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Chapitre 5 Comment Chéri-Bibi était mort

Dans le dortoir, Palas tentait, par un effort suprême, de se débarrasser de ses liens. Il ne pouvait croire à la mort de Chéri-Bibi. Du reste, c’était l’avis général des bagnards : « Pensez-vous que Chéri-Bibi s’est laissé clampser comme ça ! »

Les bruits du dehors se rapprochèrent encore… Les bagnards ne prêtaient plus aucune attention à Palas ; ils étaient tout entiers au drame qui se jouait au fond de la nuit et dont ils essayaient de saisir ou de deviner les péripéties.

L’horreur de la situation redonnait des forces à Palas. Le désir d’en finir, soit par l’évasion, soit par quelque éclat qui entraînerait la fin de tout cela, décuplait soudain son énergie un instant fléchissante.

Oui, plutôt la mort, même de la main de Pernambouc ou de « monsieur Désiré », que de continuer à vivre ainsi !…

Sous son effort puissant et continu, ses liens se relâchaient. Lentement, avec mille précautions et sans qu’on pût surprendre un seul de ses gestes, il finit par se défaire de sa corde.

Il guettait le moment où il allait sauter de son hamac et se jeter dans le trou au bout duquel il espérait encore trouver Chéri-Bibi.

Rapide, il fut soudain sur ses pieds. Mais, dans l’instant, de nouveaux coups de feu éclatèrent dehors, en même temps qu’un grand tumulte.

Palas avait eu une seconde d’hésitation. Cela avait été suffisant pour qu’il eût tous les « fagots » autour de lui !

« Les « sous-cornes » tirent sur Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi est pincé ! s’écriaient-ils. Vingt-deux ! v’là qu’on crible à la grime !(Attention ! voilà qu’on crie à la garde !) Avant cinq broquilles(minutes), nous allons avoir les artoupans sur le dos ! »

Et ils firent disparaître la corde et rajustèrent soigneusement la dalle dont ils mastiquèrent les joints avec de la mie de pain mouillée et enduite de poussière !

À l’extérieur, on entendait toujours des galopades, des cris, des appels, des coups de sifflet et les blasphèmes des gardes-chiourme.

Enfin tout ce bruit se rapprocha encore de la case et la porte du dortoir fut ouverte.

Une douzaine de gardes armés jusqu’aux dents se ruèrent au milieu des bandits et l’on entendit derrière eux la voix de l’officier de surveillance qui commandait l’appel.

Les fagots s’étaient mis chacun à la place de son hamac.

L’officier put constater à l’instant qu’il y avait cinq manquants : Chéri-Bibi, Fric-Frac, Arigonde, le Caïd et le Bêcheur, lesquels ne répondirent point à l’appel de leur numéro…

Palas, lui, répondit à l’appel du sien : le numéro 3213 !

L’« as de carreau », fou de rage, se rejeta dehors… Les « cornes » reçurent l’ordre de garder le dortoir avec deux hommes et d’en mettre dix autres autour de la case.

« Cette fois, je suis bien perdu », pensait Palas.

Épuisé par tant de luttes et d’angoisse et vaincu par la ruine de son suprême espoir, il se laissa tomber sur son sac de galérien, tandis que les deux artoupans, laissés dans le dortoir par « l’as de carreau » essayaient de deviner par quel moyen les cinq forçats avaient pu s’enfuir.

La bande de bagnards riait sournoisement de la vanité de leurs recherches. L’un d’eux fit assez haut pour être entendu : « Plus souvent qu’ils l’auront, Chéri-Bibi ! Ils crèveront tous avant lui, pour sûr !

— Et moi je vous dis que Chéri-Bibi a craché sa cartouche ! (est mort) beugla l’un des gardes-chiourme qui était chargé de surveiller le dortoir d’où les cinq forçats s’étaient évadés… J’le sais bien, p’t’être ! J’ai vu son cadavre !…

— T’entends c’ qu’il dit l’artoupan ? souffla à Palas « monsieur Désiré ». Il dit que c’est vrai que Chéri-Bibi a clampsé ! qu’il a vu son cadavre !… »

Palas frissonna…

Il aimait Chéri-Bibi.

C’était singulier cette affection d’un garçon comme Palas pour un bandit de la carrure de Chéri-Bibi qui apparaissait à tous comme l’incarnation du crime sur la terre. Mais ce n’était pas inexplicable…

Il avait trouvé chez ce monstre une pitié pour son infortune qu’il eût en vain cherchée ailleurs, au bagne et hors du bagne.

