L’AVENIR DE L’HUMANITÉ
Je suppose une pensée aussi originale et aussi forte que celle du christianisme primitif apparaissant de nos jours. Il semble au premier coup d’œil qu’elle n’aurait aucune chance de fortune. L’égoïsme est dominant, le sens du grand dévouement et de l’apostolat désintéressé est perdu. Le siècle paraît n’obéir qu’à deux mobiles, l’intérêt et la peur. A cette vue, une grande tristesse saisit l’âme: c’en est donc fait! Il faut renoncer aux grandes choses; les généreuses pensées ne vivront plus que dans le souvenir des rhéteurs; la religion ne sera plus qu’un frein que la peur des classes riches saura manier. La mer de glace s’étend et s’épaissit sans cesse. Qui pourra la percer?
Ames timides, qui désespérez ainsi de l’humanité, remontez avec moi dix-huit cents ans. Placez-vous à cette époque où quelques inconnus fondaient en Orient le dogme qui, depuis, a régi l’humanité. Jetez un regard sur ce triste monde qui obéit à Tibère; dites-moi s’il est bien mort. Chantez donc encore une fois l’hymne funèbre de l’humanité: elle n’est plus, le froid lui a monté au cœur. Comment ces pauvres enthousiastes rendraient-ils la vie à un cadavre, et sans levier soulèveraient-ils un monde? Eh bien, ils l’ont fait: trois cents ans après, le dogme nouveau était maître et quatre cents ans après, il était tyran à son tour.
Voilà notre triomphante réponse. L’état de l’humanité ne sera jamais si désespéré que nous ne puissions dire: Bien des fois déjà on l’a crue morte; la pierre du tombeau semblait à jamais scellée, et le troisième jour, elle est ressuscitée!
(L’Avenir de la Science.)
LE COLLÈGE DE FRANCE
Le ministre, M. Léon Bourgeois, termine au Sénat, répondant à l’interpellation de M. Fresneau, par la lecture d’une lettre[19] de M. Renan, qu’il avait consulté.
[19] Cette lettre est le dernier morceau que publia Ernest Renan avant sa mort, survenue le 2 octobre 1892. On l’a insérée dans ce volume pour cette raison, mais surtout parce que Renan, considérant le Collège de France comme un rouage essentiel de la vie intellectuelle française, il a paru qu’elle était à sa place dans ce volume.
«... L’expression «l’enseignement que l’on donne au Collège de France» nous a un peu blessés. Nous ne donnons pas un enseignement dogmatique. Nous exposons l’état de la science et les efforts que nous faisons pour faire avancer les questions à l’ordre du jour. Nos auditeurs restent entièrement libres de former leur jugement. Nous leur fournissons pour cela les éléments avec une entière impartialité.
»Cette impartialité, qui est le premier devoir du professeur au Collège de France, se retrouve dans l’ensemble des chaires qui composent notre établissement. Toutes les opinions sont représentées dans nos programmes. Le catholicisme et les opinions les plus conservatrices en philosophie ont chez nous leurs organes. Nous avons eu des maîtres illustres appartenant au protestantisme, à l’israélitisme, à toutes les nuances de la croyance et de la libre-pensée.
»Par votre dernière nomination, vous avez ajouté à toutes ces nuances le positivisme qui, par la place qu’il s’est faite dans le monde contemporain, méritait bien d’avoir aussi sa place parmi nous. Le professeur au Collège de France peut, individuellement, appartenir à telle société religieuse ou philosophique que bon lui semble. En tant que professeur au Collège de France, il n’est d’aucune secte: il est l’homme de la vérité. L’enseignement d’une chaire peut contredire directement l’enseignement d’une autre chaire. Cette variété infinie d’opinion n’empêche pas la plus parfaite confraternité de régner parmi nous; le public ne paraît pas non plus s’en plaindre; il trouve dans ces apparentes dissonances la preuve que rien ne lui est caché, et qu’on le met à même de former son opinion en toute liberté.
»Liberté, telle est en effet la loi fondamentale d’un pareil établissement de la part de l’auditeur et de la part du professeur. Le professeur au Collège de France doit respecter tous les symboles, mais il ne doit se tenir lié par aucun. S’il lui arrive d’être en désaccord avec une des opinions religieuses ou philosophiques établies, qu’y faire? On ne peut être de l’avis de tout le monde. Si le professeur d’hébreu explique tel passage d’Isaïe selon l’interprétation des catholiques, il se mettra en contradiction avec les protestants et avec les israélites qui, dans une telle question, ont bien le droit d’être entendus. Qu’il tâche de se mettre d’accord avec la philologie et la critique, et il aura rempli son devoir.
»Un tel enseignement, neutre entre les diverses opinions théoriques qui se partagent le monde, est ainsi l’image de l’État lui-même, qui, dans ses établissements de haut enseignement, n’a pour mission que d’ouvrir des arènes aux opinions diverses, sans pencher lui-même vers l’une ou vers l’autre.
»Quand l’État fonde ou entretient une chaire, cela ne veut pas dire qu’il garantit pour vrai l’enseignement donné dans cette chaire, mais qu’il le juge utile dans l’état présent de la science.
»L’État n’a pas une chimie, une médecine, une histoire; mais il tâche de faire ce qu’il faut pour que, dans chaque ordre, les études scientifiques soient en progrès. Tout cela en vertu de ce principe que la vérité scientifique est d’un grand intérêt pour la société et que l’État doit faire, en vue de la recherche originale, quelques sacrifices.
»Ces hauts enseignements libres tiennent une nation à la tête de son siècle, et seuls ils empêchent l’erreur, l’imposture, la superstition de reconquérir le terrain qu’elles ont perdu et qu’elles espèrent toujours reprendre.»
Le ministre, M. Léon Bourgeois, déclare qu’il se reprocherait de rien ajouter à ce magnifique langage: le gouvernement maintiendra le Collège de France comme la place forte de la liberté de l’enseignement individuel.
(_Le Temps_, 26 mars 1892.)
A VICTOR CONSIDÉRANT
Paris, 11 décembre 1868[20].
[20] Cette lettre a été adressée à Victor Considérant, disciple de Fourier. Elle a été publiée par madame C. Coignet dans sa brochure sur _Victor Considérant, sa vie, son œuvre_. Paris, Alcan, 1895.
Monsieur,
Je me suis souvent reproché d’avoir si longtemps attendu pour répondre à vos deux longues et belles lettres. L’achèvement de mon _Saint Paul_ m’a si complètement absorbé cet été que je me suis mis en retard d’une manière scandaleuse avec tous mes devoirs. Pour répondre à de pareilles lettres, formant un véritable livre sur les matières les plus graves, il faudrait un livre aussi. M. Souvestre m’a dit que nous pouvions espérer de vous voir bientôt; alors nous causerons à loisir, si vous le voulez bien, de ces problèmes dont le principal attrait est peut-être d’être insolubles, et néanmoins qui s’imposent si fortement à l’esprit humain. Vous avez consacré votre vie à la discussion de questions sociales, et je comprends l’intérêt que les origines du christianisme vous inspirent. Ce grand mouvement fut, en effet, pour une part, un événement social, mais il fut, avant tout, un événement religieux, et c’est justement pour cela que l’élément de socialisme qu’il impliquait réussit. La solidité d’une fondation est en raison directe de la quantité de dévouement, de sacrifice, d’abnégation, qui a été déposée dans ses bases. Certains peuples anciens croyaient que, pour qu’un édifice durât, il fallait qu’un homme eût été enterré vivant dans ses fondations; cela est assez vrai, du moins dans l’ordre moral. L’intérêt temporel ne suffit pas à tirer de l’homme le degré d’héroïsme nécessaire pour les œuvres communes durables et grandes. L’idéalisme aura-t-il un jour la force de faire ce que fit autrefois la croyance à un royaume de Dieu matériel et immédiat? Il est beau, en tout cas, de protester à la façon des stoïciens de l’ancien monde. Par votre courage et votre vie toute dévouée à la poursuite de ce que vous concevez comme l’idéal, vous vous êtes mis de la noble phalange.
Agréez l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
E. RENAN
rue Vaneau, 29.
LE DEVOIR
En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu; dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts, plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piège tendu devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera un jour de ses souffrances.
_La Part de la famille et de l’État dans l’éducation[21]._
(La Réforme intellectuelle et morale.)
[21] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial, le 19 avril 1869.
FIN
TABLE
AVANT-PROPOS 1
FRANCE ET EUROPE
L’ADHÉSION LIBRE 3 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 5 LETTRE A UN AMI D’ALLEMAGNE 8 RICHELIEU 26 L’ACTEUR D’ANTIOCHE 27 LE GÉNÉRAL VICTORIEUX 30 LA VIEILLE MÈRE 33 AUX JEUNES GENS 34 QU’EST-CE QU’UNE NATION? 37 LE LIBÉRALISME FRANÇAIS 74 L’ALLIANCE ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE 77 RÉSURRECTION 83 APRÈS 1870 85 L’AVENIR DE LA FRANCE 88 DÉMEMBREMENT 89 IDÉES ALLEMANDES 91 LES ÉTATS-UNIS D’EUROPE 92 LA FÉDÉRATION EUROPÉENNE 96 LETTRE A M. STRAUSS 100 NOUVELLE LETTRE A M. STRAUSS 122 LETTRE A M. MORIZ CARRIÈRE 148
GUERRE DE 1870
DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÈGE 159 LA DÉCISION DE LA FRANCE 175 RÊVE DE SIFFROI 177
IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES
PENSÉES DÉTACHÉES 183 L’HISTOIRE ET LE BIEN PUBLIC 188 LA GUERRE 189 LE DROIT DES PEUPLES 190 LA LIBERTÉ 192 LA TRADITION FRANÇAISE 194 NOTRE IDÉAL 197 LA COLONISATION 199 DEUX SOCIÉTÉS 201 LES CHIMÈRES 203 L’ACTE DE FOI 204 LE FRANÇAIS 205 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 208 LE TRAVAIL MANUEL 212 LA MINORITÉ 215 LA FEMME 217 L’AVENIR DE L’HUMANITÉ 218 LE COLLÈGE DE FRANCE 220 A VICTOR CONSIDÉRANT 224 LE DEVOIR 226
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11076-4-21
DERNIÈRES PUBLICATIONS
ARTHUR-LÉVY vol. Napoléon et Eugène de Beauharnais 1 RENÉ BAZIN Baltus le Lorrain 1 TRISTAN BERNARD Théâtre (tome IV) 1 ALFRED BLANCHET Ma fille est si bien élevée! 1 JOHAN BOJER Les Émigrants 1 GUY CHANTEPLEURE L’Inconnue bien-aimée 1 MICHEL CORDAY Dernières Pages inédites d’Anatole France 1 DOMINIQUE DUNOIS Le pauvre Désir des Hommes 1 JACQUES FONTELROYE Des Morts au Soleil 1 ANATOLE FRANCE La Vie en fleur 1 JOHN GALSWORTHY Loyautés 1 HENRI GRAMAIN Fanna la Nomade 1 ANATOLE LE BRAZ Le Gardien du feu 1 PIERRE LOTI Journal intime 1 VALENTIN MANDELSTAMM Hollywood 1 DMITRI MEREJKOVSKY La Fin d’Alexandre Ier 1 JEAN MISTLER Châteaux en Bavière 1 PIERRE DE NOLHAC Le Trianon de Marie-Antoinette 1 GUILLAUME RUMORVAN Sonate comique 1 GEORGE SAND Journal intime 1 ANDRÉ SAVIGNON La Dame de la «Sainte-Alice» 1 BERNARD SHAW Le Disciple du Diable 1 MARCELLE TINAYRE Figures dans la nuit 1 COLETTE YVER Le Festin des autres 1