‹ Ourson Tête-de-FerChapitre 5 sur 19 · Chapitre 5 Ce qui passa dans la Savane, entre les Frères de la Côte et les Espagnols, et comment ils se séparèrent.

Chapitre 5 Ce qui passa dans la Savane, entre les Frères de la Côte et les Espagnols, et comment ils se séparèrent.

Les Cinquantaines, ainsi que leur nom l’indique, étaient des détachements de cinquante soldats commandés par un alferez ou sous-lieutenant, et spécialement institués pour garder la frontière espagnole et donner la chasse aux boucaniers français, qui essayaient continuellement de la franchir.

Ces détachements avaient été dans le principe armés de fusils, que l’on avait ensuite remplacés par de longues lances.

La raison de ce changeaient, peu logique en apparence, était la terreur même qu’inspiraient les boucaniers français à leurs ennemis ; dès que les soldats espagnols entraient dans les savanes, ils commençaient par décharger leurs fusils et faire des feux de file tant qu’il leur restait de la poudre, dans le but d’avertir les boucaniers de leur présence et de les engager ainsi à s’en aller d’un autre côté, ce que ceux-ci ne manquaient pas de faire, non par crainte, mais pour ne pas être dérangés dans leurs chasses.

Cette précaution d’armer de lances des soldats destinés à combattre des ennemis porteurs d’excellents fusils et d’une adresse si renommée, qu’à cinq cents pas ils coupaient avec une balle la queue d’une orange sur la branche, faisait à la fois la critique des soldats et du gouvernement qui les employait.

En effet, quelle confiance devait-on mettre en de tels hommes, en cas de rencontres ; et que penser de l’humanité de ce gouvernement qui envoyait froidement et de parti pris ces pauvres diables à un massacre certain ?

La Cinquantaine, son alferez en tête, était rangée en bataille à une dizaine de pas tout au plus du bois, dans un endroit assez découvert, mais de tous les côtés entouré d’épais buissons, que la terreur des Espagnols peuplait d’ennemis invisibles.

Les lances et les sabres étaient réunis en monceau devant eux sur le sol.

Cependant le Poletais marchait un peu en avant de ses compagnons.

Il jeta un regard narquois sur les Espagnols, et, après un instant de silence qui fit courir un frisson de crainte dans les veines des vaincus, il se décida enfin à prendre la parole de sa voix goguenarde :

— Ah ! ah ! dit-il, caballeros, vous vous êtes enfin décidés ?

— Seigneurie, dit humblement l’alferez, notre devoir de soldats nous empêchait de mettre bas les armes devant des forces inférieures.

— Et maintenant, reprit le Poletais d’un air narquois, vous avez reconnu votre erreur ?

— Oui, seigneurie. Aussi, vous le voyez, nous n’avons pas hésité.

— Je vois, dit brutalement le Poletais, en riant sans cérémonie au nez de l’alferez, que vous êtes des imbéciles et des poltrons.

— Seigneurie ! fit l’officier qui se redressa,

— Pardieu ! allez-vous reprendre vos airs de matamores maintenant ; je vous avertis qu’ils ne sont plus de saison, Vous vous êtes rendus à six hommes, ajouta-t-il avec une incroyable effronterie. Il est vrai, ajouta-t-il avec un orgueil superbe, que ces six hommes sont des Frères de la Côte, et que chacun d’eux vaut dix de vous autres,

— Malédiction ! s’écria l’officier avec rage.

— Trêve de doléances et exécutez-vous de bonne grâce, mes maîtres, reprit sèchement le boucanier, Señor lieutenant, faites attacher vos hommes.

— Mais quelles conditions ?

— Aucunes ; vous vous êtes rendus à discrétion, je disposerai de vous selon mon bon plaisir.

Que pouvaient faire les malheureux soldats tombés dans ce piège, si adroitement tendu, et maintenant désarmés ?

Les aventuriers se tenaient entre eux et leurs lances et leurs sabres ; il ne leur restait qu’une ressource : essayer par une prompte soumission d’adoucir leurs terribles vainqueurs ; c’est ce qu’ils firent.

Cinq minutes plus tard, toute la Cinquantaine était solidement garrottée et par elle-même ; seul, par considération pour son grade, l’alferez restait libre.

Le Poletais ramassa l’épée du lieutenant et la lui présentant.

— Reprenez cette arme, lui dit-il avec une ironie sanglante ; vous vous en servez trop bien, señor, pour que je me permette de vous en priver.

À cette insulte terrible, le jeune officier devint pâle comme un cadavre, tout son corps frissonna d’un tremblement nerveux ; il saisit brusquement l’épée d’une main fébrile et, la faisant siffler au-dessus de sa tête :

— Vous êtes un lâche, un misérable et un ladron ! s’écria-t-il d’une voix étranglée par la colère.

Et du plat de la lame il souffleta le boucanier.

Le Poletais poussa un rugissement de tigre, et, se précipitant sur le jeune homme, il l’abattit à ses pieds d’un coup de hache.

— Merci, dit l’officier, grâce à vous, je mourrai donc en soldat !

Une dernière convulsion agita ses membres, ses yeux se fermèrent.

Il était mort.

Ce sanglant épisode, qui terminait cette comédie d’une façon si tragique, assombrit tous les visages.

— Tu as été vif, dit Vent-en-Panne.

— C’est vrai, répondit franchement le Poletais.

— C’était un brave jeune homme.

— Il l’a prouvé ; je ne lui garde pas rancune.

— C’est heureux, dit Vent-en-Panne, en souriant malgré lui de l’étrange logique du Poletais.

— Maintenant, fit Ourson, causons d’affaires, veux-tu ?

— De quelles affaires ?

— De celles qui nous amènent près de toi.

— C’est juste, je n’y songeais plus, moi ; de quoi s’agit-il, Frère ?

— D’abord, et avant tout, de déjeuner, dit Vent-en-Panne, nous mourons de faim ; où est ton boucan ?

— Ici, à deux pas. Suivez-moi.

— Nous avons des Espagnols avec nous, fit observer Ourson.

— Des prisonniers ?

— Non, ce sont des gens auxquels nous avons rendu la liberté.

— Où sont-ils ?

— Là, dans le bois, sous le couvert.

— Comment faire ? dit le Poletais. Ah ! j’y suis, reprit-il au bout d’un instant, va chercher tes prisonniers libérés, Vent-en-Panne ; toi, Ourson, reste ici avec les engagés et surveille ces drôles ; dans un quart d’heure je vous rejoins ; au lieu d’aller au boucan, ce sera le boucan qui viendra à nous.

— Bonne idée. Va.

Le Poletais jeta son fusil sous son bras et s’éloigna à grands pas, tandis que Vent-en-Panne rentrait dans le bois.

Ourson, demeuré seul, ne perdit pas de temps ; aidé par les engagés, il creusa une tombe dans laquelle fut déposé le corps du malheureux officier, avec son épée auprès de lui ; puis la fosse fut comblée, et de grosses pierres furent placées dessus, pour la garantir contre la profanation des animaux sauvages.

Les soldats de la Cinquantaine, hébétés par la frayeur, avaient assisté, sombres, tristes et silencieux, à cette lugubre cérémonie.

La fin tragique de leur commandant leur donnait de tristes appréhensions sur le tort qui les attendait eux-mêmes.

Lorsque les prisonniers espagnols arrivèrent, conduits par Vent-en-Panne, la fosse avait été recomblée, ainsi que nous l’avons dit, et les traces du meurtre si bien dissimulées, qu’elles devaient complètement échapper même à des yeux plus clairvoyants que ceux des nouveaux venus.

Ourson Tête-de-Fer et Vent-en-Panne aidèrent les dames à mettre pied à terre et les conduisirent poliment sous une enramada que les engagés avaient improvisée en quelques coups de hache, et qui offrait un abri suffisant contre les rayons ardents du soleil.

Les hommes s’assirent comme ils le voulurent, à la seule condition de demeurer à une certaine distance des soldats de la Cinquantaine et de n’engager aucune conversation avec eux.

Au moment où les flibustiers saluaient les deux jeunes filles, avant de se retirer, celles-ci échangèrent entre elles un rapide regard d’intelligence et firent un mouvement comme pour les retenir.

— Que désirez-vous, señoras ? demanda Ourson, qui comprit qu’elles désiraient leur parler.

Elles hésitèrent une seconde encore.

— Señores, dit enfin doña Elmina, peut-être l’occasion d’échanger quelques mots avec vous ne se représentera-t-elle plus ; avant une séparation qui sans doute sera éternelle, permettez-nous de vous adresser nos remerciements les plus sincères et l’expression d’une reconnaissance qui ne s’éteindra jamais. Nous vous devons la vie et l’honneur, le bien le plus précieux pour une femme ; grâce à votre généreuse sollicitude, à votre courageux dévouement, capitaine Ourson Tête-de-Fer, nous avons reconquis notre liberté ; dans quelques heures à peine, nous serons au milieu de nos compatriotes.

— Madame, interrompit le capitaine avec une noblesse et une dignité qui leur causèrent une extrême surprise, j’ai agi comme me l’ordonnait, mon devoir de gentilhomme.

— Soit, capitaine, reprit doña Elmina, je n’insisterai pas davantage sur ce point ; je sais maintenant ; à quoi m’en tenir sur le compte de ces flibustiers et de ces boucaniers qu’on me représentait sans cesse comme des hommes féroces sans foi et sans honneur, j’emporte d’eux un souvenir qui toujours me sera doux, et, quand on les attaquera devant moi, je saurai maintenant comment les défendre.

— Madame, votre indulgence et votre bonté sont pour moi une trop haute récompense.

— Il nous est défendu de vous révéler nos noms et le rang que nous occupons ; mais nous croirions manquer aux égards que nous vous devons, si nous nous séparions de vous sans vous laisser voir des visages que jamais plus vous ne reverrez, mais dont vous conserverez peut-être le souvenir ; regardez-nous donc.

En parlant ainsi, doña Elmina écarta vivement le rebozo qui la voilait, mouvement imité aussitôt par sa compagne.

Les deux aventuriers poussèrent un cri d’admission à la vue des deux délicieux visages qui s’offrirent subitement à leurs regards.

Doña Elmina et doña Lilia avaient dix-sept ans à peine ; chez elles, les types mauresque et castillan s’étaient confondus pour compléter la beauté la plus éblouissante que pût imaginer l’âme rêveuse d’un poète.

Mais malheureusement, cette ravissante vision n’eut que la durée d’un éclair : presque aussitôt les deux dames, avec un charmant sourire, replacèrent devant leur visage les plis de leurs rebozos.

— Déjà ! murmura le capitaine.

— Maintenant, señores, adieu ! dit doña Elmina.

— Un mot encore, señora, fit résolument le capitaine Ourson en retirant de sa poitrine une bague pendue à une chaîne d’acier qu’il brisa. L’avenir n’est à personne, Dieu m’est témoin que mon vœu le plus cher est que vous soyez heureuse ; mais si le malheur doit fondre de nouveau sur vous, et si vous avez jamais besoin d’un ami sûr, dévoué et brave, prenez cette bague, elle porte mon cachet ; n’importe quand, n’importe où, faites-moi parvenir l’empreinte de ce cachet, et vous me verrez aussitôt accourir. Montrez-le seulement à l’un de nos Frères ; tous ils le connaissent, et il vous servira de sauvegarde et de sauf-conduit si vous-même êtes contrainte de venir à moi.

