‹ Olivier Twist Tome IIChapitre 6 sur 19 · Chapitre 35 Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.

Chapitre 35 Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.

Quand les gens de la maison, attirés par les cris d’Olivier, furent accourus à l’endroit d’où ils partaient, ils le trouvèrent pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la maison, et pouvant à peine articuler ces mots : « Le juif ! le juif ! »

M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait ; mais Henri Maylie, qui avait l’entendement un peu plus prompt et qui avait appris de sa mère l’histoire d’Olivier, comprit tout de suite ce que cela voulait dire.

« Quelle direction a-t-il prise ? demanda-t-il en s’armant d’un lourd bâton qu’il trouva dans un coin.

— Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à l’instant.

— Alors, ils sont dans le fossé ! dit Henry ; suivez-moi, et tenez-vous aussi près de moi que possible. »

Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre.

Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d’une ou deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus d’agilité qu’on n’eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en criant à tue-tête pour demander ce qu’il y avait.

Ils prirent donc tous leur course, sans s’arrêter une seule fois pour reprendre haleine, jusqu’à ce que Henry, arrivé à un angle du champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le fossé et la haie voisine ; ce qui laissa le temps aux autres de le rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.

Les recherches furent vaines : ils ne trouvèrent même pas de récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d’une petite colline d’où l’on dominait la plaine en tous sens, à trois ou quatre milles à la ronde ; on apercevait le village sur la gauche dans un ravin ; mais pour l’atteindre, en suivant la direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire un trajet en plaine, qu’ils ne pouvaient avoir effectué en si peu de temps. Un bois épais bordait la prairie de l’autre côté, mais ils ne pouvaient pas s’y être mis à couvert pour la même raison.

« Il faut que vous l’ayez rêvé, Olivier ! dit Henry Maylie en le prenant à part.

— Oh ! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au souvenir de la mine du vieux misérable ; je l’ai trop bien vu pour en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là.

— Qui était l’autre ? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne.

— Le même homme qui m’a abordé si brusquement à l’auberge, dit Olivier ; nous avions les yeux fixés l’un sur l’autre, et je jurerais bien que c’était lui.

— Et ils ont pris ce chemin ? demanda Henry ; en êtes-vous certain ?

— Comme je le suis qu’ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier, en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie ; le grand l’a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait quelques pas à droite en courant et s’est glissé par cette ouverture. »

Les deux messieurs examinaient l’expression de franchise qui se peignait sur la figure d’Olivier tandis qu’il parlait ainsi ; ils échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des détails qu’il leur donnait ; il n’y avait pourtant nulle part la moindre trace des fugitifs. L’herbe était haute, elle n’était foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la poursuite ; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle part on n’apercevait d’empreintes de pas ni le plus léger indice qui pût révéler qu’un pied humain eût foulé ce sol depuis plusieurs heures.

« Voilà qui est étrange ! dit Henry.

— Étrange en vérité, répéta le docteur ; Blathers et Duff en personne y perdraient leur latin. »

Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les continuèrent jusqu’à ce que la nuit rendît tout nouvel effort inutile, et, même alors, ils n’y renoncèrent qu’à regret. Giles avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de tous les détails que put donner Olivier sur l’extérieur et la mise des deux étrangers ; le juif surtout était assez facile à reconnaître, en supposant qu’on le trouvât à boire ou à flâner quelque part ; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.

Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais sans plus de succès. Le surlendemain, Olivier et M. Maylie se rendirent au marché de la ville voisine, dans l’espoir de voir ou d’apprendre quelque chose relativement aux deux individus ; cette démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on commença à oublier l’affaire, comme il arrive le plus souvent quand la curiosité, n’étant alimentée par aucun incident nouveau, vient à s’éteindre d’elle-même.

Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement ; elle avait quitté la chambre ; elle pouvait sortir, et, en partageant de nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous les cœurs.

Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible sur le petit cercle qui l’entourait, bien que les conversations joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés pendant des heures entières, et plus d’une fois on put s’apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et il devint évident qu’il se passait quelque chose qui troublait la tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.

Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la permission de l’entretenir quelques instants.

« Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en approchant sa chaise de la sienne : ce que j’ai à vous dire, vous le savez déjà ; les plus chères espérances de mon cœur ne vous sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu exprimer. »

Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait être l’effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer ; puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée, elle attendit en silence qu’il continuât :

« Je crois… dit Henri, que… je devrais déjà être parti.

— Oui, répondit Rose ; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je voudrais que vous fussiez parti.

— J’ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre l’être unique sur lequel j’ai concentré tous mes désirs, toutes mes espérances ; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s’attaque à des personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne d’elle-même vers le brillant séjour de l’éternel repos ; nous ne savons que trop que ce qu’il y a de plus beau et de meilleur ici-bas est souvent moissonné dans sa fleur. »

Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en entendant ces paroles, et, quand l’une d’elles tomba sur la fleur sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu’elle embellissait encore, il sembla qu’il y avait une parenté entre ces larmes, rosée d’un cœur jeune et pur, et les plus charmantes créations de la nature.

« Un ange, continua le jeune homme d’un ton passionné, une créature aussi belle et aussi céleste qu’un des anges du ciel, ballottée entre la vie et la mort ; oh ! qui pouvait espérer, quand ce monde lointain, sa vraie patrie, s’ouvrait déjà à ses yeux, qu’elle reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci ? Savoir, Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent ici-bas ; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers laquelle tant d’êtres privilégiés ont pris dès l’enfance ou dès la jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment : ce sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines ; voilà ce que j’ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au moins avec quelle adoration je vous aimais ; il y avait là de quoi perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et presque d’heure en heure les forces vous sont revenues, et, ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie ; ne me dites pas que vous voudriez que je n’eusse pas été là, car cette épreuve m’a rendu meilleur.

— Ce n’est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en pleurant ; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti, pour continuer à poursuivre un but grand et noble… un but digne de vous.

— Il n’y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un cœur comme le vôtre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose, ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous aime, et que j’espère arriver à la réputation pour revenir tout fier près de vous et vous dire que je ne l’ai cherchée que pour la partager avec vous ; je me demandais dans mes rêves comment je vous rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d’attachement que je vous ai donnés dès l’enfance, et réclamerais ensuite votre main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps arrêtées entre nous. Ce moment n’est pas arrivé ; mais, sans avoir encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le cœur qui vous appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.

— Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en maîtrisant l’émotion qui l’agitait, et comme vous êtes convaincu que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse.

— Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse, n’est-ce-pas, ma chère Rose ?

— Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m’oublier, non pas comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous, Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir ; mais comme objet de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de cœurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies. »

Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis une main sur sa figure, donna libre cours à ses larmes ; Henry lui tenait toujours l’autre main.

« Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour prendre un tel parti ? Puis-je vous les demander ?

— Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C’est un devoir dont il faut que je m’acquitte, je le dois aux autres et à moi-même.

— À vous-même ?

— Oui, Henry ; je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu de croire que j’ai bassement profité de votre premier entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous empêcher, dans l’élan de votre générosité, de vous créer cet obstacle à vos succès dans le monde.

— Si vos inclinations sont d’accord avec ce que vous appelez votre devoir… commença Henry.

— Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.

— Alors vous partagez mon amour ? dit Henry. Dites-le moi seulement, Rose ; un seul mot pour adoucir l’amertume de ce cruel désappointement.

— Si j’avais pu le faire sans nuire à celui que j’aimais, répondit Rose, j’aurais…

— Reçu cette déclaration d’une manière toute différente, dit vivement Henry ; ne me le cachez pas au moins, Rose.

— Peut-être, dit Rose. Voyons ! ajouta-t-elle en dégageant sa main, pourquoi prolonger ce pénible entretien ? bien pénible pour moi surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le souvenir : car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place honorable que j’ai tenue dans votre cœur, et chacun de vos triomphes dans la vie ne fera qu’accroître ma fermeté et mon courage. Adieu, Henry ! car nous ne nous rencontrerons plus comme nous nous sommes rencontrés aujourd’hui ; soyons longtemps et heureusement unis par d’autres liens que ceux que cette conversation suppose, et puissent les prières ferventes d’un cœur droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions, les faveurs du ciel !

— Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons ; laissez-moi les entendre de votre propre bouche.

— L’avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec fermeté ; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de puissants protecteurs ; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m’a donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou d’avanies au fils de celle qui m’a si bien tenu lieu de mère. En un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait son courage l’abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes ; je ne veux la faire partager à personne ; nul autre que moi n’en aura le reproche.

— Un mot encore, Rose, ma chère Rose ! un seul mot, dit Henry en se jetant à ses pieds ; si je n’avais pas été dans une position que le monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m’eût été réservée, si j’avais été pauvre, faible, sans amis, m’auriez-vous éloigné de vous ? Est-ce la perspective des richesses et des honneurs qui m’attendent peut-être, qui fait naître en vous ces scrupules sur votre naissance ?

— Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose ; là n’est pas la question ; ce serait mal à vous d’insister.

— Si votre réponse est telle que j’ose presque l’espérer, répondit Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots seulement, à quelqu’un qui vous aime par-dessus tout ? Ô Rose ! au nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j’ai souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir, je vous en conjure, répondez seulement à cette question.

— Eh bien ! si votre destinée eût été différente, dit Rose ; si vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi ; si j’avais pu me flatter d’être pour vous un soutien, un appui dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à cette épreuve. J’ai tout lieu d’être heureuse, très heureuse, maintenant ; mais alors, Henry, j’avoue que j’aurais été plus heureuse encore. »

Les souvenirs, les espérances d’autrefois qu’elle avait si longtemps caressées, se pressaient dans l’esprit de Rose en faisant cet aveu ; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours quand on voit s’évanouir une vieille espérance, et les larmes la soulagèrent.

« Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que m’affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main. Maintenant, il faut décidément nous quitter.

— Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez-moi traiter encore avec vous ce sujet ; ce sera pour la dernière fois.

— Vous n’insisterez pas pour me faire changer de résolution, répondit Rose avec un mélancolique sourire ; ce serait peine perdue.

— Non, dit Henry ; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la répéterez d’une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par actions, à vous faire changer.

— Soit, répondit Rose ; ce ne sera qu’une douloureuse épreuve de plus, et d’ici là je tâcherai de me préparer à la supporter mieux. »

Elle lui tendit encore la main ; mais le jeune homme la serra dans ses bras, déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.

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« Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin ? dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger ; d’ailleurs, vous n’avez jamais la même idée une heure de suite.

— Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit sans raison apparente.

— J’espère que j’aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais j’avoue que je ne m’y attends guère. Pas plus tard qu’hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et d’accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de mer. À midi, vous m’annoncez que vous allez me faire l’honneur de m’accompagner jusqu’à Chertsey, en vous rendant à Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir avant que les dames soient levées ; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques auxquelles il fait une cour assidue. Cela n’est pas bien, n’est-ce pas, Olivier ?

— J’aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.

— Voilà un gentil garçon, dit le docteur. Vous viendrez me voir à votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait déterminé tout à coup à partir ?

— Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n’oubliez pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous, n’ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu ici, et nous sommes à une époque de l’année où il n’est pas vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon retour immédiat auprès d’eux.

— Pourquoi donc ? dit le docteur ; vous êtes un drôle de corps, mais cela n’empêche pas qu’ils doivent désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections d’avant Noël, et cette mobilité d’humeur, ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là-dedans, et il est toujours utile d’être bien préparé, que le prix de la course soit une place, une coupe ou une grosse somme. »

Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux remarques qui n’auraient pas peu changé la manière de voir du docteur ; mais il se contenta de dire : « Nous verrons », et n’insista pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte ; Giles vint s’occuper des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.

« Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j’ai un mot à vous dire. »

Olivier s’approcha de l’embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée d’agitation qui régnait dans tout son air.

« Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui mettant la main sur le bras.

— Je l’espère, monsieur, répondit Olivier.

— Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire que vous m’écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous ? dit M. Maylie.

— Oh ! certainement, monsieur, je le ferai et j’en serai fier, s’écria Olivier, charmé de la commission.

— Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle… si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous me comprenez ?

— Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.

— Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être prendre la peine de m’écrire plus souvent, ce qui est pour elle une fatigue ; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous. »

Olivier, tout fier de l’importance de son rôle, promit d’être discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit adieu en l’assurant chaudement de son intérêt et de sa protection.

Le docteur était dans la chaise de poste ; Giles, qui devait rester à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte ; les servantes regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui l’intéressait, et sauta dans la voiture.

« En route ! dit-il ; vite, au triple galop ; brûlez le pavé : il me faut ça.

— Holà ! » dit le docteur en baissant précipitamment la glace de devant et en criant au postillon : « Moi, je ne tiens pas tout à fait tant à brûler le pavé ; entendez-vous ? Il ne me faut pas ça. »

La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans un nuage de poussière ; tantôt on la perdait complètement de vue, et tantôt on l’apercevait encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la suivaient des yeux se dispersèrent.

Mais il y avait quelqu’un qui regardait encore et restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau blanc qui l’avait dérobée à la vue d’Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile.

« Il semble heureux, dit-elle enfin ; j’ai craint quelque temps qu’il n’en fût autrement. Je m’étais trompée. Je suis contente, très contente. »

La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu’elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie.

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M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de mendicité, les yeux fixés sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison, d’autre clarté que celle qui était produite par quelques pâles rayons de soleil, réfléchis à la surface froide et luisante de la cheminée d’acier poli. Une cage à mouches en papier pendait au plafond, vers lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard préoccupé ; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour du brillant réseau, il poussa un profond soupir et son visage s’assombrit. Il était en train de réfléchir, et peut-être la vue des mouches prises au piège lui rappelait-elle quelque pénible circonstance de sa vie.

L’air sombre de M. Bumble n’était pas la seule chose qui eût contribué à faire naître une douce tristesse dans le cœur du spectateur. Il y avait encore d’autres indices tirés de l’extérieur même du personnage, qui annonçaient qu’un grand changement s’était opéré dans sa position. Qu’étaient devenus l’habit galonné et le fameux tricorne ? Il portait encore, il est vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n’était plus ça ; son habit avait de grandes basques, c’est vrai, et ressemblait à cet égard à l’ancien habit : mais, sauf cela, quelle différence ! L’imposant tricorne était remplacé par un modeste chapeau rond ; M. Bumble n’était plus bedeau.

Il y a des positions sociales qui, indépendamment des avantages plus solides qu’elles offrent, tirent encore une valeur particulière du costume qui leur est affecté. Un maréchal a son uniforme, un évêque son tablier de soie, un conseiller sa robe de taffetas, un bedeau son tricorne. Ôtez à l’évêque son tablier, ou au bedeau son tricorne et son habit galonné, qu’est-ce qu’ils deviennent ? Des hommes, rien que des hommes. La dignité, et même parfois la sainteté, sont des questions de costume, bien plus que certaines gens ne se l’imaginent.

M. Bumble avait épousé Mme Corney et était directeur du dépôt de mendicité ; un autre bedeau était entré en fonction et avait hérité du tricorne, de l’habit galonné et de la canne, tous trois ensemble.

« Dire qu’il y aura demain deux mois de cela ! dit M. Bumble avec un soupir. Il me semble qu’il y a un siècle. »

Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu’il avait parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une existence de félicité ; mais ce soupir… ce soupir voulait dire bien des choses.

« Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses réflexions, pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot au lait, quelques meubles d’occasion, et vingt livres sterling en monnaie sonnante. C’est, en vérité, bien bon marché, affreusement bon marché !

