Chapitre 1
RENÉ BOYLESVE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
OPINIONS SUR LE ROMAN
PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
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ŒUVRES DU MÊME AUTEUR:
Le Médecin des dames de Néans. Les Bains de Bade. Sainte-Marie des Fleurs. Le Parfum des îles Borromées. Mademoiselle Cloque. La Becquée. La Leçon d’amour dans un parc. L’Enfant à la balustrade. Le Bel avenir. Mon Amour. Le Meilleur ami. La Jeune fille bien élevée. Madeleine jeune femme. La Marchande de petits pains pour les canards. Le Bonheur à cinq sous. Tu n’es plus rien. Élise. Nymphes dansant avec des satyres. Le carrosse aux deux lézards verts. Je vous ai désirée un soir. Souvenirs du jardin détruit. Nouvelles leçons d’amour dans un parc. Les Deux romanciers.
Œuvres à tirage limité:
Touraine. Azurine ou le Nouveau Voyage. Feuilles tombées. Le Pied fourchu. Réflexions sur Stendhal. Les Français en voyage.
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.
Il a été tiré de cet ouvrage
60 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, numérotés de 1 à 60.
Copyright 1929 by Librairie Plon.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.
AVANT-PROPOS
Au nombre des feuillets laissés par René Boylesve, il s’en trouve un d’une écriture et d’un papier d’ancienne date, qui porte cette ligne: INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR LE ROMAN ET DE LES PUBLIER.
Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation? Bien que dès sa jeunesse il ait donné à des revues et à des journaux une certaine quantité d’études ou d’impressions, il ne les a jamais recueillies, contrairement à tous les romanciers qui exercèrent une critique subsidiaire en marge de leur œuvre principale. Il s’est borné à publier en librairie des romans et des contes.
Mais si ce n’est point à lui-même que René Boylesve adressait la recommandation, était-ce à ceux qui recueilleraient ses papiers après lui? Devant sa carence, peut-être due à sa fin prématurée, il devient légitime de le penser, et telle est la raison du volume que l’on procure aujourd’hui.
René Boylesve l’eût procuré sous une forme différente. Il en aurait rejoint et fondu les éléments. Il aurait élagué quelques répétitions, rendues inévitables par la constance de ses vues et par leur éparpillement à travers une durée de vingt-cinq années. Et sans doute aurait-il développé certains points, sur lesquels il n’avait pu s’étendre.
On ne peut, ici, que présenter dans leur état originel, et à peu près dans leur suite chronologique, les divers morceaux où René Boylesve s’est exprimé sur le roman: réponses, méditées et écrites avec quel soin, à des enquêtes, articles ou fragments publiés dans des périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles. Et que toutes ses réflexions renferment un commentaire sous-entendu de ses œuvres, ou un tableau idéal de celles qu’il aurait voulu produire, on serait naïf de s’en étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui ont disserté de la sorte?
Le présent recueil ne s’avoue pas complet. Outre d’involontaires omissions, il y en a de contraintes ou de voulues comme les préfaces du Médecin des Dames de Néans, de Madeleine, jeune femme, du Carrosse aux deux Lézards verts, du Pied fourchu, comme la nouvelle Les deux Romanciers, qui est une pièce maîtresse, et comme mainte étude ou mainte note du fichier, qui traitent bien du roman, mais à propos de certains romanciers. C’est un peu en songeant à ces notes-là que l’on fait cet avis liminaire: s’il justifie la publication d’aujourd’hui, il s’étend dès maintenant à des recueils futurs, qui grouperont des réflexions et des études sur des hommes de lettres et sur leurs œuvres.
G. G.
Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru dans Feuilles tombées, volume à tirage limité, notice de Charles Du Bos; Paris, Schiffrin, 1926. Elles avaient leur place tout indiquée dans le présent volume.
Si je dis: «j’aime mieux l’art que la nature», cela fait bondir un auditoire ordinaire. Pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit de l’homme-génie, au fruit du pommier.
R. B.
OPINIONS SUR LE ROMAN
A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART[1]
[1] Juillet 1901. Des Notes personnelles de René Boylesve.
Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée que dans l’atmosphère où l’on a été élevé, où l’on est né. Paris a pu être favorable autrefois au développement de l’art classique proprement dit, c’est-à-dire de cet art essentiellement poli, essentiellement général, qui était la fleur d’une société unie et polie. Rapprocher de cet art français celui de Raphaël, par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus de société, c’est le chaos. Aucun art ne saurait être l’expression de la société française divisée, émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées adverses, il faut, pour seulement se faire entendre, faire un vacarme assourdissant. Les tentatives artistiques parisiennes doivent être des coups de pétard. Or lorsqu’on s’essouffle pour produire quelque chose de singulier, il est fatal que le produit soit monstrueux et non viable. Ce sont excentricités qui brillent et étonnent, mais sont frappées de caducité dans un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art spontanée, point de chef-d’œuvre, qui ne soit comme préparé, nécessité de longue date par quelque tendance, par quelque besoin social.
De telles œuvres, au contraire, peuvent naître à toute heure dans les milieux provinciaux où grandit un enfant du sol, qui porte en lui l’effort accumulé ou simplement la marque bien déterminée de mœurs, d’esprits formés depuis longtemps dans un même paysage. Une manière de penser commune, dans un même décor, pendant des siècles, se résume un beau jour en un être conscient et doué d’expression, qui se met à dire tout naturellement la chanson de son coin de terre. C’est dans de telles occasions qu’on aura désormais--et tant que la province ne sera pas bouleversée par la rapidité des communications--le plus de chance de rencontrer une œuvre d’art.
SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE[2]
[2] 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le Gil Blas par G. Le Cardonnel et Ch. Vellay.
Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire est aussi confuse que la nôtre, chacun des cerveaux ne reflète pas un peu de cette confusion?
La tendance la plus nette qui m’apparaisse, est celle qui aboutit à tout confondre: la politique avec le sentiment, la raison avec la passion, les pouvoirs entre eux, l’oppression avec la liberté, l’art avec la science, la littérature avec la peinture, avec la musique, avec la morale, avec la philosophie, avec la sociologie, voire avec la carrière littéraire.
Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence au même vice, déjà. Il appelait cette confusion «fausseté», et il en voyait la cause dans un reste de romantisme, à savoir: «la prédominance de l’inspiration sur la règle.» Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui ne me paraît pas dénuée de bon sens. Je me borne à constater, d’une part, que le plus grand nom et le plus original que l’art du roman ait produit avec chance de durée, depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut de son maître la règle et ne s’en cacha point; et, d’autre part, que, jamais plus qu’aujourd’hui, on ne poussa plus loin l’aversion d’une discipline ni la croyance à l’inspiration individuelle. C’est que «former» son talent compte aujourd’hui pour peu de chose. C’est un génie qu’il faut être d’emblée, et le préjugé court qu’un génie est nécessairement un esprit indompté, tumultueux, semblable aux éléments déchaînés, de préférence un peu fou.
Mais alors, je regrette les écoles? Je ne sais, n’ayant jamais, quant à moi, reçu la parole d’un maître, et ayant, moi comme les autres, un besoin exagéré d’indépendance. J’imagine toutefois qu’un homme expérimenté m’eût épargné beaucoup de peine, et c’est une grave erreur de croire qu’une direction intelligente puisse oppresser la liberté. Les écoles, j’en suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles sont aujourd’hui politiques ou sociales, parce que la littérature est en disgrâce. Il y en aura de littéraires, lorsque les «maîtres» ne croiront pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.
Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune voix ne soit assez forte ou assez autorisée pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion générale, remettre la littérature à sa place, et, dans la littérature, apprendre sans pédanterie et avec le ton persuasif d’une belle foi d’artiste à discerner la beauté propre à chaque genre.
Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre ce service ont lâché la littérature, ils la méprisent, ils enseignent à la mépriser.
Ah çà! voyons! Sérieusement, est-ce que nous renonçons à avoir une littérature? Que vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de l’humanité pour après-demain, ou que vous soyez persuadé, comme je le suis moi-même, qu’il importe, avant toute chose au monde, que notre patrie soit grande et puissante, dans les deux cas l’importance de l’art littéraire et de tout art d’ailleurs est égale. Qui charmera, Dieu de Dieu, les loisirs de l’humanité enfin bonne, douce, fraternelle, si ce n’est le tendre son des pipeaux, la lecture des bucoliques, ou les mémoires du temps où l’on se chamaillait encore? ou bien dites-moi ce qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et celle de la France de Louis XIV, avec la force des armées, si ce n’est la splendeur des arts?
Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, qui doivent tout à la pure littérature, affichent à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage littéraire, dit jeux d’enfants, misérables puérilités. On ne les lit pas. Ou si on les lit, on les interprète, on en retient ce qui semble les ranger dans un parti ou bien dans l’autre, ou dans aucun: alors quel fade ouvrage! On est allé jusqu’à se demander si, en conscience, on pouvait leur accorder quelque attention. «Il y a autre chose à faire que de la littérature!»
Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. Qu’il soit plus urgent que jamais de faire autre chose, je ne le nie pas. Que la plupart des jeunes gens qui eussent fait de la littérature, se dirigent aujourd’hui vers la sociologie ou la politique, il n’y a pas d’inconvénient grave. Mais de grâce, ne confondons pas: il y a place en tout temps pour la littérature. A la guerre, qui est, je suppose, un des états les plus aigus que puisse traverser l’humanité, il y a place pour les historiographes ou pour des journalistes, dont le rôle est d’être des témoins, d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre part au combat. Nous devons nous féliciter que David se soit souvenu qu’il était peintre lorsque le cadavre de Marat laissa pendre son bras hors de la baignoire, et nous féliciter que Chénier, jusque si près du couperet égalitaire, ait persisté à être poète.
Ne confondons pas. Laissons les écrivains faire de la littérature, et ne leur demandons pas de faire de la littérature sociale, politique ou morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus exactement, que ceux des écrivains qui veulent faire de la sociologie, de la politique, de la morale ou de la théologie, s’y lancent à corps perdu. Il y a des genres propres à ces différents exercices: le pamphlet est un genre littéraire; un article de polémique, un discours, conduisent leur homme à l’Académie, et l’on a écrit de tout temps des traités de morale et d’édification qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire d’un roman. Ajoutez qu’en ces genres on est franchement allégé d’un souci: car la conviction, la fougue, ou la beauté de l’âme, y suppléent à la préoccupation essentiellement esthétique qu’exige le genre dit: roman.
Il est vraiment temps de tirer le roman de l’inextricable fourré où l’ont mis nos esprits confus et où il étouffe. C’est un genre si souple, dit-on partout. Parbleu! Le genre a bon dos! On peut soutenir que c’est le plus souple des genres, mais à toute souplesse il y a une limite: le caoutchouc est la matière la plus extensible, mais que de chambres à air mal gonflées on a vu crever! Le sous-titre «roman» exerce encore sur le public une certaine magie: on l’accole à toute espèce d’élucubrations. C’est ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la paléontologie, de l’hygiène, de l’exégèse, ou des aphrodisiaques. Non! mais je vous demande un peu ce qui n’est pas roman? On a vu un grand journal, excessivement littéraire, pousser le scrupule de l’information artistique jusqu’à demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton ne participait pas de la dignité du roman: «Ah, je crois bien, qu’il en participe! ont répondu en substance ces messieurs. Le roman-feuilleton? Mais cela vaut tout autre roman! le roman c’est tout ce qu’on veut.»