— J’accepte, caballero, répondit doña Elmina ave émotion ; vous m’avez si bien accoutumée à vos délicatesses, qu’un bienfait de plus ne saurait augmenter ma dette envers vous.

Vent-en-Panne, malgré sa nature rude et inculte, était aussi ému que son compagnon ; il coupa court à cette scène qui menaçait de devenir embarrassante, en emmenant brusquement le capitaine.

Les Espagnols, plongés dans leurs réflexions, ne s’étaient pas aperçus, du moins ils n’avaient pas semblé s’apercevoir du long entretien des flibustiers avec les deux dames.

Une heure plus tard, le Poletais rejoignit les Frères de la Côte ; il était accompagné de ses trois engagés, et suivi par une douzaine de venteurs qui, en apercevant les Espagnols, voulurent tout d’abord leur sauter à la gorge, et qu’on eut grand peine à contenir.

Les engagés portaient sur leurs larges épaules tous les éléments d’un gigantesque festin ; il ne fallut que quelques minutes pour dresser les tentes et installer le boucan.

Sur l’ordre du Poletais, qui était bon homme au fond, à sa manière, on plaça des vivres en abondance devant les ex-prisonniers espagnols et les soldats, à qui on délia les mains pour leur permettre de manger.

Les meilleurs morceaux furent naturellement réservés aux dames, qui étaient restées sous l’enramada ; puis, engagés et Frères de la Côte s’assirent en rond, et, à leur tour, attaquèrent vigoureusement les vivres.

Tout en mangeant, de très bon appétit, les flibustiers expliquèrent, en quelques mots, au Poletais les motifs de leur présence dans la savane et le mirent au courant de leurs intentions,

Le boucanier ne fit aucune objection, se contentant parfois de hocher la tête ; seulement il se réserva d’agir comme il l’entendrait avec les soldats de la Cinquantaine, qui en somme étaient ses prisonniers à lui ; ce que ses compagnons trouvèrent parfaitement juste.

Après le repas, qui fut bientôt expédié, car les chasseurs et les aventuriers mangent vite, les Frères de la Côte allumèrent leurs pipes, et, sur l’ordre d’Ourson Tête-de-Fer les ex-prisonniers espagnols furent amenés devant eux.

— Señor, dit le capitaine à celui des prisonniers que ses compagnons paraissaient mentalement reconnaître pour leur chef, c’est ici que nous nous séparons. Ainsi que je vous l’ai promis, vous êtes libres. Un engagé du Poletais vous servira de guide jusqu’en vue des avant-postes espagnols ; quelques lieues vous en séparent à peine ; vous y arriverez avant le coucher du soleil. Pour prix du service que je vous ai rendu, je ne vous demande qu’une seule chose, un peu d’humanité pour les Frères de la Côte que le sort ferait à l’avenir tomber entre vos mains.

— Je n’oublierai jamais, señor, répondit l’Espagnol avec dignité, que c’est à vous que nous devons notre liberté ; la dette que j’ai contractée envers vous, je vous promets de l’acquitter en traitant tout prisonnier français, dont je serai maître de disposer, avec les égards dus à l’infortune.

— J’accepte cette promesse, señor, et me déclare amplement payé.

— N’oubliez pas, caballero, dit alors le Poletais en se mêlant selon son habitude sans cérémonie à la conversation, que la vie de dix soldats de la Cinquantaine répondra du mal qui pourrait arriver au guide que je vous donne.

— Est-ce que ces pauvres soldats demeurent prisonniers ? demanda vivement l’Espagnol.

— Oui, à moins toutefois que vous ne consentiez à payer leur rançon.

— Qu’à cela ne tienne, señor ; combien exigez-vous ?

— Cinquante piastres par homme, répondit nettement le Poletais… ?

— J’accepte, señor ; seulement vous comprenez que je n’ai pas cet argent sur moi ; mais, sur mon honneur et ma foi de gentilhomme, demain, deux heures après le lever du soleil, je vous jure qu’un homme à moi vous remettra le prix convenu, c’est-à-dire deux mille cinq cents piastres.

— Aussitôt la somme touchée, les soldats seront libres.

— Doutez-vous de ma parole, señor ? s’écria l’Espagnol avec hauteur.

— Nullement, mais je préfère l’argent ; pas de piastres, pas de soldats.

— Veux-tu que nous terminions cette affaire entre nous, Frère ? dit alors le capitaine Ourson Tête-de-Fer en intervenant.

— Comment l’entends-tu ?

— Je me porte, si tu y consens, caution pour ce gentilhomme.

— Tu es fou, tu seras volé.

— Bah ! qu’importe.

— Comme tu voudras alors ; fais à ta guise ; quant à moi, je m’en lave les mains.

— Pardon, señor, dit l’Espagnol en intervenant à son tour, je vous remercie de la caution que vous voulez bien m’offrir, mais je ne l’accepte pas ; je montrerai à monsieur que j’ai plus de confiance en lui qu’il n’en a en moi.

Retirant alors un écrin de son pourpoint :

— Voici, reprit-il, plusieurs diamants que j’ai réussi à soustraire aux regards des flibustiers ; gardez-les, señor, vous les remettrez à la personne qui vous apportera le prix convenu.

Le Poletais ouvrit l’écrin et examina les diamants en connaisseur.

— Il y a là pour plus d’un million de diamants ; le savez-vous, señor ? dit-il.

— Il y en a pour quatre cent mille piastres, répondit froidement l’Espagnol.

— Et vous me les confiez ainsi ?

— Pourquoi non ? J’ai foi en votre honneur, moi.

— Reprenez cette boîte, señor, dit le Poletais, en lui rendant l’écrin, honteux de la leçon qui lui était donnée ; les prisonniers sont libres ; vous me payerez leur rançon quand vous voudrez.

— C’est bien ; merci ! fit simplement l’Espagnol.

Un instant après, les dames remontaient à cheval, et les ex-prisonniers après avoir silencieusement salué les Frères de la Côte, se mettaient en route, précédés par un engagé du Poletais.

En passant auprès du capitaine, doña Elmina se pencha légèrement sur sa selle et murmura ce seul mot :

— Recuerdo ! – souvenir ! –

Le capitaine s’inclina respectueusement sans répondre ; il suivit des yeux la marche du cortège aussi longtemps qu’il put l’apercevoir. Lorsque enfin les Espagnols eurent disparus dans les méandres de la route, le flibustier étouffa un soupir et alla, tout pensif, rejoindre ses compagnons.

Le soir même, l’engagé du Poletais apporta cinq mille piastres à son maître : juste le double de la rançon convenue.

Le lendemain au point du jour Vent-en-Panne et Ourson Tête-de-Fer, après avoir cordialement pris congé du boucanier, retournèrent à Port-Margot.

Des semaines, des mois, une année, puis une seconde, s’écoulèrent sans que, malgré ses recherches, le capitaine réussit à obtenir des nouvelles de doña Elmina ; son caractère déjà sombre et concentré s’assombrit encore davantage ; l’espoir qu’il avait conservé jusque-là, espoir bien faible à la vérité, s’éteignit alors complètement.

Doña Elmina l’avait oublié, et pourtant, en se séparant de lui, elle lui avait jeté ce mot si doux et rempli de si séduisantes promesses :

— Souvenir !

Cependant, un soir que, selon son habitude, il errait triste et pensif sur la plage de Port-Margot, un homme qu’il crut reconnaître, sans pouvoir se rappeler où il l’avait vu, s’arrêta devant lui et le salua.

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda Ourson.

— Capitaine, répondit l’homme, je suis un engagé du Poletais ; mon maître m’a chargé de vous remettre ce papier qu’il a reçu pour vous hier, une heure après le coucher du soleil.

Un pressentiment secret serra le cœur du capitaine ; il prit le papier d’une main tremblante et le déplia ; un coup d’œil lui suffit pour apprendre qu’il ne s’était pas trompé ; sur ce papier se trouvait en cire noire l’empreinte de son cachet avec ces trois mots :

Cartagena – Luego – Peligro.

En français : Carthagène – à l’instant – danger.

— Ton maître n’a rien ajouté ? demanda Ourson.

— Pardon ! il a ajouté : Où le capitaine ira, tu lui diras que je l’accompagnerai ; demain au plus tard, je serai près de lui.

— Remercie le Poletais pour moi et annonce-lui que je l’attends. Voilà pour toi.

Et fouillant à sa poche, le flibustier lui donna quelques piastres.

L’engagé salua et partit.

Le lendemain, qui était un jeudi, le Poletais arriva, ainsi qu’il l’avait promis.

Le capitaine commença aussitôt ses enrôlements ; ils furent terminés le vendredi, dans la matinée.

Le flibustier ignorait quel danger menaçait doña Elmina ; mais il fallait que ce danger fût bien grand, pour qu’elle se fût résolue à réclamer son secours.

Aussi, sans même se donner le temps de réfléchir, mit-il la plus grande célérité dans ses armements.

Avant tout il fallait arriver : plus tard, il serait temps, de songer au parti qu’il conviendrait de prendre.

D’ailleurs les circonstances lui viendraient sans doute en aide, pour l’adoption d’un plan quelconque.

Ourson Tête-de-Fer avait trop souffert pour ne pas être un croyant.

Il espérait !

Quoi ! Il n’aurait su le dire ! il espérait l’impossible peut-être !…

D’ailleurs, n’est-ce pas toujours ainsi en amour ?

Et sans se l’avouer à soi-même, le capitaine aimait !

Il aimait comme un fou cette jeune fille que, pendant une seconde à peine, il avait entrevue, et dont l’image était à jamais restée gravée dans son cœur.

Sa vie tout entière se concentrait dans cet amour, dont la violence l’effrayait, et dont l’impossibilité, trop prouvée hélas ! le rendait furieux contre lui-même.

Et pourtant, nous le répétons, il espérait !

Aussi agissait-il en conséquence.

Mais comme ses armements mystérieux avaient causé un grand émoi au Port-Margot, il résolut de couper court aux suppositions, et d’imposer silence à tous les inventeurs de nouvelles plus ou moins absurdes au sujet de son expédition.

Il ne trouva qu’un moyen efficace pour clore la bouche à tous ces bavards : ce fut de la leur remplir.

Ce fut ce moyen qu’il adopta, et il eut toutes espèces de raisons de se féliciter d’avoir pris ce parti.

On était au vendredi.

Ourson convia les chefs de la flibuste à un grand repas pour le jour même, son intention étant de mettre immédiatement à la voile.

Voilà pourquoi, comme nous l’avons dit au commencement de cette véridique histoire, il y avait, le 13 septembre 16…, festin à l’Ancre-Dérapée.

Et maintenant que nous avons rapporté dans tous leurs détails les faits plus ou moins importants qui avaient précédé cette réunion de Haulte Beuverie, ainsi qu’aurait pu dire Rabelais, nous reprendrons notre histoire au point où nous l’avons interrompue.

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Les convives faisaient honneur au repas, les verres se choquaient avec un entrain magnifique, les propos joyeux circulaient sans interruption d’un bout à l’autre de la table, les chants et les rires dominaient les conversations particulières, et parfois un plat ou une bouteille vides, lancés à travers la fenêtre, allaient se briser au milieu de la foule rassemblée devant la maison, et qui saluait cette chute par un rire homérique.

Cependant, grâce à la présence de M. d’Ogeron, la fête côtoyait les extrêmes limites de l’orgie, mais sans jamais le dépasser. Quelques flibustiers avaient bien roulé sous la table où ils ronflaient comme des tuyaux d’orgue, mais leurs chutes étaient passées inaperçues ; ils avaient tout doucement glissé de leurs sièges sans causer le moindre scandale, et les autres convives avaient seulement profité de ces accidents pour éloigner leurs chaises et se mettre plus à leur aise.

Quelques-uns des chefs de la flibuste, seuls, s’étaient ménagés et avaient conservé tout leur sang-froid : c’étaient, avec M. d’Ogeron, Montbars, Vent-en-Panne, le Poletais, Michel le Basque et le capitaine Ourson Tête-de-Fer, qui, lui, ne buvait jamais que de l’eau ; mais le capitaine était depuis longtemps connu pour un original, et cette infraction aux coutumes flibustières avait été acceptée d’autant plus facilement que, s’il ne buvait pas, il n’empêchait pas les autres de boire ; au contraire.

Il est reconnu que rien n’altère comme de causer, et Dieu sait si les Frères de la Côte s’en donnaient à cœur joie ; parfois même ils parlaient tous à la fois sans aucunement se soucier des réponses qu’on leur faisait ; et puis, ce soir-là, le temps était à l’orage, l’atmosphère lourde, chargée d’électricité, la chaleur étouffante : autant d’excuses à l’ivresse, si pour les buveurs l’ivresse avait besoin d’excuses.

— Corbacque ! s’écria tout à coup le beau Laurent, en levant son verre plein ; attention ! s’il vous plaît compagnons, je bois au capitaine Ourson Tête-de-Fer et à la réussite de ses projets ; foin ! de ceux qui ne me feront pas raison !

— Au capitaine Ourson Tête-de-Fer ! s’écrièrent d’une seule voix tous les flibustiers sans en excepter un seul, de ceux qui pouvaient encore se tenir à peu près, bien entendu.

— Et puisse-t-il rencontrer sur sa route les galions du vice-roi de la Nouvelle-Espagne ! ajouta gaiement Montbars l’Exterminateur en forme de péroraison.

— À son prompt et heureux retour parmi nous ! dit en souriant le gouverneur, avant de porter son verre à ses lèvres.

Le capitaine Ourson Tête-de-Fer, depuis quelques minutes, semblait plongé dans de profondes réflexions ; cependant, en entendant les santés que lui portaient avec tant d’enthousiasme ses amis, il releva la tête ; son pâle visage s’éclaira d’un charmant sourire, et, saisissant son verre :

— Du vin de France ! dit-il ; ce n’est pas avec de l’eau que je veux répondre aux souhaits de mes Frères.

— Bravo ! vive Ourson ! s’écrièrent les flibustiers en battant joyeusement des mains à cette déclaration imprévue et si en dehors des habitudes du capitaine.

Le vin fut apporté, et versé aussitôt dans les verres des convives.

Le capitaine se leva, et saluant à la ronde :

— Frères ! dit-il d’une voix vibrante, faites-moi raison. Comme le disait tout à l’heure le beau Laurent, je bois à la prospérité de la flibuste.

— À la prospérité de la flibuste ! répétèrent les convives.

— Attendez, reprit le capitaine en tendant de nouveau son verre. Je bois à la France, notre mère commune, et à la liberté sur la mer, puisque la terre nous la refuse !

Cette santé fut accueillie par de frénétiques clameurs de joie.

— Et maintenant, reprit le capitaine en brisant brusquement son verre sur la table, je ne boirai plus. Frères, recevez mes adieux ; l’heure de la séparation a sonné, je pars ; dans un mois je serai de retour ou je serai mort.

— Pourquoi de telles pensées en ce moment, mon cher capitaine ? dit doucement M. d’Ogeron.

Ourson hocha la tête avec mélancolie.

— C’est vrai, monsieur, dit-il, j’ai tort ; je vous attriste tous et je n’aurais pas dû terminer ainsi un joyeux festin ; pardonnez-moi, Frères. En ce moment je joue ma vie sur un coup de dé ; toutes les chances me sont contraires, et, sur le point de vous quitter pour toujours peut-être, le souvenir de notre fraternelle amitié déchire mon cœur, s’il ne fait pas faiblir ma volonté.

— Pourquoi partir aujourd’hui ? dit Montbars.

— Un treize et un vendredi ! ajouta Vent-en-Panne d’un air pensif.

— Attends à demain, Ourson, crièrent tous les flibustiers ; attends, Frère ; c’est tenter Dieu que de le braver ainsi.

— Il y a de l’orage dans l’air, dit le beau Laurent.

— Vous avez tous raison, mes amis, répondit le capitaine d’une voix ferme ; malheureusement, je ne puis vous répondre que ceci : Il le faut !

— Soit ! Puisqu’il en est ainsi, reprit M. d’Ogeron, nous nous tairons, capitaine ; car vous êtes un de ces hommes que rien ne saurait faire reculer lorsqu’il s’agit d’accomplir un devoir ; ce n’est pas sans raison, ajouta-t-il gaiement, qu’on vous a surnommé Tête-de-Fer, mais nous ne vous quitterons pas ainsi, nous vous accompagnerons tous jusqu’au débarcadère !

— Oui ! oui ! s’écrièrent les flibustiers en battant des mains, au débarcadère.

— Merci, Frères, j’accepte, répondit simplement le capitaine Ourson.

Il se leva.

Tous les Frères de la Côte l’imitèrent.

On sortit alors de l’auberge de l’Ancre-Dérapée, et l’on se dirigea lentement vers la plage entre deux haies de flibustiers qui, de la rue, avaient assisté à toute cette scène et s’associaient à l’émotion générale.

On atteignit ainsi le débarcadère.

Une embarcation montée par dix hommes se balançait au pied de l’échelle.

Les adieux commencèrent.

Le capitaine Ourson Tête-de-Fer et son ami le Poletais serrèrent une dernière fois la main de M. d’Ogeron et des principaux chefs de la flibuste ; tandis que Alexandre, l’engagé du boucanier, faisait descendre les animaux, c’est-à-dire les chiens et les sangliers, fidèles compagnons d’Ourson, dans le canot, où ils s’installèrent aussitôt sous les bancs.

Les deux Frères de la Côte s’embarquèrent ; et l’on poussa au large.

L’air était frais, la mer clapoteuse ; quelques nuages glissaient rapides sur le ciel d’un bleu sombre émaillé d’étoiles brillantes comme d’une poussière de diamant ; la lune, presque dans son plein, éclairait la nuit de sa pâle clarté.

La mer était étale.

Les nageurs, courbés sur leurs avirons, franchirent en moins d’un quart d’heure la distance qui les séparait du navire mouillé en grande rade.

Le canot, hélé et reconnu par la sentinelle du Château de l’arrière, accosta le navire par la hanche de tribord.

Pierre Legrand, le second capitaine de la frégate, attendait respectueusement son chef à la coupée, et, lorsqu’il parut, il lui fit rendre les honneurs dus à son rang.

Ourson Tête-de-Fer, en mettant le pied sur le pont de son navire, jeta autour de lui un regard investigateur, puis après avoir un instant considéré d’un air pensif les lumières de la ville qui étincelaient dans l’ombre.

— Tout est-il paré ? demanda-t-il.

— L’ancre est à pic, les barres au guindeau, et les voiles sur les fils de carret, répondit Pierre Legrand.

Le capitaine monta alors sur son banc de quart, inspecta un instant l’horizon, et saisissant son porte-voix :

— Chacun à son poste pour l’appareillage ! cria-t-il d’une voix puissante, qui fût entendue de toutes les parties du navire.

On vit aussitôt apparaître par tous les panneaux les visages hâlés et énergiques des marins, qui, en quelques secondes, furent sur le pont, et se rangèrent sur les manœuvres courantes.

— Sommes-nous parés ? demanda encore Ourson.

— Oui, capitaine, répondit le second qui avait pris son poste sur l’avant.

— Vire à déraper ! garçons !

Une centaine d’hommes placés sur les barres de guindeau donnèrent un coup de force qui enleva l’ancre.

— La barre à tribord ! borde les huniers ! hisse à tête de bois ! hisse le grand foc ! borde à bâbord les basses voiles !

Ces diverses manœuvres s’exécutèrent avec une adresse et une rapidité extrêmes.

— Brasse bâbord d’avant, tribord d’arrière ; borde tribord le grand foc !

Le navire faisait majestueusement son abattée sur tribord ; lorsqu’il fut arrivé de quatre quarts, le capitaine reprit le porte-voix.

On virait toujours au guindeau pour mettre l’ancre au bossoir.

— Change devant, cria le capitaine, la barre droite. Orientez !

Le bâtiment était en route.

Le capitaine descendit alors de son banc de quart et remit le porte-voix à Pierre Legrand, chargé, dès qu’on serait hors de la rade, de faire mettre l’ancre à poste et hisser les embarcations amarrées le long du bord.

Vingt minutes plus tard, le navire flibustier filait dans la nuit comme un fantôme, sous ses huniers au second ris, le petit foc, la misaine et la brigantine.

Bien que la brise fût fraîche au large, cependant elle était maniable, le navire faisait bonne route avec trois quarts de largue dans les voiles.

Un coup de sifflet appela, aussitôt l’appareillage terminé et les manœuvres parées, l’équipage à la prière.

Les flibustiers étaient fort religieux, la prière était dite matin et soir en commun, à bord de leurs navires ; le second lisait la prière, que les matelots répétaient après lui ; souvent c’était en chantant des cantiques qu’ils bondissaient comme des tigres à l’abordage des bâtiments ennemis.

Cette singulière coutume est bonne à signaler quand il s’agit de tels hommes.

Une heure plus tard, excepté la bordée de quart qui se tenait sur le pont prête à la manœuvre, l’équipage dormait avec cette insouciance qui caractérise les marins.

Le bâtiment monté par Ourson Tête-de-Fer était un navire de dix-huit cents tonneaux, sorti depuis un an à peine des chantiers du Ferrol.

Les Espagnols l’avaient armé de trente pièces de canon, lui avaient donné un équipage de cinq cents hommes et l’avaient expédié dans le golfe du Mexique pour protéger le passage des galions.

Il se nommait le San-José, était fin, élancé, ras sur l’eau, facile à manœuvrer, et possédait une marche supérieure.

Malheureusement pour le San-José, à peine arrivé dans les parages des Antilles, il fut surpris, par une belle nuit, entre minuit et une heure du matin et enlevé à l’abordage et presque sans coup férir, par cinq pirogues flibustières commandées par Ourson Tête-de-Fer.

Le capitaine espagnol et son état-major, qui voulurent tenter une résistance impossible, furent pendus au bout des vergues, le Saint-José conduit à Port-Margot, et son équipage vendu aux habitants et aux boucaniers.

Après avoir donné à ses compagnons les parts qui leur revenaient dans la prise, Ourson acheta pour son compte particulier le San-José, qu’il débaptisa, séance tenante, et auquel il donna le nom de la Taquine, nom qui, du reste, convenait sous tous les rapports à ce bâtiment si fin, si leste, si fringant, et si coquettement espalmé.

Depuis que la Taquine avait changé de maître, c’était la première fois qu’elle reprenait la mer.

Vers deux heures du matin, le capitaine remonta sur le pont.

La brise s’était maintenue.

Ourson dit quelques mots à voix basse à l’officier de quart.

Cet officier était justement le Poletais, aussi rude marin que hardi, boucanier.

Le Poletais fit hisser un fanal allumé à la tête de chaque mât, un autre à la corne, et masqua le grand hunier.

Le navire demeura alors stationnaire.

On se trouvait tout au plus à cinq ou six encablures de la côte, que le navire longeait depuis son départ de Port-Margot et qu’on apercevait distinctement, grâce à la clarté de la nuit.

Une demi-heure environ s’écoula.

Ourson se promenait à l’arrière, la tête inclinée sur la poitrine, les bras derrière, plongé en apparence dans de sérieuses réflexions.

— Capitaine, dit respectueusement le Poletais, car la discipline était fort sévère sur les bâtiments de la flibuste, j’aperçois des lumières par notre travers à bâbord.

— Combien en voyez-vous ?

— Quatre.

— C’est le compte ; qu’on soit paré à lancer une amarre aux pirogues, lorsqu’elles accosteront après avoir été reconnues.

Le Poletais salua sans demander d’explication et remonta sur son banc de quart.

Une vingtaine de minutes se passèrent encore ; les lumières se rapprochaient rapidement de la Taquine, maintenant on distinguait le bois des pirogues.

— Ho ! du navire ! cria une voix forte.

— Holà ! répondit le Poletais ; qui êtes-vous et que voulez-vous ?

— Frères de la Côte ! cria la même voix, nous gouvernons sur la Taquine.

— Le nom de votre chef ?

— L’Olonnais !

À ce nom célèbre parmi les flibustiers, les marins de quart tressaillirent.

— Accostez ! reprit le Poletais.

L’amarre fut lancée, saisie pour ainsi dire au vol, et deux cent cinquante flibustiers, armés jusqu’aux dents, escaladèrent avec un adresse de singes les murailles de la Taquine, an moyen des chaînes des porte-haubans, et, en quelques minutes, ils se trouvèrent réunis sur le pont, sans se soucier le moins du monde des pirogues qui les avaient amenés, et qu’ils laissèrent aller à la dérivé.

— Me voilà ! dit simplement l’Olonnais à Ourson.

— Merci, Frère ! répondit celui-ci en lui serrant cordialement la main. Tu es un homme de parole ; d’ailleurs, tu le vois, je t’attendais, Personne ne se doute de rien, là-bas ?

— Personne.

— M. d’Ogeron ?

— Il n’a pas le moindre soupçon.

— Tant mieux ! plus l’expédition que nous tentons est folle, plus elle doit demeurer secrète. Es-tu sûr de tes hommes ?

— Comme de moi-même, je les ai choisis un à un ; sois tranquille, le plus timide d’entre eux est un démon incarné.

— Tant mieux ! Mes gars, ajouta le capitaine Ourson, en élevant la voix et en s’adressant aux nouveaux venus qui s’étaient groupés sur les passavants de bâbord ; à la guerre comme à la guerre, dans trois heures il fera jour ; jusque-là, arrimez-vous comme vous pourrez dans les postes à canons et dans les canots, et dormez ; au lever du soleil, nous causerons.

Les flibustiers se retirèrent sans répondre, et comme ils étaient tous de véritables loups de mer, quelques minutes leur suffirent pour s’installer soit dans les embarcations, soit sous le gaillard d’avant, de façon à ne pas gêner la manœuvre.

La Taquine avait remis le cap en route.

— Viens, matelot ! dit Ourson à l’Olonnais, j’ai à te parler.

Tous deux descendirent dans la cabine, où ils s’enfermèrent et causèrent bouche à oreille, pendant plus d’une heure.

Puis Ourson souhaita le bonsoir à son compagnon et se jeta tout habillé sur son cadre ; quant à l’Olonnais, il s’étendit tout simplement sur le plancher, se roula dans son manteau, et bientôt les deux hommes dormirent à poings fermés.

Vers quatre heures et demie, le soleil se leva dans un nuage ; pendant la nuit, la brise avait fraîchi de plus en plus, la mer était grosse, houleuse, les lames courtes et profondes ; la terre n’apparaissait plus au loin que comme un nuage bleuâtre.

La Taquine fatiguait beaucoup ; elle tanguait et roulait bord sur bord, bien qu’elle ne portât que ses huniers au bas ris, le petit foc, la misaine et la brigantine, réduite de moitié.

Cependant elle avait du large et faisait bonne route.

Le capitaine monta sur le pont, suivi de quelques-uns de ses amis les plus intimes, au nombre desquels se trouvaient l’Olonnais, le Poletais, et Alexandre, son engagé de prédilection.

Pierre Legrand, en sa qualité de second du navire, avait pris le quart à quatre heures du matin.

Le capitaine, après avoir consulté attentivement le compas pendant quelques minutes et examiné la mâture, s’approcha de lui et lui dit quelques mots à voix basse.

L’officier salua, porta son sifflet à sa bouche, et se penchant sur l’iloire du grand panneau :

— En haut, tout le monde pour la chasse-partie ! cria-t-il d’une voix de Stentor.

Cinq minutes plus tard, l’équipage était rangé tribord et bâbord sur les passavants.

Les aventuriers se tenaient immobiles, silencieux, la crosse du fusil reposant sur le pont, les mains croisées sur l’extrémité du canon, les yeux sur leur chef, qui se tenait debout, les bras croisés, un peu en arrière du grand mât.

C’était un étrange spectacle que celui de ces hommes aux traits hâles, à la physionomie énergique, calmes et insouciants sur ce navire battu par une mer furieuse.

Leur costume ajoutait encore un cachet de singularité pittoresque à cette scène extraordinaire par sa simplicité naïve et sa parcimonieuse exiguïté.

Ils n’avaient pour tout vêtement qu’une petite casaque de toile et un caleçon qui ne venait qu’à la moitié de la cuisse ; il fallait les examiner de près pour reconnaître si ce vêtement était de toile ou non, tant il était imbu de sang et de graisse, ce qui, du reste, le rendait imperméable.

Les uns avaient les cheveux hérissés, sous une forme de chapeau dont les rebords avaient été coupés, excepté par devant, en guise de visière ; d’autres les portaient noués. Tous laissaient pousser leur barbe, quelques-uns d’entre eux l’avaient fort longue.

Chaque aventurier avait à sa ceinture, d’un côté, une hache et un sabre court à la lame droite et large, nommé langue-de-bœuf, un sac à balle et une calebasse pleine de poudre ; de l’autre côté, un étui en peau de crocodile, renfermant quatre couteaux et une baïonnette : de plus, ils avaient chacun un fusil, ainsi que nous l’avons dit plus, haut et portaient en bandoulière une pièce de toile fine, roulée, qui leur servait de tente de campement.

Les fusils méritent une description particulière : ils étaient expressément fabriqués en France pour les aventuriers chez Brachie, à Dieppe, et chez Gélin, à Nantes ; le canon de ces armes avait quatre pieds et demi de long ; la crosse était presque droite, massive et chargée d’ornements d’argent ; ces fusils portaient la balle de seize à la livre et étaient d’une justesse de tir remarquable, surtout entre les mains des boucaniers, dont l’adresse était proverbiale.

Le capitaine monta sur son banc de quart, et, d’un geste, il ordonna aux flibustiers de s’approcher.

Ce mouvement s’exécuta dans le plus grand ordre.

Un coup de sifflet, strident et prolongé, réclama le silence.

Ourson Tête-de-Fer se décoiffa, salua les Frères de la Côte et prit la parole ; sa voix s’éleva alors, calme, accentuée, sonore, se mêlant aux sifflements aigus de la brise dans les cordages et aux sourds grondements de la mer furieuse contre les flancs du navire.

Les chiens et les sangliers, compagnons inséparables du capitaine, s’étaient couchés aux pieds de son banc de quart, se laissant insoucieusement bercer par le roulis, et regardant les aventuriers avec cette expression si naïvement mélancolique que Dieu a mise dans l’œil des animaux créés pour vivre avec ou pour l’homme, reproche tacite et instinctif qu’ils lui adressent sur sa cruauté envers eux.

Ourson passa sa main sur son front, et, relevant fièrement la tête :

— Frères de la Côte, dit-il en jetant autour de lui un regard chargé d’éclairs, nous sommes de vieilles connaissances ; parmi vous tous, il n’y en a pas un qui n’ait déjà navigué avec moi. Donc, vous savez non seulement qui je suis, mais encore ce dont je suis capable, et, en mettant le pied sur le pont de mon navire, votre conviction était faite : vous saviez que j’allais vous conduire à une de ces conquêtes que seuls les flibustiers de l’île de la Tortue savent tenter et accomplir ! Vous ne vous êtes pas trompés, compagnons ; une nouvelle expédition commence, mais, je vous le dis franchement tout d’abord, plus folle, plus téméraire, plus insensée qu’aucune de celles exécutées jusqu’à ce jour ! En un mot, nous allons surprendre les Espagnols dans leur refuge suprême ! leur enlever leurs galions au milieu du port même, que dans leur orgueil castillan ils affirment invincible, parce que l’idée ne nous était pas encore venue de nous en emparer ! Frères ! nous allons prendre Carthagène ?

— À Carthagène ! à Carthagène ! Vive Ourson Tête-de-Fer ! s’écrièrent les flibustiers en brandissant leurs armes avec enthousiasme.

— Je ne vous parle pas, reprit le capitaine, des périls que nous aurons à braver, des difficultés sans nombre qui surgiront sur nos pas ! Que nous importe, cela ? Nous sommes les Frères de la Côte ! les vautours de l’île de la Tortue ! Nous vaincrons !

— Oui ! oui ! hurlèrent les flibustiers avec un redoublement d’enthousiasme à ces hautaines paroles, dont ils comprenaient toute la portée.

— Certes, continua le capitaine avec une mordante ironie, il m’eût été facile de suivre l’exemple de Morgan, lors de son expédition de Porto-Bello, et d’armer une escadre ; mais si les oies volent en troupe, l’aigle est toujours seul, et seuls nous suffirons à notre tâche ! L’ennemi, qui ne soupçonne pas nos desseins, sera frappé comme par un coup de tonnerre et terrassé avant même d’avoir eu le temps de songer à se défendre !

— Vive Ourson Tête-de-Fer ! interrompirent de nouveau les flibustiers avec un entraînement qui atteignait presque les limites de la frénésie.

— Mais, vous le savez, reprit-il, plus cette expédition est glorieuse, plus nos périls sont grands, plus aussi notre discipline doit être sévère. J’ai rédigé une chasse-partie, cette chasse-partie, écoutez-en attentivement la lecture ; car elle devra être revêtue de vos signatures.

— La chasse-partie ! la chasse-partie ! hurla l’équipage.

Le capitaine sortit de la poche de son pourpoint une feuille de papier pliée en quatre, réclama le silence d’un geste, puis il la déplia et lut :

— Article 1er. Tous les Frères de la Côte embarqués sur la frégate la Taquine jurent au capitaine Ourson Tête-de-Fer, chef de l’expédition et aux officiers composant son état-major, obéissance entière sous peine de mort.

— Nous jurons ! s’écria l’équipage d’une seule voix.

— Article 2. Le capitaine nommera seul les officiers destinés à commander sous ses ordres jusqu’aux grades de maître d’équipage et de maître canonnier.

— Nous jurons !

