Chapitre 6
Il y avait, dans notre endroit, un vieillard que nous appelions le père Louison Boisvert.
Peut-être n’était-il pas si vieux que tout ça, mais à l’âge où j’étais moi-même, il ne me paraissait pas loin des multosannosde feu Mathusalem.
Quoi qu’il en soit, Louison Boisvert avait, dans notre milieu, la réputation du plus grand fumiste – du plus grand faiseuxde tours, comme on dit là-bas – qui fût sous le soleil, à vingt-cinq lieues à la ronde.
Il ne laissait point passer une journée sans monter une nouvelle scie à quelqu’un, sans inventer quelque nouvelle mystification à l’adresse, surtout, des paysans sans expérience qui venaient travailler dans les chantiers.
C’était un de ces vieux roublards spirituels, toujours prêts à la riposte, qu’on ne prenait jamais sans vert, et qui ne s’en laissait conter qu’à bon escient.
Sur ses vieux jours, il était devenu, en sus, quelque peu revêche.
Il n’était pas commode – comme on dit aussi là-bas – et ne l’approchait pas qui voulait.
Or Marcel Aubin désirait faire sa connaissance, depuis longtemps – d’autant plus que le bonhomme passait pour avoir fait des chansons, lui aussi, et par conséquent cultivé la rimette.
De son côté, le père Louison Boisvert avait entendu parler plus d’une fois de Marcel Aubin ; et sentant là une espèce de rival, il se tenait instinctivement sur ses gardes, plus ou moins drapé dans sa dignité.
La rencontre ne pouvait manquer d’avoir lieu, cependant.
Un bon soir, Marcel Aubin se risque.
Il avait pris quelque chose, et, le nez un peu piqué, il aborde le père Louison, en prenant son ton le plus doucereux et ses manières les plus engageantes.
Dit-il :
Mon cher monsieur Boisvert,
Vous qu’avez l’cœur ouvert,
Quoiqu’ j’aie pris un p’tit verre,
Je vous jur’ sur l’calvaire
Qu’y a personn’ que j’révère
Plus qu’vous dans l’univers ;
Et j’vous demande à couvert !
On voit que, la circonstance étant solennelle, Marcel Aubin s’était mis en frais, et faisait un appel sérieux aux trésors de son répertoire.
Le vieux Boisvert sentit, lui aussi, que l’affaire était grave et qu’il y allait de sa réputation.
Il s’arrête et jette un regard défiant à son interlocuteur.
Alors Marcel Aubin veut profiter de ses avantages, et continue :
Pourquoi d’un œil pervers
Me regarder d’ travers ?...
Le père Louison ne le laissa pas achever.
Il apostrophe le farceur sur un ton à lui faire passer l’envie de badiner ; et toujours brodant sur la même rime, il s’écrie :
Toi, mon maudit chien vert,
File ! ou j’ te flanque en r’vers
Un’ tripotée d’ bois vert
Qu’est pas piqué des vers !
Marcel Aubin, désarçonné d’abord, n’insista pas.
II fit demi-tour à gauche ; mais comme il était écrit qu’il aurait toujours le dernier mot, il ne s’éloigna qu’après avoir décoché celles-ci, comme des flèches de Parthe :
Il paraît, pèr’ Boisvert,
Qu’on s’ vir’ pas à l’envers
Pour parler à mot couvert.
Si vous êtes si sévère
Vous m’verrez pas de l’hiver !
Et il fila.
Je me dis quelquefois que Marcel Aubin était « venu trop tôt dans un monde trop jeune ».
C’était peut-être un grand humoriste perdu dans les broussailles d’une vie obscure et terre à terre.
Qui sait ce qui aurait pu jaillir de ce cerveau original, s’il eût été échauffé au contact d’autres intelligences, et éclairé par le soleil de l’étude et du savoir !
Il ne manquait peut-être qu’un souffle pour faire de ce feu de paille un incendie, et de ce bohème un grand homme.
Je ne sais où Marcel Aubin est mort.
Probablement chez les siens, à Sainte-Croix.
Mais son nom ne me revient pas à la mémoire sans y éveiller le souvenir des plus frais et des plus francs éclats de rire qui aient égayé mon enfance.
q