‹ PantagruelChapitre 1 sur 26 · Prologue de l’Auteur.

Prologue de l’Auteur.

res illustres et tres chevaleureux champions gentilz hommes et aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avez na gueres veu, leu, et sceu les grandes et inestimables chronicques de l’enorme geant Gargantua, et comme vrays fideles les avez creues tout ainsi qu’en texte de Bible ou du sainct Evangile, et y avez maintefoys passé vostre temps avecques les honorables dames et damoyselles, leur en faisans beaulx et longs narrez, alors que estiez hors de propos : dont estes bien dignes de grande louange. Et à la mienne volunte que ung chascun laissast sa propre besoigne, ne se souciast de son mestier et mist ses affaires propres en oubly, afin d’y vacquer entierement sans que son esprit feust de ailleurs distraict ny empesche, jusques à ce que l’on les sceust par cueur, affin que si d’adventure l’art de l’imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, au temps advenir dont chascun les puisse bien au net enseigner à ses enfans : car il y a plus de fruict que par adventure ne pensent ung tas de gros talvassiers tous croustelevez, qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetez que ne faict Raclet en l’Institute. J’en ay congneu de haultz et puissans seigneurs en bon nombre, qui, allant à chasse de grosses bestes, ou voller pour faucons : s’il advenoit que la beste ne feust rencontree par les brisees, ou que le faulcon se mist à planer, voyant la proye gaigner à tire d’esle, ilz estoient bien marryz, comme entendez assez : mais leur refuge de reconfort et affin de ne se morfondre estoit à recoler les inestimables faictz dudict Gargantua. D’aultres sont par le monde (ce ne sont pas faribolles) qui estans grandement affligez du mal des dentz, apres avoir tous leurs biens despenduz en medecins, ne ont trouve remede plus expedient, que de mettre les dictes chronicques entre deux beaulx linges bien chaulx, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avecques un peu de pouldre d’oribus. Mais que diray je des pauvres verollez et goutteux ? O, quantes foys nous les avons veu à l’heure quilz estoyent bien oingtz et engressez à poinct, et le visaige leur reluysoit comme la claveure d’un charnier, et les dentz leur tressailloyent comme font les marchettes dung clavier dorgues ou despinette quand on joue dessus, et que le gousier leur escumoit comme a un verrat que les vaultres et levriers ont chasse sept heures : que faisoyent-ilz alors ? toute leur consolation nestoit que de ouyr lire quelque page dudict livre. Et en avons veu qui se donnoyent à cent pipes de diables, en cas que ilz n’eussent senty allegement manifeste a la lecture dudict livre, lors quon les tenoit es Iymbes, ny plus ny moins que les femmes estans en mal d’enfant quand on leurs list la vie de saincte Marguerite. Est ce rien cela ? Trouvez moy livre en quelque langue, en quelque faculte et science que ce soit, qui ayt telles vertus, proprietez, et prerogatives, et je paieray chopine de trippes. Non messieurs non. Il n’y en a point. Et ceulx qui vouldroient maintenir que si : reputés les abuseurs et seducteurs. Bien vray est il que l’on trouve en d’aulcuns livres dignes de memoire certaines propriétés occultes, au nombre desquelz l’on met Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Monteville, et Matabrune, mais elles ne sont pas à comparer à celuy dont nous parlons. Et le monde a bien congneu par experience infaillible le grand emolument et utilite qui venoit de ladicte chronicque Gargantuine : car il en a este plus vendu des imprimeurs en deux moys, qu’il ne sera achepte de Bibles en neuf ans. Voulant doncques moy vostre humble esclave accroistre voz passetemps davantaige, ie vous offre de present ung aultre livre de mesmes billon, sinon quil est ung peu plus equitable et digne de foy que n’estoit l’aultre. Car ne croyez pas si ne voulez errer à vostre escient, que ien parle comme les Juifz de la loy. Je ne suis pas nay en telle planette, et ne m’advint oncques de mentir ou asseurer chose que ne feust veritable : agentes et consentientes, cest a dire qui na conscience na rien. Jen parle comme sainct Jehan de lApocalypse : quod bibimus testamur. C’est des horribles faicts et prouesses de Pantagruel, lequel iay servy à guaiges des que ie fus hors de paige, iusques a present, que par son congie men suis venu ung iour visiter mon pays de vache et scavoir s’il y avoit encores en vie nul de mes parens. Pourtant, affin que ie fasse fin à ce prologue, tout ainsi comme ie me donne à cent mille panerees de beaulx diables corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que ien mente en toute lhistoire dung seul mot, pareillement le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le mau lubec vous trousse, la caquesangue vous viengne, le mau fin feu de ricque racque, aussi menu que poil de vache, tout renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement, et comme Sodome et Gomorre puissez tomber en soulfre en feu et abysme/en cas que vous ne croyez fermement tout ce que ie vous racompteray en ceste presente chronicque.

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