‹ PantagruelChapitre 3 sur 26 · De la nativite du tres redoubte Pantagruel. xxxxx Cha. ii

De la nativite du tres redoubte Pantagruel. xxxxx Cha. ii

argantua, en son aage de quattre cens quattre vingtz quarante et quattre ans engendra son fils Pantagruel de sa femme nommée Badebec fille du Roy des Amaurotes en Utopie, laquelle mourut de mal d’enfant : car il estoit si grand et si lourd, qu’il ne put venir a lumiere, sans ainsi suffocquer la mere. Mais pour entendre pleinement la cause et raison de son nom qui luy fut baille en baptesme : vous noterez que celle annee il y avoit une si grand seicheresse en tout le pays de Affricque, pour ce quil y avoit passé plus de xxxvi. moys sans pluye, avec chaleur de soleil si vehesmente, que toute la terre en estoit aride. Et ne fut point au temps de Helye plus eschauffee que fut pour lors. Car il ny avoit arbre sus terre quil eust ny feuille ny fleur, les herbes estoient sans verdeur, les rivieres taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons delaissez de leurs propres elements vagans et cryans par la terre horriblement, les oyseaulx tumbans de lair par faulte de rosee, les loups, les regnars, cerfs, sangliers, daims, lievres, connils, bellettes, foynes, blereaux et aultres bestes l’on trouvoit par les champs mortes la gueule baye. Et au regard des hommes, c’estoit la grande pitie, vous les eussiez veus tirans la langue comme levriers qui ont couru six heures. Plusieurs se gettoient dedans les puys, daultres se mettoient au ventre dune vache pour estre à lumbre : et les appelle Homere Alibantes. Toute la contree estoit à lancre : cestoit pitoyable de veoir le travail des humains pour se guarantir de ceste horrificque alteration. Car il y avoit prou affaire de saulver leau benoiste par les esglises quelle ne feust desconfite : mais lon y donna tel ordre par le conseil de messieurs les cardinaulx et du sainct pere, que nul nen osoit prendre quune venue : Encores quand quelquung entroit en lesglise, vous en eussiez veu a vingtaines de pauvres alterez qui venoient au derriere de celluy qui la distribuoit a quelquung la gueulle ouverte pour en avoir quelque petite goutelette : comme le maulvais Riche, affin que rien ne se perdit. O que bienheureux fut en ceste annee celuy qui eut cave fraische et bien garnie.

Le philosophe racompte en mouvant la question, pourquoy cest que leau de la mer est sallee ? quau temps que Phebus bailla le gouvernement de son chariot lucificque à son fils Phaeton : Ledict Phaeton mal apris en lart, et ne scavant ensuyvre la ligne eclipticque entre les deux tropicques de la sphere du Soleil, varia de son chemin : et tant approcha de la terre, quil mist a sec toutes les contrees subiacentes, bruslant une grande partie du ciel, que les philosophes appellent via lactea : et les Lifrelofres nomment le chemin sainct Jacques. Adonc la terre fut tant eschauffee, quil luy vint une sueur enorme, dont elle sua toute la mer, que par ce est sallee : car toute sueur est sallee, ce que vous direz estre vray si voulez taster de la vostre propre : ou bien de celle des verollez quand on les faict suer, ce me est tout ung. Quasi pareil cas arriva en ceste dicte annee : Car ung iour de Vendredy tout le monde sestoit mis en devotion, et faisoit une belle procession avecques force letanies et beaux preschans, supplians a dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clemence en tel desconfort, visiblement fut veu de la terre sortir grosses gouttes deau, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple se commença a esiouyr comme sy ce eust este chose a eulx proffitable : Car les aulcuns disoient que de humeur il ny en avoit point en lair, dont on esperast de avoir pluye, et que la terre supplioit au deffault. Les aultres gens scavans disoient que cestoit pluye des Antipodes : comme Senecque narre au quart livre questionum naturalium, parlant de lorigine et source du fleuve du Nile. Mais ils y furent trompez : car la procession finee alors que chascun vouloit recueillir de ceste rousee et en boire à plein godet, trouverent que ce nestoit que saulmere pire et plus salee que nest leau de la mer. Et par ce quen ce propre iour nasquit Pantagruel, son pere luy imposa tel nom : car Panta en Grec vault autant a dire comme tout : et Gruel en langue hagarene vault autant comme altere, voulant inferer quà lheure de sa nativite le monde estoit tout altere. Et voyant en esperit de prophetie quil seroit quelque iour dominateur des alterez. Ce que luy fut monstre à celle heure mesmes par aultre signe plus evident. Car alors que sa mere Badebec enfantoit, et que les sages femmes attendoient pour le recepvoir, issirent premier de son ventre soixante et huyt tregeniers chascun tirant par le licol ung mulet tout charge de sel : apres lesquels sortirent neuf dromadaires chargez de iambons et langues de bœuf fumees : sept chameaulx chargez d’anguillettes : puis vingt et cinq charrettes de porreaulx, daulx, d’oignons et de cibotz, ce que espoventa bien lesdictes saiges femmes, mais les aulcunes d’entre elles disoyent : « Voicy bonne provision. Aussy bien ne bevyons nous que lachement, non en lancement. Cecy nest que bon signe, ce sont aguillons de vin. » Et, comme elles caquetoyent de ces menus propos entre elles, voicy sortir Pantagruel, tout velu comme un ours, dont dist une delles en esperit propheticque : « Il est ne a tout le poil : il fera choses merveilleuses ; et, s’il vit, il aura de leage. »

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