LES TROIS RÈGNES DE LA NATURE lectures d’histoire naturelle.
N 53. — 15 centimes.
« Sur les ruines d’un vieil édifice auquel se rattachaient des traditions historiques, je fis élever une tour carrée, large d’environ quatre pieds, et fixai dans la maçonnerie un gros chêne dépouillé de son feuillage. D’énormes masses de lierre recouvrent maintenant cette construction. Un mois environ après que l’ouvrage était terminé, un couple d’Effraies vint y établir son domicile. Je menaçai d’étrangler le garde-chasse, si désormais il s’avisait de molester ces oiseaux, et j’assurai la ménagère que je prenais sur moi-même la responsabilité de toutes les maladies, de tous les sorts et de toutes les catastrophes que les nouveaux locataires pourraient 1. — Chouette rousse. Strix rufa. Gould. T. 0 26. Australie. 2. — Chouette hulotte. Strix aluco. Linné. T. 0 40. Europe.
3. — Chouette chevêchette. Strix passerina. Linné. T. 0 47. Europe. attirer sur les habitants du village. Elle fit une profonde révérence comme pour dire : « Monsieur, je me soumets à votre volonté et à votre bon plaisir ; » mais je lus dans ses yeux qu’elle s’attendait à des choses terribles et monstrueuses. Dans sa pensée, tous les fléaux allaient fondre sur nos terres. Je ne crois pas que depuis ce jour-là jusqu’à la mort de la vieille, qui arriva pour elle à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, elle ait jamais regardé avec plaisir les Effraies volant sur les sycomores qui croissaient près de la vieille tour en ruine. Lorsque je vis que le premier essai avait si bien réussi, je formai d’autres établissements. Cette année 1836, j’ai eu quatre couvées, et j’ai la confiance d’en obtenir neuf l’été prochain. Ce sera là un bel accroissement, et mes élèves seront à même de prendre la place des Chouettes, qui, dans mon voisinage, sont encore condamnées à mort par la cruauté et la superstition. Nous pouvons maintenant avoir toujours l’œil sur les Chouettes dans leur habitation sur la vieille porte en ruine, de quelque côté que nous choisissions notre point de vue. Sur cette ruine est fixée une perche située à environ un pied du trou dans lequel entrent les Effraies. Quelquefois, au milieu du jour, lorsque le temps est couvert, vous pourriez voir sur ce belvédère une Chouette qui semble se rafraîchir à la brise. Cette année encore un couple d’Effraies a élevé ses jeunes dans un sycomore à côté de la ruine. Si cet utile oiseau prenait sa nourriture pendant le jour, au lieu de chasser pendant la nuit, on aurait pu s’assurer par ses yeux que la Chouette, bien loin d’être nuisible, rend, au contraire, d’immenses services en faisant la guerre aux Souris. Elle eût alors été protégée et encouragée partout. La Chouette eût été parmi nous ce qu’était l’Ibis chez les Égyptiens, un oiseau sacré. Lorsqu’elle a des jeunes, elle porte une Souris au nid environ toutes les douze ou quinze minutes. Mais, pour avoir une idée de l’énorme quantité d’animaux malfaisants que détruit cet oiseau, il faut examiner les pelotes qu’il rejette de son estomac dans l’endroit qui lui sert de retraite. Chaque pelote contient de quatre à cinq squelettes de Souris. En seize mois, depuis que le logement des Chouettes a été élevé sur ma vieille tour, il a été déposé plus d’une mesure de ces pelotes. »
4. — Chouette caparacoch. Strix funerea. Gmelin. T. 0 38. Cercle arctique. 5. — Oreille de moyen-duc.
6. — Hibou petit-duc. Strix scops. Linné. T. 0 17. Europe.
Nous pouvons confirmer ce fait par nos propres observations. Depuis près de vingt ans que nous étudions les habitudes de l’Effraie sur les individus dont nous favorisons la conservation et la multiplication dans nos ruines de Saint-Jean, nous n’avons jamais trouvé dans ces boulettes ou plutôt dans ces pelotes que des têtes complètes et des restes de Rongeurs ; car cela ne se borne pas à des Souris : il s’y trouve des Mulots ou des Musaraignes, et, chose remarquable, pas la moindre trace d’oiseaux. L’Effraie attaque et enlève aussi les Rats. « Un soir, dit le docteur Franklin, je me tenais sous un hangar où je venais de tuer un gros Rat au moment où il sortait de son trou. Je ne le relevai point, espérant avoir l’occasion de tirer un autre coup de fusil sur un second Rat. Pendant ce temps, une Effraie fondit sur lui et s’envola, emportant la victime.
