Chapitre 6
L’année 1832 fut lugubre à Québec. On l’appelle encore, dans les souvenirs populaires, « l’année du grand choléra ».
Durant deux mois, la terrible épidémie décima la population et porta la panique à son comble.
Les victimes – des centaines par jour – s’affaissaient dans les rues, et succombaient après quelques heures de souffrances épouvantables.
On charroyait les cadavres à pleins tombereaux.
Presque aucuns de ceux qui étaient frappés n’en réchappaient.
Or le pauvre bedeau eut beau narguer le sort et la malchance, le fléau l’atteignit et le réduisit bientôt à la dernière extrémité.
Son confesseur ordinaire se trouvant absent, on courut à l’évêché mander un autre prêtre pour lui administrer les sacrements.
Ce fut à qui n’irait pas – non point qu’on craignît la contagion – mais chacun avait peur de ne pouvoir garder son sérieux pour la circonstance.
Enfin, un jeune prêtre du nom de Carrier – qui fut plus tard curé de la Baie-du-Febvre et joua un certain rôle dans les événements de 1837 – accepta la tâche, et se rendit auprès du moribond, qui se tordait dans des crises atroces.
— Allons, mon pauvre frère, lui dit-il, vous allez probablement paraître devant Dieu ; êtes-vous bien résigné à mourir ?
— Oh ! oui, il y a assez de soixante et seize ans que je vois la lune du même côté.
— Eh bien, il faut vous préparer du mieux possible. Vous avez la foi, je suppose…
— Oh ! oui, mon père, soupira le mourant… et même vous pourriez mettre une syllabe de plus sans mentir.
— Bien ; alors je vais vous administrer le sacrement de pénitence et l’extrême-onction…
— L’ordre et le mariage, si vous voulez ; dépêchez-vous.
— Eh bien, reprit le prêtre, vous allez d’abord m’ouvrir votre âme…
— Ça ne sera pas difficile, j’ai déjà le corps à l’envers.
Le pauvre abbé suait à grosses gouttes, et se tenait à quatre pour ne pas éclater.
Enfin, après avoir, tant bien que mal, entendu la confession du malade, il lui présenta la communion en lui disant :
— Maintenant, mon cher frère, vous allez recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur…
— N’oubliez pas la Sainte-Vierge ! fit le vieillard d’une voix faible comme un souffle.
Le jeune prêtre n’y put tenir plus longtemps.
Il se hâta d’administrer le patient, et s’enfuit.
L’infortuné bedeau avait pour intime, M. Faucher de Saint-Maurice, l’aïeul de l’éminent écrivain.
Quand l’excellent homme eut appris la maladie de son camarade, il accourut.
— Allons donc, mon pauvre vieux, dit-il en entrant ; il paraît que ça ne va pas ?
— Au contraire, mon ami, au contraire : ça va trop !
— Il faut prendre courage, dis donc.
— Oui, je fais des efforts.
— Toutes tes affaires sont arrangées ?
— Elles n’ont jamais été mieux liquidées, mon ami !
Impossible de le faire sortir de là.
Oneille se rétablit cependant.
Il ne mourut que quatre ans plus tard, en 1836, à l’âge de quatre-vingts ans et quelques jours.
Une heure ou deux avant sa mort, qu’on ne croyait pas si prochaine, sa fille s’offrit de lui faire la barbe : il aimait à se sentir la figure nette.
— Laisse donc, dit-il, chère enfant ; le bon Dieu sait bien que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés.
Sa dernière parole fut un mot de profonde philosophie :
— Je ne vous dis pas adieu !
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