Sous des dehors d’épouvante, Chéri-Bibi lui avait révélé des sentiments d’une délicatesse insoupçonnable ! Chéri-Bibi l’avait aimé comme un frère et protégé comme son enfant !

Palas avait souvent pensé qu’il y avait autre chose qu’une bravade au destin dans ce mot : Fatalitas ! que le bandit jetait si souvent vers les cieux !

La vie de Chéri-Bibi était un mystère au fond duquel nul autre que lui-même n’était jamais descendu.

Que connaissait-on de Chéri-Bibi ? Un bras qui se lève et qui frappe !

Mais entre ces deux lueurs de couteau, qui laissaient derrière elles deux flaques de sang, c’était la nuit… obscure comme l’abîme de son âme… Pourquoi donc son chemin avait-il été si rouge ?

Il avait expliqué en quelques mots à Palas par quelle affreuse ironie le destin lui avait fait frapper un homme qu’il voulait sauver ! Tout était parti de là !

Tout !Palas avait été quelquefois curieux de se pencher sur ce tout...

« Ne regarde pas là-dedans ! L’enfer y bouillonne ! » lui répliquait Chéri-Bibi.

Et puis le bandit se levait et avec une ironie farouche :

« Tu ne voudrais pourtant pas que je t’explique tous mes crimes !… Il y en a trop !… »

Et il ajoutait dans un rire gigantesque :

« Je t’affirme que je suis inexcusable !... »

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« Pigez-moi Palas qui pleure parce qu’il croit que Chéri-Bibi est mort !… »

Ainsi « monsieur Désiré » continuait de torturer Palas.

Celui-ci ne voulait se rappeler de Chéri-Bibi que cette affection qui l’avait si souvent sauvé, lui, du désespoir, et aussi cette action mémorable qui avait sauvé Chéri-Bibi du bourreau, quand repris en France (après des aventures dont l’une des plus retentissantes avait été la capture du vaisseau qui transportait les forçats à la Guyane) il avait été jugé à nouveau et, cette fois, condamné à la peine de mort…

Chéri-Bibi avait raconté à Palas que pendant tout le procès il n’avait pas ouvert la bouche. Son avocat avait plaidé malgré lui ; quand la sentence fatale avait été prononcée, l’accusé avait remercié les jurés du service qu’ils lui rendaient à lui, en même temps qu’à la société !

Et, le soir même, comme un fourgon ramenait Chéri-Bibi dans la prison centrale de la ville où il venait d’être jugé, le condamné avait entendu des cris désespérés et, en descendant de sa sinistre voiture, il avait vu que l’hôpital, qui se trouvait sur la même place, brûlait.

Il avait eu vite fait de se débarrasser de ses gardiens et de bondir dans la fournaise.

Il sauva à lui seul, ce soir-là, plus de soixante personnes !

« Le feu ! disait-il, ça me connaît ! »

Il ne le quittait que pour y retourner et revenir avec ses précieux fardeaux.

Quand il n’y eut plus personne à sauver il revint se constituer prisonnier. Sa chair fumait.

Dans toute la France il n’y eut qu’un cri : la grâce !

Il fut gracié.

« Fatalitas ! » avait prononcé l’homme quand on était venu lui en apporter la nouvelle. « On a donc encore besoin que je tue quelqu’un sur la terre !... »

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Miracle ! les pleurs de Palas avaient fini par attendrir ces bêtes féroces.

« N’te fais pas saigner(ne te fais pas de chagrin), Palas ! Tout ça, c’est des vannes ! on te dit qu’il n’est pas encore clampséChéri-Bibi ! D’abord il ne peut pas casser sa canne !Y a des types comme ça ! Ils ont beau faire, quand la Blafardeles voit, a f… le camp ! »

Aussitôt il y eut vingt voix pour se joindre à celle qui venait consoler le malheureux Palas. L’idée d’une catastrophe de cette taille : la mort de Chéri-Bibi, n’entrait décidément dans l’idée de personne. Il fallait être artoupan – ou mauvaise gale comme « monsieur Désiré » – pour imaginer une pareille stupidité. Il n’était pas encore né celui qui descendrait Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi avait toujours fait ce qu’il avait voulu !

