De l’authenticité des poèmes d’Ossian
DE L’AUTHENTICITÉ
DES POÈMES D’OSSIAN.
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James Macpherson est-il l’auteur des poésies d’Ossian, ou n’est-il simplement que le traducteur, l’habile et poétique compilateur des chants d’un barde du troisième siècle ?
C’est une de ces questions oiseuses à force d’être complexes, embrouillées, insolubles ; et vis à-vis lesquelles, pour ne pas compromettre son jugement, on doit rester dans les réserves du doute. Dès leur apparition les poèmes d’Ossian ont suscité des querelles très-vives : l’authenticité en a été attaquée et défendue avec chaleur ; elle a donné lieu à des dissertations bien savantes, bien longues, qui n’ont servi qu’à compliquer la question au lieu de l’éclaircir. Une fois engagés dans ce labyrinthe de difficultés où Macpherson semble avoir, à dessein, égaré la vérité, critiques et dissertateurs n’ont pu en sortir, faute d’un nouveau fil d’Ariane, fil que Macpherson pourrait seul avoir et qu’il a emporté avec lui dans la tombe. En effet, il a gardé le secret de ce problème littéraire avec une persévérance qu’on ne saurait qualifier et qu’il est encore plus difficile d’expliquer. Tout, dans la conduite qu’il a tenue à cet égard, décèle de la contrainte, une hésitation coupable, quelque chose de double, d’ambigu qui irrite la curiosité, la blesse dans ses justes investigations et tend à ne faire voir en lui qu’un adroit exploitateur de gloire et de fortune, intéressé à entourer la question d’un nuage de mystère.
Interpellé par le docteur Johnson avec une violence qu’on ne saurait approuver, trailé d’imposteur, de faussaire, de brigand (ruffian), il se renferme dans un silence superbe qui pourrait fort bien tenir de la ruse autant que de l’orgueil ; orgueil absurde et déplacé surtout devant un fait qui intéressait à un si haut point et les lettres et la gloire poétique de l’Écosse. Ou s’il se défend, c’est en termes ambigus et hautains, sans s’appuyer de preuves textuelles, sans donner au moins un rapport explicite concernant les circonstances et les personnes qui lui ont fourni les originaux de sa traduction. Aux défis formels de la critique, il ne répond, il faut bien le dire, que par quelques paroles insignifiantes et torturées, véritables paroles d’oracle, les voici : « Ceux qui ont douté de ma véracité ont fait un compliment à mon génie et, quand cette allégation serait vraie, mon abnégation aurait dû expier ma faute. Je puis le dire sans vanité, je crois pouvoir écrire de la poésie passable et je certifie à mes antagonistes que je ne traduirais pas ce que je ne pourrais imiter. »
Il s’agissait bien ici de poésie passable, de génie et d’abnégation ! C’était tourner la difficulté et non l’aborder franchement. Il s’agissait tout simplement de preuves à l’appui d’une authenticité controversée ; preuves faciles à donner, ce nous semble, puisque les sources où le traducteur avait puisé, n’étaient point encore taries et qu’il était alors en son pouvoir, en y ayant recours, de fermer immédiatement la bouche à l’incrédulité. Mais il ne l’a point fait et, chose remarquable, il n’a pas même indiqué ces sources ;
refusant par là à ceux qui s’intéressaient à la solution de ce problème, les moyens les plus sûrs d’y arriver. Disons le donc, les soins pris ou négligés par Macpherson font que cette question ne peut être désormais déflnitivement tranchée. Quoi qu’on fasse, avec les documents actuels, l’opinion qu’on s’en formera ne peut reposer que sur des raisons laissant toujours quelque chose à désirer. Que ce soit orgueil ou astuce, dédain des soupçons de la critique ou désir secret de passer pour l’auteur des chants ossianiques, Macpherson, si son intention a été d’envelopper ce sujet d’un flou le continuel, a, ce nous semble, complètement réussi.
Aussi, nous garderons-nous d’affirmation ou de négation absolue : certaine réserve dans certaine circonstance ne peut que témoigner du respect de la vérité. Walter-Scott lui-même observe à ce sujet qu’il serait aussi insensé de tout croire que de tout nier. Nous nous rangeons à l’avis de cet illustre antiquaire, si apte à prononcer en matière d’authenticité, et, laissant au lecteur le soin
d’asseoir son jugement sur les données historiques, nous nous bornerons à lui offrir des faits un récit succinct qui, sans influencer son opinion, expliquera du moins nos réserves sur cette célèbre contestation.
