‹ Par-dessus le murChapitre 2 sur 2 · L’AVENTURE DE M. LASSOY

L’AVENTURE DE M. LASSOY

M. Lassoy avait été favorablement impressionné par la voiture luxueuse qui était venue le chercher à la gare et par le domestique bien stylé qui lui avait demandé s’il était bien le précepteur qu’on attendait au château de Livière. Il le fut davantage encore lorsqu’il arriva au château, qu’il trouva seigneurial, et qu’on l’introduisit en présence de Mme de Livière.

Cette dame, parfaitement élégante, encore fort bien et qui cultivait le genre faible femme langoureuse, était gracieusement assise dans une causeuse avec, à ses pieds, sur un coussin, une boule de soie havane qui était un chien, car cela voulut mordre, et à ses côtés son fils Guy, enfant de huit ans pareil à une poupée. Tout en jouant de sa main effilée avec les boucles de l’enfant, Mme de Livière examinait M. Lassoy qui s’inclinait en se nommant.

Il lui convint. Bien vêtu, avec une correction sévère et effacée, les cheveux blonds, le teint frais, la barbe soyeuse et légère, les yeux bleus et naïfs derrière un lorgnon d’or, la voix amortie, la parole choisie et les manières discrètes, il ne déparerait pas, estima-t-elle, le décor d’élégance et de bon ton qu’elle maintenait au château.

Avec bienveillance, hauteur, politesse et mélancolie, Mme de Livière prit la parole d’une voix maniérée. Elle s’était risquée à engager M. Lassoy par correspondance parce qu’il lui avait été chaudement recommandé. Elle s’en félicitait maintenant, car elle était sûre qu’il comprendrait ce qu’elle attendait de lui. Guy étant, comme elle, nerveux et délicat, de grands ménagements s’imposaient. Elle ne voulait pas qu’il travaillât trop, elle ne voulait pas qu’il fût malheureux. Sans doute, elle l’avait gâté, mais depuis cinq ans qu’elle était veuve, elle était seule dans la vie avec lui. Elle ne consentirait jamais à le mettre au collège et la situation de M. Lassoy auprès de lui serait de longue durée... Encore un mot: M. Lassoy était, n’est-ce pas, bon musicien?

M. Lassoy s’inclina. Il comprenait parfaitement la mission qu’il avait l’honneur d’avoir à remplir. Il s’efforcerait, avec toute sa bonne volonté, de ne pas trahir la confiance qu’on voulait bien lui accorder et dont il était fier de se sentir digne... Il avait l’honneur de jouer passablement du hautbois.

Cette entrevue satisfaisante terminée, M. Lassoy fut conduit à son appartement.

Dès lors, une vie ravissante commença pour lui. Ses appointements étaient considérables. Il occupait deux chambres confortables d’où l’on avait une vue magnifique, et les repas exquis réjouissaient sa gourmandise. Guy était un aimable enfant, à condition qu’on n’essayât pas de rien lui apprendre. Les heures passaient dans une oisiveté charmante. Parfois, le soir surtout, Mme de Livière demandait à M. Lassoy de faire de la musique ou de dire des vers. Il s’en acquittait avec d’autant plus de plaisir qu’aucune arrière-pensée ne troublait son âme amie du repos, car Mme de Livière, malgré cette demi-familiarité et ses allures langoureuses, restait parfaitement indifférente et distante. M. Lassoy appréciait d’autant plus la félicité qui était son partage qu’il se souvenait de ses deux dernières places: l’une auprès d’un cancre méprisant et hargneux dont les parents avaient l’invraisemblable prétention de faire un bachelier ès lettres, l’autre parmi cinq drôles forcenés de sept à quatorze ans qui lui avaient infligé toutes les épreuves.

M. Lassoy était depuis un mois au château de Livière quand M. Varleur vint dîner.

M. Varleur revenait de voyage; son château était voisin. C’était un homme de haute taille, brun, sanguin, à moustache noire. Il nourrissait pour Mme de Livière une passion ancienne et violente. Il avait essayé d’être son amant tant que Livière, dont il était l’ami intime, avait vécu; il avait essayé de l’épouser depuis qu’elle était veuve. Elle s’y était constamment refusée avec une résolution dont la grâce indolente, mais inflexible, le rendait fou.

Quand, à table, M. Varleur vit M. Lassoy, doux, discret, satisfait et bien traité, il roula des yeux farouches. Quand, après le dîner, Mme de Livière pria, avec une grande amabilité, M. Lassoy de jouer du hautbois, puis de dire des vers, les regards de M. Varleur devinrent homicides en se fixant sur le précepteur. Ce jeune homme modeste ne s’en aperçut point. Il continua ses modulations. Bientôt M. Varleur prit congé brusquement.

Le jour suivant M. Lassoy se promenait seul, dans la campagne, lorsque devant lui, jaillissant d’un bouquet d’arbres, un homme sauta sur le chemin.

M. Lassoy fit, avec un petit cri, un petit bond en arrière. Mais il reconnut M. Varleur et sourit avec urbanité.

--Monsieur, excusez ma surprise, dit-il, mais vous m’avez fait peur.

--Peur!... proféra d’une voix basse et rauque M. Varleur dont la surexcitation était effrayante,--peur! Eh bien, tu as raison d’avoir peur! Pars! Fuis! Va-t’en!... ou je te tue comme un chien! Cette femme, que tu veux me prendre, que tu comptes séduire avec tes manières doucereuses, elle est à moi!... Ou du moins elle ne sera pas à un autre! Je ne suis pas doucereux, moi! Je l’aime depuis dix ans d’un amour sauvage! D’un amour sauvage, tu entends! Elle est à moi! Pars, te dis-je, sinon je te tue! Je te tue comme un chien!