Quand le pied le démange,il n’y avait rien à faire ! Il savait se donner de l’air ! Les sous-cornesen savaient quelque chose ! On l’avait vu, soumis à une surveillance des plus sévères, sans cesse sous les yeux d’un garde-chiourme, qui n’avait d’autres occupations que d’observer ses mouvements… eh bien, Chéri-Bibi trouvait moyen de vaincre tous les obstacles ! Bien mieux, il annonçait à l’avance qu’il s’en irait !Au jour dit, à l’heure dite, c’était chose faite !

Et s’il revenait, s’il se laissait reprendre, c’était bien sûr parce qu’il ne pouvait pas se passer de l’air du pré(du bagne). Comme il dit : « Le bagne, c’est mon foyer. »

C’était bien connu que Chéri-Bibi avait toujours sur lui son nécessaire,c’est-à-dire tout ce qu’il faut pour s’évader quand « ça lui chante » !… Et on ne sait jamais où il cache tout ça !…

Une fois pourtant il s’était laissé prendre. Il avait mis « son trousseau de départ » dans une forme à souliers qu’il avait recouverte d’un morceau de cuir, cloué comme s’il avait voulu commencer une chaussure, mais la forme était à pivotet contenait une collection soignée comme nécessaire ! une paire de moustaches et des favoris, un tour de cheveux, un ciseau à froid, une bastringue(petite scie propre à scier les fers, faite d’un ressort de montre), un petit miroir pour la toilette, du fil, des aiguilles, une plume et du papier !…

Souvent il laissait traîner sur son banc sa forme à souliers, quelquefois il la ployait sous son bras en se rendant au travail de la chiourme.

Ça avait été un événement le jour où « l’as de carreau », qui voyait cette forme-là depuis quelque temps, avait fini par trouver que cet ouvrage de cordonnerie avançait trop peu et l’avait confisqué !

Cette fois-là on avait découvert le pot aux roses ! Mais Chéri-Bibi avait bien d’autres tours dans son sac !… On n’en viendrait jamais à bout, c’était sûr !…

À ce moment de la discussion, la porte s’ouvrit et un sous-corne entra. Il venait demander si l’on avait enfin découvert le moyen d’évasion des cinq compères, mais ses deux collègues lui répondirent en haussant les épaules.

« Tout de même ils ne se sont pas envolés ! reprit le nouveau venu…

— Va le demander à Chéri-Bibi !

— Chéri-Bibi est mort !

— Ah ! vous voyez bien ! s’écrièrent joyeusement les deux artoupans qu’on avait laissés en garde dans la case… Nos clientsne veulent pas le croire !…

— Il est mort dans les bambous ! C’est le commandant lui-même qui commandait la battue. Et c’est Bordière qui l’a tué ! il l’a eu au bout de son fusil ! Paraît qu’il a culbuté comme un lapin !… Ah ! y a pas d’erreur ! Fallait bien que ça finisse comme ça !… Au revoir, je me sauve ! Oh ! ça craquelà-haut, tu sais ! Vous avez entendu le canon de l’île du Diable. Y a du gros temps dans la chiourme ! Mais il y aura de la gratte pour ceux qui découvriront les quatre autres ! Bordière a de la veine ! Il va se faire un bon mois avec la peau de Chéri-Bibi !… »

Et l’homme était reparti. La porte refermée, il y eut une véritable clameur où se manifestaient l’étonnement, l’incrédulité, l’impossibilité où l’on était de concevoir une pareille énormité ! Chéri-Bibi se laissant culbuter comme un lapin !…

Soudain, comme les artoupans étaient en train de discuter sur l’événement, dans le fond de la case, une dalle derrière eux se souleva doucement et Palas qui pleurait et ceux qui se trouvaient derrière les gardes-chiourme virent apparaître la gueule effroyable et terriblement vivante de Chéri-Bibi !

Non, Chéri-Bibi n’était pas mort ! Il n’était même pas blessé ! Cela avait été encore un de ses trucs de basculer sous le coup de fusil de l’artoupan comme s’il avait été frappé à mort… et cela pour attirer tous les gardes loin de l’orifice de son souterrain qu’il voulait regagner coûte que coûte aux fins de rejoindre Palas.

Ce qu’il avait prévu était arrivé et tous, ayant reconnu la silhouette de Chéri-Bibi qui s’affalait en tournant sur lui-même s’étaient précipités en criant leur victoire !