Vers 1759, l’auteur inconnu d’un poème, (le Montagnard) publié sans succès, Macpherson était précepteur dans l’opulente maison du comte de Graham. Il y fit la connaissance de M. Home, littérateur écossais, et lui traduisit quelques passages de vieux chants populaires que, dans son enfance, il avait entendus dans les montagnes. Encouragé par lui, il en publia l’année suivante un premier volume sous le titre de : « Fragments de poésie ancienne, recueillis dans les montagnes d’Écosse et traduits de la langue erse ou gallique. »
Cette traduction eut un immense succès ; le poète de l’élégie dans un cimetière de campagne, le célèbre Gray en fit un très-grand éloge ; et c’est sans doute à ces chants du père des bardes qu’il dut l’une de ses plus heureuses inspirations : son ode sur le massacre des bardes du pays de Galles. Le public littéraire de l’Écosse, surtout celui des hautes terres, accueillit ces premiers fragments avec un tel enthousiasme, que des souscriptions furent ouvertes pour faciliter au jeune compilateur d’Ossian les moyens d’entreprendre un voyage dans le nord de l’Écosse et aux îles Hébrides. Macpherson abandonna sa place de précepteur, parcourut les villages et les montagnes, tantôt écoutant la voix de la tradition, tantôt interrogeant les souvenirs des anciens du pays, recueillant de chaumière en chaumière et de vallée en vallée les débris épars d’une poésie qui s’en allait.
Pendant cette romantique excursion à travers le passé, il entretint une correspondance suivie avec ses amis d’Édimbourg et les mit au courant des poétiques moissons qu’il faisait sur sa route. De retour au bout de quelques mois il mit en ordre les fragments manuscrits qu’il s’était procurés, transcrivit les ballades et autres compositions chantées qu’il avait pu recueillir et en entreprit la traduction sous les yeux de plusieurs personnes en état d’entendre le gaélic, et qui suivaient sur le texte la version anglaise qu’il en donnait.
Le poème de Fingal et quelques autres chants parurent en 1761 ; Témora et le reste en 1762. Ces nouvelles publications furent reçues avec le même empressement ; mais des doutes sur l’existence d’Ossian commencèrent dès lors à s’élever non-seulement en Angleterre, mais dans la patrie même du barde. C’est en vain que le docteur Blair, à une dissertation imprimée l’année même de la publication de ces poèmes (1762) joignit de nombreux témoignages en faveur de
Macpherson ; ces doutes allèrent en augmentant surtout en Angleterre.
Il existait alors entre ce royaume et l’Écosse une jalousie nationale qui s’étendait de la politique à la littérature, et entre l’Écosse des hautes terres et l’Écosse des basses terres, ces mesquines rivalités qui ne cessent d’affliger un pays que lorsque les progrès de la civilisation ont réuni les esprits et les intérêts dans une intelligente unité. Macpherson, cependant, enrichi par sa traduction, était parti pour Pensacola, comme secrétaire du gouverneur de la Floride orientale. Il visita les Antilles, quelques provinces de l’Amérique septentrionale, et revint en Angleterre en 1766. En 1771 il donna son introduction à l’histoire de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, ouvrage qui lui valut le reproche d’avoir mis l’imagination à la place des faits, à propos de l’origine celtique des premiers habitants des Îles
Britanniques. Deux ans après parut sa traduction de l’Iliade : cette tentative littéraire fut des plus malheureuses. Enhardi par son premier succès, Macpherson avait imaginé de traduire Homère dans cette prose nombreuse qui lui avait si bien réussi pour le poète écossais ; mais cette nouvelle entreprise fut généralement mal reçue : la gloire du compilateur d’Ossian ne put défendre le traducteur d’Homère des plus amères critiques. C’est aussi de cette année (1775) que datent les humiliations sans nombre qu’il eut à essuyer de la part de Malcolm-Laing et de Johnson. Ce dernier, le plus grand savant et le plus âpre critique de son époque, ennemi déclaré de tout ce qui n’était pas anglais, nourrissait d’injustes préventions contre l’Écosse et l’lrlande. Cette aveugle partialité a dû influer sur son jugement, et il est permis de croire que l’origine écossaise d’Ossian et de son éditeur n’a pas peu contribué à la violence dont il fit preuve dans sa querelle avec Macpherson. Cependant il avait fait un voyage dans le nord
de l’Écosse et aux îles Hébrides, et en avait profité pour faire des recherches sur Ossian. À son retour, il attaqua Macpherson comme faussaire : il imprima que non-seulement il ne croyait pas à l’existence d’anciens manuscrits, mais qu’il soupçonnait l’auteur de cette prétendue version d’avoir fait traduire quelques fragments de son travail en langue gallique afin de colorer son œuvre de toutes les apparences d’une compilation véritable. Macpherson, furieux, adressa au docteur une lettre pleine de menaces. La réponse ne se fit pas attendre et nous la transcrivons pour donner au lecteur une idée de l’animosité des parties dans ce scandale littéraire :
« J’ai reçu votre folle et impudente lettre. Je ferai de mon mieux pour repousser toute violence tentée contre moi ; et, ce que je ne pourrai faire moi-même, la loi le fera pour moi. J’espère n’être jamais détourné de dévoiler une fourberie par les menaces d’un brigand.