Confusion toujours! Mais, nous, Français, ne devrions pourtant pas confondre Madame Bovary avec la matière propre à produire la joie des concierges. (Je parle du roman-feuilleton en général et non de tel en particulier.) Le roman, ou du moins un certain genre de roman, est parvenu en France--et il me semble bien, en France seulement, quoi qu’on nous chante--à une puissance avec Balzac, à une espèce de perfection avec Flaubert, qui sont telles qu’une haute et magnifique tradition existe chez nous, fondée par nos deux génies, et érigée par eux en une certaine dignité soutenue par de grands disciples, tels qu’Alphonse Daudet et Maupassant, pour ne nommer que les disparus, qui mériterait qu’on lui fît une place à part. On éprouve, en vérité, un malaise à voir confondre cette grande famille d’artistes avec une fabrique d’aventures à la ligne, destinées à suspendre l’âme humaine au-dessus de quelque angoissant problème, du genre de celui qui consiste à se demander si le comte découvrira la lettre que la comtesse a vivement dissimulée sous le cache-pot de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.
Le caractère principal de cette tradition romanesque consiste, je crois, à envisager l’homme et de préférence un groupe social d’hommes, à en rendre la vie, les mouvements les plus caractéristiques, les figures les plus typiques, avec le scrupule, l’information, et l’esprit positif d’un historien, mais, et encore! avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans altérer la vérité, sait--mais c’est là le prestige de l’art--lui donner cet air de beauté que l’on ne saurait définir.
On ne peut le définir, mais tout est dans cet air de beauté. Le roman issu de Flaubert est de nature esthétique. Un artiste seul, un homme uniquement épris d’art le saura perpétuer--toutes proportions gardées bien entendu, et toute latitude laissée aux variétés de tempérament.
Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais de ne pas confondre. Il y a une esthétique propre à l’art de peindre la comédie humaine. La vérité d’un geste, le naturel frappant d’une parole, la nécessité d’une réplique en sont des éléments; le comique non voulu, mais qui jaillit du choc de deux caractères ou de deux situations non arbitraires, en sont des éléments; les mille petitesses inhérentes à la nature de l’homme et le spectacle même de son immoralité en sont des éléments; enfin jusqu’à la pauvre vulgarité des propos coutumiers de la bourgeoisie sont des éléments de cette beauté spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme le grain de blé à l’épi, à la composition de l’âme insaisissable, mais prépondérante, dont l’œuvre doit être tout entière animée: mens agitat molem.
Une main plus inflexible que les lois de la métrique ou du rythme musical contient ce genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière de les nouer et dénouer ne sont libres, ni une scène ni un mot; on pourrait presque dire: ni un caractère ni le sujet! On s’y meut sous la féconde contrainte de la science de l’homme et de la société, de la logique ou de l’illogisme logique des actions de l’homme: l’intérêt en est la justesse, la mesure, le tact; l’émotion vous y peut saisir; une leçon en peut être tirée; mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah! si dans ces limites on trouve le moyen d’être amusant, sachez-en gré au romancier! Et notez qu’un roman doit être agréable, car le propre de tout ce qui est esthétique est de nous charmer.
Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et non des moindres, qui sont convaincus qu’un écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, tel M. d’Annunzio, introduit dans son texte de constantes préoccupations esthétiques; et ils mesureraient volontiers la valeur artistique d’un auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de dialogues d’esthètes, de statues, de partitions musicales, de chapes, d’antiphonaires, d’escaliers de marbre ou de motifs d’architecture, dont il a eu le bon goût de faire mention?--Confusion de la beauté littéraire avec ce qu’on nommait autrefois «les beaux-arts».--D’autres croient qu’être artiste, en littérature, c’est faire montre que l’on est érudit, ou que c’est moduler des phrases bien musicales, que c’est préférer le clair de lune au plein midi, l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou que c’est ne pas se départir d’une gravité de notaire, d’une tenue d’homme du monde, ou au contraire ne décrire que des passions singulières et excessives et parler la langue d’un goujat; ou que c’est de découvrir quatre épithètes extraordinaires ou un langage tout à fait neuf.--Confusion! et qui crée dans l’esprit de l’infortuné public un malentendu des plus regrettables. Si le but de la littérature est de rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste à le bien rendre, lui, premièrement, et par le moyen propre à la littérature, qui est le style. Et la qualité de cette esthétique diminue, à mesure que l’on s’éloigne de son objet premier, l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de sa vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à mesure que l’on recourt à des moyens d’expression et de suggestion plus particuliers à d’autres arts.
Le public croit qu’un roman doit l’instruire, l’édifier ou le scandaliser.--Confusion avec un genre d’anecdotes, d’aventures très estimables. Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces jeux charmants, et qui soient même des romans charmants; il peut y avoir des romans qui servent à ceci, à cela; mais il y a en France, Dieu merci, une sorte de roman, déjà traditionnel, qui évolue, qui se renouvellera, mais qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours identique en étant toujours nouveau, et c’est un roman qui ne sert à rien qu’à donner aux gens de goût l’impression d’une certaine beauté qui n’est pas la beauté de la peinture, ni celle de la poésie, ni celle même de la comédie dramatique, car rien ne doit être confondu. Que l’on appelle ce roman comme on voudra; je crois que c’est, en somme, le roman balzacien, dont le type le plus achevé pourrait être Madame Bovary.
