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Olympe de Clèves Tome II

Alexandre Dumas

Olympe de Clèves
Tome II

1852

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Sources :

- Michel Lévy Frères, 1872
- Bibliothèque Électronique du Québec

Ont contribué à cette édition :

- Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture

Fontes :

- David Rakowski's
- Manfred Klein
- Philipp H. Poll

Le cheval était bon coureur, Bannière sentait le besoin de courir. Il en résultait que lorsque le cheval, par trop fatigué, ralentissait le pas, Bannière lui mettait les éperons dans le ventre, et que le généreux animal repartait au galop. Il en résulta que l’homme et le cheval fournirent d’une seule traite une course longue et rapide.

Cependant, deux heures après le départ de Lyon, Bannière avait été obligé de donner quelques instants de repos à lui-même d’abord, et ensuite à sa monture. Ces moments de repos, il les employa pour son compte à entamer une excellente bouteille de vin de Bourgogne, et pour le compte de son cheval à lui faire servir une double ration d’avoine, dans laquelle il versa généreusement le reste de sa bouteille.

Pendant cette course de deux heures, Bannière avait fait huit lieues à peu près. L’homme rafraîchi, le cheval repu, l’homme remonta sur le cheval et reprit sa course.

Le vin et l’avoine avaient fait merveille : l’animal avait le diable au corps ; ses pieds ne touchaient pas la terre. On eût dit la monture de Faust se rendant au sabbat.

Il est vrai qu’aux flancs de Faust on eût vainement cherchée Méphistophélès ; mais visible ou invisible, tout homme a son Méphistophélès galopant à ses côtés.

Le Méphistophélès de Bannière, c’était en ce moment un composé de toutes les passions : c’était d’abord pour Olympe un amour plus violent que jamais ; c’était pour monsieur de Mailly une haine profonde qui allait s’aigrissant de minute en minute, car il songeait, le pauvre Bannière, que ces minutes pendant lesquelles s’aigrissait sa haine, monsieur de Mailly les passait près d’Olympe ; puis de temps en temps se joignait à cela un autre sentiment, qui, pour être moins élevé que ces deux belles passions avec lesquelles on a fait tant de belles tragédies et tant de beaux drames, la haine et l’amour, n’en était pas moins pressant.

Nous voulons parler de la peur.

Bannière avait peur d’être poursuivi, Bannière avait peur d’être rejoint ; c’était la seconde fois qu’il fuyait ainsi : la première, les jésuites ; la seconde, les dragons. Mais la première fois il fuyait avec Olympe, et cette fois il fuyait seul, sauf le Méphistophélès invisible qui lui disait tout bas :

— Alerte ! Bannière, alerte ! et tu rejoindras Olympe, et tu rejoindras monsieur de Mailly, et tu échapperas aux dragons comme tu as échappé aux jésuites.

Alerte ! Bannière, alerte ! Et chaque suggestion de ce dieu qui aiguillonnait Bannière se traduisait en coups d’éperons pour le pauvre cheval.

Enfin le cheval, épuisé, s’arrêta de lui-même tout tremblant sur ses jambes, haletant, ruisselant de sueur.

Notre écuyer improvisé venait de faire en cinq heures quinze lieues de pays bien comptées, qui, au calcul le plus bas, équivalent toujours à vingt-cinq lieues de poste.

Bannière, quand son cheval s’arrêta, était en conversation suivie avec son Méphistophélès, et ne s’était point aperçu qu’il était arrivé dans un gros bourg dont les habitants, debout au seuil de leurs portes ou assis sur des bancs accolés à la façade de leurs maisons, regardaient avec une sorte de bien-être égoïste, qu’ils ne prenaient pas même la peine de déguiser, ce cavalier si blanc de poudre, ce cheval si blanc d’écume, harassés tous deux, tandis qu’eux, les braves campagnards, se contentant de laisser tourner la tête sans s’agiter à sa surface, n’avaient point cessé d’être parfaitement heureux, tranquilles et immobiles, jouissant de ce bien-être que les poètes latins, gens éminemment paresseux, ont admirablement compris.

Voyez le berger de Virgile remerciant Auguste du repos qu’il lui a fait ; voyez Lucrèce se félicitant d’être bien tranquille au rivage lorsque la mer fait bondir sur ses vagues courroucées, navires et matelots.