— Bon marché ! s’écria une voix aigre à l’oreille de M. Bumble ; c’est encore plus que vous ne valez, et je vous ai payé assez cher, Dieu le sait ! »

M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de son intéressante moitié, laquelle, n’ayant entendu que les derniers mots de M. Bumble, avait à tout hasard risqué la repartie, qui ne manquait pas d’à-propos.

« Madame Bumble ? dit M. Bumble d’un ton à la fois sentimental et sévère.

— Eh bien ? dit la dame.

— Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se disait M. Bumble, elle peut soutenir n’importe quoi ; c’est un regard que je n’ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et s’il le manque sur elle, c’en est fait de mon autorité. »

Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont jamais bien vaillants ; peut-être aussi l’ex-madame Corney était-elle particulièrement à l’épreuve des regards d’aigle. Je n’ai pas d’avis là-dessus ; mais ce qui est certain, c’est que la matrone ne fut nullement démontée par le sourcil froncé de M. Bumble ; qu’au contraire elle le vit de l’air le plus dédaigneux, et partit même d’un éclat de rire qui avait l’air franc et naturel.

À ce rire inattendu, M. Bumble n’en crut d’abord pas ses oreilles, puis il en resta stupéfait. Il retomba dans sa rêverie, et il n’en sortit que lorsqu’il en fut tiré de nouveau par la voix de sa moitié.

« Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la journée ? demanda Mme Bumble.

— Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le jugerai convenable, répliqua M. Bumble ; je ne ronflais pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j’éternuerai, je rirai, je parlerai comme il me plaira, parce que telle est ma prérogative.

— Votre prérogative ! dit Mme Bumble avec un dédain inexprimable.

— J’ai dit le mot, madame. La prérogative de l’homme est de commander.

— Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme ? s’écria la veuve Corney.

— C’est d’obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu votre malheureux époux aurait dû vous l’apprendre ; il serait peut-être encore de ce monde ; je le voudrais bien, pour ma part, le pauvre homme ! »

Mme Bumble, jugeant rapidement que l’instant décisif était venu, et qu’un coup frappé en ce moment pour assurer la domination à l’un ou à l’autre serait nécessairement concluant et définitif, n’eut pas plutôt entendu cette allusion à feu son premier mari, qu’elle se laissa tomber sur une chaise, en s’écriant que M. Bumble était un brutal, un sans cœur, et versa un torrent de larmes.

Mais les larmes n’étaient pas choses à aller au cœur de M. Bumble ; ce cœur était imperméable. Comme les chapeaux de castor à l’épreuve de l’eau, que la pluie ne fait qu’embellir, il était à l’épreuve des larmes, et elles ne faisaient qu’accroître sa vigueur et son énergie ; il n’y voyait qu’un signe de faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supériorité, ce qui faisait un sensible plaisir.

Il regarda sa chère moitié d’un air très satisfait, et la pria, d’une façon engageante, de pleurer tout son soûl, cet exercice étant considéré par la faculté comme infiniment salutaire.

« Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les yeux, vous adoucit même le caractère, dit M. Bumble ; ainsi, pleurez à votre aise.

En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble décrochait son chapeau, le plantait de côté sur la tête d’un air tapageur, comme un homme fier d’avoir assuré sa domination d’une manière convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers la porte d’un air fanfaron.

L’ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu’elles sont d’un usage plus commode que les voies de fait ; mais elle était tout à fait résolue à recourir à ce dernier mode de procéder, et M. Bumble ne tarda pas à en faire l’expérience.

Le premier indice qu’il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitôt de la chute de son chapeau, qui vola à l’autre bout de la chambre ; l’habile matrone, lui ayant ainsi découvert la tête, le prit d’une main à la gorge, et de l’autre fit pleuvoir sur lui une grêle de coups portés avec une vigueur et une adresse remarquables ; cela fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant la figure et en lui arrachant les cheveux ; enfin, après l’avoir châtié autant qu’elle crut que le méritait l’offense, elle le poussa sur une chaise qui se trouvait là fort à propos, et le mit au défi d’oser encore parler de sa prérogative.