Quelle rétractation voudriez-vous de moi ? J’ai cru votre livre une imposture ; je le crois encore une imposture. À l’appui de cette opinion, j’ai donné au public des raisons que je vous mets au défi de réfuter. Je méprise votre rage. Vos talents, depuis la publication de votre Homère, ne paraissent pas fort redoutables ; et ce que j’entends dire de votre caractère me porte à tenir compte, non de ce que vous direz, mais de ce que vous prouverez. Vous pouvez imprimer cette lettre, si vous voulez. »
De son côté, Malcolm-Laing, savant écossais, mais écossais des basses terres, rival par conséquent de toute gloire écossaise des hautes terres, avait fait paraître une dissertation contre l’authenticité d’Ossian. Il passa en revue tous les ouvrages en prose et en vers de Macpherson, et retrouva dans sa traduction une grande partie des images de son poème le Montagnard ; entrant plus avant dans l’œuvre du traducteur, avec une patience toute de critique et de critique érudit qui pis est, il la dépeça jusqu’à la trame pour y surprendre les fils d’une composition artificielle et dévoiler les idées et les expressions empruntées, selon lui, aux auteurs anglais, aux classiques grecs et latins et surtout aux poètes sacrés.
Macpherson, ainsi acculé par ses adversaires, soit qu’il suivit en cela les conseils de ses amis, soit qu’il ne pût ou ne daigna point répondre, se retrancha dans un silence complet. Ce silence, il le garda obstinément jusqu’à la mort ; mais la lutte se continua après lui. Toute la haute Écosse était intéressée dans cette question où l’on mettait en doute l’existence de son Homère. Elle avait une académie, la société highlandaise, dont les travaux ont pour objet spécial les antiquités écossaises.
</ref> Cette académie se chargea d’instruire elle-même cet étrange procès et nomma à cet effet
une commission qui dut se transporter dans le pays, et se livrer aux plus scrupuleuses recherches pour retrouver les textes ossianiques. La commission refit le voyage de Macpherson : elle parcourut les villages et les montagnes, se fit chanter ou réciter les compositions bardiques dans la langue originelle, entendit des ministres puritains, des vieillards, des paysans, etc., en un mot, s’acquitta de sa mission avec toute la minutie, tout l’appareil des formes légales, comme s’il se fût agi d’une enquête judiciaire. La société, munie des pièces du procès, publia en 1805, le résultat de ses travaux : les commissaires, avec plusieurs autres lambeaux poétiques, avaient retrouvé la description d’un char, d’un combat, d’un bouclier et quinze cents vers environ presque entièrement semblables à la version anglaise du poème de Fingal. Cependant la société termine son rapport par les conclusions suivantes :
1 Il est hors de doute que la poésie ossianique a existé, qu’elle était généralement répandue en Écosse, qu’elle avait un caractère touchant et sublime.
2 Dans les fragments de poèmes que la commission a pu se procurer, elle a retrouvé la substance et quelquefois même l’expression littérale des poèmes traduits par Macpherson, mais aucun poème identique par le titre et par le sujet. Elle est portée à croire que cet écrivain avait pour habitude de remplir les lacunes par des passages qui ne se trouvaient point dans le texte, de lier des fragments épars, d’élaguer des phrases, d’adoucir quelques incidents, de changer enfin ce qui lui paraissait trop simple ou trop rude pour des oreilles modernes. La commission ne peut toutefois déterminer jusqu’à quel point il a usé de cette liberté.
« Voilà, dit M. Villemain, voilà un aveu qui, sorti de la bouche de juges éclairés, consciencieux, et cependant animés d’une sorte de partialité patriotique, a sans doute une grande force contre l’authenticité des poèmes d’Ossian. Aussi, l’amour-propre écossais qui, suivant Johnson, est un des plus grands amours-propres nationaux qui existent dans le monde, l’amour-propre écossais fut très-mécontent de cette conclusion ; et quelque temps après on assura que des manuscrits légués par Macpherson renfermaient le véritable texte des poésies d’Ossian, et qu’on allait enfin le voir paraître. »
En effet, la société écossaise de Londres le publia en 1807. C’est une magnifique édition du texte gallic, avec une traduction littérale latine en regard, par Macfarlane, et une nouvelle dissertation dans laquelle sir John Sinclair répond à toutes les objections qui ont été soulevées contre l’existence du barde, et qui peuvent être réduites à ces cinq chefs principaux :
1 Les mœurs décrites dans les poésies d’Ossian sont trop raffinées pour une société qu’on suppose barbare.
2 La constante imitation des saintes écritures et des auteurs classiques prouve suffisamment que ces poésies sont d’une fabrication moderne.
