IV
A six heures, tous les invités se trouvaient réunis. Mme Gerbier, en femme bien apprise, qui connaît son monde, et très heureuse d'ailleurs de recevoir, fit les présentations d'usage avec la meilleure grâce et sans gaucherie provinciale; ayant toujours eu les plus grands égards pour la noblesse et le clergé, sans dédaigner l'intelligence du tiers-état qui s'enrichit honnêtement.
A sa droite souriait l'abbé Dufresne; à sa gauche, M. Grandperrin était carrément établi dans sa chaise. Maître Gerbier, cravaté de blanc, rayonnait d'une façon discrète, près de Mme Grandperrin (veuve marquise d'Évran), et le comte de Rhuys se trouvait près de Mlle Alise, en robe maïs à noeuds de velours noir. Les autres convives avaient été répartis dans l'ordre le plus harmonique au double point de vue des convenances et des caractères. A la louange de Mme Gerbier, disons que, sans être encombrantes, les fleurs n'avaient pas été oubliées. De riches bouquets de plantes ornementales (plantes de rivière et plantes de jardin) étaient fort habilement disposés, de manière à réjouir les yeux sans gêner le regard, et permettre à tous les convives de se bien voir et de s'entendre.
Comme l'avait dit Maître Gerbier, M. Grandperrin était un homme tout rond: figure ouverte, cheveux blonds frisés et favoris en côtelettes, également frisés. Né sous une heureuse étoile, il s'était développé dans le sens naturel de ses aptitudes. Fils d'un petit filateur, il était devenu gros filateur. Trapu, de taille moyenne, avec l'intelligence des chiffres, une santé robuste et une volonté non moins robuste, il était devenu très vite un des importants capitalistes de l'époque. C'était un excellent convive, bon mangeur et buveur sérieux sans craindre pour sa raison. Il y a des buveurs intelligents, comme il y a des buveurs bêtes. Lui était un buveur intelligent. On prétendait même que c'était presque toujours après un ample déjeuner qu'il avait remporté ses plus beaux triomphes de tribune et donné ses meilleurs coups de boutoir parlementaires. «Ce diable de Grandperrin, disait-on à la Chambre, quand il est sur lest avec ses trois verres de Porto, ses chiffres nous parlent tout seuls.» Que voulez-vous! Il avait su prendre la vie par ses bons côtés; gardait sans doute une ligne de chance dans sa grosse main nerveuse, et tout lui avait réussi... puisqu'il avait obtenu la marquise d'Évran, la seule espérance qui lui semblât d'abord impossible à réaliser. Mais il s'était fait si humble, avait paru si dévoué, avec tant de sincère abnégation dans ses paroles émues, près du berceau de la petite Alise presque mourante, que la marquise avait laissé prendre sa main, bien froide d'abord.... Avec le temps elle avait fini par apprécier la rare valeur de l'homme, mine d'or par le coeur et intarissable banquier pour sa famille, payant toujours royalement, sans l'ombre d'un sourcil circonflexe, les notes les plus formidables des modistes et des couturiers, et disant parfois avec un adorable sourire de bonhomie: «A quoi servirait tant d'argent, si ce n'était à donner un peu de joie à ceux qu'on aime?» Il dépensait à peine les trois quarts de ses revenus, et la mère et la fille passaient pour des élégantes du meilleur style dans les salons parisiens.
Le comte Albert, placé près de Mlle d'Évran, avait attendu avec la plus courtoise déférence, que la robe maïs eût apaisé son bruit dans toute son ampleur, puis il vint s'asseoir à sa droite et se trouva bientôt sous le feu direct de deux grands yeux intelligents et spirituels, qui n'avaient l'air de rien voir et se rendaient compte de tout, dont les paupières étaient frangées de longs cils et dont l'iris était brun.
