Chapitre 3
Etant donné ce qui précède, Chouinard ne pouvait manquer d’être un favori au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dont la masse des élèves avaient leurs parents disséminés sur l’itinéraire habituel de l’extraordinaire courrier.
Son arrivée était une fête.
Grâce à sa prodigieuse mémoire, Chouinard connaissait – il s’en informait naturellement avec le plus grand soin – toutes les familles qui avaient un fils ou deux au collège de Sainte-Anne, et, au point de vue de la clientèle, il n’avait garde de négliger ce détail.
Il s’arrêtait au collège d’abord.
C’était une station de rigueur.
Puis il se rendait chez les parents, et donnait des nouvelles du « petit ».
Il était naturellement le bienvenu. On l’entourait :
— Vous l’avez vu, ce cher enfant ?
— Comment est-il ?
— S’ennuie-t-il beaucoup ?
— A-t-il grandi ? etc.
Livier savait tout et répondait à tout.
La famille était enchantée – la maman surtout – et chacun s’évertuait à faire plaisir à Chouinard.
On le choyait, on le dorlotait, on le gavait de friandises.
Sans compter qu’il repartait toujours, cela va sans dire, avec une lettre et quelque petit paquet pour le retour.
La lettre ne pouvait arriver à destination que longtemps après le passage du courrier ordinaire.
On le savait ; mais qu’importe !
Avez-vous remarqué comme une lettre d’ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l’envoie ?
C’est à ce sentiment qu’obéissaient d’instinct, il n’y a encore que quelques années, les Québecquois qui vous disaient :
— Mon cher, vous partez pour Montréal, veuillez donc vous charger de cette lettre.
Cette lettre vous coûtait d’ennui, d’embarras et même d’argent, cent fois les trois sous que ce monsieur aurait payé en mettant simplement son envoi à la poste ; mais il ne réfléchissait pas à cela.
Il espérait que sa lettre serait remise personnellement ; et cela doublait, par l’imagination, la satisfaction qu’il avait eue de l’écrire.
Et celui qui recevait la lettre donc !
— Vraiment, c’est lui-même qui vous a confié ceci ? Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ? Comment est-il ? Que chante-t-il de bon ? etc.
— Vous avez vu mon père avant de partir ! me disait un jour, toute tremblante d’émotion, une bonne religieuse canadienne que je retrouvais à Blois, en France. J’ai presque envie de vous embrasser.
Elle recevait des lettres de sa famille toutes les semaines, cependant.
Mais quelqu’un qui avait vu son père, qui lui avait parlé, qui lui avait serré la main, ce n’était pas la même chose !
Avec cela qu’en confiant une lettre à Chouinard, on faisait une charité déguisée, – et personne n’ignore que c’est la plus agréable à faire après tout.
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