, telle que l'Apôtre nous la décrit, va se manifester ici. A l'instant que le pieux Samaritain aperçut sa détresse, toutes les passions ennemies qui, dans un autre temps, se seroient élevées dans son cœur, s'en allèrent, l'abandonnèrent. Il oublia son inimitié, il déracina tous les préjugés que l'éducation avoit plantés et nourris en lui, et à leur place tout ce qui est bon éleva sa voix en faveur de l'infortuné.
Dans de tels caractères, les impulsions de la pitié sont si soudaines, qu'elles ressemblent à celles qu'on excite sur un instrument de musique obéissant à la touche; les objets faits pour imprimer ce premier mouvement, font un effet si instantané, que l'on croiroit que la volonté n'y a aucune part, et que la sympathie émue par la bonté est simplement passive. L'ame en de telles occurrences est tellement ravie et emportée, elle se pénètre si profondément de l'objet de la pitié, qu'elle ne fait aucune attention à ses opérations, elle n'a pas le temps d'examiner les principes qui la font agir. Quelque soudaine que nous soit représentée l'émotion du Samaritain, ne croyez pas cependant que ce fut un mouvement mécanique. Elle dérivoit d'un principe d'humanité et de bonté agissant en lui; ce principe influa non-seulement sur cette première impulsion, mais il se perpétua avec elle dans tout le reste de sa conduite édifiante.
Comme il est si doux de regarder dans un bon cœur, et de tracer tout ce qui s'y passe en pareille rencontre, je vous demande la permission de m'arrêter un instant pour considérer comment le principe agit dans celui du bon Samaritain.
Il s'approcha de la place où le voyageur malheureux étoit étendu, et à l'instant qu'il l'aperçut sans doute il fut saisi par ces réflexions.
«Grand Dieu! quel spectacle affreux est devant moi! un homme dépouillé de ses vêtemens... blessé... couché languissant sur la terre... prêt à expirer, sans avoir un ami pour le secourir dans son agonie, ne pouvant pas espérer qu'une main favorable ferme ses yeux quand il ne sera plus! mais peut-être mon ame se taira-t-elle quand je réfléchirai sur la manière dont je dois me comporter avec ce malheureux, il est Juif... je suis Samaritain... ah! ne sommes-nous pas tous les deux des hommes, notre nature n'est-elle pas la même, ne sommes-nous pas sujets aux mêmes maux? Changeons de condition un instant, si ce lot me fût échu dans mon voyage, qu'aurois-je attendu à sa place? aurois-je désiré qu'en me voyant blessé demi-mort, il eût fermé à mon aspect ses entrailles, qu'il eût doublé le poids de ma misère, en passant auprès de moi sans en avoir pitié? Mais je suis un étranger à l'égard de cet homme... soit. Suis-je étranger à sa condition? les infortunes ne sont pas particulières à une nation, à une tribu, elles appartiennent à toutes, elles ont un droit universel sur tous, sans distinction de climat, de pays, ou de religion. Je suis un étranger! mais ce n'est pas sa faute si je ne le connois point, et il est injuste qu'il en souffre. Si je le connoissois, peut-être aurois-je une juste raison de le plaindre, de l'aimer davantage; peut-être homme d'un rare mérite, la vie, le bonheur des autres dépendent de la sienne; peut-être à cet instant où il gît oublié, dans l'infortune, toute une famille joyeuse attend-elle joyeusement son retour, et compte-t-elle avec une affectueuse impatience les heures de son retard! oh! s'ils savoient le malheur qui lui est arrivé, comme ils voleroient à son secours! que je me hâte de suppléer à ces tendres devoirs, en pansant ses plaies, et le conduisant dans un lieu de sûreté. Si mon assistance vient trop tard, je le consolerai du moins dans sa dernière heure, et si je ne puis rien faire de plus, j'adoucirai ses infortunes, en laissant tomber une larme de pitié sur elles.»
Le bon Samaritain eut sans doute ces pensées, sa conduite généreuse nous le fait augurer, et Jésus-Christ nous le représente animé d'un zèle fraternel, et plein de la sollicitude tendre d'un père qui, non content de pourvoir aux besoins présens du voyageur, regarde plus loin encore, et avise à ce que rien ne lui manque quand il sera parti, et qu'il ne pourra plus le secourir.
Je n'ai pas besoin d'autres argumens pour vous prouver combien sont profondes les racines que la pitié a jetées dans le cœur de l'homme, que le plaisir que nous prenons à assister à un pareil spectacle. Quelques philosophes ont eu beau peindre la nature humaine avec d'autres couleurs (et à quel but? je l'ignore) la réalité combat tellement leurs systèmes, que d'après le penchant naturel qui nous porte vers un malheureux, nous exprimons cette sensation par le mot humanité, comme si elle étoit inséparable de nous. Dans la première partie de ce discours, j'ai semblé croire le contraire en adressant quelques reproches aux égoïstes qui ne paroissent prendre aucune part à rien, si ce n'est à ce qui les concerne, et cependant je suis persuadé, pour rendre justice à notre nature, qu'un homme s'est fait une violence extrême, et a souffert plus d'un combat pénible avant d'être parvenu à ce degré d'insensibilité.
Observez que le prêtre passa de l'autre côté; il eût pu passer, me direz-vous, à côté du malheureux voyageur sans tourner la tête; non. Un acte d'inhumanité est toujours accompagné d'un blâme secret, dont les méchans ne peuvent pas triompher; tel homme, comme celui-ci, peut commettre un acte de barbarie qui, au même instant, rougira en vous regardant en face; il est forcé de détourner ses yeux ayant d'avoir le courage d'exécuter son projet. Que l'homme est une créature inconséquente! en faisant le mal, il ne peut refuser son suffrage à ce qui est bon et digne de louange.
J'ai assez parlé sur la première partie de cette parabole, et je viens à la seconde, en vous exhortant, ainsi que notre Sauveur exhorta l'homme de loi, d'aller et de faire comme le Samaritain. Mais j'ai été si abondant dans mes réflexions sur cette histoire pieuse, que j'ai insensiblement incorporé avec elles, tout ce que je pourrois vous dire en faveur d'un exemple aussi aimable; c'est ainsi que j'ai anticipé la tâche que je m'étois proposée. Je ne vous retiendrai donc plus que par une seule remarque sur le sujet en général. La voici. Il est notable dans plusieurs passages de la Sainte-Ecriture que notre Seigneur en nous dépeignant le jour du jugement, le fait de telle manière, que ses grandes recherches doivent principalement se rapporter à l'exercice de la miséricorde, comme si notre sentence finale devoit être prononcée exactement sur son mépris ou l'observation de cette vertu. «J'avois faim, et vous m'avez donné à manger; j'avois soif, et vous m'avez donné à boire; j'étois nu, vous m'avez habillé; j'étois malade, vous m'avez visité; j'étois captif, vous êtes venu à moi.» N'en induisez pas cependant que le juge clairvoyant ne prendra garde à aucune autre bonne ou mauvaise action; mais il veut vous apprendre nommément qu'un caractère bienveillant et charitable est un témoignage qui atteste la présence de toutes les vertus. Quand vous me parlez d'un homme miséricordieux, vous me le représentez doué de mille belles qualités, je me jette à son col, je lui confie ma femme, mes enfans, ma fortune, ma réputation. C'est lui dont l'apôtre parle; il ne tuera pas, il ne volera pas, il ne se parjurera pas. Tout cela veut dire que les chagrins que ces crimes font naître dans le cœur des hommes, sont si fortement sentis par l'homme miséricordieux, qu'il n'est ni en son pouvoir, ni en son caractère de s'en rendre coupable.
Concluons que la charité et l'amour de notre prochain sont la fin du commandement, et que celui qui l'observe a rempli le vœu de la loi. Ainsi soit-il.
LA CONDUITE DE FELIX
ENVERS SAINT PAUL.
SERMON SUR L'AVARICE.
SERMON IX.
«Il espéroit aussi que Paul lui donneroit de l'argent pour le mettre en liberté.» Actes des Apôt. XXIV. 26.
De l'argent! le noble projet pour captiver l'attention d'un gouverneur romain!
Il espéroit recevoir de l'argent! Et pourquoi? pour juger entre le juste et l'injuste? Et de qui? d'un misérable disciple du fils d'un charpentier, qui n'avoit laissé à ses sectateurs que la pauvreté et les souffrances?
Est-ce là le Félix? le noble, le grand Félix? l'heureux Félix? le galant Félix qui enrichissoit Drusilla? pouvoit-il?... Passion vile! que ne peux-tu pas nous suggérer?
Jetons un regard sur cette histoire.
Paul avoit été accusé par Tertullus devant Félix de plusieurs crimes très-graves, d'être un séducteur et profanateur du temple. Ayant eu de Félix la permission de répondre à ces accusations, l'apôtre plaida sa cause à son tribunal. Il montra d'abord que les allégations étoient destituées de preuves, et il défia Tertullus d'en fournir. Il dit que bien loin d'être ce que son ennemi avançoit, les principes de sa religion dont on lui faisoit un crime, et qu'on traitoit d'hérétiques, étoient parfaitement opposés aux vices dont on le chargeoit, qu'ils exigeoient du chrétien un exercice continuel de la vertu, et l'ame toujours pure d'offenses tant envers Dieu qu'envers les hommes; qu'en conséquence, ses adversaires ne l'avoient jamais trouvé disputant dans le temple, et soulevant le peuple soit dans la Sinagogue, soit dans la Cité. «J'en appelle à vous-même, continuoit-il, il y a douze jours que je suis venu à Jérusalem pour adorer; je me suis purifié dans le temple pendant ce temps, et je l'ai fait comme il convient à mon caractère, sans bruit et sans tumulte.»