Quand le cheval s’arrêta et que Bannière put ouvrir ses yeux gonflés par la poussière et alourdis par le sang, il vit d’abord ce grand bourg dont nous avons parlé et qui se composait d’une seule rue à l’extrémité de laquelle on apercevait la plaine. Puis, comme cela arrive souvent, lorsqu’il eut ramené son regard des objets éloignés aux objets plus proches, il vit un homme de bonne figure qui tenait la bride de son cheval, et un autre homme moins fleuri qui tenait l’étrier au côté montoir. En même temps, une voix qui affectait un accent gracieux dit à ses oreilles :

— Bonjour, monsieur le dragon !

— Oh ! oh ! fit Bannière encore un peu étourdi, est-ce à moi par hasard que l’on parle ?

Mais un instant de réflexion lui suffit pour s’apercevoir que la voix ne pouvait saluer la bienvenue d’aucun autre, par la raison qu’il était seul sur la route, et que de dragons il n’en existait probablement pas à dix lieues à la ronde.

Il s’aperçut en outre que son cheval venait de faire halte précisément à la porte d’une de ces vastes auberges qui émaillaient les routes de notre vieille France et qui sentaient d’une lieue à la ronde le foin pour les quadrupèdes et les rôtis pour les bipèdes.

La broche tournait : poulets et perdreaux grésillaient au feu, tandis que le foin odorant descendait du grenier par la poulie et qu’une belle avoine noire craquait sous les dents de trente chevaux qui peuplaient l’écurie.

— Bonjour, monsieur le dragon, avait dit quelqu’un.

— Bonjour, messieurs, avait répondu Bannière, tâchant de donner à sa voix l’accent d’une politesse reconnaissante en voyant les deux hommes qui s’empressaient autour de lui.

— Oh ! le beau dragon, dit une troisième personne, qu’à la douceur du timbre Bannière reconnut pour une personne du sexe féminin.

— Diable ! diable ! pensa Bannière, tout en cherchant des yeux la propriétaire de ce timbre charmant, qui, tout en l’effrayant, lui caressait doucement l’oreille. Diable ! il faudra que je change de costume ; je suis un peu trop militaire pour tout le monde en ce pays-ci.

Cependant il se rassura en voyant que ses interlocuteurs étaient deux habits bourgeois et sa panégyriste une jolie fille de vingt ans.

Les deux habits bourgeois étaient, comme nous l’avons dit, l’un à la bride, l’autre au côté montoir du cheval de Bannière. La jolie fille de vingt ans se tenait debout sur le seuil de l’hôtellerie. Bannière jeta sur tout ce qui l’entourait un regard rapide, et voyant que rien ne sentait la prévôté, ni dans cette auberge, ni autour de cette auberge, il mit pied à terre d’un air tout à fait résolu.

À peine était-il séparé de son cheval que la bête était conduite à l’écurie par le garçon et que lui Bannière se laissait tout doucement entraîner vers la salle à manger.

Il y a, chacun le sait, de ces courants irrésistibles qui mènent toujours l’homme où il désire aller. Or, l’animal désirait aller à l’écurie et l’homme au réfectoire ; tous deux arrivaient donc en même temps au but de leurs désirs.

Les deux particuliers à la mine rassurante accompagnaient Bannière comme pour lui faire les honneurs de la maison. Bannière se laissait faire, assez étonné de ces prévenances.

La jolie dame, Bannière ne savait comment, grâce à des ailes de sylphide, sans doute, la jolie dame avait disparu du seuil de l’hôtellerie pour reparaître sur le seuil de la salle à manger.

Bannière, conduit à la fois par le cœur, les yeux et l’estomac, cédait à la triple attraction.

Et tout d’abord il lui fallut essuyer plusieurs questions, bien naturelles d’ailleurs de la part de gens qui lui prodiguaient de telles prévenances, et qui toutes en somme venaient se confondre dans celle-ci.

— Où allez-vous, dragon ?

— Où je vais ? répondit Bannière, pardieu ! c’est bien simple, je vais à Paris.

— Pardon, vous pourriez aller ailleurs.

— Il paraît que c’est le chemin de monsieur, dit un des deux interlocuteurs de Bannière. Je ne vois pas de mal à ce que monsieur aille à Paris ; j’en viens bien, moi.

Bannière jugea qu’il était temps de se rendre compte des personnages qui l’entouraient, et, tandis qu’on mettait le couvert, tout en époussetant ses bottes avec son mouchoir, il fit d’eux un examen assez détaillé.

L’un, celui qui ne voulait pas que Bannière allât à Paris, était un petit bourgeois d’une cinquantaine d’années, haut en couleur, rondelet, cossu, aux mains courtes et lourdes ; il était vêtu d’un habit gris-brun, braies pareilles, bas à côtes gris-bleu.