« Debout ! dit-elle bientôt d’un ton d’autorité ; filez vite, si vous ne voulez pas que je me porte à des extrémités. »

M. Bumble se leva d’un air piteux, en se demandant ce que sa femme entendait par se porter à des extrémités ; il ramassa son chapeau et se dirigea vers la porte.

« Vous en allez-vous ? demanda Mme Bumble.

— Certainement, ma chère, certainement, répondit M. Bumble en hâtant le pas vers la porte. Je n’avais pas l’intention de… je m’en vais, ma chère… vous êtes si violente que vraiment je… »

En ce moment, Mme Bumble avança vivement de quelques pas pour remettre à sa place le tapis qui avait été dérangé dans la lutte ; aussitôt M. Bumble s’élança hors de la chambre sans finir sa phrase, et laissa l’ex-veuve Corney maîtresse du champ de bataille.

M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait une tendance naturelle à faire le matamore, prenait grand plaisir à exercer mille petites cruautés, et, par conséquent, est-il nécessaire de le dire ? il était lâche. Cette observation n’est point faite pour jeter un blâme sur son caractère : bien des personnages officiels, que l’on entoure de respect et d’admiration, sont sujet à des faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c’est donc plutôt en sa faveur qu’autrement, et dans le but de mieux faire comprendre au lecteur combien il avait d’aptitude pour ses fonctions.

Mais il n’était pas au bout de ses humiliations : après avoir fait un tour dans le dépôt de mendicité et avoir songé, pour la première fois de sa vie, que les lois des pauvres étaient trop rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les laissent à la charge de la paroisse ne devraient être, en bonne justice, exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés comme des êtres méritoires, qui n’avaient que trop longtemps souffert, M. Bumble se dirigea vers une salle où quelques pauvresses étaient d’ordinaire occupées à laver le linge du dépôt, et d’où partait le bruit d’une conversation animée.

« Hum ! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du moins continueront à respecter la prérogative, holà ! holà ! qu’est-ce que ce vacarme, coquines ? »

À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d’un air menaçant et courroucé, qui se changea bientôt en un maintien humble et rampant, quand il reconnut, à sa grande surprise, madame son épouse au milieu du groupe.

« Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.

— Vous ne saviez pas que j’étais là ? répéta Mme Bumble. Que venez-vous faire ici ?

— Je trouvais qu’on causait un peu trop pour travailler convenablement, ma chère, répondit M. Bumble en jetant un regard distrait sur quelques vieilles femmes occupées à la lessive, et qui se communiquaient leur étonnement en voyant l’air humble du directeur du dépôt.

— Vous trouviez qu’on causait trop ? dit Mme Bumble. Est-ce que cela vous regarde ?

— Mais, ma chère… dit M. Bumble d’un ton soumis.

— Est-ce que cela vous regarde ? demanda de nouveau Mme Bumble.

— C’est vrai, ma chère ; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble ; mais je pensais que vous n’étiez peut-être pas là.

— Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n’avons que faire de vous ; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas ; tout le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d’imbécile à toute heure du jour. Allons, sortez ! »

M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l’impatience n’admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d’eau de savon, et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l’instant, sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.

Que pouvait faire M. Bumble ? Il jeta autour de lui un regard abattu et sortit ; comme il franchissait la porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment : il ne lui manquait plus que cela ! il était déshonoré à leurs yeux ; il avait perdu son rang aux yeux même des pauvres ; il était tombé du sommet des sublimes fonctions de bedeau jusqu’au fond de l’abîme humiliant du rôle de poule mouillée.

« Tout cela en deux mois ! se dit M. Bumble plein de pensées lugubres ; deux mois !… Il n’y a que deux mois, j’étais non seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou de loin au dépôt paroissial ; et maintenant… ! »

C’était trop. M. Bumble donna un soufflet à l’enfant qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte d’entrée), et s’achemina vers la rue d’un air distrait.