La beauté a un rôle «social» des plus importants. Si un roman est beau, il est social; je m’étonne qu’il le puisse être autrement.
Je me suis étendu sur un genre de roman, non que je croie que mes romans le puissent rappeler le moins du monde, mais parce que je l’admire par-dessus tout, parce que j’y vois une tradition féconde, parce que le tempérament français y a montré ses aptitudes, et parce que ce qu’il comporte de règles, étant uni, à juste dose, avec l’inspiration personnelle qui ne manque jamais à un écrivain né, me paraît être la plus belle méthode à proposer.
SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN[3]
[3] 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans les Marges, sur l’avis de Maupassant: «Les romanciers ont pour principal motif d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre d’artiste.»
Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une œuvre est mauvaise, c’est la prédominance de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, lequel seul crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la littérature,--et à la différence des autres arts,--embrassant toute la vie morale de l’homme, une direction morale y sera toujours sensible, en dépit des efforts contraires. Ne point moraliser! Et la plupart de nos vieux contes? et les Lettres persanes? et Candide? et tout Anatole France? Mais décrire des mœurs, c’est choisir telles mœurs à décrire, c’est déjà moraliser! Ne point flageller? Et l’ironie? et l’esprit satirique? et Molière et Beaumarchais? Ne point enseigner? Mais qu’une grande leçon ressorte d’une fiction romanesque, je n’y vois encore pas d’inconvénient, si la fiction elle-même m’a saisi par ses qualités propres.
Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits; mais si on les retourne, comme cela se fait aujourd’hui, je me révolte, car faire entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et d’enseigner, c’est jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes les belles âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands d’orviétan, qui n’ont ni la vocation littéraire ni la moindre notion de l’art redoutable d’écrire en français; et c’est ensuite avilir la notion de cet art dans l’esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu’il va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés.
A mon avis, le roman, comme tout art, est d’agrément. Son but principal est de procurer du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par la magie du talent il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne serait pas là, exactement, à savoir où il commence à être un genre ennuyeux? Ce n’est pas un critérium rigoureux, mais c’est une indication.
Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés; il y en a de bas, de bouffons, d’élégants, de graves; je pencherais à donner la liberté à toutes sortes de romans, comme à tout le monde. Toutefois il y a un genre de roman qu’une tradition magnifique composée par la puissance créatrice de Balzac et par le goût de la perfection de Flaubert, a mis en France à un rang si élevé, que tous les autres me semblent se rapetisser graduellement à mesure qu’ils s’en éloignent: c’est celui qui tire tout son agrément de l’éclatante vérité des gestes, des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes.
Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des écoles littéraires, l’école étant un groupement autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être de l’absence de maîtres, mais plus probablement de l’excessif amour-propre de quiconque parvient, de nos jours, à se faire imprimer, et aussi de la fausse notion que l’on a de l’originalité nécessaire. L’originalité est nécessaire, mais elle ne consiste pas à ne ressembler à personne, elle consiste à être soi-même, ce qui s’obtient quand on ne s’efforce pas à n’être ni celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent toujours, car bon gré mal gré on procède de quelqu’un, et il y a toujours quelqu’un dont l’influence s’impose à un certain nombre de débutants; mais les générations qui se croient spontanées ne l’avouent pas.
Une réunion de jeunes écrivains autour d’un grand homme avec qui on se sent quelques points essentiels communs, et qu’on admire, même avec une certaine déférence, et de qui on consent à recevoir une certaine discipline, me paraît être une chose belle et profitable, nullement nuisible à l’originalité.
En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, c’est toujours le tempérament individuel qui triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il triomphe plus sûrement un peu bridé dans les débuts qu’affolé d’indépendance.
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La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine,--et à mon avis c’est la meilleure nourriture,--ne peut que difficilement se désintéresser des questions sociales, puisque ce sont ces questions qui surtout nous agitent. Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à ne traduire de la vie que les éléments pour ainsi dire permanents, en tout cas généraux, essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on prend pour thème la ou les questions sociales, de se demander ce qui, de ces crises, pourra intéresser les hommes dans une soixantaine d’années.
Le danger que je vois, non pas pour la littérature--car un pamphlet, un article, un discours peuvent être des œuvres littéraires--mais pour le roman et le théâtre à «réfléchir les questions sociales», c’est que ces questions sont si brûlantes qu’il est impossible de les traiter sans passion et sans esprit de prosélytisme (un esprit qui devient rapidement vieillot), et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles ne peuvent être comprises que sous couleur d’œuvres de parti; et alors adieu toute appréciation littéraire! Le public n’a que trop tendance à ne pas apprécier une œuvre au point de vue littéraire, et maints écrivains trop de penchant à se soucier du point de vue littéraire comme d’une guigne.
Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire la beauté propre d’une œuvre, tel doit bien être le but premier, et je dirai, pour ma part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme employé-je! En littérature, le mot «artiste» est suspect. Il l’était du temps de Flaubert. Que n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu davantage! «Littérature artiste» est synonyme de littérature incompréhensible et heurtant de parti pris le sens commun. Si au lieu de voir l’art dans toute espèce d’originalité excentrique, on avait moins perdu de vue la lignée admirable de notre littérature nationale, nul ne douterait aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, c’est Molière, c’est Racine, c’est La Fontaine, c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des Lettres persanes et celui de Candide, c’est Chateaubriand, c’est Balzac parfois, et c’est ce grand saint, martyr de la beauté littéraire: Gustave Flaubert,--tous génies de clarté, de raison et d’humanité, maîtres de leur langue, de leurs idées, et de leurs sentiments; et nul ne douterait que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui se pâme devant une épithète vierge, ni celui qui se forge un langage à lui tout seul, pour vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu mal au ventre.