L’autre, assez grand, assez maigre d’encolure, portant, malgré son habit bourgeois, un plumet sur l’oreille, avait les bras longs, le nez comme les bras, la main sèche, un petit œil rond tout noir, et dans ce nez long, qu’on nous permette d’y revenir, la chose en vaut la peine, certaine déviation de la ligne droite que les gens affligés de cette imperfection devraient faire corriger avec le plus grand soin par l’orthopédie, attendu qu’aucun indice physionomique n’est plus concluant à prouver l’irrégularité de la morale.

Malheureusement Lavater, chez lequel nous puisons ces renseignements, n’était pas encore né, ou, s’il était né, n’avait pas encore écrit ; il en résultait que Bannière ne pouvait par conséquent avoir lu Lavater.

Il pensa que l’homme au nez long et de biais avait pris l’habitude de se moucher de gauche à droite, et que de cette désastreuse habitude avait résulté l’infirmité que nous venons de mentionner.

Peut-être même ne vit-il rien du tout, ne pensa-t-il rien du tout, et ne fit-il attention aucunement, tant il était préoccupé du joli petit nez d’Olympe, à ce grand vilain nez de travers de l’homme au plumet.

Ce personnage, d’ailleurs, se cambrait d’une façon très hautaine, et caressait en même temps sa hanche qu’il jetait cavalièrement en avant, et la pomme autrefois dorée d’une longue rapière.

Parfois il abaissait avec complaisance son petit œil noir sur la jolie femme, sa compagne, dont le portrait mérite bien aussi que nous lui consacrions une douzaine de lignes.

Au reste, nous autres romanciers ne comptons jamais avec les jolies femmes, et la femme de l’homme au plumet, car il était visible que c’était sa femme, était jolie.

Au reste, voici ce qu’elle était : regardez bien.

Petite, blonde et fraîche ; œil grand, d’un bleu ferme ; bouche charnue et fine de dessin, souriant souvent, minaudant parfois, et alors faisant le cœur ; mains mignonnes, charmante aux yeux.

Elle vit que son tour venait d’être examinée, et elle fit une charmante révérence à Bannière.

La conversation s’engagea généralement, comme il est d’usage entre gens qui ne se connaissent pas, sur des lieux communs.

La route, le temps et le cheval du voyageur en firent les frais.

Bannière fut sobre sur le premier point : il avait toutes sortes de raisons de ne pas dire d’où il venait.

Il fut complaisant sur le second ; avoua qu’il faisait une chaleur du diable.

— Moins chaud cependant que dans les Abruzzes, interrompit l’homme au plumet.

Pourquoi : Que dans les Abruzzes ? nous le verrons tout à l’heure.

Mais, sur le troisième point, sur celui du cheval, il fut prolixe, prolixe comme Ovide.

Cela se conçoit ; Bannière avait trois raisons pour agir ainsi :

La première, nous l’avons dite : il ne se souciait pas que l’on sût d’où il venait.

La seconde, il ne pouvait pas empêcher que le temps ne fût ce qu’il était, très chaud. Il pouvait cependant discuter le degré de chaleur, et soutenir qu’il était aussi chaud que dans les Abruzzes ; mais il ne le fit pas, soit qu’il fût sur ce point de l’avis de son interlocuteur, soit que la chose lui fût absolument égale.

La troisième, il voulait vendre son cheval, marqué, comme les chevaux de cavalerie, d’une fleur de lis à la fesse, et, reconnaissable, c’est-à-dire compromettant pour toute la route.

L’homme aux bas gris-bleus et l’homme au plumet se mirent alors à analyser le cheval.

Le plumet ne tarissait pas sur sa beauté.

— Permettez, cependant, monsieur le marquis, dit le petit homme, permettez que je vous contredise.

— Oh ! oh ! pensa Bannière, j’ai affaire à un marquis. Diable ! voyons.

Et plus il voyait, plus il trouvait, lui, l’amant du beau, plus il trouvait disons-nous, ce nez de travers désagréable.

— Mais en quoi, dit le marquis, pouvez-vous blâmer ce cheval ? Il est ce qu’il est.

— Il est fourbu, monsieur.

— Hé ! fit Bannière, si la chose n’était pas si impolie à vous dire, je vous répondrais que vous ne vous y connaissez guère.

— Oh ! quant à cela, répliqua le marquis, je ne serai point de votre avis. Je défends la bête qui me paraît être une excellente bête, et pour laquelle j’ai de la sympathie ; mais dire que monsieur ne se connaît pas en chevaux, oh non ! oh non ! oh non ! je ne dirai jamais cela.

— Cependant… fit Bannière.