Il suivit une rue, puis une autre, jusqu’à ce que l’exercice eût calmé la première explosion de son chagrin ; l’émotion l’avait altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s’arrêta enfin devant un dont la salle, comme il s’en assura par un rapide coup d’œil jeté à l’intérieur, était déserte, ou du moins n’était occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à tomber à verse ; il se décida à entrer, demanda, en passant devant le comptoir, qu’on lui servit à boire, et pénétra dans la salle qu’il avait vue de la rue.

L’individu qui s’y trouvait était brun, de haute taille et enveloppé dans un grand manteau ; il avait l’air d’un étranger, et, à en juger d’après son air fatigué et la poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un léger signe de tête.

En supposant que l’étranger se fût montré encore plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour deux ; il avala son grog en silence et se mit à lire le journal d’un air sérieux et imposant.

Il arriva pourtant… comme il arrive souvent quand on trouve un compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait poussé, de moment en moment, à jeter un coup d’œil à la dérobée sur l’étranger ; mais chaque fois qu’il le faisait, il détournait les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de l’étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble, c’était l’expression remarquable du regard de cet individu ; il avait l’œil vif et perçant, mais soupçonneux et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine répulsion.

Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs fois de cette manière, l’étranger, d’une voix brève et dure, rompit le silence :

« Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes venu regarder par la fenêtre ?

— Pas que je sache ; à moins que vous ne soyez M… »

Ici, M. Bumble s’arrêta court, car il était curieux de connaître le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que celui-ci allait achever la phrase.

« Je vois que non, dit l’étranger avec un peu d’ironie ; autrement, vous auriez su mon nom ; vous ne le savez pas, et je vous engage à ne pas chercher à le savoir.

— Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de son ton majestueux.

— Et vous ne m’en avez fait aucun », dit l’étranger.

Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce fut encore l’étranger qui reprit la parole.

« Je crois vous avoir déjà vu, dit-il ; vous aviez alors un autre costume, et je n’ai fait que vous croiser dans la rue, mais je pourrais vous reconnaître ; vous étiez bedeau, n’est-ce-pas ?

— Oui, dit M. Bumble un peu surpris ; bedeau paroissial.

— C’est cela, reprit l’autre en secouant la tête ; c’est dans ces fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à présent ?

— Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit M. Bumble avec lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour réprimer le ton de familiarité que semblait vouloir prendre l’inconnu. Directeur du dépôt de mendicité, jeune homme.

— Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous l’avez toujours été, je n’en doute pas ? reprit l’étranger en regardant M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gênez pas pour répondre librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous voyez.

— Je suppose, répondit M. Bumble en mettant sa main au-dessus de ses yeux et en considérant l’étranger de la tête aux pieds avec une inquiétude visible, je suppose qu’un homme marié n’est pas plus fâché qu’un célibataire de gagner honnêtement un penny quand il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement bien payés qu’ils soient en état de refuser un petit gain supplémentaire quand ils peuvent le faire d’une manière civile et convenable. »

L’étranger sourit et fit un nouveau signe de tête comme pour dire : « Vous voyez bien que je ne me trompais pas. » Il sonna.

« Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant le verre vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c’est votre goût, je suppose ?

— Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite toux délicate.

— Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon ? » dit sèchement l’étranger.

Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un verre plein et fumant ; à la première gorgée, la force de la liqueur fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble.

« Maintenant, écoutez-moi, dit l’étranger après avoir fermé la porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd’hui dans l’espoir de vous découvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie parfois à ceux qu’il aime, vous êtes venu dans cette salle juste au moment où je pensais à vous. J’ai besoin d’obtenir de vous un renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour rien, quelque peu important qu’il soit. Prenez cela pour commencer.

En même temps, il passa deux souverains à son compagnon, de l’autre côté de la table, en ayant soin que le son de l’or ne fut pas entendu du dehors ; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement examinés pour s’assurer qu’ils étaient de bon aloi, et les eût mis d’un air très satisfait dans la poche de son gilet, il continua :

« Rappelez vos souvenirs… Voyons… il y a eu douze ans l’hiver dernier…

— C’est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon !… J’y suis.

— Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.

— Bon !

— C’était la nuit.

— Oui.