Il appela alors les Juifs qui venoient d'Asa, et les produisit comme des témoins de sa conduite; pleinement convaincu de son innocence, il pressa en un mot ses adversaires devant Félix d'une manière si forte, qu'il ne leur laissa aucune réplique à faire.
Ah, Paul! il te restoit encore un ennemi dans ce tribunal, il se taisoit, mais il n'étoit pas satisfait. Epargne ton éloquence, Tertullus roule le cahier de ta plainte. Il s'élève un orateur plus pathétique que toi: c'est l'avarice, elle prend possession de la place la plus dangereuse pour le prisonnier; elle entre dans le cœur de celui qui va le juger.
Si Félix convaincu de l'innocence de Paul va agir conséquemment, et le relâcher, l'avarice cet avocat subtil lui dit qu'il perd un des profits de son emploi, et s'il embrasse la foi du Christ, que Paul a développée dans sa défense, il lui ajoute qu'il perdra l'emploi même. En vain donc la conduite de l'apôtre lui paroît-elle sans tache, en vain son cœur consent-il à suivre l'impulsion d'une croyance à laquelle il s'étoit ouvert; dans le même moment, ses passions se révoltent, il se forme dans son ame un parti si fort contre les premières impressions en faveur de l'apôtre et de sa cause, que l'un et l'autre sont abandonnés.
Il renvoya l'une à une audience plus particulière, qui n'eut jamais lieu, et l'autre dans les ténèbres d'un cachot, où il resta deux ans; il espéroit recevoir de l'argent pour sa liberté, ainsi que le texte nous l'apprend. Lorsqu'enfin il quitta la province, il voulut obliger les Juifs, c'est-à-dire, qu'il voulut servir son intérêt d'une autre manière, il leur prouva qu'il n'avoit rien fait pour le prisonnier, le laissa dans les chaînes et à la perspective désespérante d'y finir ses jours.
L'avarice n'est point un vice cruel par lui-même; on peut donc imaginer qu'un mêlange de motifs divers remplissoit le cœur du gouverneur; il agissoit d'une manière si opposée à l'humanité et à sa propre conviction, que si l'on pouvoit faire élever ici des conjectures, on trouveroit aisément la base qui peut les supporter. Il semble que Drusilla, que sa curiosité conduisit aux instructions de Paul, avoit un rôle qui eût très bien figuré dans notre siècle. Joseph nous apprend qu'elle avoit abandonné le Juif son époux, et que sans aucun motif légal de justifier son divorce, elle s'étoit donnée à Félix sans cérémonie. Quoiqu'elle soit appelée ici sa femme, elle étoit la femme d'un autre, et vivoit par conséquent dans l'adultère le plus ouvert. Il étoit impossible que Saint-Paul en expliquant la foi du Christ, en développant la morale de l'Evangile, et déployant les lois éternelles de la justice, les obligations immuables de la tempérance dont la chasteté est une branche, il étoit impossible, dis-je, que quand il auroit eu envie de temporiser, il eût retenu la fougue de ses paroles, et n'eût pas offensé l'intérêt et l'amour de Drusilla. On ne nous dit pas qu'elle trembla à ce récit comme Félix; elle étoit sans doute agitée d'autres passions, et l'apôtre en ressentit les effets. Pouvoit-il résister à deux ennemis aussi violens que l'amour et l'avarice combinés contre lui?
Mais puisque le texte ne parle que de l'un de ces motifs, nous nous tairons avec lui sur l'autre.
Il est remarquable que le même apôtre parlant des mauvais effets de l'avarice dans son épître à Timothée, affirme qu'elle est la cause de tous les maux, et je ne doute pas que le souvenir de ses souffrances n'ait beaucoup influé sur la sévérité de cette réflexion. On citeroit à l'infini des exemples pour prouver que l'amour de l'argent n'est qu'une passion subordonnée et ministérielle, et qu'elle n'est que le support de quelqu'autre vice. C'est lorsqu'elle nourrit l'ambition, la prodigalité, la luxure, que sa rage se déploye sans merci et sans discrétion; dans tous ces cas elle n'est point, à proprement parler, la racine de ces maux, elle n'en est que les branches.
Cette pensée me fait souvenir que j'ai dit plus haut que l'avarice n'est point une passion naturellement cruelle. Elle ne se présente pas d'abord à notre imagination sous cet aspect. Nous la considérons comme une inclination criminelle, incapable de nous faire juger et exécuter ce qui est bon; mais comme elle ne travaille pas pour elle-même, pour savoir ce qu'elle est réellement, il faut connoître quels maîtres elle sert; ils sont innombrables et de différentes humeurs; l'avarice emprunte de chacun d'eux quelque chose de leurs caractères et de leurs passions.
Voilà pourquoi il y a dans l'amour de l'argent un mystère plus grand, plus singulier, que dans toute autre problême qu'on puisse proposer, quelque bisarre qu'il soit.
Dans la supposition la plus favorable, quand cette passion semble ne chercher autre chose que son propre amusement, il y a bien peu de choses à dire sur son humanité. Ce qui est un plaisir pour l'avare est la mort pour d'autres hommes. Au moment où cette inclination sordide saisit le timon et gouverne, adieu toutes les affections honnêtes et naturelles, adieu tous les liens qui attachent l'individu à ses parens, ses amis, ses enfans; comme toutes les obligations s'évanouissent! voyez l'avare dénué de tout sentiment quelconque; le cri perçant de la justice, les lamentations profondes de l'humble misère sont des sons auxquels il n'accoutume pas ses oreilles. Grand Dieu! vois, il passe à côté de celui que tu as frappé, sans se laisser aller à la moindre réflexion! Il entre dans la cabane de cette veuve éperdue à qui tu as enlevé son époux et son enfant, sans soupirer! Oh! si je dois être tenté, mon Dieu! que ce soit par l'ambition, la gloire, par quelque vice généreux et humain; si je dois tomber que ce soit sous les efforts de quelque passion que tu aies tissue dans ma complexion naturelle, qui n'endurcisse pas et ne resserre pas mon cœur, mais qui y laisse assez de place pour que je t'y trouve quelquefois!
Il seroit facile d'ajouter ici les argumens communs que la raison offre contre ce vice; mais ils sont tellement connus, qu'ils ne paroissent pas nécessaires.
Je pourrois citer ce qu'un philosophe ancien nous dit sur l'avarice; mais le malheur est que pendant qu'il écrivoit contre les richesses, il jouissoit de la plus grande fortune, et cherchoit tous les moyens de la rendre plus immense.
Avec quel plaisir un prédicateur enrichiroit son discours en y cousant les maximes des anciens et des modernes sur l'amour de l'argent, il vous informeroit,
«Que la pauvreté manque de quelque chose, et l'avarice de tout.
»Qu'un avare a des richesses comme un malade la fièvre, pour en être tyrannisé et non pour leur commander; que l'avarice est le vêtement le plus voisin de l'ame, le dernier vice qu'elle dépouille.»
Combien notre Sauveur sait mieux parler à nos cœurs quand il nous dit, que la vie de l'homme ne consiste pas dans l'abondance des choses qu'il possède, la seule comparaison du câble et du passage étroit qu'on lui ouvre, exerce une puissance plus coërcitive, que les sentences de la philosophie.
Je vais tâcher de déduire quelques autres réflexions de cette histoire sacrée, et de les rendre applicables à la vie humaine.
Il n'y a rien qui intéresse plus notre bonheur, que de se former de justes idées sur les hommes et les choses; car à proportion que nous acquérons cet art difficile, nous nous rendons agréables au monde, et en nous gouvernant d'après de tels jugemens, nous assurons notre tranquillité et notre bien-être pendant notre passage. Les méprises et les faux pas qui dérivent de l'ignorance sont si nombreux et si fatals, que rien n'est plus instructif que les recherches qui peuvent nous faire connoître nos erreurs. Elles sont souvent bien grossières; quand on considère le monde, et les notions qu'il se fait, quand on voit par quelles considérations il est gouverné, on dit de la folie de ses jugemens, ce que le prophète disoit de la folie de ses actions: nous sommes fort sages pour mal faire, mais nous n'avons pas le sens de bien juger.
Que nous errions dans des questions abstraites, de pure spéculation, cela n'est pas étrange; nous vivons environnés de mystères et d'énigmes; tout ce qui s'offre sur notre chemin sous un point de vue ou sous l'autre peut dérober et confondre notre entendement; mais nous devrions cependant saisir les extrémités, et ne pas prendre un contraire pour l'autre. Il est rare, par exemple, que nous estimions la vertu d'une plante être chaude, quand elle est excessivement froide, et que nous éprouvions l'opium pour nous tenir éveillés; et cependant nous tentons de pareilles expériences dans la conduite de la vie, ainsi que dans son but principal. Dire que ces déterminations vicieuses ne dérivent pas d'un défaut de jugement en nous, seroit vouloir en réfléchir le déshonneur sur Dieu, comme s'il nous avoit créés et envoyés dans le monde pour y faire des folies. Son cœur est aussi juste que ses jugemens sont vrais. Il faut donc supposer que dans toutes nos inconséquences, il est un motif secret, qui maîtrise notre esprit et le détourne de la raison et de la vérité.