« On a dit que cet oiseau prenait des Poissons. Il y a quelques années, par une belle soirée de juillet, longtemps avant l’obscurité, je me tenais debout sur le milieu d’un pont et je surveillais avec une lorgnette les mouvements d’une Chouette au moment où elle venait d’apporter une Souris dans son nid : soudain je la vis plonger perpendiculairement dans l’eau. Croyant qu’elle était tombée là par suite d’une attaque d’épilepsie, ma première pensée fut d’aller quérir le bateau ; mais immédiatement j’aperçus la Chouette qui sortait de l’eau avec un Poisson dans ses serres, et elle le porta dans son nid.
« Lorsque les fermiers disent que l’Effraie détruit les œufs de leurs Pigeons, ils posent, comme on dit proverbialement en Angleterre, la selle sur le mauvais cheval ; ils devraient la placer sur le Rat. Autrefois j’avais très-peu de Pigeons ; mais, depuis que les Rats ne peuvent plus pénétrer dans le colombier et que j’ai détruit cette peste vivante, mes Pigeons ont produit chaque année en abondance, et cela, malgré les Effraies qui fréquentent le colombier. Je les y encourage même de toutes mes forces. L’Effraie ne s’introduit dans la demeure des Pigeons que pour s’y reposer ; elle leur demande simplement le toit et le couvert ; elle n’y vient point avec de mauvaises intentions ; elle s’y cache, voilà tout. Si la Chouette était réellement un ennemi du colombier ou même un hôte suspect, les Pigeons nous l’indiqueraient par leur émoi et par leur fuite, tandis qu’il est constaté qu’ils n’y font aucune attention, et leur calme en est la preuve la plus positive ; mais qu’un Épervier ou tout autre véritable oiseau de proie fasse son apparition, et soudain toute la bande de Pigeons se lève à la fois et manifeste la plus grande frayeur. »
« Jusqu’à ces derniers temps on avait toujours établi une distinction entre le cri et la huée des Chouettes. Il n’y a qu’une espèce de Chouette qui hue, et, lorsque je me trouve dans les bois après le départ des braconniers, environ une heure avant le point du jour, j’entends, avec un extrême plaisir, les notes perçantes, claires et sonores de cet oiseau, qui résonnent de près ou de loin à travers la montagne ou la vallée. Le cri de l’Effraie est bien différent de ces notes. On peut entendre ici ce dernier oiseau crier perpétuellement sur la tour et sur le grand sycomore qui se trouve près de la maison. Il crie également lorsque le clair de lune brille sur la vallée silencieuse et lorsque la nuit est sombre et nuageuse. Cette voix des nuits, toute triste qu’elle est, n’a rien de désagréable pour les oreilles qui aiment les grandes harmonies de la création. La nature n’étant que la réalisation extérieure des idées et des sentiments qui sont en nous, le cri de la Chouette répond aux notes brisées et lamentables de notre cœur. Je suis amplement récompensé de mes peines pour protéger et encourager les Effraies. Cet oiseau me paye cent fois de mes soins et de ma bonne volonté par l’énorme quantité de Souris qu’il détruit pendant l’année. Les domestiques de mon cottage ne désirent plus le persécuter. Souvent, par un beau soir d’été, je vois avec délice les villageois s’attarder autour du sycomore, afin de jeter un regard sur l’Effraie au moment où cet oiseau quitte le lierre de la tour. Heureuse mon amie la Chouette, si au lieu de s’exposer elle-même au danger des excursions dans le reste du pays, elle se contentait de passer les nuits dans ma tranquille vallée ; car ici le père de la nature, qui a pitié de moi, m’a appris à avoir pitié de tous les autres êtres vivants.
« Les fermiers finiront peut-être par être convaincus qu’ils ne doivent pas s’en prendre à l’Effraie de certaines disparitions de volailles et de Pigeons, et que les services si hautement vantés d’un Chat contre les Rats et les Souris sont loin de valoir ceux que leur rend cet utile et vaillant oiseau. Aussi y a-t-il lieu d’espérer qu’il arrivera enfin à obtenir la protection et l’encouragement auxquels il a des droits incontestables. » L’exemple du docteur Franklin a été suivi par les fermiers du comté de Sussex, et il serait à désirer que les fermiers de notre belle et riche France fussent aussi bien inspirés.
O. Desmurs.