Il rugit; ses yeux étaient ceux d’un fou. D’une main herculéenne il saisit Lassoy à l’épaule, le secoua comme un frêle prunier et s’éloigna en agitant dans les airs un poing forcené.

M. Lassoy dut s’asseoir. Puis, livide et les jambes flageolantes, il regagna le château. Mme de Livière l’attendait.

--Vous avez rencontré ce fou, lui dit-elle avec un peu plus d’animation qu’elle n’avait coutume d’en montrer, je le vois à votre émotion. Mais ne craignez rien, monsieur Lassoy, des soupçons aussi grotesques ne sauraient m’atteindre. Vos services me conviennent parfaitement. Rassurez-vous, je vous garde et cela d’autant plus volontiers qu’il est venu ici m’intimer l’ordre de vous chasser... Ses prétentions sont ridicules... L’épouser!... (elle haussa les épaules). Ah! mon Dieu! ni lui ni un autre! Je suis bien trop tranquille depuis que mon mari est mort, ajouta-t-elle avec franchise. Je vous le répète, monsieur Lassoy, vos services me conviennent, je vous garde et si votre présence ici a pour résultat que je sois débarrassée des prétentions impertinentes de M. Varleur, j’en serai fort aise.

--Permettez... permettez... bégaya M. Lassoy.

Mais déjà elle était partie. Il remonta chez lui. Son visage défait, qu’il vit dans une glace, lui fit peur. Une image obsédait sa pensée: un chemin creux, un corps,--le sien,--étendu dans son sang, et le féroce Varleur s’éloignant tout exultant de vengeance satisfaite.

Affolé par cette vision affreuse M. Lassoy, avec une hâte fébrile, écrivit une lettre qu’il laissa sur la table, à l’adresse de Mme de Livière. Il expliquait qu’une affaire de famille le rappelait à Paris avec la plus extrême urgence.

Puis il fit rapidement sa valise, se glissa hors du château et, par une petite porte du parc, gagna la route qui menait à la gare où, dans un coin obscur, il s’assit, exténué, pour attendre le train.

C’est à Paris seulement, chez un vieillard acariâtre, exigeant et avare, dont il était devenu le secrétaire, faute de trouver mieux, que M. Lassoy reçut, renvoyée du château de Livière, une lettre signée Hippolyte Varleur et où ce monsieur lui disait:

«C’est moi qui pars. Un éclair de raison m’arrête au bord du gouffre. Je ne veux pas souiller mes mains et mon honneur d’un sang méprisable. Dans un voyage lointain j’oublierai celle qui s’est rendue indigne de moi en vous favorisant, être vil.»

--Ça, c’est le comble, gémit M. Lassoy accablé. Je suis parti pour rien...

UNE LETTRE

M. Thielle était parti la veille au soir pour Bordeaux où il voulait traiter une affaire importante et, comme chaque fois qu’il s’absentait, il avait laissé la direction de la fabrique à son secrétaire, M. Valoral.

M. Valoral se trouvait à neuf heures dans le bureau de son patron, et s’apprêtait à décacheter le courrier. La porte s’ouvrit. M. Valoral fut considérablement surpris de voir paraître Mme Thérèse Thielle qui, bien que son appartement fût à l’étage au-dessus, ne venait jamais dans les bureaux. C’était une petite femme blonde et vive à qui ses amies reprochaient d’avoir l’air évaporée mais, ce matin-là, sa robe était sévère, sa coiffure disciplinée et son joli visage mobile empreint de gravité.

--Bonjour, monsieur Valoral, dit-elle au secrétaire. Vous êtes étonné de me voir, n’est-ce pas? Si, si, je sais: la légende de la petite femme folle que rien de sérieux ne peut intéresser!... Eh bien, monsieur Valoral, j’ai formé un projet que je veux réaliser en l’absence de mon mari. Je veux pouvoir le seconder efficacement et partager le poids de son labeur. J’ai réfléchi, j’ai vu mon devoir. Depuis quatre ans que nous sommes mariés les plaisirs sont pour moi, et le travail pour lui... Il ne songe qu’à me gâter. Il me traite comme une enfant. Je veux lui prouver que je suis capable, moi aussi, de travailler et de me dévouer. Monsieur Valoral vous allez m’initier aux affaires. Vous êtes le secrétaire et l’ami dévoué de mon mari, vous allez me faciliter ma tâche... Non, non, ne m’objectez rien, je suis décidée. Paul revient dans cinq jours. J’ai une dépêche de lui... Il faudra du reste que je vous donne son adresse tout à l’heure, vous m’y ferez penser... Alors, d’ici cinq jours, j’ai bien le temps de me mettre au courant... Et quelle bonne surprise pour lui quand il reviendra! Comme je serai contente! Alors je prends place à son bureau. Ça va tant m’amuser! D’abord on ouvre le courrier, n’est-ce pas? Quel tas de lettres!... Je commence: «La maison Béran prie M. Thielle...» Mais nous verrons après le détail. Je vais d’abord tout ouvrir, et puis nous classerons et vous m’expliquerez...

Frémissante de plaisir elle décachetait vertigineusement les lettres. M. Valoral la regardait. Il était terrifié à l’idée de l’immense surcroît de travail qu’une telle aide allait lui infliger. Il n’osait rien dire, sachant que M. Thielle éprouvait de l’extase pour chacun des caprices de la jeune femme, et, du reste, il pensait que celle-ci, au bout d’une heure, en aurait assez et passerait à une autre fantaisie.

Tout à coup il la vit tressaillir. Une lettre, qui n’avait pas l’aspect commercial, tremblait au bout de ses jolis doigts.