Quel est-il? si nous ne voulons pas prendre la peine de le chercher en nous, nous le trouverons enregistré dans la conduite de Félix, et la même explication que le texte en donne pourra nous servir quand nous voudrons parvenir à connoître le secret de nos jugemens injustes. Ce motif caché est en quelque considération de notre amour-propre, quelque contrat impur entre nous et nos passions.
Les jugemens des plus désintéressés parmi nous reçoivent quelque teinture de leurs affections; nous les consultons généralement dans les points douteux, et tout va bien quand la matière en question est décidée avant que l'arbitre soit appelé; mais quand les passions maîtrisent l'homme entier, qu'il est douloureux de voir l'office auquel est réduite la raison, cette grande prérogative de la nature. Elle sert bassement celui qui devroit être son esclave, et s'occupe à ramasser des argumens captieux pour justifier ses vices.
Pour juger sainement de notre mérite, retirons-nous un peu loin du monde, et considérons ses plaisirs; considérons aussi ses peines, sous toutes leurs vues et dans toutes leurs dimensions. C'est la raison sans doute pour laquelle Paul, quand il entreprit de convertir Félix, parla d'abord sur le jugement universel; il vouloit détourner son cœur du monde et de ses plaisirs qui métamorphosent l'homme sage en sot.
Si vous élargissez vos opérations sur ce plan, vous trouverez que là, consistent les maux occasionnés par ces opinions perverses qui ont si long-temps divisé le monde chrétien, et qui le tourmenteront toujours.
Examinez quelques systèmes religieux, et vous verrez qu'on peut les définir des moyens fiscaux bien faits pour opérer sur l'esprit et les passions des hommes pendant que leur bourse est vidée; ils servent parfaitement les vues de Félix dans son amour de l'argent et du pouvoir; voilà d'où s'élève le nuage qui s'étend et couvre l'entendement humain.
Si cette raison est concluante à l'égard de ceux qui diffèrent de croyance avec nous, elle peut l'être encore pour ceux qui n'ont aucune croyance, ou plutôt qui affectent de ridiculiser la religion des autres. Grâce au bon sens et à une instruction plus saine, cette manie passe et descend se placer dans la classe inférieure des hommes, où elle restera; quant à la plus basse classe, quoique le peuple soit toujours prêt à suivre la mode, il ne se laissera pas frapper par celle-ci, il ne rira jamais de ce qui fait sa consolation; la pauvreté et la misère le défendront du désespoir d'un sort meilleur.
Pourquoi donc ce système sacré qui tient le monde dans l'harmonie et la paix, est-il le premier objet que l'homme inconsidéré choisisse pour en faire l'objet de sa raillerie? Cependant dans le nombre de ceux qui raillent ainsi, croyez-vous qu'il y en ait un sur mille que la conviction, la logique, la raison, des recherches sobres dans l'antiquité, et le mérite véritable de la question, aient fournis de ces plaisanteries irréligieuses. Non, leur vie va vous expliquer leur manie.
La religion qui ordonne tant de privations est une fâcheuse compagne pour ceux qui ne veulent pas se contraindre, et l'on observe communément que ces petits sophismes rassemblés par les hommes contre la religion dans leur jeunesse, quelqu'importans qu'ils paroissent à travers les passions et les préjugés qui les colorent, finissent cependant, quand le tranchant de leurs appétits est émoussé et que la chaleur de leurs désirs se réfroidit, par les rendre à la raison et au bon sens. Ces deux amis des hommes ont bientôt ensuite ramené ces brebis égarées dans leur bercail. Ainsi soit-il.
LES ABUS
DE
LA CONSCIENCE[1].
[1] Ce Sermon est déjà imprimé dans le Tristram Shandy, ouvrage moral, plus lu que compris; il a semblé meilleur à quelques-uns, entouré de folies; mais d'autres l'aiment mieux tel qu'il a été prêché, sans les coupures et les fréquentes interruptions de l'oncle Tobie et de l'accoucheur Slop.
Ce Sermon risque d'être lu par de graves personnages en sûreté de conscience. Tout ce que l'auteur désire, c'est que ceci ne soit pas un des abus qu'il va censurer.
SERMON X.
«Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience.» Saint-Paul aux Hébreux, chap. 13. v. 18.
Nous sommes persuadés... nous sommes convaincus d'avoir une bonne conscience?... Assurément, me direz-vous, s'il y a quelque chose dans la vie sur laquelle un homme doive compter, et qu'il puisse connoître d'une manière bien évidente, c'est de savoir si sa conscience est bonne ou non.
Pour peu qu'il réfléchisse, il doit se rendre là-dessus le compte le plus exact. Conseiller privé de ses pensées et de ses désirs, il doit se rappeler sa conduite passée, et connoître à fond les sources cachées et les vrais motifs, qui ont déterminé ses actions.
Dans toute autre matière on peut se laisser décevoir par de fausses apparences. L'homme sage fait ainsi ses plaintes: A peine pouvons-nous faire quelques conjectures sur les choses d'ici-bas, nous travaillons à trouver celles qui sont devant nous; mais ici, notre esprit a l'évidence de tout en lui-même; il touche, il manie la toile qu'il a ourdie; il en connoît la contexture, la force, et la part exacte que chaque passion a eue en l'ouvrant devant les dessins divers que le vice et la vertu ont mis devant lui.
Si la conscience n'est donc autre chose que la connoissance intime de l'ame, et le jugement soit d'approbation, soit de censure qu'elle porte inévitablement sur les actions successives de la vie, vous allez me dire, je le vois, qu'aussitôt que ce témoignage s'élève contre un homme, et qu'il s'accuse lui-même, il faut qu'il soit coupable, et qu'il est innocent au contraire quand ce rapporteur favorable ne le condamne pas. Ce n'est alors qu'un sujet de confiance, comme dit l'apôtre; il est certain et de fait que la conscience est bonne, et que l'homme par conséquent est bon.
Tel est au premier coup-d'œil l'état de la question, et je ne doute pas que la connoissance du bien et du mal ne soit profondément gravée dans le cœur de l'homme. S'il étoit même possible que par l'habitude du péché sa conscience ne devînt pas insensiblement calleuse, comme certaines parties de son corps qu'un frottement habituel et continu endurcit, et qu'elle ne perdît pas ce sens exquis, et cette perception délicate dont Dieu et la nature l'ont douée, si l'amour-propre ne faisoit jamais chanceler notre jugement, et que de petits intérêts enveloppant des ténèbres les facultés supérieures de notre esprit n'en détruisissent jamais les opérations; si la faveur n'entroit jamais dans cette cour sacrée, et que l'esprit dédaignant de s'y laisser corrompre par des présens, rougît d'être l'avocat d'une cause injuste; si l'intérêt demeuroit tranquille et indifférent pendant que la cause se plaide, et que les passions chassées du tribunal ne prononçassent jamais de jugement à la place de la raison: si tout cela étoit, je l'avoue, l'état moral et religieux de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; son innocence ou ses crimes seroient déterminés par le degré d'approbation ou de censure qu'il donneroit à ses actions.
Je conviens qu'un homme est coupable quand sa conscience l'accuse; elle se trompe rarement. A moins qu'il ne soit affecté de mélancolie et de marasme, on peut assurer qu'il existe un motif d'accusation.
Mais la proposition inverse n'est point vraie. Il n'est pas vrai que lorsqu'il est coupable sa conscience l'accuse, et qu'il est innocent quand elle ne l'accuse pas. Un chrétien aura beau se donner quelques heures de consolation et remercier Dieu de ce que son cœur ne lui reproche rien, et de ce que sa conscience est bonne, parce qu'elle est tranquille; cette conséquence est fautive. Quelques brillans que soient les argumens dont on l'étaye, quelqu'évidente que paroisse cette proposition, quand on l'examine de près, et qu'on fait l'épreuve de l'axiome par l'expérience, combien d'erreurs et de fausses applications ne découvre-t-on pas! Le principe sur lequel on s'appuie s'écroule de tous côtés, il se renverse, tombe, et il est bien difficile de trouver des exemples qui le relèvent et le confirment.
Un homme est vicieux, ses mœurs sont aussi débordées que ses principes sont erronés, coupable envers le monde entier, il vit couvert d'infamie, et se livrant scandaleusement à des crimes que la raison ne peut justifier. Il perd à jamais la complice de ses forfaits, lui vole sa dot la plus précieuse, charge sa tête du poids accablant de la honte, et enveloppe une famille entière dans les lacs de l'infortune: vous croyez que cet homme est sans cesse bourrelé de remords; vous dites, les reproches de son ame ne lui laissent aucun repos ni la nuit ni le jour.
Hélas! sa conscience a autre chose à faire que de lui parler et de l'interrompre. C'est le dieu Baal du prophète Elisée. Ce dieu, domestique, disoit-il, cause peut-être avec quelqu'un, il est en voyage peut-être, peut-être qu'il dort, et ne veut pas qu'on l'éveille.
La conscience de cet homme est peut-être sortie pour le mener avec l'honneur se battre en duel; elle est allée payer une dette du jeu, ou l'annualité du salaire infâme constitué par son incontinence. Ne déclameroit-elle pas par hasard chez lui contre quelque filouterie légère, n'exerceroit-elle pas sa vindicte sur quelques petites fautes contre lesquelles son rang et sa fortune auroient dû le prémunir. Cependant il vit aussi gaiement, il dort aussi profondément, il rencontre la mort avec autant, avec plus d'indifférence, que l'homme le plus irréprochable.