— Article 3. Celui qui enlèvera le pavillon ennemi sur une forteresse pour y arborer le pavillon français de la flibuste, à trois couleurs, aura, outre sa part, cinquante piastres.

— Nous jurons !

— Article 4. Celui qui fera un prisonnier quand on voudra avoir des nouvelles de l’ennemi, outre son lot, aura cent piastres ; les grenadiers pour chaque grenade jetée dans un fort, cent piastres ; quiconque prendra un officier supérieur ennemi, deux cents piastres.

— Nous jurons !

— Article 5. Le capitaine par cent prisonniers en aura un, les autres officiers un sur deux cents. La part du roi sera d’un dixième prélevé sur la totalité du butin ; une autre part du dixième aussi des prises sera réservée pour les veuves et les orphelins des Frères de la Côte, morts pendant l’expédition.

— Nous jurons !

— Maintenant, Frères, voici ce qui a rapport aux blessés ou estropiés. Ces allocations seront prises sur la totalité du butin avant la partage.

— Bravo ! vive le capitaine ! Écoutons, écoutons ! s’écrièrent les flibustiers, que ce dernier article intéressait surtout.

— Article 6. Celui qui aura perdu les deux jambes recevra quinze cents piastres ou quinze esclaves, à son choix ; pour la perte des deux bras, dix-huit cents piastres ou dix-huit esclaves ; pour la perte d’une jambe, sans distinction de la droite ou de la gauche, cinq cents piastres ou six esclaves ; pour un bras ou une main, même indemnité ; pour un œil, cent piastres ou un esclave, pour les deux yeux, deux mille piastres ou vingt esclaves ; pour un doigt, cent piastres ou un esclave. Tout individu estropié d’un bras ou d’une jambe sera indemnisé comme si ce membre avait été coupé ou emporté ; tout individu blessé gravement en plein corps recevra cinq cents piastres ou cinq esclaves[1],

— Bien ! reprirent les flibustiers, le capitaine a pensé à tout. Vive Ourson Tête-de-Fer !

— Donc toute la chasse-partie est approuvée ? demanda le capitaine.

— Approuvée et jurée sans hésitation, s’écrièrent joyeusement les flibustiers.

— Maintenant, Frères, reprit le capitaine, écoutez les noms des officiers auxquels j’ai remis une partie de mon pouvoir sur vous ; j’espère que le choix que j’ai fait vous satisfera.

Le silence se rétablit comme par enchantement.

— Premier capitaine de la Taquine, reprit Ourson, Pierre Legrand ; second capitaine, David ; premier lieutenant, l’Olonnais ; deuxième lieutenant, le Poletais ; maître d’équipage, Alexandre ; maître canonnier, Tributor ; jurez-vous obéissance à ces officiers ?

— Oui, capitaine.

— À présent, Frères, nommez vous-mêmes vos sous-officiers, maîtres, seconds maîtres et quartiers maîtres ; amatelottez-vous et partagez-vous en deux bordées. À partir de ce moment, je déclare l’expédition en cours d’exécution. Aussitôt les élections terminées, l’écrivain du navire vous fera signer la chasse-partie. Rompez vos rangs.

L’équipage se retira aussitôt sur l’avant, et les élections commencèrent avec un calme et un sang-froid qu’on aurait été loin d’attendre de la part de pareils hommes, mais qui prouvait combien ils avaient conscience de l’acte qu’ils accomplissaient.

Le capitaine et ses officiers demeurèrent seuls sur l’arrière. Il était huit heures du matin, le timonier piqua huit ; David prit le quart.

— Frères, dit Ourson à ses officiers, faites-moi l’honneur de déjeuner avec moi ; tout en mangeant, nous causerons ; je vous communiquerai le plan que j’ai formé pour nous emparer de la ville que nous nous préparons à attaquer et nous discuterons le verre à la main.

Les officiers s’inclinèrent respectueusement, et descendirent avec lui dans la chambre du conseil, où la table était dressée.

La brise fraîchissait de plus en plus et tournait à la tempête, mais personne à bord de la Taquine ne semblait s’en inquiéter.

Ourson Tête-de-Fer et ses officiers n’étaient pas hommes à se préoccuper de la force plus ou moins grande du vent.

La Taquine était un bâtiment neuf, bâti avec ce soin que les Espagnols apportaient alors dans leurs constructions navales. À cette époque, la marine française n’existait encore pour ainsi dire que de nom ; Colbert préludait à peine à ces armements qui bientôt devaient devenir si formidables ; la marine anglaise était constituée déjà, à la vérité, mais n’était encore ni bien nombreuse ni bien installée ; la marine espagnole, disons-nous, passait avec la marine hollandaise pour être la première du monde, par le nombre de ses bâtiments d’abord et puis ensuite par leurs conditions d’armements et leurs incontestables qualités nautiques.

La frégate, la Taquine, dont le gréement était neuf, les membrures solides, qui gouvernait comme un cheval de course et manœuvrait comme si elle était douée d’intelligence, n’avait donc rien à redouter d’un grain plus ou moins fort, et il était inutile de s’inquiéter à ce sujet.

Les officiers, présidés par leur capitaine, s’assirent autour de la table à roulis, sur ou plutôt dans laquelle le repas était servi.

Les braves flibustiers avaient grand faim, depuis leur pantagruélique banquet à l’Ancre-Dérapée. Tant d’affaires avaient absorbé leur temps qu’ils avaient à peine trouvé quelques secondes pour avaler à la hâte quelques bouchées de biscuit et boire une gorgée d’eau-de-vie.

L’on mangea et l’on but gaiement en causant de toutes sortes de choses, plus ou moins intéressantes, puis, lorsque l’appétit de ces puissantes natures fut enfin satisfait, des bouteilles d’eau-de-vie furent posées sur la table, les pipes allumées, et la conversation prit tout doucement une allure plus sérieuse,

— Est-ce une belle ville, Carthagène ? demanda l’Olonnais.

— On le dit, répondit Ourson ; quant à moi, je l’ignore, ne l’ayant jamais vue.

— C’est juste, reprit en riant l’Olonnais ; pas plus qu’aucun de nous je suppose.

— Les Espagnols sont si jaloux de leurs colonies, dit le Poletais, qu’on ne peut les visiter que le fusil à la main.

— Eh ! fit Pierre Legrand avec un sourire, j’aime assez cette façon-là, moi ; cela rapporte.

— Tu n’es pas dégoûté, reprit l’Olonnais avec un gros rire ; seulement je me demande pourquoi, voulant faire une expédition, Ourson a justement été choisir Carthagène de préférence à toute autre ville du littoral.

— Tu n’y entends rien, dit le Poletais en échangeant à la dérobée un regard d’intelligence avec Ourson ; c’est cependant bien facile à concevoir.

— Tu trouves, toi ?

— Pardieu, cela saute aux yeux.

— Bon, dis-nous-le alors.

— Je ne demande pas mieux ; d’ailleurs, si je me trompe, Ourson est là pour rectifier ce que je dirai.

— Va matelot, dit le capitaine.

— C’est cela, nous écoutons.

— Ah ! ce ne sera pas long, reprit le Poletais en riant.

— Bon, bon, va toujours, bavard.

— Voici donc l’affaire en deux mots : toutes les villes du littoral de terre ferme ont été plus ou moins explorées par nous, c’est-à-dire, prises, pillées et brûlées ; quelques-unes ont seules échappé à nos explorations.

— Exploration est joli, dit Pierre Legrand en riant.

— N’est-ce pas ! Or ces villes, au nombre d’une dizaine tout au plus, ont été négligées jusqu’à présent, soit parce qu’elles sont trop pauvres, et, ainsi qu’on le dit dans mon pays, le jeu n’en aurait pas valu la chandelle, soit parce quelles passent pour être trop bien fortifiées pour que nous osions essayer de mettre, non pas le cap, ce qui à la rigueur serait facile, mais le grappin dessus, ce qui est bien autrement dangereux. Deux ou trois d’entre elles surtout passent pour être réellement imprenables. Montbars et Morgan ont pris Porto-Bello, Panama, Maracaïbo, que sais-je encore, toutes expéditions d’une audace inouïe ; Ourson Tête-de-Fer est un excellent camarade, cela est vrai ; malgré cela, ces grands coups de main tentés et si habilement exécutés par ses amis, le chagrinent intérieurement ; non pas qu’il soit jaloux, mais la gloire de Montbars, de Morgan, du beau Laurent et de bien d’autres encore, l’empêche de dormir ; il a voulu, lui aussi, organiser une de ces expéditions qui épouvantent nos ennemis, et font passer leurs richesses dans nos mains. La ville qui passe pour la plus redoutable de celles qui n’ont pas été visitées est Carthagène ; Ourson devait naturellement choisir celle-là. Il y a quatre jours, il est venu me trouver au grand fond où je chassais : « Je veux organiser une expédition, me dit-il, j’ai besoin de toi, veux-tu venir ? – Parbleu, répondis-je, comme eût répondu n’importe lequel de vous ; où allons-nous ? – À Carthagène. – Tope, va pour Carthagène. » Et je le suivis, sans plus d’explications.

— Le fait est qu’il n’y en avait pas besoin, dit l’Olonnais.

— Oui, c’était suffisant, ajouta Pierre Legrand.

— Et voilà, matelots, comment nous sommes en route pour prendre Carthagène ; n’est-ce pas, Ourson ?

— C’est l’exacte vérité, dit en souriant le capitaine.

L’explication était claire, simple, et surtout elle parut très logique à ces hommes qui n’avaient même pas besoin de prétextes quand il leur plaisait de courir sus aux Espagnols,

— Messieurs, dit Ourson au bout d’un instant, la nuit s’avance, nous avons tous besoin de repos : avant de nous séparer, je désire m’entendre avec vous, au sujet d’une mesure urgente qu’il nous faut prendre sans retard.

Le silence se rétablit aussitôt.

— Nous vous écoutons, capitaine, dit le Poletais.

— Voici ce dont il s’agit, messieurs, reprit le capitaine ; notre armement a été si vivement fait que nos hommes n’ont que les trois livres de farine réglementaires et les cinq livres de viande boucanée, qu’ils sont tenus d’apporter avec eux. Les magasins de Port-Margot étaient si mal fournis, et les marchands élevaient si haut leurs prétentions, que je me suis vu contraint de refuser de traiter avec eux ; de sorte que nos soutes sont vides. Nous avons de la poudre, des balles et des boulets en abondance, mais nous manquons complètement de vivres : ni viande, ni vin, ni liqueurs ; de l’eau seulement. Or il nous faut parer le plus tôt possible à cet état de choses qui, s’il se prolongeait vingt-quatre heures, pourrait amener des complications sérieuses. De plus, il nous est indispensable de trouver un guide, un homme qui connaisse Carthagène et nous puisse désigner les endroits faibles de la place : voilà la position franche et nette ; maintenant quel est votre avis ?

— Pardieu, dit l’Olonnais, il nous faut avoir des vivres et un guide, et pour cela je ne vois qu’un moyen.

— Lequel ?

— Les prendre là où nous sommes certains d’en trouver, corbacque ! Nous n’avons que l’embarras du choix, il me semble, nous nous trouvons ici au milieu d’îles espagnoles, toutes riches et pourvues à foison ; laissons arriver en grand sur la plus proche, emparons-nous-en, et mettons-la à rançon ; ce n’est pas plus difficile que cela.