— Cher dragon, dit l’homme au plumet d’un petit ton protecteur qui caressa Bannière à rebrousse-poil, monsieur est un gros marchand de soieries qui a tué plus de chevaux dans ses voyages que votre régiment et le mien n’en ont jamais eu de tués à la guerre, eussent-ils fait la guerre contre le prince Eugène et monsieur de Marlborough.

— Oh ! vous avez un régiment ? fit le dragon.

— C’est-à-dire, monsieur, que je suis capitaine dans un régiment, répondit modestement le marquis.

— Monsieur le marquis, dit à l’oreille de Bannière le petit homme aux bas gris-bleu, est capitaine au régiment des Abruzzes.

— Ah ! fit Bannière, voilà donc pourquoi il disait tout à l’heure, quand je disais qu’il faisait chaud sur la route de Paris : Pas si chaud que dans les Abruzzes.

— Justement !

— Je comprends cela alors.

— Un gentilhomme terrible, et dont vous devez bien certainement avoir ouï parler.

Bannière se tordit à la fois la bouche et l’œil, ce qui est un signe que l’on cherche à se rappeler.

Bannière ne se rappela point.

— Comment l’appelle-t-on ? demanda-t-il.

— Le marquis de la Torra.

— Non… non, fit Bannière. Le marquis de la Torra ?… C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— Enfin, maintenant vous savez que c’est un capitaine.

— Et un marquis, dit Bannière.

— Et un marquis, répéta le petit marchand de soieries.

— Vous dites donc que le cheval est fourbu ? poursuivit le marquis.

— J’en ai bien peur.

Le marquis prit une sonnette et appela. Un garçon parut.

— Allez à l’écurie, dit le marquis, et venez me dire ce que fait le cheval de monsieur.

Au bout de cinq minutes le garçon reparut.

— Eh bien ? demanda le marquis.

— Eh bien ! il mange, répondit le garçon.

— Vous voyez bien, dit Bannière.

— Quoi ? fit le petit homme aux bas bleus.

— Un cheval qui est fourbu ne mange pas.

— Eh ! eh ! fit le marquis paraissant se rapprocher du sentiment de son compagnon, nous avons des chevaux qui tout fourbus qu’ils sont, vont encore deux ou trois jours quand ils sont de race comme est le cheval de monsieur.

— Oh ! quant à être de race, dit le petit homme aux bas gris-bleu, faisant concession pour concession, oh ! pour être de race, il en est ; quant à cela, je l’ai vu tout de suite.

— Ils vont, dis-je, continua le marquis de la Torra, pendant quelques jours en soufflant, puis ils tombent tout d’un coup.

— Eh bien ! dit le petit bonhomme, prenez seulement la peine de venir à la porte de l’écurie, monsieur le marquis, et vous verrez souffler le cheval de monsieur.

— Que dira-t-on à votre régiment, dragon, dit le marquis de la Torra avec l’aplomb d’un supérieur, quand on verra l’état où vous avez mis votre cheval, pour une amourette sans doute ! Moi, continua le marquis devenant capitaine, je fais fouetter mes soldats quand ils me gâtent mes chevaux.

Le rouge monta au visage de Bannière ; il trouvait l’apostrophe impertinente, en face surtout de la jolie fille.

— En France, monsieur, on ne fouette pas les cavaliers, dit Bannière avec hauteur.

— Non, c’est vrai, on ne les fouette pas, mais on les met en prison, dit le marchand de soieries.

— Le cheval est à moi et non pas au régiment, dit tranquillement Bannière ; c’est un cadeau de mon père quand je me suis engagé. Je fais donc de mon cheval ce que je veux.

— Pardon ! dit le marchand avec politesse. Il est incontestable que si le cheval vous a été donné par monsieur votre père, le cheval est à vous, comme vous dites, et étant à vous, vous pouvez en faire ce que vous voulez.

— Monsieur, excusez-moi, dit le marquis ; mais vous voyant en uniforme, je vous ai pris pour un soldat ordinaire, quoiqu’en vous entendant causer, je me disais bien : Voilà un singulier soldat ; et vous prenant pour un soldat ordinaire, vous comprenez, par bonté d’âme, je m’inquiétais, comme je m’inquiéterais, par exemple, si vous vous aventuriez par les routes sans permission.

— Je quitte le service, monsieur ; j’ai mon congé.

— Oh ! tant mieux ! s’écria la jeune femme qui n’avait pas encore parlé, tant elle mettait de féminine curiosité à dévorer des yeux Bannière.

— Eh bien ! madame ! fit le marquis de la Torra avec un accent plein de dignité.

— Eh bien, quoi ? demanda la jeune femme avec un accent beaucoup plus simple.