Un autre est sordide et sans pitié; son cœur resserré par l'intérêt ne s'ouvre ni à l'amitié, ni à la félicité publique. Voyez comme il passe auprès de la veuve et de l'orphelin, et comme il considère les malheurs attachés à la vie humaine sans pousser un soupir! Sa conscience ne s'élèvera-t-elle jamais contre lui? ne tourmentera-t-elle jamais son apathie? non. Grâces à Dieu, dit-il, je n'ai rien à me reprocher. Je paie exactement mes dettes, personne n'est alarmé de mon libertinage, je n'ai fait ni vœu, ni promesse, je n'ai débauché ni la femme ni la fille de mon voisin. Je ne suis ni injuste, ni adultère, comme ce libertin qui passe devant moi.
Un troisième est subtil et rusé. Observez sa vie entière, c'est un tissu délié d'artifices obscurs, de subterfuges injustes pour frustrer indignement l'intention de toutes les lois; il élude leurs décisions, et se joue de nos propriétés: le voilà occupé à achever le piége où se prendront l'ignorance et la nécessité. Sa fortune s'élève insensiblement sur l'inexpérience de la jeunesse ou sur la bonne foi et l'honnêteté d'un ami qui lui auroit confié sa vie. La vieillesse s'approche, le repentir lui fait tourner les yeux sur ses projets infâmes, et le place vis-à-vis de sa conscience. Elle fixe les lois avec attention, et n'en trouve aucune lésée par ses actions. Elle ne voit aucune amende, aucune forfaiture encourue. Elle n'aperçoit aucun fléau déployé se balançant sur sa tête, aucun cachot ouvert sur ses pas; qu'y a-t-il donc pour l'effrayer, cette conscience? Elle s'est retranchée en sûreté derrière la lettre de la loi, elle s'y est fortifiée de rapports et d'analogies; couverte de ce rempart, elle est inaccessible à tous les reproches: l'honneur tonne et foudroie; elle est inattaquable dans ce fort.
Celui-ci méprise les petites ressources; il passe par-dessus les pratiques d'une basse chicanne; il laisse les artifices douteux, et les menées qui vont en secret à la réussite: voyez le scélérat tête nue; comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine. Oh l'horreur! jamais cependant il n'exista un plus saint homme. Le prêtre qui a pris à forfait sa conscience lui a enseigné à courir d'un temple à l'autre, à faire mille signes de croix, à murmurer des prières. C'en est assez pour le ciel... Quoi! s'il se parjure? Mais il fait une réservation mentale. S'il vole, s'il tue, sa conscience ne recevra-t-elle pas mille blessures profondes? Pourquoi? Il a porté aux pieds d'un prêtre qu'il trompe ce lourd fardeau, il s'en est relevé avec une absolution qu'il n'a pas méritée.
Superstition! superstition! qu'as-tu à me répondre? Non contente d'ouvrir des voies funestes à l'homme qui s'égare, tu ouvres encore la porte de l'erreur devant les pas du voyageur imprudent; tu lui parles confidemment de paix avec lui-même, quand il ne peut en avoir aucune.
Ces exemples choisis dans l'état actuel des choses sont trop vrais pour être étayés de preuves. Si quelqu'un doute de leur réalité; s'il croit qu'il est impossible qu'un homme se trompe si long-temps, je le renvoie à ses réflexions, et dans un instant je viens plaider ma cause au tribunal de son cœur.
Qu'il examine le degré de haine auquel se sont élevées à ses yeux quelques mauvaises actions, quoiqu'elles soient toutes également mauvaises, il trouvera bientôt que celles que son penchant et ses habitudes lui ont fait commettre, sont peintes et enluminées des couleurs les plus fausses que la flatterie puisse broyer, tandis que celles où il n'a jamais été entraîné, lui paroissent salies des marques de la folie et du déshonneur.
Lorsque David surprit Saül dormant dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe, son cœur, nous dit-on, lui murmura quelques reproches. Mais lors de l'aventure d'Urie, ce fidelle serviteur qu'il eût dû chérir et honorer, devint la victime de son incontinence; sa conscience avoit la plus grande raison de s'alarmer; eh bien! elle ne lui dit rien. Une année entière s'écoula entre son crime et le jour où Natan lui fut envoyé pour le lui reprocher. Il est écrit qu'il n'en avoit pas encore témoigné le moindre repentir.
Telle est la conscience. Ce moniteur fidelle constitué en nous pour être notre juge suprême, et doué d'équité par le créateur, par une malheureuse série de causes et d'obstacles prend une connoissance si imparfaite de ce qui s'y passe, il remplit son devoir avec tant de négligence, quelquefois avec tant de corruption, qu'il est impossible de s'en rapporter à lui seul. Il est nécessaire, absolument nécessaire de lui associer un autre principe pour aider, pour maîtriser même ses déterminations.
Voulez-vous former un jugement exact sur ce qu'il vous importe tant de bien connoître? Voulez-vous savoir à quel degré de mérite réel vous êtes honnête, bon citoyen, sujet fidelle, zélé chrétien? appelez la religion et la morale au secours de votre conscience. Lisez ce qui est écrit dans la loi de Dieu, consultez après cela en silence les obligations invariables de la justice et de la vérité.
Que la conscience détermine sur ce rapport ses motifs. Si votre cœur alors ne vous condamne pas, vous serez dans le cas supposé par Saint-Paul. La règle est infaillible; toute votre confiance sera en Dieu; vous aurez de sûres raisons de croire que le jugement que vous aurez porté sur vous-même est celui de Dieu, et l'anticipation de la sentence rigoureuse qui sera prononcée sur vous le jour que vous rendrez le compte final de vos actions.
Heureux l'homme, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique, qui n'est pas assailli par la multitude de ses péchés! Heureux celui que son cœur n'a pas condamné, et qui n'est pas déchu de son espoir en Dieu! Qu'il soit riche ou pauvre, s'il a une conscience irréprochable, il se réjouira tous les jours dans ses œuvres, et son esprit lui en dira davantage que sept sentinelles qui veillent au haut d'une tour.
Dans les matières les plus obscures et les plus douteuses ce guide le conduira plus sûrement que mille casuistes. Il lui exposera le plan de sa vie bien plus exactement que toutes les analogies et les restrictions que les législateurs ont été forcés de multiplier. Je dis forcés, car on sait que les lois humaines ne sont pas une affaire de choix primitif, mais de pure nécessité: elles furent établies pour défendre la société contre les effets dangereux de ces consciences qui ne se sont jamais donné aucun frein. Ces statuts sont faits avec tant de précautions, que dans les cas où le cri de l'ame n'auroit aucun pouvoir sur nous, il a fallu suppléer à sa force, et obliger les hommes au bien par la terreur des cachots et des gibets.
Avoir la crainte de Dieu devant les yeux, et gouverner nos actions dans la société par la règle éternelle du bien et du mal, tels sont les deux points principaux de la religion et de la morale; ces deux tables de la loi sont si étroitement enchaînées, qu'on ne peut les séparer même dans la pensée, sans les briser et les détruire.
Combien de fois ne les sépare-t-on pas dans la réalité? Rien n'est si commun que de voir un homme sans principes de religion, l'avouer, en faire gloire, et se croire mortellement offensé si on élevoit le moindre soupçon sur son caractère moral, et si l'on pensoit qu'il n'est pas consciencieusement juste et scrupuleux jusqu'au ridicule. Je veux le croire, parce qu'il est pénible de suspecter une vertu aussi aimable que l'honnêteté, cependant en jetant un regard sur ses motifs, nous trouvons peu de raisons à lui en envier l'honneur.
Qu'il déclame pompeusement, sa probité n'aura d'autre fondement que son intérêt, sa vanité, son plaisir, et quelques petites passions dont la mobilité nous donnera de bien foibles espérances quand il s'agira de choses importantes.
Embellissons ceci par un exemple.
Je sais que le banquier qui trafique mon argent, et le médecin que j'appelle dans mes maladies, n'ont pas beaucoup de religion; j'ai entendu leurs railleries, ils ont traité devant moi ses mystères et ses pratiques avec tant de dédain qu'ils paroissent s'être mis au-dessus de tous les doutes. Eh bien! je mets malgré cela ma fortune entre les mains du premier, et je confie ma vie à la science du second. Quelle est la raison de cette confiance? Je crois d'abord qu'il n'est pas possible qu'ils employent à mon préjudice le pouvoir que je leur ai donné; je considère que la probité est la base de leur profession, et que leur succès en dépend, je suis persuadé enfin qu'ils ne peuvent me faire du mal sans se compromettre.
Mais donnons un nouveau motif à leur intérêt; supposons que le premier pût sans nuire à sa réputation m'enlever ma fortune, et que le second pût jouir de mon bien par ma mort sans avilir son art, quelles sûretés aurai-je contr'eux? la religion, le plus puissant des motifs? Ce n'en est plus un, l'intérêt plus puissant qu'elle est contre moi. Que mettrai-je dans l'autre bassin pour contre-balancer cette tentation? Hélas! je n'ai rien, rien, ou ce qui est aussi léger que rien; l'honneur. Je suis à la merci du principe le plus capricieux, et quelle sûreté pour deux biens aussi précieux que ma propriété et moi-même?