Le garde Bordière avait escaladé joyeusement le talus, supputant déjà la gratification qu’allait lui valoir un coup pareil ! On lui serait certainement reconnaissant d’avoir débarrassé le bagne d’un animal aussi difficile à tenir en cage !…

De tous les côtés on accourait. Le commandant lui-même se précipita… et le bruit se répandit de proche en proche dans l’île que Chéri-Bibi était enfin retourné aux enfers !

Il se trouva même, comme nous l’avons dit, des gardes pour affirmer qu’ils avaient touché son cadavre !

La vérité était qu’on le cherchait encore en vain. Bordière, l’heureux Bordière, qui avait réussi un si beau coup, devenait enragé de ne plus en retrouver même la trace hors du bambou… Il donnait des explications : « Je l’ai vu tomber ici ! Il a poussé un grand cri et s’est affalé ! Regardez tout ce sang ! Il est certainement blessé à mort ! Il doit être allé crever un peu plus loin !… »

Cela touchait au sortilège, au miracle ! Le commandant ne disait plus rien, ne savait plus ce qu’il fallait croire.

Peut-être Chéri-Bibi avait-il des complices parmi ses hommes. Peut-être en avait-il acheté quelques-uns ? Est-ce qu’on savait avec un être pareil !

On racontait qu’il avait toujours de la poudre d’or sur lui ! Où ? Comment ? On n’en avait jamais rien su !

Certains, même, prétendaient qu’il cachait comme il voulait trente louis d’or dans son estomac !

Cet homme mangeait de l’or, l’avalait, s’en débarrassait, le cachait, le reprenait quand il voulait !

Des tas d’histoires auxquelles les autorités n’avaient pas cru… mais maintenant, le commandant trouvait tout possible !…

Cependant, il ne s’était passé dans l’occasion qu’une chose fort simple : Chéri-Bibi s’était glissé sous bois jusqu’au réduit et jusqu’à son trou… Si l’on avait trouvé du sang sur les bambous, c’est qu’il y avait essuyé ses mains, rouges encore du sang de Tarasque.

Pendant qu’on cherchait partout un cadavre, il était dans le souterrain. Et voilà comment sa tête surgissait tout à coup dans le dortoir où la nouvelle de sa mort était l’occasion de tant de discours !

D’un coup d’œil, il jugea la situation. Il vit les artoupans. Il vit Palas. Il vit ses confrères « fagots » qui, médusés par cette figure formidable, retenaient l’immense éclat de rire dont ils étaient prêts à saluer une apparition qui donnait un si parfait démenti aux histoires des « sous-cornes ».

Ce fut rapide : Palas se glissa jusqu’au trou et y disparut, cependant que Chéri-Bibi tenait encore tout le monde sous son regard de fauve.

Et puis la dalle retomba.

Et quand les gardes-chiourme se retournèrent, il n’y avait rien de changé dans la case !… Si ! Il y avait encore un forçat de moins !…

Ils mirent quelque temps à s’en apercevoir. Ce fut « Monsieur Désiré » qui leur donna l’éveil en disant à mi-voix et de façon à n’être entendu que d’eux :

« Tiens ! Où est Palas ? »

Alors ils le cherchèrent !

Cette fois leur responsabilité était directement en cause ! Ils n’avaient plus envie de plaisanter. Et quand ils furent certains que celui-ci aussi venait de s’évader, ils entrèrent dans une fureur sombre !

Encore une fois, ils bousculèrent tout dans le dortoir, avec mille menaces et blasphèmes. Ils devenaient à leur tour enragés quand un regard de « Monsieur Désiré » les renseigna.

Ce regard leur montrait une dalle, et comme cette dalle n’était pas rescellée, comme ses joints étaient en poussière, ils découvrirent toute l’affaire du coup !

Ils firent sauter la dalle et furent en face du trou. L’un d’eux s’y précipita en ordonnant à l’autre de rester à son poste.

Et l’on entendit aussitôt deux, trois, quatre détonations. Le garde-chiourme, s’avançant dans le souterrain, tirait sur les fugitifs.

Toute l’administration pénitentiaire était maintenant sur pied. Sur l’ordre du lieutenant, le service des bureaux téléphonait à la sous-direction des autres îles pour annoncer cet événement déplorable : l’évasion de six forçats, et pour que l’on établît toutes mesures nécessaires à leur reprise avant qu’ils aient pu, par quelque moyen impossible à prévoir, gagner le continent.