— En quoi cela vous touche-t-il, je vous le demande, que monsieur quitte ou ne quitte pas le service ?

— En rien, monsieur.

— Cependant vous avez dit : Tant mieux !

— C’est possible.

— Et vous avez eu tort, Marion ; le métier de militaire est un magnifique métier.

Et il secoua son plumet.

— Eh bien ! si magnifique qu’il soit, dit Bannière, je le quitte, ce qui veut dire que je me déferais volontiers de mon cheval.

— Vrai ? dit le capitaine.

— À quoi me servirait-il, je vous le demande ? dit Bannière, du ton d’un bourgeois retiré. Un cheval de bataille est bon pour un militaire.

— C’est vrai, c’est ma foi vrai ! dit le marquis de la Torra.

— En effet, si monsieur quitte le service…, dit le marchand de soieries.

Marion ne dit rien : elle regarda Bannière d’un air qui voulait dire seulement que s’il était sans condition et qu’il voulût s’adresser à elle, elle se chargerait de lui en trouver une.

— Et vous déferiez-vous de votre habit ? demanda le capitaine.

— Oh ! de l’habit, de la veste, de la culotte et des bottes, dit Bannière ; avec le plus grand plaisir. Mais que feriez-vous de tout cela, monsieur le marquis ? ajouta Bannière en riant.

— Eh ! eh ! j’ai bien envie de prendre cet habit-là pour modèle d’un uniforme. Je veux essayer de faire changer celui du régiment, et je suis sûr que si le colonel voyait votre habit….

— Oh ! pardieu ! il est bien à votre service, monsieur le marquis, dit Bannière.

— Combien le vendriez-vous ?

— Oh ! je ne le vendrais pas.

— Que dites-vous alors ! Je ne comprends plus.

— Je le troquerais pour un habit bourgeois. Vous êtes grand, moi aussi ; vous êtes plus maigre que moi, c’est vrai, mais j’aime à être serré. Vous voyez que nous pouvons faire affaire. Donnez-moi un habit quelconque.

— Quelconque ! En effet, vous êtes d’humeur accommodante. Un habit quelconque ! Comme c’est fâcheux que mes bagages ne soient pas arrivés ; je vous eusse donné mon habit de velours gris de lin doublé de satin rose, qui est tout neuf.

— Mais non, monsieur, c’eût été trop.

— Allons donc ! jeune homme, dit le marquis en se cambrant ; en vérité, il ferait beau voir qu’un homme comme moi fît troc pour troc avec un dragon. J’aime à obliger, mon cher ; cela me coûte cent mille écus par an ; mais on ne se refait pas, que voulez-vous ? Et d’ailleurs, c’est pour cela que Dieu a mis les gentilshommes au monde ; c’est pour cela qu’il les a faits riches et capitaines de régiments.

— Monsieur…. murmura Bannière en s’inclinant, subjugué par tant de grandeur.

— Quel charmant homme vous faites ! s’écria le marchand comme s’il n’eût pas pu se retenir, tout ravi qu’il fût par l’admiration.

— En effet, dit Bannière.

La jeune femme regardait une mauvaise image collée aux vitres.

— Mais, malheureusement, reprit le capitaine, mes malles n’étant point arrivées….

— Eh bien ! demanda Bannière.

— Eh bien ! je n’ai pas ces habits.

— Mais, dit Bannière, vous en avez bien un autre. Un homme comme vous n’est pas embarrassé pour un habit.

— Si, ma foi ! Pour voyager plus lestement, j’ai tout laissé en arrière. Je n’ai qu’une veste de chambre en velours et des chausses de basin.

— Diable ! mais c’est un costume de nuit que vous m’offrez là, dit Bannière.

— Eh ! ma foi ! oui, mon cher monsieur.

Bannière regarda le marquis avec un certain étonnement. Il était visible qu’il se demandait comment un homme si considérable pouvait se mettre en route sans autre habit que celui qu’il avait sur le corps, aussi ses yeux errèrent-ils du capitaine au marchand.

Le marchand crut que ses yeux l’interrogeaient sur l’état de sa garde-robe.

— Ma foi ! dit-il, moi je suis comme monsieur le marquis, non point par accident mais par habitude je n’ai que mon habit ; jamais je n’en change. On n’oublie pas les commencements pauvres. Économie, monsieur, économie !

— C’est avec cette économie qu’on grossit les fortunes, dit emphatiquement le capitaine. D’ailleurs, eussiez-vous deux habits de rechange que de ces deux habits on aurait peine à en faire un à monsieur : il est un tiers plus grand que vous.