Comme il ne peut exister de vertu morale sans la religion, on ne doit rien attendre de la religion sans la morale. Un homme n'a pas rempli ses devoirs envers Dieu, quand il néglige ceux qui l'attachent à ses semblables. Ceci est susceptible de la plus stricte démonstration.
Il n'est pas rare de voir un chrétien dont le caractère moral est bas et vil, avoir sur lui-même des idées fort élevées, les entretenir avec soin, et se regarder comme très-religieux. Il est avare, vindicatif, implacable; il manque aux devoirs de la probité: écoutez cependant comme il déclame hautement contre l'impiété du siècle, voyez combien il est jaloux d'observer quelque pratique pieuse; il va se prosterner deux fois par jour au pied des autels, il fréquente les sacremens, il s'amuse enfin avec la partie instrumentale de la religion. Eh bien, trompant sa propre conscience, il croit avoir rempli tous ses devoirs. Il fait plus, dans la force de son aveuglement il regarde avec dédain et plein d'un orgueil spirituel, ceux qui affectant moins l'extérieur de la piété, ont mille fois plus de droiture que lui.
C'est un des maux que le soleil éclaire, et il n'y a point de principe erroné qui ait engendré plus de malheurs.
En voulez-vous des preuves, lisez l'histoire des méprises du christianisme. Quelles scènes de cruautés, de meurtres, de rapines, de sang, n'ont pas été sanctifiées par la religion quand elle n'a pas été dirigée par la morale!
L'épée des croisés n'a-t-elle pas porté la terreur et le ravage dans diverses contrées? Ces paladins religieux conduits par un vagabond vont militer sous la bannière de la religion, oublient l'humanité et la justice, et n'épargnent ni l'âge, ni le sexe, ni le mérite, ni le rang. Brigands effrénés, ils ne montrent aucune vertu et les foulent toutes sous leurs pieds; sourds aux cris de la douleur, ils ne témoignent aucune pitié.
Si le témoignage des siècles est insuffisant, considérez comment quelques dévots du siècle présent croient servir et honorer leur Dieu qu'ils outragent.
Voulez-vous en être convaincus? Descendez un moment avec moi dans les cachots de l'inquisition. Voyez la religion tristement assise sur un tribunal d'ébène s'appuyant sur des chevalets et des instrumens de mort, et tenant enchaînées à ses pieds la merci et la justice. Ecoutez,... entendez ces lamentables gémissemens. Voyez le malheureux qui les a poussés, on vient de l'arracher aux fers pour faire sur son corps exténué, l'épreuve des supplices, qu'un système de la cruauté la plus rafinée put seul inventer. La victime est jetée aux bourreaux, elle étoit déjà épuisée par les peines et les longueurs d'une prison sévère. Observez le premier mouvement de cette horrible machine, quelles convulsions elle opère! les muscles s'étendent, les nerfs se brisent, les os craquent et se déboitent; voyez dans quelle posture le malheureux est ensuite jeté; c'est tout ce que la nature peut endurer. Bon Dieu! comme il retient avec effort son ame fatiguée, errante sur ses lèvres tremblantes; elle veut abandonner le corps mutilé, on ne le permet pas encore. Il est replongé dans le cachot, et il n'en sortira désormais que pour aller au bucher, et être insulté à son agonie. Qui lui prépare cette mort et ces insultes? Le principe affreux que la religion peut exister sans la morale.
La meilleure manière de reconnoître le mérite d'un système religieux est de voir les conséquences qu'il a produit, et de les comparer avec l'esprit du christianisme. Cette règle courte et sûre vaut un millier d'argumens, et elle nous a été donnée par notre Sauveur. Vous les connoîtrez aux fruits qu'ils porteront.
On ne peut séparer la religion et la morale, anciens amis et fidelles alliés, sans les déshonorer et les perdre toutes les deux. Celui qui voudroit le tenter seroit leur ennemi commun; ne comptez ni sur sa piété, ni sur ses mœurs.
Je n'ajouterai à ce discours que deux ou trois maximes déduites de mon sujet.
1º. Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, ce n'est pas sa raison, mais ses passions qui dictent son langage. Une mauvaise vie et une bonne croyance sont deux voisins turbulens et incommodes qu'il faut séparer pour obtenir la paix.
2º. Quand un tel homme vous dit qu'une chose est contraire à sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'un mêts est contraire à son estomac. Le manque d'appétit est généralement la cause d'un pareil aveu. Ne vous confiez, en un mot, en rien à celui qui n'a pas une bonne conscience en tout.
Ressouvenez-vous encore de cette distinction, mille s'y sont mépris. Votre conscience n'est pas une loi; c'est Dieu et la raison, qui ont fait la loi, et ont placé en nous la conscience pour juger selon elle, non comme un cadi asiatique, entraîné par le flux et le reflux de ses passions; mais comme un juge britannique qui ne fait pas des lois nouvelles, mais prononce fidellement sur celles qu'il trouve écrites. Ainsi soit-il.
CONSIDÉRATIONS
SUR L'HISTOIRE
DE JACOB.
SERMON XI.
«Et Jacob dit à Pharaon: les jours de mon pélerinage sont de cent trente années; mes jours ont été peu nombreux et bien malheureux.» Genèse XLVII. 9.
Il n'y a point d'homme dans toute l'histoire que je plaigne plus que celui qui a fait une pareille réponse; non pas de ce que ses jours furent courts, mais de ce qu'ils furent assez longs pour avoir été mêlés de tant de maux.
Il fut le plus malheureux de tous les patriarches, car excepté les sept années qu'il servit Laban pour Rachel (années qui lui durèrent quelques jours, tant il l'aimoit, et que j'ôte du nombre de celles de sa vie) tous ses autres jours furent douloureux, et ses malheurs ne vinrent pas de ses fautes, mais de l'ambition, de la violence et des passions des autres. Une grande partie de ceux qui ont été assignés aux hommes à leur entrée dans le monde, vient du même côté, je le sais; mais cependant dans la vie de quelques-uns on remarque spécialement une contexture inexplicable de peines. Un malheur s'élève du milieu d'un autre, et le tout tramé ensemble, offre un spectacle si pitoyable et si mélancolique, qu'un homme bien né ne peut y jeter les yeux sans les sentir ternis, obscurcis, humectés de larmes.
J'ai plus de pitié de ce patriarche encore, parce que dès son enfance il fut bercé de l'attente de mille prospérités; Isaac son père lui avoit dit: «Dieu t'enverra la rosée du ciel, et la graisse de la terre, il te bénira de l'abondance du vin et du blé. Les peuples te serviront, et chaque nation baissera sa tête respectueuse devant toi; tu seras le roi de ta famille, celui qui te bénira sera béni, et celui qui te maudira sera maudit.»
La simplicité de la jeunesse saisit les promesses du bonheur dans leur plus grande étendue. Celles-ci furent confirmées par le Dieu de ses pères dans son voyage de Padon-Aran, et elles ne laissèrent aucun doute sur leur accomplissement dans son esprit. Chaque objet flatteur et agréable qui se présentoit à lui avec la face de la joie, il le regardoit comme une portion de ses bénédictions; il le poursuivoit... il vouloit embrasser une ombre.
Il faut donc supposer que ces bénédictions ne ressembloient pas à celles qu'un esprit matériel devoit attendre; mais qu'elles étoient spirituelles, et telles que l'esprit prophétique d'Isaac les voyoit devant lui; c'étoient des idées qui comprenoient leur bonheur futur lorsqu'ils ne seroient plus des étrangers parcourant la terre; car dans ce fait, et prenant strictement le sens littéral des promesses de son père, Jacob ne jouit d'aucun bonheur; il fut si loin d'être heureux, que dans les plus douces époques de sa vie, il ne rencontra que des afflictions.
Accompagnons-le depuis l'instant fatal où l'ambition traîtresse de sa mère le chassa de son toit protecteur et de son pays, pour aller chercher un asyle et un établissement chez Laban son allié.
Qu'y trouva-t-il? comment son attente fut-elle payée? Nous le lisons dans les remontrances pathétiques qu'il fit à Laban, lorsqu'après l'avoir poursuivi sept jours, il le rencontra sur le mont Gilead. Je le vois à la porte de sa tente, le cœur plein de ce courage calme que donne l'innocence opprimée; il reproche à son beau-père la cruauté avec laquelle il l'a traité.
«J'ai demeuré avec vous vingt ans, vos brebis n'ont pas avorté, et je n'ai pas mangé les béliers de votre troupeau, et celles qui ont été déchirées par les bêtes, je ne vous les ai pas apportées: ah! si j'ai péché, je porte bien la peine de mes fautes. Vous m'avez compté ce qu'on me voloit pendant le jour et pendant la nuit. Le jour j'étois brûlé par le soleil, la nuit j'étois consumé par la gelée, le sommeil fuyoit de mes yeux. C'est ainsi que j'ai passé vingt ans dans votre maison, je vous ai servi quatorze ans pour vos filles, et six pour votre troupeau, et vous avez cent fois changé mes gages.»