Le canon de l’île du Diable, placé sur la plate-forme de la petite tour qui surmonte les baraquements pénitentiaires, et qui avait été hissé là, lors de la captivité du capitaine Dreyfus, venait de tonner et annonçait ainsi la fermeture de la rade.

Tout ce qu’il y avait de gardes-chiourme dans les îles, toute la force dont disposait l’administration s’était mis à la recherche des introuvables bandits.

L’officier de surveillance que les fagots avaient surnommé l’« as de carreau » y mettait un acharnement plein de rage, et son exaltation était bien compréhensible : Chéri-Bibi lui avait joué déjà de fameux tours, mais ce dernier tour-là, dont les étranges péripéties s’étaient déroulées sous son nez, dépassait l’imaginable. Le brigand lui avait tué Tarasque à la lueur de son cigare !

Revenant de sa tournée d’appel dans les dortoirs avec la certitude nouvelle que d’autres forçats avaient suivi Chéri-Bibi dans sa fuite, et sans qu’il eut pu se rendre compte du chemin qu’ils avaient pris pour s’évader, l’officier ne décolérait plus.

Il alla rejoindre avec sa troupe le commandant qui achevait sa battue, sans avoir aperçu, lui non plus, l’ombre d’un fugitif. Bien entendu, personne ne croyait plus à la mort de Chéri-Bibi !…

Le commandant, qui venait d’être au courant de l’importance de l’événement, cria au lieutenant :

« Il faut prévenir Cayenne, Kourou, Sinnamarie, Saint-Laurent et tous les postes de la côte. C’est déplorable, mais il n’y a pas à hésiter. Les bandits, pour faire un coup pareil, devaient pouvoir être sûrs de quitter la rade, et ils ont dû s’entendre avec quelque bâtiment de passage. Qu’est-ce que c’est que cette goélette hollandaise qui est venue jeter l’ancre sur rade avant-hier soir ? Peut-être leur a-t-elle détaché quelque canot, peut-être ont-ils rejoint quelque embarcation à la nage !

— Espérons dans les requins ! fit l’autre.

— En attendant, pendant que nous cherchons Chéri-Bibi ici, les autres sont peut-être déjà hors de nos eaux ! Allez vite téléphoner à Cayenne et à Kourou !

— Mon commandant, permettez-moi de vous demander s’il ne vaudrait pas mieux que, pendant que l’on téléphonera à Cayenne, je me rende moi-même, avec la chaloupe à pétrole, sur le continent… J’aurai vite atteint Kourou, qui n’est qu’à treize kilomètres, d’où je ferai passer des ordres pour Sinnamarie et Saint-Laurent, et je veillerai moi-même à l’exécution des mesures à prendre ! Sans compter que si je rencontre nos « fagots » en route, je puis vous les ramener du coup.

— Vous avez raison ! Prenez avec vous deux surveillants bien armés et fusillez-moi tout de suite tout ce que vous rencontrerez et qui n’obéira pas aux ordres !… »

L’officier salua et se dirigea hâtivement vers le môle.

Nous avons quitté le Parisien, Fric-Frac, le Caïd et le Bêcheur sous le roof d’avant de la chaloupe. Ils y étaient toujours, dans un état d’esprit qu’il est assez facile de se représenter. Ils avaient eu le loisir de se rendre compte que leur évasion n’était plus un mystère pour personne.

Les bruits de l’île, la galopade des gardes-chiourme, enfin le coup de canon de l’île du Diable finissaient de les renseigner.

Fric-Frac conclut tout haut :

« Nous sommes fichus ! Rien à faire dans ce grafouilleur qu’on ne peut pas manœuvrer ! Si encore Chéri-Bibi et Palas arrivaient, on pourrait peut-être s’entendre ! »

Au lieu de Palas et de Chéri-Bibi, ils virent accourir le lieutenant et deux « sous-cornes », armés jusqu’aux dents qui se jetèrent dans la chaloupe.

Les fugitifs n’avaient pas bougé. Dans l’obscurité profonde où ils étaient entassés, ils pouvaient encore espérer de n’être point découverts tout de suite. C’était leur dernière chance qu’on ne vînt point sous le roof y chercher un bout de filin ou tout autre objet nécessaire à la manœuvre.

Ils n’en respiraient plus. Le mécanicien ne s’étant pas trouvé là, c’était un bonheur pour les forçats que l’officier de surveillance fût parti sans lui. Il allait être occupé par sa machine pendant tout le voyage.