--Qu’est-ce que c’est que ça? murmura-t-elle. Et elle relut d’une voix étranglée:

«Mon grand chou. Une bonne surprise! Je serai libre vendredi prochain et, à trois heures, dans notre petit chez nous.--Ta Sissy.»

--Sapristi! se dit M. Valoral, c’était ça, je m’en doutais bien!... (Il hésita.) Tant pis, je vais lui dire...

Et tout haut:

--Madame, cette lettre, je vais vous expliquer...

--Taisez-vous! sortez! cria Mme Thielle dressée, blême, et les yeux étincelants. Misérable, vous êtes son complice! Et c’est pour cela que vous avez sa confiance! Il me trahit, lui! lui qui a quinze ans de plus que moi! lui qui joue à la vertu! lui que j’aime, pour qui je voulais travailler, me dévouer... Ha, Ha, Ha! Et vous, un homme soi-disant respectable, vous favorisez!... Sortez, vous dis-je!

--Mais madame, je vous affirme, ce n’est pas... la croix...

--Je ne crois rien. Je connais vos mensonges! Sortez, ou je vous fais mettre dehors! et ne revenez jamais ici! Quoi? Les affaires? Le courrier? Voilà ce que j’en fais, tenez, du courrier, je le mets en morceaux! Quand je pense que je venais ici pour... Mais voulez-vous sortir, à la fin!

Elle avançait sur M. Valoral. Il s’enfuit, consterné. Elle resta seule. Elle relut la lettre signée Sissy, et la plaça dans son corsage. Puis elle se remit, avec des gestes d’automate, à déchirer tous les papiers sans exception qui étaient sur le bureau. Après quoi, toujours dans le même état de calme trompeur, elle marcha vers la cheminée. La pendule était un cadeau qu’elle avait fait à son mari à l’occasion d’un anniversaire; elle la brisa sur le sol. Elle revint au bureau et fit subir le même sort à l’encrier, autre cadeau d’anniversaire. Ensuite elle tomba sur le fauteuil et eut un long rire hystérique qui s’acheva en une crise de sanglots convulsifs. Enfin elle sortit de la pièce qu’elle referma à clé, passa, sans les voir, au milieu des employés qui dissimulaient mal une ardente curiosité, remonta chez elle, s’habilla et alla expédier à l’adresse de son mari, à Bordeaux, la dépêche suivante:

«Revenez à l’instant. Situation désespérée.--Thielle.»

Elle marcha des heures au hasard des rues. Elle pensait au suicide, elle pensait au divorce, elle pensait à trahir elle-même celui qui l’avait trahie. L’écroulement de son bonheur la torturait. Au soir seulement elle rentra dans son appartement qui lui fit horreur. Elle dîna à peine, elle passa une affreuse nuit, et de bonne heure se leva et s’habilla afin d’être prête à tout événement.

A onze heures il y eut un coup de sonnette et elle tressaillit, mais la femme de chambre vint annoncer M. et Mme Berly. C’étaient le frère et la belle-sœur de Mme Thielle et celle-ci se souvint alors seulement qu’elle devait passer la journée avec eux. Elle eût voulu dissimuler, mais c’était au delà de ses forces, et tout en elle était tragique quand elle les reçut.

--Bonjour, ma petite Thérèse. Eh bien, qu’y a-t-il donc? Tu as l’air lugubre, dit, en embrassant sa sœur, M. Georges Berly qui était jeune et élégant, Valoral n’est pas encore parti? J’ai un mot à lui dire.

--Bonjour, ma chère Thérèse, dit Mme Berly, jeune femme à l’air pincé, es-tu souffrante? Tu n’as pas bonne mine.

Mme Thielle éclata en sanglots:

--Je suis trop malheureuse! Oui, trop malheureuse. Paul ne m’aime plus! Il me trahit!

--Paul! Mais il t’adore! Tu es folle!

--Naturellement, entre hommes vous vous défendrez toujours! Regarde ce que j’ai trouvé dans son courrier!

M. Georges Berly prit la lettre que lui tendait sa sœur, tressaillit et devint fort rouge.

--Montre donc, lui cria Mme Berly qui l’observait. Tiens, comme c’est drôle, c’est l’écriture de Cécile, et c’est comme ça qu’elle signe dans l’intimité: Sissy.

--Quelle Cécile? dit Mme Thielle, haletante.

--Tu ne la connais pas. J’ai été en pension avec elle en Angleterre. Ton mari ne l’a jamais vue... Tandis que Georges la connaît très bien, et elle lui plaît beaucoup... Je m’en doutais déjà; maintenant, j’en suis sûre! Ah, c’est trop fort!

Elle se leva et sortit violemment. Mme Thielle resta stupéfaite.

--Tu n’aurais pas pu te taire? lui dit son frère, furieux. Oui, c’était pour moi la lettre, et ton mari ne sait même pas de qui c’est, ni ce que c’est au juste! La croix, là, en haut de l’enveloppe, ça veut dire que c’est pour moi. Valoral est prévenu et il me remet les lettres. J’ai demandé cela à Paul, parce que Madeleine est si bêtement jalouse! Les choses les plus innocentes lui paraissent coupables... Ah, tu as fait du joli, tu peux t’en vanter!

Il s’élança à la suite de sa femme. Mme Thielle resta éperdue de joie. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que M. Thielle parut à la porte. Il était poussiéreux, l’angoisse et la fatigue bouleversaient son visage habituellement paisible.

