‹ Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.Chapitre 19 sur 28 · VI

VI

Une chaise de poste à quatre chevaux, lancée à fond de train, et menant grand bruit de roues, hennissements, grelots, fouets et jurons, s'arrêtait court en face de la grille, avec deux postillons en selle, tout flambants neufs du costume traditionnel: longues bottes cirées, culotte jaune, veste courte et chapeaux enrubannés. La portière s'ouvrit à un assez gros garçon d'une trentaine d'années, aux joues fleuries, en paletot de velours marron, et dont le ventre, déjà en saillie, s'arrondissait dans un pantalon clair.

Le nouveau personnage avait trouvé sans doute original de se faire conduire à grand'guides pour éblouir les populations, rangées effectivement aux deux bords de la route avec des yeux écarquillés.

--Tiens! Alexandre, s'écria M. Grandperrin ce farceur d'Alexandre! Il n'en fait jamais d'autres, on le croit à Plombières, et il vous arrive comme une trombe, sans se faire annoncer.

Le voyageur monta la côte et sauta au cou de M. Grandperrin, qui l'embrassa joyeusement et le présenta aux promeneurs:

--Mon neveu, messieurs, Alexandre Grandperrin, associé de ma maison de Rouen.

Alexandre salua tout le monde et il eut pour Mlle d'Évran un sourire familier qui déplut singulièrement au comte de Rhuys; il fut bientôt mis au courant de la question qui s'agitait, et des vingt mille francs regardés comme rémunérateurs; mais dès qu'il aperçut le _ru des Ormes_:

--Mon oncle, vous n'y pensez pas, s'écria-t-il, Vous n'avez donc pas vu ce petit cours d'eau? Il n'a l'air de rien, mais sa force motrice peut être merveilleuse; ce serait justement votre affaire pour la nouvelle usine dont nous avions parlé.

--Mais si, mais si, je l'avais parfaitement vu, tout aussi bien que toi, répondit M. Grandperrin, piqué au jeu (ce diable d'Alexandre a raison, pensait-il), mais je n'avais encore rien dit. D'autres considérations me faisaient réfléchir. Et, quand tu es arrivé, je me demandais s'il n'y aurait pas un moyen de concilier nos intérêts avec le bien légitime désir de M. le comte Albert, à qui je veux être agréable.

Par la plus étrange des fatalités, le _ru des Ormes_ passait précisément sous la grande rosace.

--On ne peut pourtant pas déplacer les ruines, disait M. Grandperrin; il y a trop d'arbustes cramponnés, des racines et des branches, aux jointures des pierres... tout s'écroulerait... mais peut-être pourrait-on détourner le cours d'eau. C'est à quoi je pensais. Pour creuser un nouveau lit au _ru des Ormes_, sur fond de roc, il faudrait faire jouer la mine, puis tailler à pic une tranchée, sans compter les frais de terrassement. Le devis de mon ingénieur ne dépasserait pas, je crois, les vingt mille francs que vous êtes sans doute prêt à sacrifier, monsieur le comte. Eh bien, s'il en est ainsi, vous pouvez regarder l'affaire comme déjà conclue entre nous. Dans tous les cas, ce ne serait pas avant l'an prochain que je pourrais établir une nouvelle usine. En attendant, regardez-vous ici absolument comme chez vous; à toute heure, nous absents ou présents, les clefs sont à votre disposition.... D'ailleurs, comme notre séjour ici sera d'un mois, probablement, j'espère bien avoir l'honneur d'être présenté à Mlle Berthe, que Mme Grandperrin désire vivement connaître, et sans doute avant notre départ, nous pourrons faire ensemble quelques promenades dans les environs.

Albert remercia, s'inclina et prit congé de la famille Grandperrin dans les meilleurs termes, mais quand il passa devant Alexandre, ce dernier reçut en plein visage un froid regard qui figea sur place le sourire banal qui d'habitude lui fleurissait aux lèvres.

[Illustration]