Il ne put se défendre d'admirer avec un sourire d'artiste les libres inflexions d'un cou charmant, vigoureux et d'un blanc mat, que faisaient valoir, dans toute l'harmonie de ses lignes, le corsage un peu échancré et l'opulente chevelure châtain clair relevée à grandes ondes de moire avec des miroitements superbes. Il remarqua également de petites oreilles merveilleuses dans leur volute diaphane, oreilles musicales si jamais il en fut, vraies fleurs de chair où de fins diamants tremblaient comme deux gouttes de rosée.
Et malgré lui il se prit à songer à ces immortelles naïades qui, dans nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d'un bras arrondi l'urne penchée de leur fontaine, types d'aristocratie, de jeunesse et de grâce mondaine, que le génie d'un statuaire a su trouver parmi les belles rieuses de la cour de France, en y mêlant un pur souvenir de la Grèce antique.
Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d'Évran n'avait aucun doute sur son incontestable et fière beauté qu'elle était parfaitement sûre d'elle-même et à l'aise dans sa robe et dans la vie comme un libre oiseau dans sa plume et dans l'air.
La bonne et grosse gaieté verbeuse de M. Grandperrin avait de prime abord mis tout le monde à son aise. Après les premiers bruits de cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit à battre la campagne à travers les généralités courantes. Il fut question de la contrée et des environs curieux à voir, du mont Saint-Michel et de ses fameux sables,
Source de tant de fables,
et des belles rangées de tamarix ondulant aux deux bords de la route; de Cancale et de l'île des Rimains; d'Avranches et des profondes vallées rocheuses de Carolles qui lui donnent l'aspect de Jersey; de Dinan sur la Rance, et du cap Fréhel, qu'on visite en barque par les temps calmes; et de Saint-Malo et du grand Bey, où dort Chateaubriand.
A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive:
--Au lieu d'un mince grillage et de cette petite croix mesquine à peine émergeant du roc, j'aurais compris, s'écria-t-il, une haute croix de granit, qu'on pût saluer du large, à cinq ou six lieues en mer, et disant de loin aux marins qui passent: «Là, près de son berceau, repose quelqu'un de grand dont la France se glorifie.»
--Je suis absolument de cet avis, répondit Mlle d'Évran, d'une voix musicale un peu grasseyante d'un charme incomparable d'imperfection dans son timbre perlé.
Le comte s'inclina tout fier de cette approbation.
En habile maîtresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n'aborda qu'un peu tard le chapitre de la fameuse propriété dont son mari avait passé l'acte de vente. Ce ne fut guère qu'au dessert qu'elle parla pour la première fois à M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les points de la table ce fut un vrai concert d'éloges.
--Monsieur, insinua adroitement à M. Grandperrin maître Gerbier, la bouche encore sucrée par une grosse poire de beurré d'Aremberg, monsieur, sans être trop indiscret, puis-je vous demander si votre intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si vous devez conserver intacte la région des ruines?
--Ma foi, je n'en sais trop rien encore. La question vous intéresse, paraît-il?
--Oui, peut-être, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais quelqu'un tout disposé à racheter, si faire se pouvait, les ruines seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d'ajouter que ce coin de vieux parc ne vaut guère mieux que les ruines, pécuniairement. Ce sont deux non-valeurs, à proprement parler.
--C'est votre opinion bien fondée, je pense? répondit M. Grandperrin.
--Assurément. Figurez-vous un fouillis d'arbres inextricables où il fait nuit en plein jour, où rien n'est aménagé (on n'y a pas fait une seule coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevêtrées ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes les avenues sont encombrées de vieux chablis, branches vermoulues, tombées au vent d'hiver. On n'y marche plus guère que dans la poussière de bois mort.
--Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-là? fit joyeusement M. Grandperrin.
--Dame, reprit maître Gerbier devenu sérieux, quelqu'un y attachant une simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d'en face, M. le comte de Rhuys....
--Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma réponse pour une parole de Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n'ai pas encore vu la propriété. J'ai acheté sans voir, pas tout à fait en aveugle pourtant. D'une part, Mlle d'Évran m'avait dit que le pays pittoresque et accidenté lui plaisait; d'autre part, mon homme d'affaires, venu cinq ou six fois dans la contrée, avait préalablement flairé le terrain; je savais, à n'en pouvoir douter, que tous les immeubles étaient d'un très bon rapport; j'étais donc sûr de ne pas m'enliser dans une mauvaise entreprise. Mais, pour en revenir à votre désir personnel, demain, dans l'après-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade aux ruines. Je prendrai l'avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle d'Évran, et si rien ne s'y oppose....
--Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais déjà ces ruines, je ne vois aucune objection à leur vente partielle, et je pense également que ma mère....
Mme d'Évran l'approuva d'un signe de tête, le comte Albert la remercia d'un éloquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues. L'espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le même homme, sa brusque sauvagerie s'humanisa, et il semblait presque heureux quand on se leva de table pour prendre le café dans la chambre voisine, où l'on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu avec leur tapis vert, et des albums de photographies à tranches d'or sur une grande console en bois des Iles.
Le whist et les échecs eurent tort ce soir-là. On avait dîné tard, on fit simplement un peu de musique après le café. Le piano était neuf et bon. Mme Gerbier plaqua les premiers accords et acheva très correctement deux ou trois valses en vogue d'un opéra-bouffe quelconque; mais son jeu, d'une teinte neutre, contribua singulièrement à faire valoir l'exécution nerveuse et colorée de Mlle d'Évran, qui lui succéda sans se faire prier, et aborda les oeuvres de grand style de Weber et de Beethoven comme si l'âme des maîtres passait en elle. Le comte Albert la complimenta sans réserves et sut trouver à propos quelques paroles ferventes qui furent très bien accueillies.
--Eh bien! répondit-elle, souriante, s'il en est ainsi, puisque vous êtes réellement satisfait, à votre tour. Mme Gerbier m'a dit que vous chantiez.
Il ne s'attendait guère à cette brusque demande et fut d'abord un peu déconcerté, mais il comprit qu'il ne pouvait balbutier des excuses banales; il essaya pourtant de dire que sa voix s'était rouillée dans la brume du marais, et qu'il avait quitté Paris depuis longtemps, à l'époque de Donizetti et du vieux succès de _Dom Pasquale_.
--Précisément, répondit-elle, Donizetti, frère poétique d'Alfred de Musset, génie d'artiste paresseux; ce sont souvent les meilleurs. Eh bien, nous écouterons la sérénade de _Dom Pasquale_, je vous accompagne de souvenir.
Elle se remit au piano. Il s'exécuta de bonne grâce, et chanta vraiment fort bien cette délicieuse inspiration d'un rossignol au coeur de feu disant l'amour des nuits heureuses.
Sa voix émue, chaude et vibrante, sans faux éclat ni roulades pédantesques, lui mérita les applaudissements de l'auditoire et un très bon point de Mlle d'Évran. Il la remercia vivement de l'avoir si obligeamment accompagné, et vers la fin de la soirée, il la remercia de nouveau pour avoir plaidé si chaudement sa cause dans la question des ruines. Elle comprit à son franc regard et à l'accent de sa voix qu'il y avait dans ses paroles autant d'admiration pour sa beauté que de gratitude pour son intervention généreuse; et ce soir-là, le comte Albert rentra chez lui presque heureux, mais un peu troublé. Il traversa sur la pointe du pied la chambre où Mlle Berthe sommeillait, lui donna, sans la réveiller, un pur baiser filial, et, bien que fatigué par les émotions diverses de sa journée, il eut grand'peine à s'endormir.
La nuit, il aperçut bien encore dans ses rêves quelques fragments des ruines, mais il en vit surgir une image nouvelle, une femme souriante, en robe maïs, qui le regardait fixement. La grande chevelure châtain-clair, librement déroulée, lui descendait jusqu'aux pieds, et dépassait la traîne de la robe sur les pelouses fleuries.
[Illustration]