‹ Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvésChapitre 42 sur 55 · II

II

Il le prend par le bras, arrache le velours Des rideaux et lui montre, en bas, les larges cours Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule, La foule épouvantable avec des bruits de houle, Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges: Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges. L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout Au roi pâle et suant qui chancelle debout, Malade à regarder cela.

«C'est la crapule, Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule. Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux! Je suis un forgeron; ma femme est avec eux, Folle: elle croit trouver du pain aux Tuileries. On ne veut pas de nous dans les boulangeries. J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets, Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille. C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille, Un autre était forçat, et, tous deux, citoyens Honnêtes; libérés, ils sont comme des chiens: On les insulte; alors, ils ont là quelque chose Qui leur fait mal, allez! C'est terrible et c'est cause Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés, Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez. Crapule.--Là-dedans sont des filles, infâmes Parce que vous saviez que c'est faible les femmes, Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien; Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien; Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

«Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front: Chapeau bas, mes bourgeois, oh! ceux-là sont les Hommes Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir, Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir, Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes; Où, lentement vainqueur, il domptera les choses Et montera sur Tout, comme sur un cheval. Ô splendides lueurs des forges! Plus de mal, Plus!.... Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible! Nous saurons! Nos marteaux en main, passons au crible Tout ce que nous savons; puis, Frères, en avant! Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant De vivre simplement, ardemment, sans rien dire De mauvais; travaillant sous l'auguste sourire D'une femme qu'on aime avec un noble amour. Et l'on travaillerait fièrement tout le jour, Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne; Et l'on se sentirait très heureux, et personne, Oh! personne surtout, ne vous ferait ployer! On aurait un fusil au-dessus du foyer...

«Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille! Que te disais-je donc? Je suis de la canaille. Il reste des mouchards et des accapareurs. Nous sommes libres, nous! Nous avons des Terreurs Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure, Je parlais de devoir calme, d'une demeure... Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous; Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux... Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule, Dans la grande canaille effroyable qui roule, Sire, tes vieux canons sur les sales pavés. Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés! Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France, Poussaient leurs régiments en habits de gala, Eh bien, n'est-ce pas, vous tous: Merde à ces chiens-là!»