CHAPITRE V.
Le 20 de Septembre les Sauvages nous dirent que nombre d'Yrocois s'acheminoient pour nous venir faire la guerre, à eux & à nous: nous leurs dismes que nous en estions très aises, mais que nous ne les croyons[667], & qu'ils n'avoient que la hardiesse d'assommer des gens endormis sans se deffendre.
[Note 667: Craignons est probablement ce que portait le manuscrit.]
Les communes des sauvages, de cinquante à soixante lieues de Québec, s'asemblent tous en ce dit lieu au mois de Septembre & Octobre, pour faire la pesche d'anguilles, qui est en abondance en ce temps là, lesquels ils font boucaner, & les reservent pour en manger jusques au mois de Janvier, que les neiges sont hautes, pour aller à la chasse de l'eslan, dequoy ils vivent jusqu'au Printemps.
Le 3 d'Octobre[668] je partis de Québec, pour aller au Cap de Tourmente, voir l'avancement qu'avoient fait nos ouvriers, & en ramener une partie: deux hommes s'en retournèrent par terre, conduire quelque bestial que l'on amenoit dudit Cap de Tourmente à Québec. Après avoir mis ordre en ce lieu, je m'en 150/1134 retournay le 6 dudit mois, où estant arrivé j'appris que quelques sauvages avoient assassiné ces deux hommes endormis, qui conduisoient le bestial, à demie lieue de nostre habitation[669]. Cecy m'affligea grandement: on fut quérir les corps qu'ils avoient traisnez au bas de l'eau afin que la mer les emmenast, estant apportez on les visita, ils avoient la teste escrasée de coups de haches, & plusieurs autres d'espée & cousteaux dans le corps.
[Note 668: Le 3 octobre était un dimanche, et la marée était haute vers 1 heure et demie.]
[Note 669: Le meurtre paraît avoir été commis à la Canardière quelque part vers l'embouchure du ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers (aujourd'hui rivière Chalifour ou rivière des Fous). Le meurtrier était Mahican-atic ouche, et les deux victimes, Henry, domestique de Madame Hébert, et un autre français appelé Dumoulin. Ces derniers avaient dû partir du cap Tourmente, vraisemblablement le mardi, de bonne heure le matin, afin de pouvoir passer facilement les rivières de la côte pendant que la marée était basse. Arrivés à la Canardière, ils trouvèrent la rivière Saint-Charles encore trop pleine pour pouvoir traverser le soir même; car la marée ne commença à baisser que vers les trois heures de l'après midi. N'ayant pu ouvrir la porte de la cabane de M. Giffard, ils se résignèrent à coucher sous un arbre, enveloppés de leurs couvertures. C'est là que, pendant la nuit, Mahican-atic-ouche, croyant donner la mort au boulanger et au serviteur de M. Giffard auxquels il en voulait, massacra par méprise l'un de ses meilleurs amis, Henry, et un français qui ne lui avait fait aucun mal. (Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch.