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L’HISTOIRE ET LE BIEN PUBLIC

L’homme sérieux ne se mêle d’une manière active aux affaires de son temps que s’il y est appelé par sa naissance ou par le vœu spontané de ses concitoyens. Il faut une grande présomption ou beaucoup de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de cœur, la responsabilité des choses humaines quand on n’y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative n’implique pas la même témérité. Chacun, dans sa mesure, a pour devoir de songer au bien public et d’y pousser de toute sa force. Celui qui s’occupe des sciences historiques est particulièrement tenu à ce genre d’application. Car, bien que la connaissance du présent soit moins instructive que celle du passé, le présent est aussi une des faces de la réalité; il mérite d’être étudié. Laisser un pareil soin à ceux qu’on appelle «les hommes politiques» serait chose fâcheuse. L’homme politique est d’ordinaire un homme de parti et de passion. Il est très mal placé pour juger les ensembles, comparer les temps et les pays divers, saisir les mouvements à longue portée et prévoir l’avenir.

(Questions contemporaines, 1868.)

LA GUERRE

La force d’une société réside en deux choses: d’abord, la vertu populaire, ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice, de force morale instinctive, que les races nobles portent en elles, comme un héritage de leurs ancêtres; en second lieu, l’instruction et le sérieux des classes supérieures. La guerre, dans les temps modernes, étant devenue un problème scientifique et moral, une affaire de dévouement et d’industrie savante, est en somme un bon critérium de ce que vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère être que la levée en masse des nations, les frais qu’elles entraînent étant énormes, le principe des grandes nationalités fondées sur un réel patriotisme sera de plus en plus la loi du monde. Une nation sans élan, sans mobile élevé, sans affection pour son gouvernement, sera bien vite lassée de ce jeu terrible. Le perfectionnement des armes, d’un autre côté, étant devenu une des mille applications de la science, mettra de plus en plus la force entre les mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée par l’instruction un peuple digne de servir l’esprit. La nation la plus scientifique, celle qui aura les meilleurs mécaniciens, les meilleurs chimistes, les corps officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera la mieux armée. La barbarie, c’est-à-dire la force brute, sans intelligence, est vaincue pour toujours. La victoire définitive sera au peuple le plus instruit et le plus moral, en entendant par moralité la capacité de sacrifice, l’amour du devoir.

(Questions contemporaines.)

LE DROIT DES PEUPLES

Du moment qu’on a rejeté le principe du droit divin des dynasties, il n’y a plus de solide que le principe du droit des peuples; or, les peuples n’ont d’existence qu’en tant qu’ils sont des groupes naturels formés par la communauté des intérêts. Au lieu de se haïr et de se contrarier, que les nations s’étudient les unes les autres, profitent tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de disparaître, comme les civilisations de l’antiquité, après un éclat passager, sont, d’une part, la division de l’Europe en plusieurs États, garantie de sa liberté, et, d’autre part, cette profonde fraternité qui fait que les esprits des races les plus diverses s’entendent dans la grande unité de la science, de l’art, de la poésie, de la religion. C’est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire romain qui fit périr la civilisation antique sous l’étreinte de son effrayante unité.

(Questions contemporaines.)

LA LIBERTÉ

Si la France n’est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera jamais. L’éducation politique ne se fait point par le despotisme; un peuple qui a longtemps subi le système administratif s’y enfonce toujours de plus en plus. Je ne me fais pas d’illusion sur les inconvénients qu’entraînerait d’abord un régime qui, pour être bienfaisant, a besoin qu’on en sache longtemps attendre les conséquences; mais je crois pouvoir dire sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut mieux en un sens que le bien qui résulte du régime administratif. Le bien n’est le bien que quand il sort de la conscience des individus; le bien imposé du dehors aboutit à la longue au mal suprême, qui est pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire.

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On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté comme la solution par excellence et comme le remède à presque tous les maux de notre temps. Bien des personnes se sont habituées, sur la foi de quelques sectaires, à croire que la liberté ne convient qu’aux époques où, personne n’étant sûr de posséder la vérité, aucune opinion n’a le droit de repousser les autres d’une manière absolue. C’est là une grave erreur. La liberté est en tout temps la base d’une société durable. D’une part, en effet, la vérité ne se démontre qu’à des auditeurs libres; d’une autre, la possibilité de mal faire est la condition essentielle du bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort des civilisations antiques qu’en laissant à chacun le droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu’il a reçu du maître. La dignité de l’homme est en raison de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa destinée entre ses mains; que la société prenne garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup le bien impossible. Quand même il faudrait acheter de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plusieurs pensent qu’elle ne serait pas trop chèrement achetée; car seule la liberté donne aux individus un motif de vivre, et seule elle empêche les nations de mourir.

(Questions contemporaines.)

LA TRADITION FRANÇAISE

Dans les voies nouvelles où est entré l’esprit européen depuis cent ans, la France cesserait de garder son rang, si elle s’en tenait à ses vieilles traditions de spirituelle légèreté. Admettons que la France soit aujourd’hui aussi spirituelle qu’elle l’était autrefois; il est bien sûr au moins que son genre d’esprit n’est pas aussi goûté. Ce n’est plus cet esprit qui fait la loi en Europe. Le groupe nombreux d’hommes intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l’Angleterre de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de l’Allemagne. L’Italie, la Grèce, qui s’éveillent, ne vont pas à l’école de la France; elles vont à l’école de l’Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y reste. Or, c’est justement le privilège de la France de savoir se plier à tout et d’exceller même en ce qu’elle emprunte. La France, à l’heure qu’il est, est assez ignorante: elle croit qu’on lui dit des choses hardies quand on lui parle de choses élémentaires; mais, qu’on ne s’y trompe pas, demain, elle sera passée maîtresse. On dirait une femme qui d’abord vous écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond, qu’elle a tout compris, et qu’en un moment elle a deviné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui inspirent les nouvelles études quelque chose de si spirituel, qu’un pédant même en serait désarmé. Seulement, ne nous imaginons pas que, pour soutenir notre réputation, nous soyons obligés d’être superficiels. Nos pères ne l’étaient pas tant qu’on le dit; en tout cas, ils l’étaient sans effort. La légèreté a un premier charme; mais il n’y faut pas trop appuyer. Gardons-nous de ce que madame de Staël a quelque part appelé le pédantisme de la légèreté.

Certes il serait fort puéril d’espérer que la France modifiera son caractère; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les qualités sortent des défauts, et où l’on ne peut rien changer sans faire crouler l’ensemble. Mais le moyen d’être vraiment soi-même n’est pas de cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du Cange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse aux époques où elle était la plus spirituelle; on pourrait même soutenir qu’elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu’elle a perdu en solidité, elle ne l’a pas gagné en véritable agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l’esprit français, mais gardons-la tout entière. N’espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l’Europe l’action que nous avons exercée au XVIIe et au XVIIIe siècle en nous renfermant dans nos vieilles habitudes. La culture intellectuelle de l’Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l’écolier d’hier devient le maître d’aujourd’hui. C’est un arbre où chaque branche participe à la vie des autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui s’isolent et se privent de la communion avec le tout.

(Questions contemporaines.)

NOTRE IDÉAL

Notre amabilité seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils font.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

LA COLONISATION

La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers: c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur: gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété. L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas vus jusque-là.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

DEUX SOCIÉTÉS

Le monde marche vers une sorte d’américanisme qui blesse nos idées raffinées, mais qui, une fois les crises de l’heure actuelle passées, pourra bien n’être pas plus mauvais que l’ancien régime pour la seule chose qui importe, c’est-à-dire l’affranchissement et le progrès de l’esprit humain. Une société où la distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l’esprit n’ont aucune cote officielle, où la haute fonction n’ennoblit pas, où la politique devient l’emploi des déclassés et des gens de troisième ordre, où les récompenses de la vie vont de préférence à l’intrigue, à la vulgarité, au charlatanisme qui cultive l’art de la réclame, à la rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle société, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons été habitués à un système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes n’avons-nous pas payé ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde entier; combien ils eussent mieux fait, si le temps l’eût permis, de laisser les gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les gêner! Le temps de la Restauration passe pour une époque libérale; or certainement nous ne voudrions plus vivre sous un régime qui fit gauchir un génie comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l’esprit si vif de M. Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu’il fallait faire à la cour, à la société, au clergé étaient pires que les petits désagréments que peut nous infliger la démocratie.

(Souvenirs d’enfance et le jeunesse, 1883.)

LES CHIMÈRES

Dès 1855, on put déjà reconnaître que le progrès, comme l’entendent les sociétés modernes, vient d’en haut et non d’en bas, de la raison et non de l’imagination, du bon sens et non de l’enthousiasme, des hommes sensés et non des illuminés qui cherchent dans de chimériques rapprochements les secrets de la destinée. Certes, le penseur ne peut que saluer avec respect l’homme qui, pénétré d’une haute idée de la vie humaine, proteste contre l’imperfection nécessaire de tout état social et rêve une loi idéale conforme aux nobles besoins de son cœur; mais tous les efforts humains ne sauraient dépasser la limite du possible. Le monde est le résultat de causes trop compliquées pour qu’on puisse espérer de le faire tenir dans les cadres d’un système absolu. Aucun symbole ne saurait exprimer la marche de l’humanité dans le passé, encore moins contenir la règle de son avenir.

(Nouvelles Études d’histoire religieuse, 1884.)