--Thérèse! cria-t-il, te voilà! Tu n’as rien! Mon Dieu, mon Dieu, comme j’ai eu peur! Mais pourquoi ce télégramme? Je ne vis plus, depuis hier que je l’ai reçu. Et en bas, qu’est-il arrivé? Valoral n’est pas là. Les employés ne savent que faire. Le courrier d’hier a disparu. Mon bureau est plein de papiers et de débris, ma pendule cassée! Avec ça, je viens de croiser ton frère et sa femme qui se disputaient tellement qu’ils ne m’ont même pas vu! Tout le monde a l’air fou... Quant à l’affaire de Bordeaux, elle est dans l’eau. Mon client est furieux, j’ai tout lâché en recevant cette dépêche... Voyons, ma petite Thérèse, qu’est-ce qui s’est passé?

--Rien du tout, rien du tout, ça n’a pas d’importance, dit Mme Thielle en se jetant dans ses bras. Tout ça, c’est parce que je t’aime, vois-tu!...

UNE BONNE FORTUNE

--Eh bien, oui, mercredi, à trois heures, chez vous...

--Merci, merci, bégaya Henri Trézal aussi passionnément que la stupeur le lui permit.

Alice s’éloigna vivement de lui. Son mari les rejoignait dans la serre.

Henri Trézal s’en alla peu après, n’ayant pas encore retrouvé ses esprits.

«Alors elle m’aime... alors elle m’aime...», se répétait-il. Ce n’était pas un flirt innocent, c’était sérieux! Ces avances, que je croyais des coquetteries sans conséquences, c’étaient les témoignages irrésistibles de la passion. Depuis quand m’aime-t-elle? Il y a sept ans qu’elle est mariée et que je la connais...»

Ici il éprouva un peu de remords anticipé, parce qu’il était, depuis le collège, l’ami intime de Roger Bulac, le mari d’Alice (ce sentiment ne s’implanta pas), et une assez notable inquiétude, parce que Roger Bulac, bon garçon et jovial d’habitude, était fort violent et certainement quatre ou cinq fois plus fort que lui.

Dans son élégant rez-de-chaussée de garçon riche et qui aime ses aises, Trézal, devant une glace, se contempla longuement. Il constata qu’il était beaucoup mieux qu’il ne croyait, et qu’il avait jusque-là méconnu sa vocation mondaine, qui était de séduire. Il revit ensuite Alice, brune, souple et désirable, et se convainquit de l’ardente joie qu’il éprouvait.

Le mercredi vint et, avec lui, à trois heures et demie, Alice.

Elle songeait à se rhabiller, vers la fin de l’après-midi, quand le téléphone, sur la table du boudoir, tinta.

--Je vais répondre, tu vas voir comme je sais changer ma voix! dit Alice à Trézal, qui la contemplait en extase.

Et elle ajouta, gamine, le menaçant du doigt:

--Si c’est une femme...

Elle se pencha vers l’appareil avant qu’il eût le temps de l’arrêter. Elle écouta. Il la vit devenir blême. Elle répondit deux fois: «Oui, oui» d’une voix rauque, étranglée, méconnaissable, raccrocha le récepteur, si tremblante qu’elle dut s’y reprendre à deux fois, et dit à Trézal:

--C’est mon mari. Il vient ici...

Trézal se dressa, livide.

--Hein?... Ton mari?... Ici?... Il sait?...

--Non. Il croit qu’il vous a parlé. Il a ri en disant que vous aviez une drôle de voix. Il vient en auto...

--Mais pourquoi n’as-tu pas dit?...

--Ah! ne me tutoyez pas, ce n’est pas le moment! Dire quoi?... Pour qu’il reconnaisse ma voix, n’est-ce pas?...

--Il faut que vous partiez à l’instant! affirma Trézal, qui renouait convulsivement sa cravate.

--En chemise comme je suis, n’est-ce pas? M’habiller? (Elle haussa les épaules.) Pour sortir juste au moment où il arrivera? Pour me trouver nez à nez avec lui dans l’escalier?... Rien que pour lacer mes bottines il me faut dix minutes...

Trézal eut un coup d’œil de haine vers les hautes tiges de daim gris.

--Pourquoi n’avez-vous pas mis de petits souliers, aussi?

--Parce que je manque d’expérience probablement! cria-t-elle, rageuse. Vous êtes inimaginable, à la fin!

--Calmez-vous! Ne nous affolons pas, balbutia Trézal dont les dents claquaient. Il faut prendre un parti... Mon Dieu, quelle idée de répondre à ce téléphone!...

--Pourquoi en avez-vous un?... Allons, êtes-vous enfin prêt? Vous n’avez qu’une chose à faire: le recevoir, sans avoir l’air de rien, dans une autre pièce.

--Évidemment, évidemment... Quand il vient, c’est au salon, en effet, que je le reçois. Je vais y passer. Je fermerai la porte d’ici à clé... Surtout ne faites pas de bruit, les cloisons sont minces...

--Et vous, ne claquez pas des dents et cessez d’être vert, si vous pouvez. Vous avez la peur peinte sur la figure...

--Oh! c’est pour vous seule que je m’inquiète, croyez-le...

Il passa dans le salon, ferma la porte à double tour, mit la clé dans sa poche. Il lui semblait que les battements de son cœur devaient s’entendre de la rue. L’adultère, il s’en rendait bien compte, était vraiment une chose hideuse. Le coup de sonnette attendu le fit bondir. Il alla ouvrir en se disant: «Ma vie est en danger.»

Vingt minutes plus tard, il reconduisait Roger Bulac qui, au seuil, en lui serrant la main avec effusion, lui disait:

--Merci encore, mon vieux... Tu es toujours le meilleur des copains. Cette petite est de bonne famille, timide, réservée. La mener à l’hôtel, impossible!... Alors, c’est entendu, je trouverai ta clé à deux heures chez ton concierge.