Déjà il avait sorti de sa poche la fameuse pièce du moteur et la remettait en place.

Les artoupans étaient plus redoutables, mais voilà que, sur l’ordre de l’officier, ils se glissaient déjà au-dessus du roof, où ils restaient un doigt sur la gâchette de leur fusil, l’œil au guet, fouillant la nuit.

Les bandits les entendaient remuer au-dessus d’eux.

Ce fut l’officier lui-même qui détacha les chaînes et les rejeta, d’un geste, au fond du roof où elles vinrent tomber sur Fric-Frac et le Bêcheur, qui ne dirent pas ouf !

Et la chaloupe se mettait en marche !

Elle faisait d’abord le tour de l’île à toute vitesse. Évidemment « l’as de carreau » ne voulait point quitter ces eaux sans avoir accompli cette inspection circulaire qui pouvait, pour peu qu’il fût servi par le hasard, lui faire découvrir quelque chose d’anormal qui l’eût mis sur la trace des évadés, ou lui eût révélé un coin de leur plan.

N’ayant rien trouvé, il revint à la rade et s’en fut aborder la goélette hollandaise, sauta à bord, constata rapidement que tout y était normal et que son canot et sa norvégienne ne l’avaient pas quittée.

Après quelques phrases brèves échangées avec le capitaine il rejoignit la chaloupe.

Pendant sa courte absence, les quatre bandits avaient été bien tentés de sortir de leur trou et de se jeter sur les artoupans.

Mais c’était bien risquer, et avec bien peu de chances de réussite. Les surveillants étaient armés et les abattraient comme des bêtes. Il était difficile, du reste, de les surprendre. Au premier bruit qu’ils auraient entendu sous eux, les gardes auraient pris l’éveil, auraient compris que le gibier qu’ils cherchaient si loin était tout près !

Sans compter qu’en pleine rade on serait accouru leur prêter main-forte immédiatement. Si l’on devait tenter un coup de ce genre, il était préférable d’attendre la pleine mer.

Déjà la chaloupe avait le cap sur le continent, laissant, derrière elle, les îles.

La traversée fut rapide. La chaloupe marchait merveilleusement. Aucun incident pendant le court voyage.

L’événement se déroulait si magnifiquement pour les quatre bandits qu’ils n’avaient qu’à laisser faire. On verrait bien tout à l’heure… Un immense espoir commençait de naître en eux !

Et l’on toucha le pontonnement de Kourou. C’est là que le drame allait se dérouler pour le Parisien et sa bande. La minute allait être décisive.

Les chaînes auxquelles on attachait la chaloupe étaient maintenant sous le roof, sur les genouxdes bandits ! Pouvaient-ils imaginer que l’officier ou les artoupans allaient s’en saisir sans découvrir enfin leur repaire ?

Oui ! ils espéraient cela, car l’extrémité des chaînes se trouvait hors du roof, et il suffisait de se baisser et de ramasser cette extrémité pour que tout le reste vînt ! C’est ce qui arriva.

Un garde-chiourme se baissa, tourna même la tête du côté de cette tanière d’où les misérables se tenaient prêts à bondir au moindre incident, mais ils ne furent pas aperçus…

Selon ses habitudes, l’officier rendit son moteur inutilisable, et après qu’il eut attaché sa chaloupe, il sauta sur le ponton, ordonnant aux deux gardes de le suivre.

On les vit bientôt disparaître tous trois dans la nuit.

Le Parisien, Fric-Frac, le Bêcheur et le Caïd poussèrent un soupir effroyable. Depuis une demi-heure ils n’avaient pas osé respirer.

Fric-Frac ôta son béret, et saluant dans la direction de l’« as de carreau », il prononça avec émotion et gravité ce seul mot : « Au revoir et merci ! »

Bientôt ils furent accroupis sur le pontonnement, cherchant le gardien qui s’y trouvait toujours.

Comme ils ne le découvrirent point ils se soulevèrent à demi et se mirent à courir du côté de la terre ! mais tout à coup ils entendirent derrière eux des éclats de voix et l’ordre de s’arrêter.

Bien entendu ils s’enfuirent à toutes jambes. Il y eut un coup de feu dans leur direction :

« Acrès !gronda le Parisien… Au satou !(à la forêt) et dare-dare !… »

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