A peine se fut-il consolé de tous ces maux, que la mauvaise conduite et les crimes de ses fils blessèrent mortellement son cœur. Ruben fut un incestueux: Juda un adultère: Sa fille Dina fut déshonorée: Simon et Lévi se déshonorèrent eux-mêmes par leur trahison; deux de ses petits-fils furent frappés de mort subite; Rachel: son épouse chérie, périt dans une circonstance qui envenima sa perte; son fils Joseph, ce jeune homme d'une si belle espérance, fut séparé de lui par l'envie de ses frères: enfin, il fut traîné lui-même par la famine chez les Egyptiens dans son vieux âge, il alla mourir chez un peuple qui tenoit pour abominable de manger son pain avec lui. Malheureux patriarche! ah! tu devois bien dire que tes jours avoient été bien courts et bien tristes. Pharaon ne te demandoit que ton âge, mais pouvois-tu jeter un regard sur les jours de ton pélerinage sans songer aux peines qui l'avoient accompagné. Ce qu'il y a de plus dans sa réponse est le regorgement d'un cœur qui saigne au souvenir de ses malheurs.
L'esprit ne peut pas supporter les maux qui nous sont brassés par les autres; quant à ceux que nous nous préparons nous-mêmes, nous ne mangeons que le fruit que nos mains ont planté et arrosé; une fortune, une réputation ébranlées, quand nous avons eu la satisfaction de les ébranler, passent naturellement en habitude: et le plaisir qu'a eu le malheureux sauve quelquefois au spectateur l'embarras de la pitié; mais les malheurs comme ceux de Jacob qui ont été accumulés sur nous par des mains dont nous faisions notre appui, l'avarice d'un parent, l'ingratitude d'un ami, celle d'un fils, laissent à jamais une cicatrice; bien plus, ils sont suspendus sur la tête de tous les hommes, et peuvent tomber à chaque instant sur eux. Chaque spectateur a un intérêt dans la pièce, mais quelquefois aussi nous ne nous intéressons qu'à proportion que les incidens éveillent nos passions, et l'instruction ne pénètre pas bien profondément; nous ne réalisons rien alors: contens de soupirer et de pleurer un instant, nous avons d'abord essuyé quelques larmes; là finit l'histoire de la misère des autres, et sa morale avec elle.
Tâchons d'en faire un meilleur usage, et commençons par la première impulsion que le malheur donna à la roue de la vie de Jacob. Ce fut l'affection partiale d'une mère, son affection injuste, n'importe de quel terme nous la distinguions; cette affection par laquelle Rebecca enfonça une dague dans le cœur d'Esaü, et l'horreur éternelle qui en resta dans le sien, quand elle frémissoit de vivre assez long-temps pour être privée de ses deux fils; rapportez-vous en à moi, mes chers frères, quand cette balance d'amour et de bienveillance, dont les enfans regardent entre les mains de leurs parens l'équilibre comme un droit de la nature, penche et tombe, alors la douleur se plonge dans le cœur. «Le fils n'est plus d'accord avec son père, et la fille avec sa mère, et la belle-fille avec sa belle-mère, les ennemis d'un homme sont alors dans sa famille.»
Ah! combien étoit sage et juste cette ordonnance de Moïse sur la police domestique! «Si un homme a deux femmes, une aimée et l'autre haïe, et qu'elles lui aient donné chacune un fils, et que celui de la femme haïe soit le premier né, il ne pourra pas donner le droit de primogéniture et son héritage au fils de la femme aimée; mais il sera obligé de reconnoître pour premier né l'enfant de la femme haïe, et de lui donner une double portion de tout ce qu'il a».
C'est ainsi que ce législateur obvioit à ce mal, et c'en est un bien grand; il dérobe le cœur des parens sous le masque de l'affection, il les courtise sous une forme si agréable, que mille ont été trahis par les mêmes vertus qui auroient dû les préserver de la trahison. La nature leur dit qu'il ne peut y avoir d'erreur du côté de la tendresse; mais nous oublions que quand la nature plaide la cause d'un enfant, elle parle pour tous, et pourquoi fermons-nous l'oreille à sa voix? Salomon dit que l'oppression fait d'un sage un homme sot; que fera-t-elle donc d'une ame tendre et ingénue qui se voit négligée; trop pleine de respect envers l'auteur de l'injustice pour s'en plaindre, elle se tait pensive, accablée par le découragement. Cet enfant malheureux oublie tous les moyens de plaire; il est né pour voir les autres chargés de caresses, le voilà dans un coin retiré de sa maison, nourrissant son cœur de larmes; ses esprits succombent sous le poids que sa petite portion de courage ne peut pas secouer, il se flétrit, il meurt, triste victime du caprice!
Je me trouve amené, sans l'avoir prévu, vers une réflexion sur la conduite de Jacob envers son fils Joseph. Ce patriarche n'écouta pas la leçon de sagesse que les malheurs de sa famille lui avoient apprise; ses yeux cependant avoient été témoins d'assez de chagrins pour les transmettre à sa mémoire; il tomba dans le même excès d'affection pour cet enfant de Rebecca. «Israël, nous dit l'esprit saint, aimoit mieux Joseph que ses autres fils, c'étoit l'enfant de son vieil âge, et il lui fit un habit de plusieurs couleurs». O Israël! où étoit cet esprit prophétique qui te faisoit percer dans les siècles futurs, et par lequel tu annonçois à chaque tribu sa destinée? où étoit-il? ne devoit-il pas t'aider à voir cette tunique de couleurs diverses, teinte aussi de sang? Pourquoi ces tendres émotions que ton cœur devoit ressentir étoient-elles cachées à tes regards? pourquoi tout nous est-il caché? Sans doute le ciel n'a voulu nous départir de sa lumière qu'autant qu'il en faut à la vertu pour mériter sa récompense.
Accorde-moi, Dieu bienfaisant! de suivre gaiement le chemin que tu m'as tracé. Je ne souhaite pas qu'il soit plus large et moins rude; conserve la foible lumière du pâle flambeau que tu as mis dans ma main, je ramperai sept fois par jour sur mes genoux pour découvrir le meilleur sentier; à la fin de mon voyage je me confierai entièrement à toi, la fontaine de liesse, et je chanterai des hymnes de joie pendant mon pélerinage.
Nous arrivons à un événement bien intéressant de la vie de Jacob, quand on lui impose une femme qu'il n'avoit ni marchandée, ni aimée. «Il voulut regarder le matin, c'étoit Léa, et il dit à Laban, qu'avez-vous fait de moi? ne vous ai-je pas servi pour Rachel? vous m'avez donc trompé.»
Les impositions conjugales ne sont plus susceptibles d'une pareille erreur; mais la moralité de cette anecdote est encore d'usage. L'abus et les plaintes de Jacob seront toujours répétées tant que l'art et la ruse voudront tramer le lien du mariage.
Parcourez l'histoire de tous ceux qui ont été trompés, ramassez leurs plaintes, écoutez leurs reproches mutuels, sur quel point cardinal roulent-ils? Ils se sont mépris dans la personne. La première querelle domestique retentit des mots de déguisement soit du corps soit de l'esprit.
Le plus bel ornement des femmes, le seul peut-être qui subjugue le cœur, l'ornement de la tranquillité et de la douceur de l'esprit, tombe tout-à-coup. N'est-ce pas pour Rachel que je vous ai servi? Pourquoi m'avez-vous trompé?
Ah! soyez plus honnête, et moins secret. Ne cachez rien, ne vernissez rien; si ces traits de la vérité ne peuvent pas vaincre, il vaut mieux ne pas conquérir que de conquérir pour un jour. Quand la nuit sera passée, ce sera la même chose: elle passa, voyez, c'étoit Léa.
Si le cœur se trompe dans son choix, et si l'imagination enfante des merveilles qui ne furent jamais le partage de la chair et du sang, quand le songe a disparu, et que nous nous éveillons le matin, peu importe que ce soit Rachel ou Léa; peu importe que l'objet réunisse toutes les perfections qui appartiennent à la terre; il tombera du haut de ces nuages que l'enthousiasme a configuré.
Que l'homme dans une pareille circonstance ne s'écrie donc pas avec Jacob: qu'avez-vous fait de moi? C'est lui qui a tout fait. Qu'il n'accuse que la chaleur et l'indiscrétion poétique de son amour.
Je ne sais si je dois faire mention d'une autre singularité dans la vie du patriarche, de l'injure qu'il reçut de Laban. C'étoit le même tort qu'il avoit eu envers son père Isaac, quand les infirmités de la vieillesse l'empêchèrent de distinguer un de ses fils de l'autre: es-tu mon fils Esaü? Et il dit, je le suis. Je doute que la vivacité de Léa fût mise à cette épreuve, mais le même stratagême leur coûta les mêmes larmes, et il est difficile de juger si les peines de l'amour malheureux furent un châtiment aussi cruel dans le cœur de l'un de ces frères, que les inquiétudes de l'ambition trompée et de la vengeance dans celui de l'autre.
Je ne vois point comment l'honneur de Dieu est intéressé à nous rendre le mal pour le mal, et pourquoi un homme doit tomber dans le fossé qu'il a creusé pour un autre. C'est au temps et au hasard à tramer les événemens, et il ne manquoit à Jacob que d'avoir été un méchant homme, pour servir de texte et d'exemple à une pareille doctrine. C'est assez pour nous de savoir que le meilleur moyen d'éviter le mal, est de ne pas le commettre. Le monde quelquefois en ordonne autrement, dérobons aux hommes irréligieux le triomphe de leurs recherches.