--C’est entendu, mon vieux.

Une dernière poignée de main, solide, pleine de cordialité, et, la porte refermée derrière Bulac, Henri Trézal revint vers le boudoir, rayonnant.

--Eh bien! cria-t-il en entrant, ça y est! Il est parti! Il ne se doute de rien!...

Il s’interrompit. Alice, qui s’habillait violemment, tournait vers lui une face blanche, décomposée par la colère.

--Assez! Oh! assez, n’est-ce pas? siffla-t-elle entre ses dents serrées. Il ne se doute de rien!... Ah! vraiment, il ne se doute de rien!... Et c’est cela que vous osez venir me dire après que...

--Vous avez entendu? balbutia Trézal stupéfait de sa fureur.

--Naturellement! Est-ce que vous me croyez assez bête pour ne pas écouter ce qu’il avait à vous dire? Ah! le misérable, le misérable!... Me tromper!... Chez moi!... Séduire la gouvernante de ma fille! Obtenir un rendez-vous de cette gueuse et venir vous emprunter votre appartement pour la recevoir! Ça, c’est le comble! Vraiment, c’est le comble! Et vous, vous trouvez ça très bien! Vous dites oui! C’est du joli! Ah! c’est du joli!

--Mais je ne pouvais pas dire non, gémit Trézal. Il l’a fait pour moi dans le temps, quand j’habitais avec ma famille et que lui habitait seul... Et moi aussi je l’ai fait déjà... Si j’avais refusé cette fois-ci, il n’aurait pas compris...

Il sentit qu’il s’enferrait et s’arrêta.

--Très bien! On ne peut mieux! cria Alice, qui se poudrait à coups de poing. Alors, ce n’est pas la première fois! Alors il a l’habitude de me tromper! Et cette sale petite grue de Constance avec son air sainte-nitouche!... Moi qui la traitais comme une amie. Ah! mais, ça ne se passera pas comme ça!...

Elle sortait. Il l’arrêta.

--Alice, qu’est-ce que vous allez faire?

--De quoi vous mêlez-vous? Vous ne pensez peut-être pas que je vais garder cette fille une heure de plus!... Et quant à Roger...

--Mais réfléchissez! Réfléchissez, je vous en prie! Il n’y a qu’à moi qu’il a dit... Donc il n’y a qu’auprès de moi que vous avez pu apprendre... Inévitablement il comprendra... Dissimulez, au moins... Attendez quelques jours. Ayez l’air d’avoir surpris par hasard... Songez au danger auquel vous nous exposez... à la violence de Roger... Il est capable...

--Je m’en moque pas mal! Êtes-vous fou de croire que je pourrai supporter seulement cinq minutes de voir cette grue chez moi! auprès de lui!... Et quant à sa colère à lui, quand c’est lui qui me trompe!... Ce serait le comble!... D’ailleurs, je m’en moque!...

Désemparé, il trouva un dernier argument, plaintif:

--Vous ne m’aimez donc pas?...

Elle le regarda en face, ne prit pas la peine de lui expliquer que, voulant une fois dans sa vie expérimenter l’adultère, elle l’avait choisi, lui, précisément, parce qu’il était trop raisonnable, trop correct et trop prudent pour jamais s’imposer par une passion gênante ou compromettante, elle éclata en un rire saccadé, haussa furieusement les épaules et s’élança au dehors...

Seul, il resta un moment anéanti. Puis l’imminence du péril lui rendit quelques forces. Il se précipita dans un cabinet noir, en ramena une malle et se mit à y entasser fébrilement tout ce qu’il fallait pour un voyage d’assez longue durée.

MARTELAN

Dans l’atelier immense et somptueux occupant le premier étage de son hôtel, le peintre Jacques Férial, membre de l’Institut, commandeur de la Légion d’honneur, travaillait tout en causant avec le Dr Moraud, son médecin et son ami. A une phrase de ce dernier, il se retourna brusquement.

--Martelan? Si j’ai connu un peintre nommé Martelan? Mais j’ai vécu avec lui pendant huit ans, de dix-neuf à vingt-sept ans! Nous avions, avenue du Maine, le même atelier, avec une soupente où nous couchions côte à côte, sur des paillasses, parce que nous avions vendu nos matelas, pour acheter du chauffage pendant l’hiver de 1879, où il a fait si froid. Et je vous assure que jamais deux jeunes gens enthousiastes de leur art n’ont été plus fraternellement unis dans le travail, dans la misère et dans la gaieté que Martelan et moi pendant ces huit années qui sont les meilleures de ma vie, malgré les souliers percés, le poêle sans feu et les jours sans le sou, où le crémier ne voulait pas toujours faire crédit!... Et puis nous nous sommes séparés, je ne sais plus pourquoi, sans motif probablement, parce que toute chose se termine un jour ou l’autre... Je l’ai rencontré ensuite deux ou trois fois, par hasard, puis plus du tout, et cela m’a fait beaucoup de peine quand j’ai entendu dire, il y a une quinzaine d’années, qu’il était mort.

--Eh bien, dit le Dr Moraud, un de mes anciens élèves m’a demandé, le mois dernier, de venir voir un de ses malades indigents, qui l’intéressait particulièrement. J’y suis allé et j’ai trouvé un vieux bohème croupissant dans une misère noire et se refusant obstinément à aller à l’hôpital. Il m’a dit qu’il s’appelait Martelan et qu’il était peintre. Je vous ai nommé, mon cher maître, et il a répondu: «Jacques Férial, je connais, je connais...» sans rien ajouter. Nous avons réussi, par miracle, à le tirer d’affaire, du moins pour le moment.

--Donnez-moi l’adresse, dit Férial brusquement.