3 Dans une poésie aussi antique il est singulier qu’on ne rencontre aucune trace de culte religieux, aucun détail de rite et de cérémonies, mais seulement un vague respect pour l’ombre des aïeux, une sorte de déisme purifié, substitué au culte grossier d’une époque barbare.
4 Les prétendus manuscrits qui nt servi de base au travail de Macpherson, n’ont jamais existé, car on ne peut recueillir de manuscrits dans un pays où on n’écrivait pas, et où il serait impossible de rencontrer quelques lignes d’ancienne écriture ; si le compilateur avait eu en sa possession des pièces originales, il les aurait publiées lorsqu’il en a été si vivement mis au défi par ses antagonistes.
5 Enfin, le texte gallic publié par la société de Londres ayant été imprimé sur une copie presque en entier écrite de la main de Macpherson et n’ayant paru que près d’un demi-siècle après sa traduction, il peut fort bien se faire que ce texte ne soit que le produit d’un lent travail du traducteur lui-même, destiné à défendre un mensonge qu’il avait soutenu toute sa vie.
Nous allons répondre successivement à ces objections :
1 On sait que les Romains, à tort ou à raison, représentaient comme barbares les peuples avec lesquels ils étaient en guerre et qu’ils entretenaient contre eux les plus hostiles préjugés ; mais les historiens et les bardes de l’Écosse et de l’Irlande s’accordent à représenter les tribus de ces pays comme nourrissant les sentiments les plus purs et les plus exaltés. Tacite lui-même ne parle-t-il pas de l’espèce de culte des Germains pour les femmes ? Ne raconte-t-il pas que les hommes du Nord voyaient en elles quelque chose de saint et de sacré ? Il n’est plus étonnant dès lors que ce religieux respect passant de leurs mœurs dans les chants de leurs bardes, leur poésie ne se soit élevée à un caractère de pureté chevaleresque qui peut surprendre chez les peuples qu’on est habitué à regarder comme barbares, mais qui n’en est pas moins naturelle à leurs mœurs et conforme à l’histoire.
2 Nous l’avons déjà dit plus haut, Macpherson est seul responsable des plagiats dont on accuse Ossian. Nous avons comparé sa traduction du premier chant de Fingal avec la version littérale anglaise que M. Thomas Ross en a faite sur le texte même, et nous n’avons point rencontré dans celle-ci les idées et les expressions qui, dans celle du premier, ont légitimé l’accusation d’emprunts. Il résulte de cet examen comparatif que Macpherson ne s’est point contenté d’ajouter au texte, mais qu’il a omis des passages remarquables, de belles expressions qui se retrouvent dans la traduction de Thomas Ross, et qu’en demeurant moins près que celui-ci de l’original, il n’a pas donné, quant à l’ensemble, une juste idée de la nerveuse simplicité du poète calédonien, et lui a fait un tort que ne rachètent pas toujours les beautés de sa diction et l’harmonie de ses périodes.
3 Il est singulier, il faut l’avouer, qu’on ne rencontre aucune trace de religion dans les chants d’Ossian, car les compositions des autres peuples se rattachent toutes fortement à leurs croyances mythologiques. Il serait sans doute plus conforme à l’histoire des anciens chefs du Nord, de voir auprès d’eux, dans le camp et à la salle des coupes, le prêtre avec le barde, car ce dernier n’était lui-même qu’une sorte de prêtre d’un rang inférieur ; mais qu’on se rappelle la guerre d’extermination que Trenmor, bisaïeul de Fingal, fit aux Druides qui voulaient le renverser de la magistrature suprême ; qu’on se rappelle leur destruction, le discrédit et l’oubli où tombèrent après eux leurs cérémonies religieuses ; et l’on comprendra que Fingal, intéressé à leur perte, ait partagé contre eux la haine et le mépris publics ; qu’Ossian son fils n’ait point cherché à les relever dans l’esprit du peuple, en rappelant dans ses poèmes les rites d’un ordre ennemi de sa race et de son hérédité au pouvoir. Le silence du barde avait encore d’autres motifs qu’on s’explique difficilement quand on est étranger aux mœurs guerrières des anciens poètes écossais. Ils portaient jusqu’à l’extravagance le point d’honneur martial. Un secours dans un combat, de quelque côté qu’il vint, portait atteinte à la réputation d’un héros ; et les bardes lui refusaient la gloire du triomphe pour la transmettre à celui
qui l’avait aidé. De là vient sans doute que l’aveugle de la Calédonie n’a point fait, comme le poète grec, intervenir les Dieux en faveur de ses guerriers. Les héros d’Ossian sont de la taille des héros d’Homère : comme l’audacieux Ajax, défiant le Dieu des flots, Fingal affronte et combat dans la nuit le redoutable Esprit de Loda. Loin d’implorer le secours d’un être surnaturel, le roi de Morven se serait plutôt écrié avec l’intrépide fils de Télamon :
Ô Dieu ! rends-moi le jour et combats contre moi !