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Que reste-t-il du renanisme? me demandez-vous. Je n’en sais rien. Vous le saurez probablement quand chacun vous aura répondu ce qu’il pense encore de Renan. Pour moi, ce n’est pas en ces quelques lignes que je voudrais dire mon immense, profonde et toute particulière admiration pour Renan. A mon avis, il n’a qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal compris, mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De si haut, il fait aisément le tour des choses dont nous n’apercevons communément qu’un côté. C’est un homme qui semble n’avoir jamais songé qu’il pourrait être lu par de pauvres esprits; il s’est placé souvent du point de vue de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, font que nous devons aujourd’hui nous placer plus près du sol; nous traversons une période de relativisme où il faut avant tout étayer sa maison, faire le maçon et le goujat. Mais qu’un beau loisir nous soit donné, je ne conçois guère qu’un homme cultivé puisse goûter plus de volupté que dans la compagnie de cet esprit de cristal, avec qui je crois respirer l’air des montagnes tout en me promenant dans un jardin français; avec qui l’on est grave en même temps qu’on sourit; avec qui l’on pèse le néant des choses, mais sans en nier la valeur relative. Haute et belle ironie, sans fiel et non pas sans foi! divertissement aristocratique de la fleur même de l’esprit humain! enfin écrivain incomparable, dont on cite si peu souvent, je sais bien pourquoi, la Réforme intellectuelle et morale.
Le moralisme? Mais il sévit.--Le nationalisme en littérature? Mais il est absolument nécessaire! Le mercantilisme (critique vénale, etc.)? Mais il est absolument méprisable; c’est un monstre non viable qui meurt de son ignominie. Le public a été trop trompé; mord-il encore? Je n’en sais rien.--La concurrence des amateurs? S’ils ont du talent, ce ne sont plus des amateurs; s’ils n’en ont pas, ce n’est pas une concurrence.--Les tendances conservatrices de l’Académie française? Mais c’est le propre d’une Académie bien constituée d’être conservatrice. Voulez-vous qu’elle encourageât les talents révolutionnaires? Mais alors quel serait le propre de l’autre Académie?--Enfin si je vous citais les plus intéressants parmi les jeunes écrivains, j’en aurais encore pour vingt lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi vous me permettrez de ne pas vous parler de moi.
SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE[4]
[4] Décembre 1906. D’une enquête parue dans le Semeur.
Je n’affirmerais pas que la critique soit aujourd’hui dans «le marasme», mais je chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut entendre par ce «marasme» d’ailleurs à peu près généralement reconnu.
Je suis porté à croire qu’il est dans les esprits, et cet état général rend la position du critique singulièrement difficile. En art, aucun principe général ni fondamental n’est reconnu. On n’exige pas plus la connaissance de la langue pour l’écrivain que les rudiments les plus élémentaires du dessin pour le peintre. On ne demande ni clarté ni raison ni agrément dans la conception et l’exécution d’une œuvre d’art. Que demande-t-on? Rien, sinon qu’un homme qui se dit artiste s’impose à l’attention par les moyens adroits.
Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour la critique d’un Boileau, d’un Nisard, d’un Brunetière; et je m’en consolerais, pour ma part, si je ne m’apercevais que la multitude des petits critiques impressionnistes, qui tâchent de la remplacer par ce qu’on est convenu d’appeler «des idées larges», tendent invariablement à un dogmatisme plus arrogant, plus pédantesque, et plus affirmatif, que celui qui du moins était fondé sur une vaste et solide culture et sur le principe conservateur d’un génie traditionnel.
La critique savante, et de même la critique improvisée qui est, je crois, la caractéristique de notre temps, tendent également au dogmatisme, ce qui est fâcheux. La savante a plus de chances encore que l’autre d’échapper à ce cruel aboutissement. Mais nous n’avons, nous autres, désormais guère de chances d’échapper à la critique improvisée. Si l’on me demandait d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais la tête en boudant: l’une est ennemie-née de toute tentative originale, l’autre professe le snobisme de l’originalité, avec laquelle il faudrait apprendre à ne point confondre l’excentricité facile et le «bluff», qui prend si aisément sur nous.
Si la critique est prudente, elle ne prononce le nom d’un artiste que lorsqu’une renommée déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte cent noms pour quatre qui ont chance de vivre. De quel côté est le moindre mal? Sainte-Beuve ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains. Qu’on me dise quel critique est supérieur à Sainte-Beuve! Est-il bon qu’une autorité critique, même excellente, s’établisse, et que le public soit par elle régenté? J’en doute fort. Mais si le public en arrive à professer le plus complet dédain pour la critique, cela vaut-il mieux? C’est possible. Je vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération qui s’établit: le public est toujours en définitive mené par quelqu’un; c’est alors le monsieur parlant haut dans votre famille, dans votre groupe, ou parmi vos relations, qui crée une opinion fragmentaire. La diversité de ces opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut? Je vous le demande.
Il n’y a qu’un critique: c’est le Temps. Il faut un homme de génie, un visionnaire de l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. Le sens critique est un don, une divination. Mais il ne va pas non plus sans une certaine science, sans érudition, parce qu’il y a dans une œuvre d’art, du moins dans l’œuvre littéraire, un élément essentiel et dont la connaissance s’acquiert: c’est la langue. Le critique doit être grammairien.