Il y alla le lendemain, par une après-midi de fin d’hiver toute trempée d’humidité glaciale. C’était près des fortifications, aux confins de Montrouge et de Plaisance, dans une longue rue morne, une sorte de cité composée de masures lépreuses.

--Suivez l’allée tout droit, lui dit la concierge, une vieille extraordinairement sordide. Traversez le jardin, et c’est l’espèce de hangar qu’est là, avec une porte jaune. Cognez fort, des fois qu’y pionce.

Jacques Férial pataugea dans l’allée pareille à un ruisseau fangeux et traversa un terrain où se tordaient deux ou trois arbres étiques. A la porte jaune, faite de trois planches disjointes, il frappa et, sur un grognement provenant du dedans, il entra.

C’était nu, glacial, délabré. Le sol était en terre battue, les murs étaient en plâtre crevassé; il y pendait quelques esquisses que la moisissure gagnait. Au fond, il y avait un grabat et, plus près, un très petit poêle en fonte où crépitait faiblement un peu de feu. Penché vers le poêle, un vieillard blême, à barbe grise hirsute, un chapeau mou crasseux sur la tête, une couverture trouée sur le dos, était assis sur une chaise de jardin en fer. Il avait tourné la tête vers la porte et regardait, d’un œil hagard et fâché, qui entrait.

--Monsieur Martelan? demanda Jacques Férial.

--C’est moi. Et vous, monsieur, qui êtes-vous? dit le vieux d’une voix creuse.

Jacques Férial éprouvait une gêne à surprendre ainsi, brusquement, dans sa misère, ce compagnon de jadis que la vie avait traité si différemment qu’elle ne l’avait traité, lui! Peut-être redoutait-il aussi de trouver en Martelan un quémandeur inlassable que sa bienveillance déchaînerait. Il ne se nomma pas, sachant bien qu’après tant d’années--et maintenant glabre et massif, alors qu’il avait été maigre et barbu--il ne serait pas reconnu.

--Je suis collectionneur, répondit-il; le Dr Moraud, qui m’a soigné, m’a dit avoir vu ici quelques esquisses très intéressantes et je voudrais...

--Le Dr Moraud s’est intéressé à ma maladie, qui est, paraît-il, curieuse, et aucunement à mes esquisses, interrompit Martelan. Mes esquisses n’existent pas, l’eau les pourrit, il pleut à travers le toit!... Vous ne savez pas ce que je brûle là? ajouta-t-il en brandissant un bout de bois blanc qu’il fourra dans le petit poêle. C’est mon chevalet! A quoi bon un chevalet? Pour peindre, sans parler des toiles et des couleurs, il faut avoir chaud et manger tous les jours. Moi, je ne peins plus depuis longtemps. Je laisse ça aux autres... aux malins!...

Il ricana, ce qui le fit tousser. Mais comme son visiteur allait prendre la parole, il reprit:

--Non, monsieur, n’insistez pas! Je ne sais pas si c’est de vous ou de moi qu’on s’est fichu en vous envoyant ici. Je crois plutôt que c’est de vous et c’est une sale blague qu’on vous a faite! Un bon conseil: remontez dans votre voiture--vous êtes certainement venu en voiture, vous êtes un homme chic, ça se voit--et filez chez quelqu’un d’important, d’arrivé, de décoré, de subventionné, de tout ce que vous voudrez!... Un type comme Jacques Férial, par exemple! Croyez-moi, allez-y! Ça sera cher, mais vous en aurez pour votre argent... Du reste, c’est de ma peinture que vous voulez? Oui! Et bien! allez chez Jacques Férial!

--Qu’est-ce que vous voulez dire? demanda le visiteur, qui avait eu un mouvement de surprise.

--Ce que je veux dire?...

Martelan s’était dressé dans sa couverture qui glissait. Surexcité, il gesticulait et sa voix rauque haletait.

--Je veux dire que la peinture de Jacques Férial est à moi! A moi, entendez-vous! A moi! Je le connais, Jacques Férial, et il me connaît! Nous avons, côte à côte, dans le même atelier, vécu et travaillé pendant près de dix ans! Et pendant ces dix ans, il m’a surveillé, observé, étudié, espionné sans relâche, pour s’approprier mes procédés, s’assimiler mon tempérament d’artiste, copier ma manière! Oui, monsieur; à vingt ans, à l’âge des enthousiasmes fous, des aspirations généreuses, des nobles rêves, il a eu cette sournoise habileté, ce calcul vil, de s’attacher pour le détrousser, au mieux doué de ses camarades! Et moi, confiant, imbécile, j’avais pour lui une amitié fraternelle, je lui expliquais mes théories, mes plans, mes rêves, je le guidais, je le conseillais! Je lui ai appris tout ce qu’il sait. Il m’a volé tout ce que j’ai créé! C’est ça l’envers de sa gloire! Et il a réussi parce qu’il a de la patte, parce qu’il est adroit, parce qu’il est un imitateur hors ligne, parce qu’il est pillard, parce que, en outre, tous les moyens lui sont bons pour se pousser, s’imposer, faire sa réclame! Pendant que je rêvais mes œuvres, que j’étudiais encore, cherchant le mieux, il me devançait et prenait ma place en me copiant servilement. Et il a triomphé, et il gagne cent mille francs par an, et il est illustre pendant que moi je crève!

Une nouvelle quinte de toux l’interrompit et quand ce fut calmé, sans autre transition, il jeta à son visiteur:

--Au revoir, monsieur! je ne vous reconduis pas. J’ai les jambes malades.

