‹ Palas et Chéri-BibiChapitre 9 sur 24 · Chapitre 9 Adieux de Palas et de Chéri-Bibi

Chapitre 9 Adieux de Palas et de Chéri-Bibi

Quand le paquebot fut en rade et que le moment fut venu pour Palas et Chéri-Bibi de se faire leurs adieux, il n’y eut point, entre les deux hommes, d’inutiles paroles. Voici comment les choses se passèrent dans toute leur simplicité : si c’est le cœur qui fait les éloquents (pectus est quod disertos facit),c’est lui aussi qui fait les grands silencieux.

Chéri-Bibi, comme l’on pense bien, après tant de tribulations, était fait comme un voleur, ce qui ne lui allait pas trop mal. Il ne lui restait plus guère de toute sa défroque, que sa culotte de cuir et qu’un vague morceau d’étoffe de toile grossière, sous laquelle il parvenait à peine à cacher de singuliers tatouages qui ne lui avaient pas été faits par les sauvages de la Guyane.

Dès lors, on peut se faire une idée de l’antithèse qu’il présentait avec Palas, lequel venait de revêtir un complet, à la dernière mode du boulevard, arrivé quelques semaines auparavant de Rio !

Quand Palas entra dans la chambre où Chéri-Bibi, dans un silence farouche, l’attendait, celui-ci, d’abord ne le reconnut pas. Chéri-Bibi avait devant lui un homme du monde ! Nous pouvons dire cependant que Chéri-Bibi en avait connu des hommes du monde ! non point seulement pour les avoir fréquentés dans le temps qu’il les faisait passer de vie à trépas, mais encore pour avoir été, pendant un certain temps, homme du monde lui-même ! Eh bien, Palas l’« épatait » !

Sang et tripes ! ce Palas avait de la race ! Devant le spectacle d’une aussi formidable métamorphose, le cœur de Chéri-Bibi, qui était déjà gonflé de douceur, se remplit d’orgueil : il était fier de son poteau ! si bien que l’association de ces deux sentiments excessifs, dans un viscère pourtant habitué à d’étonnants bouillonnements, produisit une telle émotion qu’il ne put l’exprimer que par les plus douces des larmes qui eussent coulé depuis bien longtemps de sa paupière desséchée. Palas vit que les jambes de ce titan tremblaient sous lui quand il se leva pour lui faire honneur. Alors il le prit dans ses bras.

Et tous deux s’étreignirent. Quelque temps ils restèrent ainsi sur la poitrine l’un de l’autre. Leurs deux cœurs battaient à l’unisson de leur commune douleur. Bien vain eût été le souffle de leurs bouches à côté du langage chaud, puissant, d’un rythme, à la fois brutal et tendrement désordonné, qui gonflait leurs artères…

Quelques coups, frappés à la porte, leur apprirent qu’il fallait se quitter. Leurs bras se dénouèrent.

« Puisque tu ne m’accompagnes point, dit Palas, je veux au moins de tes nouvelles. M’en donneras-tu ? Je sais que, là-bas,tu reçois une correspondance secrète ! Me diras-tu comment je puis t’écrire ? »

Chéri-Bibi secoua la tête :

« Non ! non ! fit-il, tout est fini ! Je le veux !… Nous ne nous connaissons plus ! Palas est mort !... »

Il y eut entre eux, à la suite de cette parole terrible, mais nécessaire, un de ces courts silences profonds comme ces gouffres où ceux qui redoutent le vertige craignent de regarder. Puis Chéri-Bibi dit encore :

« Écoute ceci : je crois que tu es garé pour toujours ! Mais on ne sait jamais ! J’ai là-bas un ami à qui tu peux tout demander si tu as besoin, un compagnon la Ficelle ! Il est établi épicier à Paris, dans la rue Saint-Roch, et s’appelle de son vrai nom M. Hilaire. C’est un personnage des plus honorables. Tu peux te fournir chez lui. Si tu veux être bien servi, tu n’as qu’à prononcer ce mot : Fatalitas ! »

Ce furent là les dernières paroles, les suprêmes paroles de Chéri-Bibi faisant ses adieux à Palas (novissima verba).

Et Palas se laissa emmener par Fernandez…

· · ·

· · ·

Les petites embarcations qui avaient amené les voyageurs de l’estuaire de l’Oyapok s’étant éloignées, la Dordogne(capitaine Lalouette) recommença de fendre les flots de ses hélices et bientôt le cap Orange disparut et avec lui, peu à peu, tout l’horizon de Guyane, de cette terre où Palas avait tant souffert. Mais c’était là l’honneur de Palas qu’en dépit de si longues tortures, il n’en pouvait détacher ses regards parce qu’il y laissait un cœur misérable et sublime sans lequel il serait mort de désespoir depuis longtemps !

Soudain, un léger cri, à côté de lui, lui fit tourner la tête… Une jeune fille, dans un émoi charmant, portait les mains à sa coiffure. Son voile, soulevé par la brise, s’était enroulé à un hauban et la retenait prisonnière…

Palas apporta son secours à la délivrance de la belle enfant. Ses doigts et ceux de la jolie voyageuse se frôlèrent…

Le geste le plus banal, l’événement le plus insignifiant, prennent quelquefois une importance considérable dans un certain domaine secret, apanage des âmes sensibles, et dont les limites n’ont été marquées par aucun arpenteur…

Quelques minutes plus tard, Palas connaissait le nom de la jeune fille… C’était Mlle Françoise de la Boulays… qui revenait avec son père du haut Amazone où il avait été chargé d’une mission officielle… Ils rentraient en France, infiniment tristes des événements redoutables qui, depuis un mois, s’y succédaient…

… Palas n’osa point se présenter au dîner, dans la salle commune…

Rentrer ainsi, sans transition, dans la vie, alors qu’on appartient au tombeau depuis plus de dix ans… Rencontrer le regard candide de cette pure jeune fille, quand il en était encore à frémir du « mauvais œil » des artoupans, se servir des mets délicats dans une vaisselle de luxe, quand il avait encore la nausée des baquets de service dans lesquels clapotait la soupe des « fagots » !… Palas avait peur ! Palas avait peur !…

Et puis, tout à l’heure, en passant devant une glace, il s’était découvert… et il avait vu son front nu… son front nu de forçat… sur lequel il lisait, lui, en lettres éclatantes, le numéro 3213 !…

Il resta sur le pont…

Tout à coup, l’officier préposé à la télégraphie sans fil passa près de lui en hâte et pénétra dans la salle à manger… et presque aussitôt la voix du commandant éclata :

« Mesdames, messieurs ! la victoire !… la victoire des Français !… Joffre a battu les Allemands sur la Marne !… »

Le délire qui suivit, nous l’avons tous connu. Partout dans le vaste monde, où il y avait des cœurs français ou simplement amis de la liberté et du droit, il y eut la même ivresse ! Le même soupir de délivrance est monté vers les cieux, le même étourdissement a fait trembler les plus forts…

Quand Mlle de la Boulays remonta sur le pont, elle trouva Palas qui pleurait… et elle lui serra la main… et elle lui parla…

Quand elle partit, il resta. Il continua de l’écouter toute la nuit. Il était encore là, quand depuis longtemps tout reposait à bord, en dehors des hommes de quart.

Alors le soleil parut à l’orient et éclaira le front rayonnant de Palas qui, appuyé au bastingage, regardait se lever sur le monde l’aurore nouvelle !…

q

Page 1