Le bon critique, à mon avis, devrait avant tout s’efforcer de comprendre chaque ouvrage qui se présente à lui, et chercher les intentions de l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais les indiquer au public qui néglige de les chercher, et puis juger la façon dont elles ont été exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier un ouvrage de quelques-uns de ceux qui lui ressemblent le plus, et l’opposer à ceux qui offrent des tendances contraires; indiquer au public les courants littéraires, les sources d’où ils proviennent, et, s’il se peut, les fleuves où ils se vont jeter, les océans où ils doivent aboutir. Le plus intéressant est de «situer» un volume.
Une leçon de topographie littéraire, c’est peut-être ce que le public désireux de s’instruire, sans que l’on force son jugement, est en droit de réclamer du critique mieux informé que lui.
A une époque de production touffue et anarchique comme la nôtre, je voudrais qu’un critique commençât toujours son feuilleton par quelques lignes d’avertissement: «Attention, ce n’est pas ici un livre tendant à l’édification ou à l’éducation morale du lecteur, comme l’était celui de M. X... dont nous avons parlé la semaine dernière. M. Z... ne se propose pas d’autre but que d’écrire un beau livre, à l’exemple de Gustave Flaubert, ou, parmi nos jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de Pierre Louÿs et de quelques autres.» Ou bien: «Attention: M. Y..., modifiant ici sa manière de l’an passé, ce qui est le plus certain de ses «droits d’auteur», essaie de faire œuvre historique, c’est-à-dire de peindre les mœurs contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être vraisemblable; ce travail exige le procédé réaliste: de grâce, chers lecteurs, n’exigez pas de M. Y... qu’il ne vous livre que des figures suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une belle fin. Ou, au contraire, à mon autre catégorie de chers lecteurs, n’exigez pas que, parce qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé réaliste, M. Y... ne vous exhibe que des fripouilles abominables et que des scènes d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, être vrai sans cela!...» Je voudrais qu’il avertît encore: «Attention, nous avons fait dernièrement l’éloge d’un roman de M. V... qui était fort beau, quoique grave, monotone, et même ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un beau livre, et la preuve est que nous plaçons très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. Le comique, et non pas l’ennui, est la principale vertu du roman de mœurs, et le croirez-vous? de la comédie elle-même!...» Je voudrais enfin--mais c’est bien chimérique--que le critique aimât la littérature.
LE SENTIMENT DE LA NATURE[5]
[5] Octobre 1908. Paru dans le Gaulois.
C’est une des opinions où les esprits les plus opposés, de nos jours, se trouvent unis passionnément, que la nature est «adorable». Le mot nature est un de ceux qui exercent sur nos contemporains le prestige le plus incontesté. Le personnage qui oserait s’avouer insensible à la nature, quel que soit le monde auquel il appartienne et le cercle où il se trouve, serait jugé. Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui échappe à l’irrespect universel, ce sont les champs, les bois, les montagnes, la mer, pour ce qui est de notre planète, et la voûte céleste qui nous transporte au delà. Dans une société extrêmement divisée, s’il est encore une croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, mais fervente, en l’auguste bonté qui tombe de la voûte étoilée ou qui émane de l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus humble pré où tremble un peuplier au bord de l’eau.
Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne se croit tenu d’aller au moins une fois l’an rendre hommage à la nature, non seulement par hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère ou prétendu tel, de se découvrir avec elle des rapports nouveaux? Car, qui ne croit savoir que ce sont ces rapports que chantent nos poètes, qu’orchestrent nos musiciens, et que traduisent en couleur nos peintres aux salons d’automne, d’hiver et de printemps? Et qui de nous n’est ou ne veut être ou peintre, ou musicien, ou poète?
C’est à croire que si l’humanité avait quelque chance de jamais pouvoir entonner un hymne commun, elle en trouverait l’inspiration, bien plutôt que dans quelque idée philosophique ou morale, dans ces intimes sentiments qui proviennent du charme d’un jour mourant, de la tristesse incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, de la terreur des gouffres, de l’exaltante puissance de la mer ou de la torpeur des midis torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie civile des pays exotiques nous surprennent parfois et nous paraissent inconcevables, autant les fragments poétiques de quelque contrée, de quelque âge reculé qu’ils nous proviennent, savent heurter, dans une région mal localisée de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre à l’unisson avec nous et fait naître la sympathie entre nous et l’être lointain, d’autre forme et d’autre couleur, mais qui a eu justement notre angoisse à l’approche de l’orage ou notre impression de parfait bien-être en regardant, dans l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où l’intelligence échoue à lier les hommes, une certaine sensibilité obscure réussirait-elle? Est-ce qu’il y aurait une langue universelle, émouvante et belle, parlée au plus profond de notre conscience, dont notre croissant amour de la nature signalerait les progrès, et dont l’excellence nous serait garantie par la pureté de la source inspiratrice, par la perfection même de cette nature dont la domination semble acceptée avec ivresse?