--Au revoir, monsieur, répondit tranquillement Jacques Férial, qui l’avait écouté sans mot dire. Je ne vous importunerai pas davantage. Permettez-moi seulement d’emporter cette esquisse, qui m’intéresse beaucoup.

Il alla décrocher du mur un petit panneau pourrissant où subsistaient à peine quelques vagues taches de couleur, le mit sous son bras, posa cinq billets de banque sur la table et sortit.

Il atteignait l’allée fangeuse quand, derrière lui, la porte jaune se rouvrit violemment. Martelan, chancelant sur ses jambes malades, apparut, s’accrochant au chambranle.

--Férial! cria-t-il de sa voix creuse, plus haletante que jamais. Férial, écoute: C’est pas vrai tout ce que je t’ai dit! Je ne le pense pas, tu le sais bien! C’est moi qui suis un vieux raté!

LA SUCCESSION

Louis Marville achevait de donner des ordres à ses chefs de service, quand il y eut un coup de téléphone. C’était son valet de chambre:

«La garde vient de me prévenir que le père de monsieur demande monsieur.»

Marville eut un mouvement de surprise, car le vieillard, très malade et dont la vie déclinait lentement, depuis plusieurs semaines ne parlait plus et ne semblait plus avoir conscience du monde extérieur. En hâte il quitta ses fabriques toutes bourdonnantes d’activité prospère, et son auto l’emporta vers chez lui, à Neuilly.

Le soir tombait lorsque la voiture s’arrêta au perron de l’hôtel. Louis Marville savait que sa femme était sortie pour l’après-midi et que ses deux fils étaient au lycée. Il monta rapidement au premier étage où l’appartement de son père occupait l’aile droite de la maison.

Dans un fauteuil vert, au coin d’une cheminée où des bûches flambaient, un vieillard était assis, les jambes enveloppées dans une couverture. Il leva les yeux. Son regard, vide et mort le matin encore, était maintenant lucide.

--Père, vous allez mieux?

Louis Marville s’était avancé. Lui et le vieillard se ressemblaient. Ils avaient pareillement la bouche mince et circonspecte, le nez pointu et des yeux d’un gris métallique.

--Je ne sais pas si je vais mieux. Je peux parler. Alors je t’ai fait appeler...

Avec effort, le vieillard tourna un peu la tête vers le fond de la pièce. Une garde, qui s’y trouvait assise, aussi muette et immobile qu’un meuble, se leva et sortit. On entendit son pas s’éloigner.

--Vois si personne ne peut entendre. Ferme les portes. Reviens vite...

«Écoute, reprit-il, quand son fils eut obéi, il faut que je me dépêche. J’ai à te parler... Je sens que mes forces ne sont pas revenues pour bien longtemps... Il faut que j’en profite, parce qu’après... après... Enfin pour le moment je peux parler... mais d’abord, dis-moi comment vont les affaires? Cette année, les résultats?...»

Louis Marville donna des détails et dit des chiffres. Le vieillard l’écoutait ardemment. Ce qui avait été la passion de sa vie le passionnait encore.

--C’est magnifique, murmura-t-il. Mais c’est lourd, hein, de tout diriger, maintenant que tu es seul? Enfin, je te connais, tu t’y donnes tout entier, tu es comme moi, pour toi il n’y a que cela qui compte... Et tu es capable, énergique... Tu es bien mon fils... A présent, écoute... approche plus près...

Il ferma les yeux, parut lutter un moment contre lui-même, et de sa voix cassée, plus basse:

--Voilà: j’ai quelque chose à te dire... à te révéler... Mon Dieu, c’est difficile... Tu te souviens de mon père? Oui, de ton grand-père?

--Sans doute, je m’en souviens, affirma Louis Marville, étonné.

--Tu sais comment il a commencé sa fortune, notre fortune. Il avait passé la moitié de sa vie sans réussir à rien, malgré ses efforts et son intelligence; il s’était débattu contre la pauvreté, il avait essayé de tout jusqu’au jour...

--Jusqu’au jour où il a eu l’héritage du cousin Vautier, les trois cent mille francs qui lui ont permis de fonder la première fabrique. Oui, je sais...

--Eh bien,--la voix du vieillard n’était plus qu’un chuchotement--eh bien, l’héritage du cousin Vautier n’aurait pas dû appartenir à mon père... Mon père l’a... pris... s’en est emparé... Tais-toi, écoute-moi. Le cousin Vautier avait un autre héritier, un neveu, Albert Blanchard, qu’il avait élevé, mais qui, par coup de tête, s’est brouillé avec lui et est parti à l’étranger. Alors le cousin Vautier, de colère, a fait un testament où il laissait toute sa fortune à mon père. Après il l’a regretté et, deux ou trois jours avant sa mort, il a, sans en parler à personne, rédigé un autre testament où Blanchard héritait... Ce testament-là, mon père, le jour de la mort du cousin, l’a trouvé et... l’a fait disparaître...

--Mais c’est fou! c’est impossible! c’est du roman-feuilleton! cria Louis Marville. Voyons, père, réfléchissez...

--Parle plus bas, interrompit le vieillard. Je dis la vérité. Je ne divague pas. Le testament est là, dans mon secrétaire. Tiens, voilà la clé. Ouvre le coffre-fort. Il y a un double fond. Fais glisser la paroi. C’est cela. Le papier dans l’enveloppe de toile. C’est le testament.»

Il y eut un silence pendant que le fils lisait le document qui tremblait entre ses doigts.