D’ailleurs, ceux qui ont écrit en langue celtique, parlent rarement de religion dans leur poésie profane ; et quand la religion fait le thème principal de leurs chants, ils ne mêlent jamais les actions des héros à leurs compositions sacrées. Cette coutume seule, antérieure à la chute des Druides, expliquerait suffisamment le silence de l’auteur sur la religion de son temps.
Conclure du silence d’Ossian que ce barde vivait au milieu de tribus étrangères à toute idée religieuse serait trahir une complète ignorance de l’histoire de l’homme. Le cœur humain, à défaut de croyances, se nourrit de superstitions. Quel peuple, si barbare qu’il soit, ne s’est point élevé à quelque faible notion d’un être supérieur ? On s’explique l’indifférence d’Ossian par celle de son temps, car l’œuvre d’un grand poète est le miroir fidèle des connaissances de son siècle et des mœurs de ses contemporains. Ossian chantait à l’une de ces époques de tiédeur religieuse où, à un culte qui s’éteint, succède un culte qui vient de naître. Le jour du Christianisme ne s’était point encore levé sur les peuples du Nord. Ils ne croyaient plus au pouvoir mystique des Druides, mais ils ne croyaient point encore dans cette foi nouvelle dont l’aube blanchissait à peine le front impérial de la Rome de Dioclétien.
4 S’il est impossible que Macpherson ait pu recueillir des manuscrits dans un pays où l’on n’écrivait pas, il n’est pas impossible qu’il ait écrit, sous la dictée des chanteurs ou des récitateurs qu’il a rencontrés, les poèmes dont il a donné la traduction : ce n’est qu’ainsi que nous entendons ajouter foi à l’existence de ces manuscrits. La déclaration de la société highlandaise est formelle : elle a retrouvé des lambeaux poétiques contenant souvent la substance, quelquefois même l’expression littérale des poèmes traduits par Macpherson. Il est incontestable, d’après son rapport, qu’il a existé une poésie ossianique et
qu’il n’en reste des traces dans les montagnes de l’Écosse. La tradition y parle sans cesse de l’aveugle Ossian ; Ossian dall ; elle se souvient de Fingal et des exploits de ses guerriers ; elle compare encore les jeunes épousées à la belle Agandecca la fille de la neige.
On ne peut nier que la langue gallique, encore parlée dans quelques parties de l’Irlande et de l’Écosse, n’ait possédé une sorte de littérature populaire, conservée aux 15 et 16 siècles, puisque Buchanan lui-même en fait mention :
Carmina autem non inculta fundunt, quæ rhapsodi proceribus, aut vulgo audiendi cupido recitant, aut ad musicos organorum modos canunt.
Peut-on supposer qu’un juge tel que Buchanan, d’une érudition si vaste, d’un goût si éclairé, si nourri des lettres grecques et latines, peut-on supposer qu’un tel juge eût loué les chants (carmina non inculta) des anciens bardes écossais, s’il ne les eût trouvés dignes de ses éloges ? Si des poèmes existaient de son temps, si la mémoire du peuple les avait retenus, s’ils étaient récités par les rhapsodes du 16 siècle, nous ne voyons pas d’impossibilité à ce que la tradition les ait conservés cent cinquante ou deux cents ans de plus.