— L’Olonnais a raison, dit le Poletais, nous pouvons aussi laisser arriver sur la côte même de Saint-Domingue, il ne manque pas de hameaux et de villages où nous trouverons facilement ce dont nous avons besoin.

— Non, cela nous retarderait, dit Ourson, nous ne devons perdre que le moins de temps possible ; l’avis de l’Olonnais est aussi le mien. J’avais songé à cette descente sur une île, mais je ne voulais pas prendre cette détermination sans connaître d’abord votre opinion.

— Notre opinion est la vôtre, capitaine, répondirent les officiers d’une seule voix.

— Quelle est l’île la plus proche ? demanda le Poletais.

— Eh ! la plus proche, c’est Cuba, dit Pierre Legrand.

— Hum ! fit l’Olonnais, le morceau est de dure digestion.

— Il n’y faut pas songer, dit le Poletais.

— Peut-être, reprit Ourson Tête-de-Fer.

— Hein ? s’écrièrent les flibustiers avec surprise.

— L’audace même de notre coup de main, reprit le capitaine, en assurera le succès, la rapidité de notre descente rend ce succès infaillible ; quand les Espagnols seront revenus de leur stupeur, nous serons, embarqués et à l’abri de leur vengeance. Écoutez-moi bien : Cuba ne possède en réalité qu’une seule ville importante, la Havane, qui compte aujourd’hui six ou huit mille habitants ; les nombreux ports disséminés sur la côte ne sont que des hameaux de pêcheurs, hors d’état de résister à une surprise habilement exécutée ; en quatre heures nous pouvons avoir embarqué sur nos canots les provisions dont nous avons besoin et être de nouveau sous voiles. Avez-vous confiance en moi ?

— Pardieu ! s’écrièrent les flibustiers.

— Eh bien, laissez-moi faire à ma guise et nous réussirons.

— Tu es le maître d’agir comme il te plaira, nous comptons sur toi comme tu comptes sur nous, répondit le Poletais ; donne des ordres, et sois tranquille, ils seront exécutés.

— Bien ! allez vous reposer, il est dix heures du soir ; à trois heures le débarquement aura lieu ; demain soir nous aurons, je vous le promets, des vivres à foison. Pierre Legrand, fais arriver de trois quarts, la brise semble avoir un peu molli ; on larguera toutes les voiles que la mâture pourra tenir sans risquer de briser des espars.

Pierre Legrand monta sur le pont pour faire exécuter l’ordre qu’il avait reçu ; bientôt on s’aperçut au mouvement plus accentué du navire que cet ordre était exécuté.

Ourson Tête-de-Fer se leva :

— Bonne nuit compagnons ! dit-il ; souvenez-vous que le branle-bas se fera à trois heures.

Cinq minutes plus tard les flibustiers dormaient comme s’ils ne devaient jamais se réveiller.

L’attente du danger qu’ils allaient courir n’avait en aucune façon influé sur leur tranquillité, ni sur leurs dispositions au sommeil.

Qu’est-ce que c’était que le danger, pour ces lions de mer ?

q

Les détails de l’enrôlement, de l’organisation et de la discipline des équipages à bord des bâtiments de la flibuste, sont assez singuliers pour mériter de ne pas être passés sous silence.
Tout Frère de la Côte avait le droit de monter une expédition, il lui suffisait pour cela de posséder un navire quelconque.

Ce navire était souvent et même la plupart du temps, soit une grande pirogue, soit même une humble chaloupe ; ces frêles embarcations leur suffisaient pour s’emparer à l’abordage des orgueilleux vaisseaux espagnols.

L’expédition résolue, le capitaine convoquait, au son du tambour et de la trompette, les flibustiers dans une taverne quelconque.

Il exposait à ceux qu’il voulait enrôler les bénéfices de l’entreprise, convenait avec eux de la durée de la campagne, puis l’engagement commençait.

Chaque homme était tenu de signer, ou de faire sa croix s’il ne savait pas écrire, ce qui était rare, au bas d’un acte libellé par un des écrivains de la Compagnie des Indes ; cet acte faisait foi, il était ensuite revêtu de la signature du capitaine et de celle du gouverneur.

Chaque enrôlé était tenu d’avoir : un fusil, une hache, un sabre droit, un poignard, quinze charges de poudre, des balles et une tente de campement, morceau de toile fine que les Frères de la Côte roulaient et portaient en bandoulière ; de plus ils devaient se munir d’une gourde pleine d’eau-de-vie, de viande boucanée et de farine, pour trois jours.

Ces conditions étaient rigoureusement obligatoires.

Aussitôt enrôlés, les Frères de la Côte devaient obéir aveuglément à leurs chefs et leur témoigner en toute occasion le plus grand respect.

Quand même ces chefs ou officiers, auraient été leurs subordonnés dans de précédentes expéditions.

Car il arrivait souvent que le capitaine d’aujourd’hui était simple matelot demain ; cela dépendait de la façon dont il dépensait ses parts de prises, et par conséquent, de ses conditions de fortune.

La discipline à bord était d’une sévérité implacable.

On ne connaissait que deux punitions :

La cale sèche.

La mort.

Les deux punitions n’en faisaient en réalité qu’une seule, sous des noms différents.

Seulement il arrivait parfois que l’on ne mourait pas de la cale sèche ; mais on restait estropié et infirme pour la vie.

En arrivant sur le bâtiment, les enrôlés étaient tenus de s’amateloter, c’est-à-dire de se choisir chacun un camarade.

Voici pourquoi :

En mer quand un matelot était de quart, l’autre se reposait, ou s’occupait du ménage commun, c’est-à-dire qu’il faisait la cuisine et nettoyait les armes, soignant son matelot quand celui-ci était malade et le remplaçant même, au besoin, dans son service.

À terre, les deux matelots marchaient côte à côte, s’entraidant mutuellement pendant la route, et chassant l’un pour l’autre pour se procurer des vivres ; si l’un était blessé l’autre ne le pouvait abandonner ; il était tenu de le secourir, de le porter à l’ambulance sur ses épaules et de veiller sur lui, portant ses armes et ses munitions tant que les forces de son matelot n’étaient pas complètement revenues ; de plus il devait le défendre même au péril de sa vie pendant le combat.

Ces associations avaient l’avantage de tripler la force des équipages et de rendre ces hommes invincibles ; ces liens fraternels, formés au milieu des périls et des privations, devenaient presque toujours indissolubles, et souvent ne se rompaient même pas à la mort de l’un des associés ; le survivant continuait sa tâche en adoptant la famille de son matelot défunt, et poussait parfois l’abnégation jusqu’à épouser sa veuve, que souvent il n’avait jamais vue ou qu’il n’aimait pas, dans le seul but de donner un père à ses enfants.

Voilà quel était le matelotage parmi les boucaniers ; cette tradition s’est conservée presque intacte jusqu’à ce jour dans notre marine. Les officiers, qui en reconnaissent toute l’utilité et qui savent combien elle profite à la discipline et à la régularité du service, ont grand soin de l’entretenir et de l’encourager sur les bâtiments de l’État.

Mais cette association est plus générale et a jeté des racines plus profondes sur les navires de la marine du commerce, parce que là les hommes se connaissent depuis leur enfance, sont presque toujours du même pays et ont pour ainsi dire presque toujours vécu ensemble.

Les chefs d’expédition étaient tenus d’avoir un chirurgien à leur bord quand l’équipage dépassait trente-cinq hommes.

Ce chirurgien était presque toujours un malheureux carabin ou un ancien garçon apothicaire ignorant comme une tanche, dont toute la science était contenue dans un livre de médecine quelconque qu’il consultait tant bien que mal, et qui administrait les médicaments à tort et à travers, sans plus de souci ; il taillait, coupait et tranchait, avec tout l’aplomb d’un boucher émérite, les pauvres diables que leur mauvais destin faisait tomber entre leurs mains, et qui ne réchappaient que par miracle à ces traitements aussi excentriques qu’impitoyables.

Les flibustiers redoutaient fort ces chirurgiens, ils préféraient se faire tuer que de courir la chance problématique d’être guéris par eux.

Le partage des parts de prises se faisait ordinairement lorsque le bâtiment était de retour, soit à la Tortue, soit à Léogane, à Port-de-Paix ou à Port-Margot, en présence du gouverneur et de l’agent principal de la Compagnie des Indes.

On procédait de la manière suivante :

D’abord on prélevait sur la totalité des prises la part du roi, qui était un dixième ; puis celle des morts et celle des blessés que le gouverneur était spécialement chargé de distribuer. Ensuite le partage s’effectuait selon les conditions de la chasse-partie, signée par les associés avant le départ et dont un double restait entre les mains du gouverneur.

Les prises se composaient de bijoux, de matières d’or et d’argent, d’étoffes plus ou moins précieuses, des marchandises enlevées, telles que épices, bimbeloteries, etc, et enfin des esclaves, hommes et femmes, pris pendant l’expédition, les prêtres et les moines espagnols n’étaient pas, malgré leur habit, à l’abri du sort commun.

Il était généralement accordé un laps de temps plus ou moins long à ces malheureux pour se racheter.

Leur rançon était fixée au triple de la somme à laquelle ils avaient été adjugés à leurs maîtres, qui tous étaient des habitants ou des boucaniers, c’est-à-dire des chasseurs.

Le partage terminé, les flibustiers, souvent très embarrassés des richesses qui leur étaient échues et dont ils ne savaient comment faire de l’argent, devenaient alors la proie de ces spéculateurs de bas étage qui pullulaient alors dans ces contrées, et qui leur achetaient tout ce qu’ils possédaient pour le tiers et souvent le quart de sa valeur réelle.

Alors les orgies commençaient et duraient jusqu’à ce que les flibustiers eussent dépensé ou plutôt gaspillé leur dernier maravédis.

Quand il ne leur restait plus rien, ils repartaient gaiement pour une nouvelle expédition dont le résultat devait presque toujours être pour eux le même.

Mais que leur importait cela, à ces hommes pour qui le présent seul existait ! Ils se trouvaient heureux.

Avaient-ils tort ?

Peut-être !

Voilà de quelle manière simple et à la fois vigoureuse l’association des Frères de la Côte était organisée, lorsque, ainsi qu’ils le disaient, ils étaient en cours d’expédition.

C’est à cette organisation qu’ils durent les succès qu’ils obtinrent et les actions extraordinaires qu’ils accomplirent.

À trois heures du matin, au moment où le matelot timonier piquait six sur la cloche, Ourson, parut sur le pont.

Ses officiers l’attendaient.

Le capitaine jeta un regard autour de lui ; la nuit était claire, la mer un peu forte, car la brise se maintenait ; on apercevait à tribord d’avant se dresser une masse sombre vers laquelle la frégate s’avançait rapidement ; cette masse sombre était la côte de l’île de Cuba, dont on était éloigné de deux lieues au plus.

— Branle-bas, dit le capitaine ; tout le monde sur le pont.

Le maître d’équipage donna un vigoureux coup de sifflet.

Cinq minutes plus tard, tous les matelots étaient réunis sur l’avant du grand mât.

Le réveil n’avait pas été long ; les Frères de la Côte dormaient étendus pêle-mêle dans l’entrepont, ou dans les postes à canons ; le hamac était un luxe que les flibustiers ne se permettaient pas.

Le capitaine appela ses officiers sur le château d’arrière.