— Voyons, dit Bannière prenant son parti, ce costume de nuit est-il bien ridicule ?

— Comment, ridicule ! fit le plumet en fronçant le sourcil et en regardant Bannière de travers.

— Pardon, monsieur, je veux dire bien risible.

— Risible ! risible !…

— Eh ! sans doute, monsieur ; on est toujours risible ainsi costumé, dit Bannière avec une certaine impatience.

— Ah ! fort bien, fort bien, j’entends vos raisons, dit le marquis se radoucissant.

— C’est qu’il est fort susceptible, dit le marchand à l’oreille de Bannière.

La chose était assez égale à Bannière, cependant il voulut se montrer courtois.

— Monsieur ne pense pas que j’aie voulu lui être désagréable en rien ! dit-il.

— Mais non, mais non, fit madame Marion, soyez donc tranquille.

— Je vais faire apporter le costume, dit le marquis della Torra. Je vois que c’est une bonne œuvre.

— Ne vous dérangez pas, monsieur le marquis, dit le marchand ; je vais moi-même à votre chambre.

Et il sortit.

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Toutes ces politesses donnaient à Bannière la plus haute idée de la position sociale de monsieur le marquis.
Pour qu’un riche marchand se fasse ainsi le complaisant d’un capitaine, pensait-il à part lui, il faut que ce capitaine soit millionnaire.

Puis en dessous, par distraction, car son cœur et sa pensée couraient toujours à la suite d’Olympe, il lorgnait madame Marion, sans mauvaise pensée aucune et pour rendre quelque politesse à celle-ci en échange de ses prévenances.

Le marchand ne fit que monter et descendre ; sans doute était-il familier dans l’appartement du marquis. Il rapportait le costume en question.

La veste était de velours, c’est vrai, et sur ce point le marquis della Torra n’avait point menti ; mais d’un velours violacé et miroitant, dont la fraîcheur n’était plus même à l’état de souvenir.

Il fallait que ce fût quelque robe de chambre du temps de monsieur de Roquelaure le contemporain de Tallemant des Réaux, bien entendu, dont les basques, trop usées c’est de la robe de chambre que nous parlons, ou détruites par accident, avaient subi l’amputation et changé le vêtement primitif en une veste à manches.

Le marquis vit que Bannière détaillait l’objet qui lui était présenté et que le détail n’était pas à l’avantage de cet objet.

— Voyons, essayez, essayez, dit-il pour distraire l’attention de l’amateur.

Bannière essaya.

Il fallait, comme l’avait prévu Bannière, que la chose fût quelque peu ridicule, car madame Marion, quelque bienveillante qu’elle fût d’ordinaire pour lui, ne put retenir un immense éclat de rire lorsqu’elle le vit sous cette souquenille.

Le fait est qu’un casque comme on les portait alors, une culotte rouge et des bottes, faisaient, avec cette veste, le plus bouffon des mariages.

Aussi, Bannière, tout en essayant la veste, retenait-il encore son habit par la manche ; mais enfin force lui fut de le laisser tomber, et l’on entendit le son à la fois vif, argentin et mat d’une bourse bien garnie heurtant la dalle et dont l’épaisseur de l’étoffe amortissait le cliquetis métallique.

Alors, comme frappés par un ressort, le marquis della Torra et le marchand se regardèrent avec un épanouissement dont Bannière eût certes compris la signification, n’eussent été la disgrâce de se voir dans une veste si passée et la longueur démesurée des manches de cette veste.

Madame Marion rougit et se retourna vers la fameuse image de la porte vitrée, qu’elle se mit à contempler de nouveau.

Le marquis, de fier qu’il était, se montrait aussitôt empressé à plaire ; sans doute la pesanteur de la bourse, calculée en mathématicien par le bruit qu’elle avait fait en tombant, prouvait au marquis qu’il n’avait point affaire à un dragon ordinaire.

En effet, la chose était parfaitement possible. Dans les dragons, corps privilégié, s’engageaient beaucoup de fils de famille, et tout fils de famille est honorable pour les capitaines quand il a une bourse aussi bien garnie que paraissait l’être celle de Bannière.

La bourse, c’est la généalogie la plus sensible aux étrangers.

On fit essayer à Bannière, par le même procédé, la culotte de basin blanc ; puis on lui donna des pantoufles fort usées comme tout le reste, plus que tout le reste même. Cependant, au moment de les lui livrer :

— Une minute, dit le capitaine au marchand, une minute, que diable ! Comme vous y allez, mon cher ! ma veste, bien ; ma culotte, passe : ce sont objets sans valeur relative, et je veux bien obliger ce bon jeune homme. (Et ce disant, le marquis regardait paternellement Bannière.) Mais pour les pantoufles, non, non, non ! pour les pantoufles, je ne le puis : elles sont brodées par Marion et j’y tiens.