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Ce n’est certes pas la première fois que se manifeste, surtout depuis un peu plus d’un siècle, un engouement pour la nature, ni que l’on s’en demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait des raisons nouvelles aux manifestations du culte dont nous sommes témoins. La plus grande facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. La littérature descriptive, la divulgation par la photographie de toutes les merveilles du monde, s’y joignent, c’est évident; mais le prodigieux développement de la musique et des auditions musicales, la musique devenue l’art prépondérant même en France, la musique au restaurant, la musique au thé, la musique au salon, tenant lieu de conversation, voilà l’entraînement le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise et de confuse délectation qui nous vient de ce que nous appelons la nature. L’impression musicale est, de toutes, la plus vague, la plus irréductible à la commune mesure que nous avons pour apprécier la valeur des choses morales, à savoir: les termes précis. Elle est l’imprécision même. Elle nous met, par le charme qui lui est propre, en un tel état, que nous tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous possédons de plus beau ou de plus exquis, ou, plus exactement, nous croyons, sous son influence, que la moindre de nos pensées est la plus exquise et la plus belle, comme certains rêves nous laissent au réveil la persuasion que nous avons conçu en dormant une idée géniale ou goûté un ravissement surhumain. Le plaisir musical est un entraînement à se satisfaire de l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus général, et, pour beaucoup, plus vif que celui des idées ou des objets à contours bien délimités, il prédispose à déclarer d’essence supérieure, supra-humaine, et facilement divine, toute sensation agréable et nébuleuse. Lorsque nous entendons de loin, sur une large plage, le murmure de la mer remontante, ou bien lorsque nous voyons le soir ternir la lisière des bois, l’impossibilité où nous sommes de donner un nom convenable à notre émotion, nous invite à la déclarer de plus haute naissance que toute autre, et, notre amour-propre aidant, que nous sommes vite prêts à nous croire les confidents privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.
La musique jointe à la sensibilité de la nature a développé à l’excès un genre d’orgueil particulier et désobligeant. «Je sens ceci... Sentez-vous? Comment, vous ne sentez pas cela?...» Ah! le suprême dédain dans le regard de celui qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez pas, vous, pauvre homme! Le monde ne se renouvelle guère; les intransigeances que l’on reproche aux hommes de foi? Mais les voilà, s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, ayant renié le Dieu de leurs pères, se piquent de découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux partout!
Il faut signaler la tendance de notre goût contemporain, un peu littéraire, pour la nature: elle est une déviation du sentiment religieux. On sait combien la philosophie de l’«Inconscient» est à la mode. C’est dans les sous-sols obscurs de notre âme, ténèbres où nul homme sensé ne descendit jamais, que l’on veut loger cette partie sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait de dégager à force de lumière. C’est dans la nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le divin! Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions imprécises, à nous fournir de languides extases, élève le niveau de la nappe souterraine par où nous communiquons avec ce grand Tout. Ah! ne plaisantez pas la femmelette accoudée si gracieusement au bastingage et qui se déclare angoissée: peut-être a-t-elle heurté du pied l’ineffable principe du monde!...
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Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître les incomparables joies que nous puisons dans la Nature: nul poète, nul véritable artiste ne lui saurait être insensible; elle est pour eux la muse la plus féconde. Mais le poète et le véritable artiste qui ont le plus vécu à son contact, vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, c’est leur propre personnalité qu’ils ont sentie exaltée par sa beauté, c’est leur propre maîtrise, leur domination sur elle qu’ils ont affirmée en accomplissant leurs chefs-d’œuvre. Leur union avec elle ne fut pas, de leur part, un mol et voluptueux abandon, une adoration mystique de la chair divine. L’artiste, le viril créateur, ah! il s’échauffe, il admire, il adore assurément la nature; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, ni Rembrandt, ni Corot ne sont gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront à la nature et ce qu’ils lui devront ajouter; ils savent bien qu’ils ont à repétrir, à recomposer toute cette matière!
Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, celle des peuples forts. Lorsque l’homme est fier et actif, il se sent supérieur au monde, il ne demande au monde que de le servir. Aux époques dites spiritualistes, il paraît bien que l’homme ait acquis une grande force à se séparer du reste de la création. «Les Grecs, disait avec infiniment d’esprit Émile Gebhart, avaient pour la nature un amour platonique.»
C’est toujours par rapport à l’homme que les anciens, Romains ou Grecs, ont contemplé et célébré la nature. «De toutes les merveilles de la nature, dit Sophocle, aucune n’est plus étonnante que l’homme.» Virgile, le plus sensible des anciens au charme de la nature, ne s’arrête pas à la contemplation rêveuse, il est conduit sans cesse par elle aux réflexions et aux recherches philosophiques. Notre admirable dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins étranger qu’on le prétend aux grâces naturelles et à la majesté des éléments, eût cependant rougi d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir croire le maître. Coïncidence curieuse: c’est au siècle qui dompta réellement la nature par les applications scientifiques, qu’il était réservé de se déclarer d’autre part son trop heureux vassal, son esclave enamouré, son imitateur servile!
Ce qui est surtout à redouter de cette sorte de panthéisme mystique où nous sommes fort enclins, c’est que la volupté de l’homme, devant la nature, y est d’abdiquer sa personnalité, de succomber, de s’anéantir. Le rôle de l’homme devant la nature y devient tout passif: c’est un rôle de femme. C’est une cause d’énervement et d’affaiblissement, c’est un envahissement de l’Orient fakiriste et somnolent sur notre Occident énergique et sur la France aux idées claires.
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Que si l’on tient à accorder tant de crédit aux pâmoisons et aux extases, comme nous en voyons l’exemple dans les livres de psychologie les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du Nouveau-Monde, peut-être ferait-on bien de remarquer que c’était jadis par la lutte contre la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait à ces précieux ravissements. Serait-ce en se laissant aller aux appels des sirènes que l’on y parviendrait désormais?