Le docteur Smith, de son côté, nous offre quelques preuves à l’appui de cette poésie traditionnelle. Il avait, lui aussi, recueilli des chants gallics et les avait traduits ; il produisit en 1780, quatorze poèmes parmi lesquels onze sont attribués à Ossian. Pour le sujet et pour la forme, ils offrent une telle ressemblance avec ceux qu’a donnés Macpherson, qu’il est difficile de ne pas admettre que les deux traducteurs aient travaillé sur un même fonds primitif. Cependant le docteur Smith avoue avec bonne foi qu’il a usé dans son travail d’une grande liberté. Que Macpherson ait ou non procédé de la même manière, c’est une déclaration qu’il n’a jamais faite et à laquelle d’ailleurs se refusait la vanité connue de son caractère. C’est là peut-être la véritable cause de son mauvais vouloir à publier le texte d’Ossian, car nous ne pouvons accepter comme tels, les empêchements cités par ses défenseurs : ses longs voyages outre-mer et les frais considérables que cette édition devait nécessairement entraîner. Dès 1766 notre voyageur était de retour en Angleterre et le temps ne lui avait pas manqué depuis pour donner plusieurs ouvrages de longue haleine ; mais tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, il a toujours retardé l’impression de ces textes. Cependant, au dire de J. Sinclair, il lui eût été facile d’en faire paraître un très-grand nombre dont la version latine était achevée depuis longtemps.
Quant aux frais de cette publication, l’objection était déjà levée en 1784 (douze ans avant sa mort). Il lui avait été remis, à cet effet, une somme de vingt-cinq mille francs provenant d’une souscription faite dans les Indes. On le voit, la conduite de Macpherson, en différant l’heure de sa justification littéraire, tendait à laisser planer des doutes sur l’authenticité d’Ossian, et ne peut guère s’expliquer que d’une manière : il savait qu’il ne pouvait être raisonnablement regardé comme faussaire dans une question où il avait pour lui tant d’honorables témoignages ; mais il savait aussi qu’en mettant au jour les matériaux de son travail c’était dévoiler son infidélité au texte et se reconnaître lui-même l’interprète inexact des chants qu’il avait donnés comme entièrement originaux. Ces considérations ont pu le retenir ; mais à ces motifs de pure vanité de traducteur, il serait peut-être juste d’en joindre un dernier plus puissant et plus coupable, le désir de laisser la question dans un mystère flatteur pour son orgueil, s’il est vrai, comme quelques-uns l’ont pensé, que Macpherson n’eût pas été fâché de passer pour l’auteur des poésies qu’il avait ressuscitées de l’oubli et qui avaient mérité l’admiration de toute l’Europe.
5 Quant à la dernière objection, tendant à infirmer comme preuve de l’authenticité, le texte gallic lui-même, il n’appartenait qu’aux scholiastes les plus versés dans la connaissance de cet idiome d’y répondre. Eh bien ! tous les savants qui jusqu’ici ont parcouru l’original, assurent que la langue dans laquelle sont écrits les poèmes d’Ossian, est de la plus haute antiquité. Ils affirment qu’il serait aussi difficile à un lettré moderne de faire passer ses compositions grecques ou latines pour celles d’Homère ou de Virgile, qu’il eût été difficile à Macpherson et à tout autre d’écrire des poésies galliques qu’on n’eût pu tout d’abord reconnaître des chants composés à une époque aussi reculée.
Maintenant, et en se rappelant ce que nous avons dit plus haut du caractère vaniteux de Macpherson, peut-on croire qu’il ait pu avoir l’idée de s’imposer la pénible tâche de convertir en vers celtiques un grand nombre de poèmes originairement composés par lui-même en prose anglaise, composition dont il avait le désir secret d’être considéré comme l’auteur et non le traducteur ? Peut-on croire qu’il eût ainsi détruit de ses propres mains l’objet de ses vœux et de son ambition, en invalidant le seul titre sur lequel il put fonder sa prétention à l’originalité ?
Un dernier fait que J. Sinclair rapporte dans tous ses détails tendrait à satisfaire la curiosité la plus susceptible : Sir John avait appris qu’un évêque catholique d’Édimbourg, M. Cameron, avait eu connaissance d’un ancien manuscrit gallic qui se trouvait avant la révolution française au collége écossais de Douai. Il lui écrivit le priant avec instances de lui donner à ce sujet des renseignements précis. L’évêque le satisfit pleinement dans des lettres qui existent encore et se trouvent annexées à d’autres pièces justificatives. Il résulte de l’examen de ces nouveaux documents :
1 Que le révérend John Farquharson a recueilli dans la haute Écosse vers 1745 un grand nombre de poèmes gallics auxquels il avait lui-même donné le nom de : Poèmes d’Ossian, et qu’il affirmait n’être point inférieurs à ceux d’Homère et de Virgile.
2 Que ces manuscrits restèrent en sa possession au collége écossais de Douai, ensuite à celui de Dinan depuis 1760 ou 65 jusqu’en 1775, année de son retour en Écosse.
3 Que, se rendant de Dinan en Écosse, il alla passer quelques jours à Douai auprès de ses compatriotes et leur laissa son manuscrit.