Je ne puis finir ce discours sans revenir à sa première partie, aux plaintes de Jacob sur la courte durée et les malheurs de ses jours; que je la rapproche de vous par quelques réflexions.
Il est étrange que cette vie nous paroisse si courte en général, et que dans ses détails elle soit si longue. Le malheur, me direz-vous, en est la cause. Exceptons-le et vous trouverez encore que quoique nous nous plaignons de sa briéveté plusieurs hommes sont si embarrassés de leurs jours, qu'ils vont continuellement errans dans les grands chemins et dans les cités, pour chercher des convives qui les en délivrent. S'en débarrasser avec adresse n'est pas un des moindres arts de la vie même; ceux qui ne peuvent y réussir en portent les marques honteuses, et telles que les faillites devroient les porter toujours. Quelqu'insoucians que nous soyons, nous n'aurons pas toujours le pouvoir et la volonté de calculer ainsi. Quand le sang se refroidira, et que les esprits qui nous ont fait perdre tant de jours avant de nous avoir permis de les compter commencent à se retirer, la sagesse appuye sa main sur notre cœur, les afflictions et le lit de douleur trouvent une heure pour nous persuader; s'ils nous manquent, la vieillesse ne nous manquera pas, et la voilà élevant d'une main tremblante le sablier devant nos yeux presqu'éteints.
Chrétiens mes frères, chrétiens inconsidérés, n'attendez pas jusques-là. Examinez votre vie dès aujourd'hui, regardez derrière vous, voyez cette ère susceptible de méditations célestes, écrite à la hâte sur le sable et effacée avec...
Je manque de paroles pour dire avec quoi... Je ne pense qu'aux réflexions avec lesquelles vous vous supporterez vous-mêmes au déclin d'une vie si misérablement prodiguée; s'il arrive que vous soyez paresseux à la onzième heure, et que vous ayez tout l'ouvrage du jour à faire, quand la nuit arrivera, et qu'on ne pourra plus travailler.
Quant aux malheurs des jours de ce pélerinage, la spéculation et les faits semblent varier. Nous convenons avec le patriarche que la vie de l'homme est malheureuse, et cependant le monde a l'air heureux; chaque chose y paroît tolérable. Jetez un regard sur l'univers qu'il nous a donné, observez les richesses et l'abondance qui coulent dans les canaux de chacun; ils satisfont non-seulement les désirs de la nature, mais encore ceux de l'imagination et du luxe. Chaque contrée est un paradis que la nature a cultivé dans un moment de joie.
Toutes les choses ont deux faces, Jacob, Job et Salomon partagent le monde en deux sections, la vérité réside au milieu, ou plutôt le bien et le mal sont mêlés; lequel des deux l'emporte! C'est au-dessus de nos recherches. Ah! c'est le bien. Premièrement parce que cette pensée me rend plus cher et plus vénérable le créateur du monde, et ensuite parce que je ne puis pas supposer qu'un ouvrage fait pour exalter sa gloire, doive manquer d'apologies.
Quelle que soit la proportion de la misère dans la construction du monde, ce n'est pas un devoir religieux d'ajouter à nos malheurs. Ne méritons jamais les louanges qu'obtinrent ces anachorètes, qui vivant au milieu d'un jardin embaumé ne touchèrent jamais une fleur. J'ai pitié de ceux dont les plaisirs naturels sont des fardeaux et des privations, et qui fanatiques malades fuyent loin de la joie comme si elle étoit un crime.
Ah! s'il en est un dans le monde, c'est l'affliction et l'oppression du cœur; la perte des biens, de la santé, des couronnes et des dignités sont des maux en tant qu'ils occasionnent des chagrins; séparez-les de ces privations, tout le reste est vérité, et réside seulement dans la tête de l'homme.
Être infortuné! les douleurs de ton ame ne suffisent-elles pas, sans que tu remplisses la mesure avec celles du caprice, tu marches sans cesse dans l'ombre, et tu veux encore t'y tourmenter en vain!
Nous sommes des créatures incapables de repos, et tels nous serons jusqu'à la fin des choses. Ce que nous pouvons opérer de mieux, est de faire de notre caractère turbulent ce que les hommes sages font de leurs mauvaises habitudes. Quand ils ne peuvent les vaincre, ils tâchent au moins de les détourner dans des canaux utiles.
Si nous devons donc sans cesse nous tourmenter, perdons de vue l'objet présent de nos soucis, et peinons-nous seulement à bien vivre. Ainsi soit-il.
LES VOIES
DE
LA PROVIDENCE
JUSTIFIÉES.
SERMON XII.
«Vois, ce sont les impies qui prospèrent dans le monde; ils augmentent en richesses. Et cependant j'ai gardé mon cœur pur en vain; en vain j'ai lavé mes mains parmi les innocens.» Pseaume LXXIII, 12 et 13.
Cette plainte du psalmiste sur la distribution confuse des bénédictions du ciel tant au juste qu'au méchant, est un sujet qui a donné matière aux recherches, et qui a élevé souvent dans l'esprit des hommes des doutes propres à les décourager. Le soleil brille sans distinction, la pluie descend également sur le bon et sur le mauvais. Si le souverain maître de la terre y jette un coup-d'œil, d'où vient le désordre? Pourquoi permet-il que les hommes sages et bons soient en proie aux misères de la vie, tandis que les sots et les pécheurs triomphent dans leurs offenses, et que les tabernacles mêmes des voleurs prospèrent?
On répond à cela, donc il existe un avenir de récompenses et de châtimens; il doit succéder à cette vie. Toutes ces inégalités y seront applanies, la conduite des hommes y sera examinée, Dieu se justifiera dans ses voies, et la bouche qui se plaint se clorra à jamais.
Si cela n'étoit point, si les impies prospéroient dans ce monde, y possédoient les richesses, et qu'ils ne fussent pas distingués dans l'autre, à quoi nous serviroit d'avoir conservé notre intégrité? J'aurois donc en vain nettoyé mon ame, j'aurois en vain lavé mes mains parmi les innocens. On répond encore plus directement à cette demande en disant, que Dieu en créant l'homme l'a rendu capable de jouir du bonheur. Il l'a doué de la liberté de choisir, don sans lequel il n'auroit pu être comptable de ses actions. Ce n'est que du mauvais usage qu'il fait de ces bienfaits, que dérivent les irrégularités dont on se plaint ici; on ne pourroit les prévenir que par la subversion totale de la liberté humaine. Si Dieu montroit son bras nud et arrêtoit toutes les injustices qui peuvent se commettre, l'homme sans doute feroit le bien; mais il en perdroit le mérite, agissant par les impulsions de la nécessité et de la force, et non d'après les déterminations de son esprit: sur cette supposition il ne devroit pas plus s'attendre à conquérir le ciel par des actes de tempérance, de justice, d'humanité, que par l'impulsion ordinaire de la faim et de la soif telles que la nature les dirige. Le tout-puissant a fait un autre pacte avec le genre humain, il a mis devant lui la vie et la mort, le bien et le mal, il lui a donné la faculté de choisir, et de prendre ce que sa raison lui feroit trouver le meilleur.
Je n'insisterai plus sur tous les argumens faits pour venger la Providence; ils ont été si souvent débattus, qu'ils n'ont pas laissé la moindre réponse à faire. Les misères qui accablent le bon, et le bonheur apparent du mauvais ne peuvent prendre un cours différent, dans l'état de liberté où l'homme se trouve placé.
Lorsqu'on intente de pareilles accusations, il est deux choses que nous tenons pour accordées. La première, que nous distinguons certainement le bon du mauvais, et la deuxième que nous connoissons encore leurs plaisirs et leurs souffrances respectives.
Je vais dans ce discours faire quelques recherches sur la difficulté qu'il y a de connoître ces deux objets.
La première de ces instructions nous apprendra à juger sainement des autres; la seconde à raisonner humblement sur les voies de Dieu.
Quoiqu'on ne puisse pas nier les misères du bon et la prospérité du méchant, je tâcherai de montrer que lorsque nous nous plaignons avec le psalmiste, nous ignorons tellement les motifs des événemens et que l'évidence sur laquelle nous nous appuyons est si imparfaite et fautive, qu'elle suffit pour faire suspecter nos plaintes et venger la Providence.
Et d'abord à quelle marque certaine et infaillible connoissons-nous la bonté ou la méchanceté de la plus grande partie des hommes?
Si nous nous confions à la renommée et aux rapports qu'on en fait, quand ils sont favorables savons-nous s'ils procèdent de l'amitié ou de la flatterie; quand ils sont mauvais de l'envie, de la malice, du soupçon? De quelque manière qu'ils soient faits, ne peuvent-ils pas dériver d'une méprise qui a aggrandi de petites choses, et quelquefois d'une relation infidelle. Il arrive aussi, de toutes ces causes, que les actions des hommes, comme les histoires de l'Egypte, doivent être reçues et lues avec précaution. Elles sont accompagnées et défigurées de tant de songes et de fables, qu'un lecteur ordinaire ne peut distinguer la vérité du mensonge. Accordons que mes réflexions soient trop sévères, que l'envie n'ait jamais amoindri le mérite des actions humaines, et que la malice ne les ait jamais noircies, les caractères des hommes en sont-ils plus faciles à pénétrer, eux qui se cachent dans la partie la plus retirée et la plus obscure de la vie? La plus vraie piété est la plus secrète, la plus mauvaise action l'est aussi, par une raison toute différente. Quelques hommes sont modestes et se donnent de la peine pour cacher leurs vertus; s'ensevelissant dans une réserve pénible, ils veulent faire ignorer leurs bonnes qualités; d'autres, au contraire, font jouer mille petits artifices, pour contrefaire les vertus qu'ils n'ont pas, et dissimuler les vices qu'ils ont réellement, et cela sous la belle montre de la sainteté, de la générosité, et de toute autre vertu trop spécieuse pour être examinée, et trop aimable pour être soupçonnée.
