Chapitre 6
On l’a probablement remarqué, le chapelet de jurons que George Lévesque égrenait dans sa conversation n’allait jamais jusqu’au blasphème. Ses sentiments de bon chrétien s’y opposaient.
Il n’y mettaient même jamais – je l’ai dit – l’accent énergique que comportait la rudesse des mots.
Aussi personne ne s’étonnait de l’entendre.
On ne concevait pas que George Lévesque sans cet intarissable flux d’interjections sous lequel se noyait tout ce qu’il voulait dire.
Avec cela, qu’on n’aurait pu trouver un plus honnête homme et un meilleur garçon, sur toute la côte du sud, depuis Québec jusqu’à la Baie-des-Chaleurs.
Toujours le gousset au service des amis ; jamais l’oreille fermée à l’appel du malheureux !
Il commençait toujours par refuser, par exemple :
Bande de bêtes qui se laissaient fourrer dedans, mardi !… Tas de crève-faim, torrieux !… Paquet de feignants qu’il fallait nourrir, cré virgule ! pour encourager le vice, potence !… Non, batêche ! c’est pas George Lévesque, mardi ! qu’était assez bête, t’entends bien, pour se laisser tondre, nom d’un sabot ! par les imbéciles et la canaille, alorsse !
Mais cette brusquerie n’imposait à personne.
Du reste, il mâchonnait encore ses batêche et ses torrieux, qu’il avait déjà à la main la somme demandée par l’ami, ou le morceau de lard ou la miche de pain réclamée par le pauvre.
Il y avait un crédit ouvert à son hôtel pour tous les passants décavés.
Il y avait toujours une bonne assiettée de soupe et une tranche de jambon à la cuisine pour toute cette vermine de vagabonds sous la cope, cré nom !… qui viennent embêter le monde respectable, t’entends bien, pour vivre, alorsse… aux dépends du public, mardi !… et qu’on devrait, écoute, mon ami !… chasser, batêche ! à coups de fusil, torrieux !… indubitablement.
Puis, quand l’individu était bien rassasié, George Lévesque ajoutait le pousse-café, t’entends bien, alorsse, quand il n’avait pas offert le petit coup d’appétit en commençant, nom d’un Juif !
C’est un peu, sans doute, grâce à cette générosité intarissable que George Lévesque est mort pauvre.
Mais, s’il n’a pas légué de grands biens à ses héritiers, on peut dire en revanche qu’il les a un peu comblés de son vivant, et qu’il laisse au moins derrière lui une réputation sans tache, un nom sympathique, et des souvenirs dont la gaieté n’altère en rien le côté cordial et quelquefois même attendrissant.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.