4 Qu’en 1766 ou 67, M. Glendoning de Parton lui ayant envoyé la traduction des poésies ossianiques de Macpherson, il les compara avec celles de sa collection et revit de cette manière tout le poème de Fingal et de Témora et quelques-uns des autres.
5 Enfin, que M. Farquharson reprochait souvent à la version de Macpherson de faire perdre à l’original une partie de sa force et de sa beauté.
Il n’y a donc point dans l’histoire, dit John Sinclair, de fait plus avéré que celui de l’existence du manuscrit ossianique de Douai, antérieurement à la traduction de Macpherson, ni rien qui prouve mieux que les poèmes qu’il a donnés pour authentiques le sont en effet.
Maintenant que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur les principales pièces de cet étrange procès, si nous étions requis de donner notre sentiment à ce sujet, nous dirions sans hésiter que nous croyons à un fonds riche et primitif dont les inspirations se retrouvent partout dans la version de Macpherson ; mais déterminer d’une manière précise ce que le travail moderne doit au thème antique, dire quels matériaux ont remplacé les lacunes de la tradition, reconnaître en un mot les broderies poétiques sur le canevas original ; c’est là une tache devant laquelle nous nous récusons, tout en avouant que nous inclinons un peu, avec Walter-Scott, à voir dans Macpherson plutôt un poétique compilateur qu’un traducteur fidèle. L’œuvre ossianique est pour nous quelque chose de semblable à ces antiques édifices que les années ont entamés dans leurs parties les plus vulnérables, mais qu’elles ont respectés dans leurs vastes proportions, et dont les magnifiques débris, chargés de lierre et de vétusté, dominent encore le passé.
Les limites voulues d’une notice ne nous permettent pas d’entrer dans de plus grands détails : le lecteur trouvera peut-être que nous n’avons point suffisamment éclairé son jugement ; peut-être aussi trouvera-t-il que nous n’avons pas épargné à sa patience une aride nomenclature ; dans ce dernier cas notre excuse serait l’importance même du sujet. Quelle plus curieuse étude en effet que celle de l’origine d’une poésie qui a si puissamment agi sur toute l’Europe, qui a éveillé de si vivaces admirations dans tous les rangs de la société moderne ? Toutes les littératures du dernier siècle se souviennent de cette muse mélancolique qui, venue du nord, a laissé partout des traces de son passage. Goethe et Napoléon étaient des admirateurs enthousiastes d’Ossian : l’un en faisait le compagnon de ses victoires ; l’autre l’ami, le confident, le consolateur de son malheureux Werther. À des régions moins élevées, le barde calédonien compte encore une foule d’admirateurs non moins passionnés. Cesarotti, le célèbre traducteur d’Homère, le met en vers italiens et va jusqu’à le préférer au chantre de l’Odyssée. Dans des temps plus rapprochés, Byron lui paie à son tour un tribut d’admiration, en imitant sa forme et sa manière dans un morceau en prose. Anglais et étrangers, poètes et prosateurs, tous à l’envi l’imitent ou le traduisent. Du cabinet du poète et du palais de l’empereur, si cette poésie descend au foyer calme des familles, elle y trouve de si vives sympathies que les mères lui empruntent pour leurs enfants, les noms mélodieux d’Oscar et de Malvina. Celui qui pénètre ainsi dans les masses, qui subjugue à la fois l’artiste et le conquérant, l’homme de peine et l’homme de lettres, celui-là ne peut être qu’un poète de premier ordre, j’ai presque dit un de ces poètes-mères dont parle Chateaubriand, qui alimentent à eux seuls plusieurs siècles de poésie. La muse moderne porte un vague reflet du génie triste et méditatif d’Ossian : sa grande ombre rêveuse domine toute la poésie de notre siècle. C’est la même forme avec ses images hardies, c’est le même esprit, grave et contemplatif. Qu’on étudie avec soin les compositions des plus grands noms de cette époque et, à quelques exceptions près, on verra dans le courant de l’œuvre se dessiner la veine ossianique : on dirait ces larges nappes souterraines qu’on est sûr de rencontrer dans le sein de la terre de quelque point qu’on la sonde.