— Messieurs, leur dit-il, n’oubliez pas ceci : il s’agit d’une surprise, non d’un combat ; tâchons, s’il est possible, de ne pas tirer un seul coup de fusil. Notre affaire, en ce moment, n’est pas de nous battre, mais d’avoir des provisions. Est-ce bien compris ?

— Parfaitement, oui, capitaine, répondirent les officiers.

— Nous avons le cap juste sur l’entrée du port de Guantamano ; il y a là une colonie de pêcheurs qui s’est établie depuis une vingtaine d’années en cet endroit ; ces gens sont riches, leur port trafique avec la ville de Santiago qui est peu éloignée, et à laquelle il fournit des céréales, des porcs et des bœufs amenés là de l’intérieur : nous trouverons donc tout ce qu’il nous faut. Voici maintenant comment nous procéderons : le Poletais et l’Olonnais avec chacun cent cinquante hommes, précéderont la frégate dans des pirogues dont les avirons seront garnis au portage pour ne pas donner l’éveil. Le Poletais cernera le village à droite, tandis que l’Olonnais le cernera à gauche. Puis vous demeurerez tous deux immobiles, chacun à son poste, en ayant soin de veiller attentivement à ce qu’aucun fuyard ne réussisse à s’échapper dans la campagne pour donner l’alarme. Moi, j’entrerai tout droit dans le port. Notre coup sera fait si vous agissez avec prudence, avant même que les gavachos se doutent de notre présence au milieu d’eux. Le jour ne paraîtra pas avant une heure ; c’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour surprendre ces dormeurs dans leur lit. Partez, messieurs.

Le capitaine fit mettre la frégate sur le mât ; six pirogues furent amenées ; l’Olonnais et le Poletais s’embarquèrent avec leurs hommes, et bientôt, ils eurent disparus dans l’ombre projetée par les hautes montagnes de l’île.

Ourson se promenait à grand pas à l’arrière, consultant le compas, regardant la côte et inspectant la voilure.

Une demi-heure environ s’était écoulée, lorsque Pierre Legrand s’approcha du capitaine et le salua.

— Que voulez-vous ? demanda Ourson.

— Capitaine, répondit-il, l’homme qui est de vigie au bossoir de tribord a vu une légère embarcation qui semble filer le long de la côte ; je me suis assuré du fait, et j’ai aperçu, moi aussi, cette embarcation.

— Prenez le petit canot, mon cher Pierre, et allez un peu, avec une dizaine d’hommes, voir quel est ce rôdeur, je vais, moi, remettre la frégate en route.

Pierre Legrand salua et se retira ; un instant après il était parti, et comme la brise le favorisait, il commençait à la voile une chasse désespérée contre la petite embarcation signalée par la vigie.

Mais alors il se passa quelque chose de singulier ; le canot suspect, au lieu de prendre chasse ainsi qu’on s’y attendait, vira seulement de bord et marcha droit sur l’embarcation flibustière.

Ou c’était une grande audace, ou une stupidité rare de la part de ceux qui montaient cette frêle pirogue.

Pierre Legrand fit préparer les armes et continua d’avancer.

Bientôt les deux embarcations ne furent plus qu’à demi portée de pistolet.

Au moment où les flibustiers se levaient pour sauter à l’abordage, ils reconnurent que deux hommes seulement, un blanc et un nègre, se trouvaient dans la pirogue.

On jeta un grappin à son bord.

— Qui êtes-vous ? et où allez-vous ? demanda Pierre Legrand dans le plus pur castillan.

— Cher seigneur, répondit humblement le blanc, tandis que le nègre grelottait de tous ses membres, je suis pilote, j’ai aperçu un grand navire, il y a une heure, j’ai supposé que c’était un bâtiment de Santiago qui venait ici, et je me suis mis en mer pour le piloter dans la passe ; si je me suis trompé, je suis prêt à rentrer dans le port.

— Non pas, diable ! s’écria en riant le jeune homme ; vous ne pouviez venir plus à propos, au contraire, nous avons besoin de vous.

— Mais il me semble, mon estimable capitaine, que vous n’êtes pas…

— Des Espagnols, interrompit Pierre Legrand, pardieu ! nous sommes des ladrones, pour vous servir.

— Jésus ! José ! Maria ! s’écria le pilote ahuri de sa méprise en joignait les mains avec désespoir.

— Rassurez-vous, bonhomme, lui dit amicalement le flibustier, nous ne vous voulons pas de mal, et qui sait ? peut-être est-ce un bonheur pour vous de nous avoir rencontrés ? Allons, vous autres, quatre hommes dans cette pirogue, en double, et attendons la frégate.

Leur attente ne fut pas longue, presque aussitôt la Taquine les recueillit. Pierre Legrand monta à bord avec ses prisonniers.

Le nègre était plus mort que vif, rien ne pouvait le rassurer.

Lorsque le jeune homme eut rendu compte à son chef de ce qui s’était passé, celui-ci fit approcher l’Espagnol.

— Tu es pilote ? lui demanda-t-il en le regardant dans les yeux.

— Oui, excellence, pilote, répondit-il humblement, non seulement dans les îles, mais encore, au besoin, en terre ferme.

— Ah ! ah ! fit Ourson en souriant, puis il reprit : Peux-tu être fidèle ?

— Oui, seigneurie.

— L’entrée de Guantamano est-elle difficile ?

— Non, seigneurie, il s’agit seulement de tenir droit le milieu du chenal.

— La ville est-elle considérable ?

— Ce n’est qu’un bourg, seigneurie.

— Très bien ; il y a t-il des soldats ?

— Une cinquantaine, dans un fortin en terre.

— Diable !

— Mais, se hâta d’ajouter le pilote, le fortin n’est pas encore achevé, et les canons ne sont pas venus de Santiago, on les attend incessamment

— Tant mieux ! voilà qui simplifie singulièrement la question ; crois-tu que notre approche ait été signalée ?

— Pour cela, non, seigneurie, je ne vous ai aperçus que depuis une heure à peine et tout le monde dort à poings fermés.

— Maintenant, écoute bien ceci ; tu sais qui nous sommes, n’est-ce pas ? Prends garde à toi : si tu me trompes, tu seras pendu à cette vergue que tu vois au-dessus de ta tête ; si tu me sers bien, tu auras dix onces d’or ; je ne manque jamais à ma parole ; que préfères-tu ?

— Les dix onces, seigneurie, s’écria vivement le pilote dont les yeux brillèrent de convoitise.

— Bien, marché conclu ; maintenant prends le commandement et fais-nous entrer dans le port.

Le pilote s’inclina et se mit en mesure d’obéir.

L’Espagnol avait bravement pris son parti de sa mésaventure, les dix onces d’or promises si généreusement en avaient fait, temporairement du moins, un séide des Frères de la Côte.

Il les guida avec une adresse extrême dans la passe, et bientôt la frégate se trouva à demi portée de canon du village, plongé encore dans le silence le plus complet.

Le réveil devait être rude,

Le capitaine laissa tomber l’ancre et fit carguer les voiles ; puis, donnant le commandement de la frégate à Pierre Legrand, il se fit mettre à terre, en ayant soin de prendre le pilote avec lui.

Trois embarcations, montées par une centaine de flibustiers, suivaient celle du capitaine.

Les quatre embarcations atteignirent le rivage en quelques coups d’aviron.

Ourson, de crainte de surprise, dès quelles eurent débarqué leur monde, leur ordonna de se tenir au large ; puis se tournant vers le pilote :

— Quelles sont les autorités du village ? lui demanda-t-il.

— Il n’y en a qu’une seule, seigneurie, répondit-il, un alcade.

— Bien, où demeure-il ?

— Là, dans cette grande maison en face de vous.

La grande maison en question était en réalité une masure un peu moins misérable que les autres, voilà tout.

— De mieux en mieux, reprit Ourson ; cet alcade est-il brave ?

— J’ignore s’il est brave, seigneurie, je sais seulement que c’est un homme avare, méchant et détesté de tout le monde ; mais il est le neveu du gouverneur de Santiago, et il fait ce qu’il veut.

— Tiens ! fit Ourson en riant, est-ce que je serais appelé à mon insu à jouer ici le rôle de la Providence, ce serait drôle !

— Oh ! seigneurie, s’écria le pilote d’un ton suppliant, le pays serait bien heureux d’être délivré de ce méchant homme ; il n’y a pas d’atrocité qu’il ne commette journellement.

— Ah ! bah ! Eh bien ! je vais aller de ce pas lui dire bonjour, à ce digne alcade ; quant à toi, suis-moi et ne crains rien.

La maison de l’alcade n’était qu’à quelques pas de la plage.

Ourson la fit entourer, puis tirant un pistolet de sa ceinture il le déchargea dans la serrure, qui vola en éclats.

Mais la porte ne s’ouvrit pas, elle était solidement barricadée à l’intérieur.

— Il paraît que nous avons affaire à un homme prudent, dit le capitaine tout en rechargeant son pistolet ; deux coups de hache là-dedans.

Au même instant une fenêtre s’ouvrit et un homme en costume de nuit, armé d’une longue arquebuse, montra son visage pâle et effaré en criant d’une voix stridente.

— Ah ! misérables ! vous voulez m’assassiner ! attendez ! attendez !

— Faites taire ce braillard, dit froidement l’Ourson.

Un coup de fusil fut tiré, et l’arquebuse brisée par la balle tomba à terre.

L’alcade avait littéralement fait le plongeon dans l’intérieur de la chambre.

Cependant les coups de feu et les coups de hache contre la porte avaient donné l’éveil aux habitants ; les portes s’entrouvraient timidement ; des visages pâles aux yeux clignotants apparaissaient dans l’entrebâillement ; mais personne ne se hasardait à sortir.

La porte avait cédé sous les coups répétés d’un vigoureux Frère de la Côte.

— Amenez ce drôle ici, ordonna Ourson, et vous autres, dit-il à ses gens, formez vos rangs et ayez l’œil au guet.

L’alcade parut ; le pauvre diable était à moitié nu, en chemise et en caleçon ; il tremblait de tous ses membres, encore plus de terreur que de froid, bien que la brise fût assez piquante ; car les nuits sont très fraîches dans ces parages ; les deux flibustiers qui l’amenaient ne lui épargnaient pas les coups de crosses pour accélérer sa marche.

— Vous êtes l’alcade ? lui dit brusquement Ourson.

— Oui, seigneurie, répondit-il d’une voix étranglée.

— Attachez-lui les mains et mettez-lui des mèches soufrées entre les doigts ; à mon premier signe vous les allumerez.

Cet ordre fut exécuté avec une rapidité et une adresse qui témoignaient de la longue expérience que possédaient les flibustiers.

L’alcade comprit de quoi il s’agissait, sa terreur redoubla.

— Maintenant, répondez et surtout prenez garde de me tromper, il vous en cuirait, dit Ourson avec un mauvais sourire, en lui touchant les mains du bout du doigt.

— Interrogez, seigneurie, répondit-il aussitôt.

— Votre village est en mon pouvoir, vous et tous les habitants vous êtes mes prisonniers, il s’agit de vous racheter.

— Hélas ! nous sommes bien pauvres.

— Peut-être ; vous avez ici des dépôts de viandes et de céréales ? où sont ces dépôts ?

— Monseigneur, sur la part que j’espère obtenir en paradis, je vous jure que tous les dépôts sont vides.

— Où sont-ils ?

— Là, répondit-il en désignant deux vastes hangars en planches.

— Voyez, dit laconiquement Ourson.