Ces traits suffisent pour montrer combien il est difficile de connoître le vrai caractère des hommes; faisons un pas de plus, et disons que quand même en plusieurs occasions nous pourrions parvenir à cette connoissance, cela ne suffiroit pas pour motiver notre jugement. Il y a mille circonstances qui accompagnent chaque action, et qui ne peuvent être sues du monde. Cependant on doit les connoître et les peser avant de prononcer avec justice la sentence définitive. Un homme peut avoir des vues et des sentimens différens de ceux que ses juges ont de lui; ce qu'il a entendu faire, ce qu'il sent, ce qui se passe en lui peut être un secret dont son cœur conserve profondément le trésor. Assailli d'infirmités naturelles, et d'une complexion défectueuse qu'il n'est pas en son pouvoir de corriger; il peut être sujet à des inadvertances, à des écarts, à des erreurs de tempérament; il peut être exposé à des piéges qu'il ne sait pas prévoir, par ignorance, par manque de jugement et d'instruction; il peut travailler dans l'obscurité: dans tous ces cas, il peut faire beaucoup de choses mauvaises en elles-mêmes, et cependant innocentes, c'est un objet de pitié souvent, et non de censure et de sévérité.
Voilà les difficultés qui se présentent à nous quand nous voulons former un jugement sur le caractère des hommes. Mais supposons encore que nous puissions nous enfoncer vers leur cœur, l'ouvrir et l'étudier; supposons que les mots de scélérat ou d'homme juste soient écrits sur leur visage d'une manière si distincte et si lisible, que personne ne puisse s'y méprendre, le bonheur de l'un ou de l'autre de ces individus sera toujours un secret impénétrable à notre perspicacité. Exceptez-en quelques traits sûrs et bien prononcés, nos décisions sur tout le reste ne seront que des conjectures aventurées.
Dans la joie même, quelquefois le cœur est triste, c'est Salomon qui nous l'apprend, et celui qui est un objet d'envie pour ceux qui ne regardent que la surface de sa fortune, paroît digne de compassion à ceux qui connoissent ses intimes pensées. Indépendamment de cela, on ne peut pas assurer que quelqu'un est heureux d'après les événemens qui lui arrivent, il faut encore connoître comment il sait en jouir, et quelle est la tournure de son esprit. La pauvreté, l'exil, la perte de la réputation et des amis, la mort des enfans, gages les plus chers du bonheur humain, ne font pas les mêmes impressions sur tous les tempéramens. Vous verrez un homme souffrir sans soupirer, ce qu'un autre dans l'amertume de son ame pleurera toute sa vie. Une parole trop prompte, un regard dur perceront plus profondément une ame sensible, qu'une épée celle qui ne l'est point.
Si ces réflexions sont vraies pour ce qui regarde les infortunes, elles le sont encore quant aux jouissances. Nous sommes différemment formés; les choses font des impressions diverses sur nous; nos goûts sont différens; il arrive, soit par la force de l'éducation et de l'habitude, soit par l'impulsion du caractère, que les mêmes avantages et les mêmes plaisirs ne produisent jamais le même bonheur. Cette sensation diffère dans chaque homme selon sa complexion et son tempérament; ainsi les événemens heureux qui raviront l'homme bilieux, et l'homme sanguin, seront reçus froidement par le flegmatique. Les calculs sur le bonheur et le malheur des hommes sont tellement sujets à mécompte, que des riens, légers comme l'air, font chanter des hymnes de joie à certains hommes, tandis que d'autres comblés de bénédictions réelles ne peuvent pas atteindre au pouvoir d'en jouir, et sentent un poids qui opprime et abat leurs ames.
Hélas! si les principes du contentement ne sont pas en nous-mêmes, ne les cherchons pas dans les dignités et les richesses; ils n'y sont pas.
Eh bien! avons-nous trouvé une règle pour juger du bonheur des hommes? pouvons-nous dire sans risque de nous méprendre: celui-ci prospère dans le monde; cet autre possède les richesses.
Quand un homme s'est élevé au-dessus de nos têtes, nous tenons pour certain qu'il jouit d'en-haut de quelque perspective glorieuse, et qu'il ressent des plaisirs assortis à son élévation; si nous pouvions monter vers lui, nous trouverions que ce poste est une foible récompense des soins et de la peine qu'il a eu de gravir si haut. Il y est en proie peut-être à plus de dangers, à plus de troubles. Sa tête est environnée de vertiges, le sage lui souhaiteroit de pouvoir redescendre au niveau du sol commun aux hommes: on se tromperoit donc aussi si l'on calculoit le bonheur humain sur l'échelle des dignités et des honneurs; le seul bonheur, le seul qui soit ineffable est celui que donnent une fortune modérée, des désirs plus modérés encore, et la conscience de la vertu.
Ah! qu'ils sont délicieux les plaisirs peu bruyans de ce paysan honnête qui s'éveille et se lève gaiement pour aller au travail! Voyez sa cabane, c'est le spectacle de la félicité humaine; il se livre à toutes les jouissances de la domesticité. Ses enfans font sa joie et sa consolation, l'espoir de leur bonheur anime ses yeux, et épanouit son cœur. Vous ne concevrez pas qu'il existe des plaisirs plus purs dans l'état le plus opulent... S'il falloit les comparer ses plaisirs et ses peines avec ceux des hommes qui peut-être le méprisent, il resteroit dans la balance, que le riche a plus de mets, et le pauvre un meilleur estomac, que l'un environné de luxe a plus de médecins à ses ordres, mais que l'autre a plus de santé: dans tous les autres points de la vie, ils sont au même niveau. Le soleil les éclaire et les échauffe également, l'air leur dispense un souffle aussi frais, la terre leur exhale les mêmes parfums, ils ont une portion égale dans tous les bienfaits réels de la nature.
Ce que j'ai dit est suffisant pour démontrer combien il est difficile de juger du bonheur ou du malheur de la plus grande partie du genre humain: que mon discours apprenne aux hommes à être humbles et sobres dans leurs raisonnemens sur les voies de la Providence.
Il y a des inégalités dans les choses de ce monde, et c'est un des plus forts argumens en faveur d'une vie future; ne l'oubliez jamais. Néanmoins, je suis persuadé que ce dont nous nous plaignons n'est pas aussi considérable qu'il paroît-être au premier coup-d'œil.
Je veux que le bonheur des méchans soit aussi grand que nous le reprochons à la Providence, et que nous ne puissions le concilier avec elle; qu'en infèrerons-nous? une nouvelle preuve de notre ignorance. Avons-nous résolu tous les problèmes religieux? pourquoi celui-ci nous alarmeroit-il davantage que mille autres difficultés qui chaque jour trompent nos recherches?
La plus petite fleur des champs, le brin d'herbe le plus délié, ne confondent-ils pas l'entendement des esprits les plus pénétrans? les plus profonds scrutateurs des secrets de la nature nous diront-ils à quelle position, quel mouvement les végétaux doivent leurs couleurs et leurs saveurs différentes; pourquoi l'arsenic et l'hellébore brûlent et déchirent le noble tissu du corps humain, tandis que l'opium bouche tous les passages de nos sens, et nous prive de la raison et de l'entendement? les moindres choses qui se trouvent sur nos pas n'ont-elles pas un côté ténébreux que l'œil le plus perçant ne peut pénétrer? les esprits les plus exaltés ne se trouvent-ils pas embarrassés et en défaut devant chaque atome de la matière?
Vas donc, homme vain, et quand ta tête vertigineuse s'emplit de l'opinion de ta sagesse, et veut corriger les voies de la Providence; vas, regarde-toi dans ce miroir. Examine tes facultés, qu'elles sont étroites et imparfaites! combien elles sont battues par la vérité et le mensonge! avec quelle confusion tu les discernes, même dans cette glace! Vois ensuite le commencement et la fin des choses, des grandes et des petites, elles conspirent à te jouer. Veux-tu porter ta vue plus loin, de quelque côté que tu pousses tes recherches, quels nouveaux sujets de surprises! que de nouvelles raisons de croire que tout est au-dessus de ton entendement. Eh bien! ce sont là pourtant les plus petits moyens de Dieu. Que sais-tu sur cet être suprême? cherches, calcules, l'as-tu trouvé? connois-tu ses perfections? elles sont aussi élevées que le ciel: y monteras-tu? elles sont plus profondes que l'enfer. Y descendras-tu?
Ah! si nous pouvions appercevoir les ouvrages miraculeux de la Providence, et comprendre les plans de sa sagesse et de sa bonté infinies, connoissances que nous acquerrons peut-être à la consommation des siècles; ces événemens que nous sommes si embarrassés d'expliquer exalteroient et manifesteroient sa sagesse, et nous nous écrierions dans la même extase que l'apôtre: ô profondeur des richesses et de la sagesse divine, oh! que tes voies, grand Dieu, sont infinies! que tes sentiers sont difficiles à trouver: Amen.
LAZARE
ET