Comme Homère est le représentant de la poésie aux jours épiques de la Grèce, Ossian est la personnification de l’ancienne poésie du Nord. Les grands poètes ont cela de commun qu’ils absorbent et s’assimilent toute la substance poétique de leurs devanciers et de leurs contemporains. Ils sont comme le résumé des idées et des choses de leurs temps ; l’écho qui doit en perpétuer le souvenir. Il est plus que probable qu’Ossian s’est inspiré des chants de ses prédécesseurs, et que dans les poèmes que l’Écosse nous a légués sous son nom, il est des parties qui, altérées et confondues par la tradition, appartiennent à des émules contemporains ou à des bardes antérieurs que l’éclat de son nom a fini par éclipser entièrement. Il est des jours et des peuples où, tantôt pour une cause, tantôt pour une autre, la poésie, loin d’atteindre à tout son luxe de développement, est comprimée ou méconnue, et peut à peine se soutenir au-dessus de la médiocrité : alors rhapsodes, bardes, trouvères, s’en vont déclamant de froides mélopées dont la tradition daignera tout au plus conserver des fragments. Mais ces fragments, qu’un grand poète se lève et il s’en emparera ! Ce seront ses matériaux pour ériger un monument que l’avenir admirera et nommera d’un grand nom générique.
Ce n’est là qu’une pure hypothèse à propos d’Ossian, mais peut-être n’est-elle pas loin de la vérité. Ne point reconnaître de transition entre un grand homme et ceux qui l’ont précédé, en faire un être à part, isolé, exclusif, un Dieu enfin ! c’est admettre qu’il est des époques de mort et de résurrection pour la poésie : ce qui n’est pas, ce qui ne peut être, car la poésie ne meurt jamais ! Il est des temps où elle se déplace, il est des temps où elle sommeille, mais elle vit toujours, mais elle ne s’éteindra qu’avec l’humanité, car sa vie à elle, c’est le cœur même de l’homme, c’est la création tout entière. Oui ! comme l’électricité dans l’air, la poésie est partout dans la nature et dans l’homme ; toute chose créée contient en soi une parcelle plus ou moins grande de cette émanation céleste : mais qu’il surgisse une tête haute de génie ! et aussitôt toutes les parties éparses de cette poésie universelle s’élèvent, s’amassent se condensent sur cette cime intellectuelle, et le monde se glorifie dans un grand poète de plus.
D’abord il (Macpherson) ne semblait avoir d’autre objet en vue que d’être considéré comme simple traducteur ; mais quand la réputation de ces poèmes fut tout-à-fait établie, il ne vit point d’objection à se donner comme capable de composer lui-même de telles œuvres ou au moins de les perfectionner. (J. Sinclair, Dissertation, page xiii.)
(J. Sinclair, Dissertation, pag. xiii.)
(J. Sinclair, Dissertation, page lxxv.)
La comparaison de quelques morceaux d’Ossian avec certains passages des classiques grecs et latins nous fournirait de nouvelles preuves de réminiscences, mais nous nous contenterons de deux ou trois exemples où l’imitation relève visiblement de l’inspiration biblique. Ces rapprochements d’ailleurs ne nous écartent pas de la question qui nous occupe. Ce seraient autant d’arguments contre l’authenticité d’Ossian s’il n’était point étranger à des imitations qui appartiennent en propre à Macpherson, mais qui ne se retrouvent nulle part dans le texte gallic publié en 1807 par la socité écossaise de Londres. Cette circonstance atténue singulièrement les inductions que Malcolm-Laing a tirées de semblables parallèles contre l’existence du poète écossais.
Les guerres continuelles des Calédoniens contre les Romains, empêchèrent la noblesse d’entrer, comme auparavant,
Àl’occasion d’une nouvelle guerre contre le roi du monde (nom emphatique que la tradition donne aux empereurs romains), les Druides, revendiquant les droits de leur ordre, voulurent choisir eux-mêmes le chef suprême. Garmal, fils de Tarno, fut député vers Trenmor qui était alors Vergobrète, pour le sommer au nom de tout leur ordre, de se démettre de sa dignité. Le refus de Trenmor alluma une guerre civile qui se termina bientôt par l’extinction totale des Druides. La destruction des prêtres fut suivie d’un mépris général pour leur religion. L’autorité du Vergobrète qui jusque-là n’avait été qu’élective et temporaire, devint perpétuelle et héréditaire et le nom de Vergobrète fut changé en celui de roi.
(Tiré de Macpherson).
Ces missionnaires, ou par choix ou pour donner plus de poids aux doctrines qu’ils soutenaient, prirent possession des
C’est avec l’un de ces Culdées qu’Ossian, dans l’âge le plus avancé, eut dit-on, sur le christianisme une discussion qui existe encore et qui dévoile de sa part la plus entière ignorance des dogmes du nouveau culte ; ceci prouve que le Christianisme venait à peine de s’introduire dans la Calédonie ; car, autrement, comment concevoir qu’Ossian, le premier par son rang et ses lumières, eût complètement ignoré une religion connue depuis quelque temps dans son propre pays.
(Macpherson).