Marion, à ces paroles du capitaine, lança sur Bannière un si singulier coup d’œil que le dragon, oubliant pour un instant Olympe, enfonça les pantoufles plus avant dans ses pieds et s’écria avec un sourire précieux :

— Elles m’ont appartenu une seconde ; elles n’ont donc plus de valeur pour vous, monsieur le marquis ; j’en appelle à madame elle-même.

— Impossible de mieux dire, s’écria le marchand de soieries à son tour. Non, monsieur le marquis ; non, madame la marquise, vous n’aurez pas la cruauté de désobliger ce brave gentilhomme en lui retirant ses pantoufles des pieds. Tenez bon, jeune homme, tenez bon, ajouta tout bas le marchand, et vous aurez les pantoufles.

Le marquis salua avec courtoisie ; Marion sourit gracieusement, et les pantoufles demeurèrent acquises à Bannière.

Pour se faire une idée de l’opinion qu’il avait de lui-même, il fallait voir Bannière se regarder vêtu de cet étrange costume dans le petit miroir gercé de la salle d’auberge.

En effet, de tous les costumes plus ou moins étranges que le digne élève des jésuites avait endossés l’un après l’autre, y compris la robe noire de l’ordre, pas un, il faut le dire, n’avait aussi mal servi ses grâces naturelles.

Aussi soupirait-il beaucoup.

Le marquis jugea la situation en politique consommé, et se hâta de le consoler par ces mots :

— Oui, je comprends, mon beau soldat, vous vous trouvez un peu sacrifié sous ce costume ; mais, croyez-moi, jeune homme, l’habit militaire est gênant parfois. Nous avons beaucoup d’officiers dans le canton ; quelques uns de ces officiers sont curieux outre mesure. Si l’un de ces officiers s’avisait de vouloir examiner vos papiers et que vos papiers ne fussent point en règle… hein ! quelle affaire, avec votre costume de dragon ! En vérité, vous serez bien plus tranquille sous ma veste de velours râpé.

C’était au fond l’opinion de Bannière.

Aussi la manière naïve dont il tomba dans le panneau, c’est-à-dire le silence qu’il crut à propos de garder à cette observation du marquis, convainquit pleinement les deux étrangers du service qu’ils avaient rendu à ce dragon perdu sur les grands chemins.

Ils le regardèrent donc dès lors comme leur propriété, et le potage ayant été servi sur ces entrefaites, ils le firent asseoir à table auprès d’eux.

Auprès d’eux n’est pas tout à fait exact, et cette fois, nous devons le dire, nous avons sacrifié à la phrase, car madame la marquise della Torra fut placée à gauche de ses pantoufles brodées.

Bannière avait faim, le dîner était savoureux ; le quatuor gastronomique donna les premiers moments à l’appréciation des entrées et des vins de l’hôte.

Et puis, çà et là, Bannière, honteux d’abord du costume dont il était affublé, prenant le dessus, plaça quelques mots spirituels entremêlés de soupirs.

Les mots spirituels étaient pour Marion ; les soupirs étaient pour Olympe.

Mais, on le sait, Bannière était trop amoureux pour avoir continuellement de l’esprit.

Lorsque ses yeux s’arrêtaient sur la marquise, une impression étrange se produisait en lui : les souvenirs d’Olympe, mêlés au souvenirs de la Catalane, lui revenaient en foule : souvenirs de volupté, souvenirs de haine ; nuages roses, nuages sombres.

En effet, la marquise Marion, par une étrange combinaison du hasard, avait les lèvres de la Catalane et les cheveux d’Olympe. Il en résulta qu’à force de la regarder, le pauvre Bannière se gonfla de chimères passées, la plus indigne des nourritures pour les esprits qui se portent bien, et à plus forte raison pour les esprits malades.

Ces préoccupations l’empêchèrent d’abord de remarquer combien il était gêné par un pied de la table, pied opiniâtre qui s’obstinait par son frottement à lui user les pantoufles de la marquise.

Enfin il se décida à prendre entre ses jambes ce pied malencontreux, et, surprise étrange, il sentit rond ce pied de chêne qu’il avait cru carré avant que la nappe fût mise ; il sentit moelleux et tiède ce pied qu’il avait jugé à l’œil dur et froid comme tout cœur de chêne a l’habitude d’être.