Une vingtaine de flibustiers se détachèrent ; au bout d’un quart d’heure ils revinrent.

— Vides, dit un d’eux.

— Il n’y en a pas d’autres ? demanda Ourson à l’alcade.

— Pas d’autres, murmura-t-il.

— Seigneurie, je vous le jure sur la part…

— C’est bon, c’est bon, reprit le capitaine nous savons cela ; prenez garde.

— Mais, seigneurie, je vous certifie, reprit l’alcade qui commençait à se rassurer.

Mais tout à coup il fit un brusque mouvement en arrière.

— C’est le diable ! s’écria-t-il.

Il venait d’apercevoir le pilote qui, jusque-là, était demeuré confondu dans la foule des Frères de la Côte.

— Cet homme vous trompe, seigneurie, dit vivement le pilote et il vous trompe sciemment.

— Expliquez-vous.

— Les magasins sont vides, c’est vrai ; mais c’est parce qu’il s’est emparé, malgré les légitimes propriétaires, de toutes les marchandises qu’ils contenaient, pour les mettre dans de magasins à lui et les vendre à son profit.

— Est-ce vrai ? dit Ourson, en interrogeant la foule toujours grossissants des habitants qui, bien que se tenant à distance, s’étaient cependant enhardis à sortir de leurs maisons, en voyant que les flibustiers ne semblaient pas avoir de mauvaises intentions contre eux.

— C’est vrai, seigneurie, répondirent-ils, d’une seule voix.

— Ainsi cet homme, qui par sa position, devrait être votre protecteur et votre défenseur, vous vole et vous persécute, au contraire ?

— Il nous affame, enlève tout ce que nous possédons, et si nous osons lui adresser une plainte, il fait mettre les plaignants à la torture.

— Où sont les magasins de cet homme ?

— Seigneurie ! dit l’alcade en gémissant.

— Silence, misérable ! s’écria Ourson d’une voix terrible.

— Les magasins sont derrière sa maison, dit le pilote, ils regorgent, seigneurie, non seulement de viande de bœuf boucanée, de porc salé et de céréales, mais encore de vin et de liqueurs.

— C’est bien ; justice sera faite de cet homme. Écoutez tous : je pourrais vous imposer une rançon, je ne le veux pas ; la seule chose que j’exige de vous, c’est que vous aidiez à l’embarquement de ces provisions dont j’ai besoin ; mais comme je ne veux pas vous faire tort de ce qui vous appartiens à vous, qui êtes pauvres, je vous abandonne le pillage de cette maison, et de plus vous recevrez cinq mille piastres que vous vous partagerez.

De formidables acclamations de joie répondirent à ce discours du capitaine ; pourtant les acclamations les plus joyeuses furent poussées par les soldats qui avançaient d’un air formidable sous les ordres d’un alferez ; mais en voyant ce dont il s’agissait ils abandonnèrent leurs armes et se débandèrent en laissant leur officier se tirer d’affaire comme il pourrait.

L’alferez était un brave soldat ; la lâcheté, de ses hommes l’indigna et lui fit monter le rouge au visage.

Un instant il demeura immobile, les sourcils froncés, regardant d’un air de mépris ceux dont il avait le commandement, se précipiter ainsi sans vergogne au pillage ; mais cette hésitation n’eut que la durée d’un éclair.

Il se redressa fièrement et s’avança d’un pas assuré vers Ourson.

Celui-ci le regardait venir ; un sourire bienveillant se jouait sur ses lèvres.

— Señor, capitaine, où quelque soit votre titre, caballero, lui dit l’officier en le saluant avec une courtoisie hautaine, je ne viens pas me rendre à vous.

— Que venez-vous donc faire alors ? demanda Ourson dont l’œil étincela.

— Seul, toute résistance m’est impossible, reprit froidement l’officier, je viens protester hautement au nom de mon pays contre l’inqualifiable agression dont nous sommes victimes ; quant à mon épée, ajouta-t-il en la tirant du fourreau et l’élevant au-dessus de sa tête…

— Arrêtez, lieutenant, lui dit le flibustier en prenant son épée et la remettant au fourreau, tandis que l’officier le laissait faire, en proie à la plus vive surprise ; vous êtes un brave soldat, si le gouvernement que vous servez en comptait beaucoup comme vous, nous ne serions, nous, peut-être pas aussi forts ; gardez votre épée, si vous la perdiez je serais contraint de vous donner la mienne, et je vous avoue que j’y tiens beaucoup.

Ces paroles furent dites avec un tel accent de bienveillante sympathie que, malgré lui, l’officier se sentit ému.

— Quels hommes êtes-vous donc, vous autres ? murmura-t-il.

— Nous sommes des hommes, répondit Ourson, avec intention ; mais retirez-vous, lieutenant ; il va se passer ici des choses que vous ne devez pas voir.

— Capitaine, est-ce que ce pauvre homme…, dit l’officier d’un ton suppliant en désignant l’alcade.

— Ne vous occupez pas de lui, n’intercédez pas en sa faveur, interrompit vivement Ourson ; c’est un misérable, il est condamné.

L’alcade sentit à cette parole son sang se glacer dans ses veines.

L’officier comprit que toute prière serait inutile ; il s’éloigna lentement d’un air pensif, bientôt il disparut à l’angle d’une rue.

Cependant toute la population du village s’était mise à l’œuvre avec un empressement qui témoignait de son désir de gagner la récompense promise, et d’être le plus tôt possible délivrée des audacieux envahisseurs qui la tenaient sous le feu de ses canons et de ses fusils.

La vue des détachements de l’Olonnais et du Poletais, dont Ourson avait ordonné la concentration lorsqu’il avait acquis la certitude qu’il n’avait aucune résistance à redouter, avait encore décuplé l’ardeur générale, en prouvant aux habitants du port de Guantamano, que rien, sinon une obéissance complète, pouvait les sauver.

Les habitants étaient tous pêcheurs, chacun avait son embarcation ; tandis que les uns transportaient les marchandises sur la plage, d’autres les embarquaient, et les derniers enfin les conduisaient à bord de la frégate.

Pierre Legrand était émerveillé de la quantité considérable de provisions qui affluaient à bord ; c’était une inondation, un déluge, il avait peine à suffire à l’embarquement.

En moins de trois heures tout fut hissé à bord de la frégate et arrimé dans les soutes ; la frégate avait maintenant des vivres pour plus de six mois : c’était prodigieux.

La capitaine assistait, calme, froid, impassible à ce transbordement.

Lorsque le dernier ballot fut enfin embarqué, et qu’il ne resta absolument rien dans les magasins du malencontreux alcade, qui assistait d’un air affolé à cet immense désastre, qui engloutissait toute sa fortune, Ourson fit sonner un appel de trompettes.

Les habitants se groupèrent tumultueusement autour des flibustiers.

— Habitants, dit le capitaine, vous avez jusqu’à présent travaillé, pour moi, ce dont je vous remercie ; maintenant travaillez pour vous, sus à cette maison, je vous l’abandonne.

Les Espagnols ne se firent pas répéter l’invitation, ils se ruèrent sur la maison qu’ils envahirent et qui bientôt regorgea de pillards acharnés, brisant les meubles et sondant les murs et les cloisons.

Lorsque enfin il ne resta plus de la maison que les quatre murs, Ourson y fit mettre le feu, et comme elle était construite en bois de cèdre, elle flamba bientôt d’une façon très réjouissante à voir.

Le capitaine prit alors des mains d’un flibustier une lourde sacoche qu’il avait envoyer chercher à bord de la frégate et remettant aux mains d’un habitant notable cette sacoche pleine d’or :

— Vous voilà payés, je ne vous dois plus rien, n’est-ce pas ? dit-il d’une voix haute et ferme en s’adressant à la foule.

— Si, capitaine, répondit l’homme auquel il avait remis la sacoche, vous nous devez encore quelque chose.

— Que vous dois-je donc ?

— Justice.

— Justice ?

— Oui capitaine, répondit l’Espagnol ; cette justice, vous nous l’avez promise.

— Je ne vous comprends pas.

— Cet homme, qui si longtemps a été pour nous le plus terrible des oppresseurs, reprit l’Espagnol en désignant l’alcade, ce misérable qui nous a abreuvés d’avanies, nous a spoliés sans pudeur et torturés selon son caprice, le rendrez-vous donc à la liberté, pour que, vous parti, il relève la tête et nous fasse payer, par d’horribles vexations, les faits qui, par votre ordre et sous la pression de vos forces militaires, se sont passés aujourd’hui ; cela serait-il juste ? Répondez capitaine ; nous avons foi en votre parole comme vous avez eu foi en la nôtre ; nous avons loyalement accompli notre tâche, à vous maintenant d’accomplir la vôtre.

— Soit ! reprit le capitaine d’une voix profonde ; mais cet homme ne peut mourir ainsi : il serait assassiné ; il doit être jugé ; vous-mêmes serez ses juges.

— Que son sang retombe sur notre tête.

— Vous êtes bien résolus ?

— Oui, cria la foule.

— Bien ! maintenant répondez ; quels crimes imputez-vous à cet homme ?

— L’avarice poussée jusqu’à la cruauté ; la simonie et le mensonge.

— Le croyez-vous coupable ?

— Nous l’affirmons.

— Quel châtiment mérite-t-il ?

— La mort ! hurla d’une seule voix la population haletante de haine et de colère.

— Que votre volonté soit faite ; cet homme va mourir ; priez pour son âme afin que Dieu la prenne en pitié.

Mais une tempête de cris, de huées et de malédictions répondirent seuls à ces dernières paroles.

Le capitaine fit un signe.

En quelques minutes une potence fut improvisée et hissée sur la plage, en face des ruines fumantes de la maison.

Le malheureux alcade fut saisi, garrotté et on lui passa la corde au cou ; mais il n’avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui, et ce ne fut qu’une masse inerte, demi-morte déjà, qui fut hissée à la potence, aux cris de joie de la population tout entière.

Par l’ordre d’Ourson, un écriteau avait été placé sur la poitrine du supplicié.

Sur cet écriteau étaient écrits en espagnol et en français ces mots, qui expliquaient la sentence d’une manière terrible :

PENDU, NON COMME ESPAGNOL MAIS COMME VOLEUR

OURSON TêTE-DE-FER.

Lorsque les dernières convulsions de l’agonie se furent éteintes et que le cadavre eut repris l’immobilité dont il ne devait plus sortir, le capitaine salua la foule et se dirigea vers la plage.

Quelques minutes plus tard, les flibustiers avaient regagné leur bord.

Lorsque la frégate fut sortie du port, Ourson appela le pilote ;

— Ce pays n’est pas bon pour vous, lui dit-il, suivez-moi ; mon expédition terminée, je vous débarquerai où il vous plaira, et vous serez riche pour le reste de vos jours ; cette proposition vous convient-elle ?

— Oui, capitaine, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que vous me fournirez les moyens de passer en Europe, en France ; en Amérique, comme en Espagne ma vie ne serait pas en sûreté.

— C’est bien, vous avez ma parole, servez-moi loyalement et vous n’aurez pas à vous repentir de l’engagement que nous contractons l’un envers l’autre.

— Je vous suis dévoué, capitaine.

La frégate poussée par une bonne brise, ne tarda pas à perdre de vue les côtes élevées de l’île de Cuba et elle se dirigea en se couvrant de voiles vers la ville de Carthagène, que son capitaine avait une si vive impatience d’atteindre.

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