— Quant au lieu de la scène, c’était l’affreux trou où de misérables filles venaient donner la vie et la santé qui leur étaient souvent refusées à elles-mêmes… donner naissance enfin à des enfants criards, destinés à être à la charge de la paroisse, et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau !

— Vous voulez parler, je suppose, de la salle d’accouchement ? dit M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description animée de l’étranger.

— Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.

— Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant la tête, comme trouvant le renseignement bien vague.

— Au diable tous ces petits drôles ! dit l’étranger avec impatience. Je parle d’un enfant délicat et pâle, qui a été apprenti près d’ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais qu’il y eût fait son propre cercueil et qu’il s’y fût blotti à tout jamais), et qui s’est enfui ensuite à Londres, à ce qu’on suppose.

— Eh ! vous parlez d’Olivier… du petit Twist ? dit M. Bumble. Je m’en souviens ; il n’y avait pas un petit gredin plus entêté…

— Ce n’est pas de lui que je veux que vous me parliez. J’en ai assez entendu parler, dit l’étranger en coupant la parole à M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre Olivier. C’est d’une femme, de la vieille sorcière qui a soigné la mère. Qu’est-elle devenue ?

— Ce qu’elle est devenue ? dit M. Bumble que le grog avait rendu facétieux. Ce serait difficile à dire, ami. Les sages-femmes n’ont rien à faire là où elle est allée. Je suppose qu’elle est hors de service.

— Que voulez-vous dire ? demanda l’étranger d’un air sombre.

— Qu’elle est morte l’hiver dernier », répliqua M. Bumble.

L’individu le regarda fixement quand il eut reçu de lui ce renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de direction, son regard semblait peu à peu s’égarer et il parut absorbé dans ses réflexions. Pendant quelques instants, il aurait été difficile de dire s’il était soulagé ou désappointé à cette nouvelle ; mais enfin il respira plus librement et, détournant les yeux, il finit par dire que cela n’avait pas au fond grande importance, et il se leva comme pour sortir.

M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que l’occasion s’offrait de tirer un parti lucratif d’un secret que possédait sa chère moitié ; il se rappela la soirée où était morte la vieille Sally ; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour, puisque c’était à cette occasion qu’il avait offert sa main à Mme Corney ; et, bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont elle avait été l’unique témoin, il en savait assez pour comprendre que cela avait trait à quelque circonstance qui s’était passée dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dépôt, auprès de la jeune mère d’Olivier Twist. Il réunit promptement ses souvenirs et informa l’étranger, d’un air de mystère, qu’il y avait une femme qui était restée enfermée avec la vieille mégère quelques instants avant sa mort, et qu’il avait lieu de croire qu’elle pourrait jeter quelque lumière sur l’objet de ses recherches.

« Comment pourrai-je la trouver ? dit l’étranger pris à l’improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles qu’elles fussent, s’étaient tout à coup réveillées à ces paroles.

— Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.

— Quand ? dit vivement l’étranger.

— Demain, répondit M. Bumble.

— À neuf heures du soir, dit l’inconnu, en tirant de sa poche un chiffon de papier sur lequel il écrivit l’adresse d’une maison obscure, située au bord de l’eau, en caractères qui trahissaient son agitation. À neuf heures du soir, amenez-la moi ; je n’ai pas besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre intérêt. »

À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir payé les grogs ; il prit congé de M. Bumble, lui disant en quelques mots qu’ils ne suivaient pas le même chemin, et s’éloigna sans cérémonie, après avoir insisté de nouveau sur l’heure du rendez-vous pour le lendemain soir.

En jetant les yeux sur l’adresse, le fonctionnaire paroissial remarqua qu’elle n’indiquait aucun nom… L’étranger n’était pas loin ; il courut après lui pour le lui demander.

« Qu’est-ce ? dit l’individu en se retournant vivement quand Bumble lui toucha le bras. Vous me suivez !

— Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier ; quel nom demanderai-je ?

— Monks ! » répondit l’étranger, et il se dépêcha de s’éloigner à grands pas.

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