Le malheureux Bannière, toujours préoccupé, toujours distrait, disons toujours amoureux, ce qui est bien plus expressif et bien plus simple, le malheureux Bannière était destiné aux bizarres aventures ; dans sa réserve machinale, il voulut compter avec ce pied rétif, et passa sa main sous la table pour contrôler le toucher passif par le toucher réfléchi.

Mais soudain ce pied de chêne s’échappa d’entre ses chevilles comme un levraut qui saute hors de son gîte.

Et Bannière stupéfait s’aperçut, à la rougeur de la marquise, que ce fameux pied n’était autre chose que la jambe potelée de Marion.

Bannière n’était plus disposé à être fat, – c’est un défaut que l’on perd en gagnant l’amour, – il aima mieux, d’ailleurs c’était plutôt fait, croire que la jeune dame avait fait comme lui et pris un pied de chair vive pour un pied de bois mort.

Il s’empressa donc d’adresser un gracieux salut avec force excuses à Marion, et Marion, disons-le à sa louange, n’en rougit que plus fort.

Le dîner s’acheva gaiement de la part du marquis della Torra et du marchand aux bas gris-bleu, pour lesquels le dessous de la table n’avait pas eu d’équivoque.

Cette jambe de Marion avait produit un singulier effet sur Bannière ; elle lui avait rappelé la jambe d’Olympe. À ce souvenir, le pauvre Bannière avait oublié tout ce qui n’était pas ce souvenir lui-même, et la marquise, et ses mépris et ses deux convives ; il avait bu le vin et oublié le vin ; il avait vendu son habit de dragon et oublié non seulement l’habit, mais l’enrôlement qui lui avait mis cet habit sur le dos. Sur la nappe rougie, au milieu des cires allumées, un gracieux fantôme voltigeait, se perdant parfois dans les angles obscurs de la chambre, puis reparaissant à l’improviste et animant tout d’une vie mystérieuse. Dans le feu, dans le vin, dans l’amour, dans l’avenir, Bannière ne voyait rien qu’Olympe.

Il fut d’abord tiré de sa rêverie par un gros soupir de la marquise Marion.

Mais il y retomba presque aussitôt.

Puis, par une apostrophe du marquis della Torra :

— Sangdieu ! s’écria tout à coup le marquis, mais notre jeune homme n’a plus de bottes !

— Non, reprit le marchand, puisqu’il les a troquées contre vos pantoufles.

— Alors, il ne va plus pouvoir monter à cheval.

— C’est encore vrai, fit le marchand.

— Tiens, c’est vrai, dit à son tour Bannière.

— Plus de bottes, dit la marquise, c’est vrai, mais de quoi en acheter.

Et elle lança à l’adresse de Bannière un regard qui resta en route, ou qui, s’il arriva, ne fut point reçu avec sa véritable signification.

— Oh ! monsieur le dragon, j’en suis sûr, dit le marquis avec ce même regard qui avait déjà décidé une fois Bannière ; monsieur le dragon ne tient pas plus à son cheval qu’à son uniforme.

Bannière tressaillit.

— Et il a bien raison, ajouta le marquis avec un accent plein d’expression.

— Il est malheureux que le cheval soit fourbu, dit le marchand ; je m’en serais accommodé, moi. Il a véritablement de la mine.

— Non ! dit Bannière, achetez-le toujours, et avec un peu de soin, vous le ramènerez à bien, je vous en réponds.

— Impossible !

— Pourquoi cela ?

— D’ailleurs, n’est-il pas marqué du chiffre du régiment ou de la fleur de lis du roi ?

— Il est marqué de la fleur de lis du roi, comme tout cheval de réforme.

— Vous voyez bien que vous avouez que c’est un cheval de réforme.

— Bah ! insista Bannière, que fait la marque ? On ne voit pas la marque en l’équipant de certaine façon.

— Eh bien ! équipez-le ainsi, jeune homme. Mais, pour moi, comprenez bien, la marque, c’est une tare ; d’ailleurs, ne parlons point d’un cheval fourbu… point ! point !

— J’eusse cependant été facile de prix, dit imprudemment Bannière.

— Si peu cher que vous le vendiez, ce sera toujours trop cher, dit le marchand.

— Une chose qui ne peut servir à rien est toujours trop chère, dit sentencieusement le marquis.

— Mais enfin, capitaine ?

— Arrangez-vous comme vous voudrez, reprit le marquis, mais laissez-moi dormir ; je tombe de sommeil.

Et il s’arrangea dans un fauteuil auprès de la cheminée, en ayant bien soin de tourner le dos à Bannière et à Marion.

Cinq minutes après, monsieur le marquis della Torra ronflait comme un duc.

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