‹ Originaux et détraquésChapitre 34 sur 73 · Chapitre 2

Chapitre 2

Les enfants s’en revinrent par un autre chemin – contents d’eux-mêmes.
Ils avaient tant ri !
Hélas ! j’en étais malheureusement.

Et maintenant que, devenu vieux, je me prends à songer à tout ce qui a dû remuer au fond de cette existence bouffonne, avant de lui donner le pli tragique qu’elle a conservé jusqu’aux derniers moments, toutes les agaceries dont le pauvre traîne-misère a été l’objet de notre part me semblent autant de sacrilèges ; et je me sens porté à demander pardon à Dieu d’avoir peut-être versé une goutte amère de plus sur ce cœur déjà si profondément saturé de fiel et de vinaigre.

Les données manquent pour raconter la vie de Dupil.

Cette hostilité constante, qu’il voyait ou croyait voir fermenter autour de lui, l’avait rendu très défiant, très concentré.

Ce n’est que dans ses moments de colère et d’imprécations qu’il soulevait un peu le couvercle de son passé, et laissait entrevoir la source de ses griefs.

Car griefs il y avait.

Dupil était une victime.

De qui ?

De tous peut-être.

La Beauce était son pays natal.

Tout jeune, la mort de ses parents l’avait fait héritier d’une aisance au-dessus de la moyenne.

Il avait commencé par exploiter avec assez de succès un joli patrimoine, et l’avenir s’annonçait à lui, sinon très brillant, du moins sous d’excellentes couleurs, lorsque des difficultés survinrent.

Sir John Caldwell – un homme politique qui a laissé dans le pays des souvenirs peu enviables – le « maudit Carouel », comme il l’appelait, était alors propriétaire de la seigneurie de Lauzon, dans les limites de laquelle se trouvait enclavé l’héritage de Dupil.

Cela date de loin, comme on voit.

Or, à propos de quelque chose ou à propos de rien, sur un point ou sur un autre, réclamation légitime ou chicane d’Allemand, un différend s’éleva entre le gentilhomme puissant et l’humble roturier.

Une mesquine persécution d’intendant peut-être.

Il en résulta un procès.

Un de ces procès envenimés, interminables – instance sur instance – où demandeur et défendeur, appelant et intimé, gagnant ou perdant, tout le monde s’appauvrit – excepté les avocats.

Ce fut l’histoire du pot de terre et du pot de fer.

Dupil devait être condamné ; on le comdamna.

Pour le grand seigneur, c’eût été une plaisanterie.

Pour le petit propriétaire, c’était la ruine, ou peu s’en faut.

Perte de temps, relâchement dans les habitudes, affaires négligés, culture interrompue, mémoires de frais à payer, tout cela amena la gêne, les emprunts à usure, les hypothèques, et enfin les huissiers.

On vit une de ces dégringolades dont nos campagnes – peuplées de Bretons têtus et de plaideurs normands – nous offrent tant d’exemples.

Ce procès – où Dupil n’avait vu qu’une molestation criante – l’avait exaspéré ; les désastreuses conséquences qui s’ensuivirent le blessèrent profondément dans son sens intime de la justice.

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