Si chacun veut bien en faire autour de soi l’expérience, il est probable qu’on s’apercevra qu’un sentiment de la nature absolument sincère et spontané est très rare. Il est presque aussi exceptionnel que le véritable sentiment artistique. Que de malheureux avez-vous vus traînés devant les plus beaux paysages du monde, par invitation, par snobisme, ou par la meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient y prendre plaisir qu’à se faire désigner les noms des localités ou des cimes aperçues? Combien peu regardent par une fenêtre? Combien même des mieux disposés sont capables d’une contemplation de quelques secondes! Quant à ceux qui habitent les sites admirables, qu’ils ont donc vite cessé de les apercevoir et qu’ils en reçoivent peu d’influence! Pour la plupart, nous n’aimons la nature qu’en étrangers, comme nous aimons l’Italie, une excursion, une occasion de nous mouvoir, comme nous aimons le voyage. Et pour un grand nombre de ceux qui aiment franchement la nature, cet amour des choses impersonnelles et agrestes n’est qu’un dépit contre la civilisation qui les a blessés; la nature est souvent le refuge, elle est le dernier couvent des âmes lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou, une poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où elle invoquait la nature, «qui seule reste semblable à elle-même». Était-ce là l’amour de la nature ou celui de la jeunesse qui fuit? Chez Rousseau, comme chez Martial, le poète latin, comme chez tant d’autres, le goût de la nature est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être trouverait-on le secret du penchant de nos contemporains pour les bois...
Le caractère bienfaisant de la nature vient de ce qu’elle est, pour les rares âmes contemplatives, un tableau attrayant, reposant ou émouvant, ou bien un symbole de grandeur, de force ou de sérénité. Il vient surtout de ce qu’elle est le plus complaisant miroir de notre visage intérieur et l’écho le plus exact de nos intimes chuchotements. Il vient de ce qu’elle est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour la solitude. L’habitude de vivre en commun, en nous obligeant à nous réduire à un certain niveau souvent médiocre, crée en nous une intimité vis-à-vis des grandes pensées, une pudeur du beau. La nature peut nous rendre la noble audace d’être graves. Mais la vérité est qu’elle ne peut que nous seconder dans le dessein que nous avons de l’être. Elle est miroir embellissant, elle est écho harmonieux. Mais en définitive, son pouvoir se borne à nous placer vis-à-vis de nous-mêmes. Que contiendrait-elle de sublime, que nous ne lui ayons d’abord prêté? Supprimez l’âme de l’homme, a-t-on dit depuis bien longtemps, et le monde n’est plus qu’un désert.
LE THÉATRE ET LE LIVRE[6]
[6] Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort dans les Marges.
Le goût du théâtre ne me semble être qu’une manifestation, entre autres, du goût de sociabilité qui est si vif chez les Français. Je ne crois pas qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir qu’on y éprouve, que pour y puiser un sujet de conversation qui soit commun à toutes les maisons qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, en prenant le thé, en bien d’autres circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si pauvre qu’elle soit, c’est encore ardu? D’où la prépondérance prise par les acteurs, les actrices, leur vie privée et celle des auteurs, bien plus accessibles à chacun que leur talent ou leurs défauts. Comment voulez-vous que l’intérêt d’un livre tout nu puisse lutter avec la multitude des accessoires matériels, tangibles, vivants, mouvants, et à la portée des femmes, qui environnent le théâtre? Et par quel moyen contraindre tout le monde, et presque tous les mondes, à lire, à avoir lu dans le même temps un roman?
Le goût du théâtre, à notre époque, est une manifestation de l’évolution de nos esprits paresseux vers les divertissements matériels. Je n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre que des agréments de cette nature, mais il en offre toujours de cette nature, même alors qu’il contient, par exception, des éléments d’un ordre plus élevé, et ce sont ces petites misères qui ont prise sur le plus grand nombre.
Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être un indice de développement intellectuel, c’est que le genre théâtre est condamné au succès, au succès immédiat. Il me paraît contraire à tout ce que nous savons sur la fortune des œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée séduire l’immense public. Une œuvre neuve et belle ne peut que s’infiltrer petit à petit, soutenue par la force d’une élite. C’est pourquoi je ne sais rien de plus utile que les entreprises de représentations, qui tendent à se multiplier, même dans les théâtres officiels, pour lesquelles l’espoir de la centième, ni même de la troisième représentation, n’entre en ligne de compte. Tout l’espoir du progrès théâtral est là, comme tout l’espoir du progrès littéraire est dans les revues jeunes et libres.
Mais je ne crois pas du tout que le théâtre soit un art inférieur. S’il l’est parfois, c’est à cause du concours obligatoire des masses. Mais il peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à la psychologie la plus profonde, à la condition qu’elle soit ramassée en formules shakespeariennes qui, comme dit Sainte-Beuve, «percent l’homme tout entier». C’est un art difficile, certes, mais qui oblige à la règle essentielle de tout art: la composition, et à une des qualités les plus désirables: la concision. Il pourrait être la meilleure et la plus féconde école, s’il n’était asservi à la triste condition d’être un délassement d’hommes fatigués par la journée, et un plaisir facile ne détournant pas le sang des organes de la digestion.
Dans les conditions actuelles, évidemment, l’homme qui a l’amour de la lecture est supérieur à celui qui a la passion du théâtre. Et, d’ailleurs, en admettant les conditions les plus favorables au progrès de l’art du théâtre, la lecture offrirait toujours un aliment incomparablement plus riche à cause des profondeurs qui ne lui sont jamais interdites, et à cause de cette délectation incomparable qu’est le style d’un récit. L’affinement, le goût et l’amplitude même de l’intelligence ne sont possibles que dans une société qui a conservé le goût de la lecture.
LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE[7]
[7] Août 1912. Enquête de Gaston Picard.