--Tu vois, il n’y a aucun doute, reprit le vieillard. Alors Blanchard, toute sa vie, a traîné la misère. Il avait été élevé pour avoir de la fortune et il est devenu un déclassé. Il est mort depuis longtemps, mais il a laissé deux enfants: un garçon, qui est maintenant un petit employé sans le sou, chargé de famille, et une fille qui est institutrice... Alors... il faut réparer, tu comprends?... Mon père m’a raconté tout cela quand il a été au moment de mourir... Et il m’a dit que c’était un poids qui pesait sur lui... Le remords, si tu veux... Enfin il m’a dit qu’il fallait réparer... Mais, à ce moment-là, nos affaires n’étaient pas encore sûres et tout l’argent était engagé dans les agrandissements...

--Comme maintenant! interrompit Louis Marville.

--Non. Maintenant il n’y a plus de danger. Mais, dans ce temps-là, je n’ai pas pu me décider... Je n’ai pas pu... Et puis, je pensais à toi, à ton avenir... J’ai commencé par remettre à plus tard. D’année en année, j’ai hésité, reculé... sans avoir le courage... Moi, j’avais été pauvre, tu comprends. J’avais vu la misère à la maison... Mais toi, Louis, il faut... Les Blanchard... c’est à... à eux... Il faut...

La voix du vieillard, qui s’embarrassait depuis quelques instants, subitement s’éteignit, la lucidité disparut de ses yeux, il sembla s’affaisser davantage sur lui-même et retomba dans l’immobilité et dans l’inconscience du monde extérieur.

Louis Marville remit rapidement le testament dans le coffre qu’il referma. Puis il sonna et, quand la garde fut revenue, il s’assit en face du foyer. Il se sentait accablé. Il regardait le feu, il regardait à travers la fenêtre les branches chargées de neige, il regardait la garde qui préparait une tisane, il regardait le vieillard immobile. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Il souffrait. Trois cent mille francs... Et soudain il pâlit davantage en songeant aux intérêts depuis tant d’années. L’exagération de son angoisse lui montra sa fortune détruite, l’œuvre de sa vie renversée, son pouvoir anéanti. Rendre cet argent lui semblait monstrueux, et pourtant sa probité, jamais tentée, avait toujours été intransigeante... Il avait de la pitié et de la haine pour ces Blanchard spoliés... L’idée que la faute de son grand-père, non réparée par son père, devait être expiée par lui le révoltait.

On vint l’avertir que le dîner était servi. Machinalement, plongé dans son tourment, il descendit. Dans la salle à manger, auprès de la table luxueuse, sa femme et ses deux fils l’attendaient.

Une pensée soudaine le fit tressaillir. Son visage contracté se détendit, se pacifia; son regard sombre s’éclaira en s’arrêtant sur les deux garçons.

--Je leur dirai, murmura-t-il, soulagé. Oui, c’est cela. Je leur dirai plus tard... C’est eux qui décideront... plus tard...

Et il savait, sans se l’avouer, que ce plus tard ne viendrait, pour lui aussi, qu’au moment où rien ne pourrait plus lui appartenir.

MONSIEUR TROSSEPOTTE

Mme Trossepotte lui avait permis de rentrer à minuit et quart, mais la réunion finit plus tôt qu’on ne croyait et M. Trossepotte, se trouvant dans la rue à onze heures dix, ne sut pas résister aux instances de ses trois amis, Duparc, Chandon et Gelvet, qui l’entraînèrent dans une immense brasserie de la place Clichy.

M. Trossepotte, dans la brasserie, entra, effarouché et le cœur battant, car de telles débauches lui étaient interdites. Il se posa au bord d’une chaise, garda son parapluie entre ses jambes et demanda une camomille.

Mais le gros Duparc, d’autorité, le poussa sur une banquette et lui enleva son parapluie afin de pouvoir s’opposer à son départ; Gelvet, qui avait été en Angleterre, commanda des whiskys pour tout le monde, et Chandon arrêta au passage deux gentilles petites femmes qui voulurent bien s’asseoir parmi eux.

A peine Trossepotte, sur les objurgations de Gelvet, eut-il avalé son whisky, qu’on lui en imposa un second, qu’il trouva beaucoup moins mauvais. Alors, ses yeux s’allumèrent derrière le lorgnon, ses joues pâles rosirent, il leva son profil de lièvre et retroussa sa moustache maigre. Il sentit un contact à sa bottine droite et se rendit compte que la petite femme assise à son côté lui faisait du pied.

Sans réfléchir, d’un coup de genou, il répondit à ses avances. Alors, elle rit, goûta le whisky dans le verre de M. Trossepotte, et, se penchant au point qu’elle était comme couchée sur lui, à l’aide d’un petit vaporisateur qu’elle prit dans son sac, elle s’amusa à lui arroser la figure et les cheveux d’un extrait à base de musc doué du parfum le plus pénétrant.

Trossepotte oublia qu’il était pusillanime et résigné et qu’il y avait au monde une Mme Trossepotte qui, depuis cinq ans, le faisait trembler. Il alluma un cigare, commanda des whiskys et prit par la taille la petite femme, qui réclamait des œufs durs, dont il se mit à manger avec elle comme un affamé.

Le temps passa. Trossepotte s’aperçut tout à coup qu’il buvait du kummel, que la petite femme l’embrassait et que les garçons rangeaient les tables et les chaises pour fermer la brasserie. Ses yeux tombèrent sur une pendule et il vit qu’il était deux heures vingt. Trossepotte, dégrisé en partie, se leva pâlissant. Il était perdu. Il ne serait pas chez lui avant trois heures moins le quart, il sentait le musc, le kummel, le cigare, l’orgie. Une sueur froide mouilla son front. En même temps, les moments de gaieté qu’il venait de goûter lui firent apparaître plus cruellement la tyrannie qu’exerçait sur lui Mme Trossepotte. Sans répondre aux plaisanteries de ses amis, il prit congé d’eux, dit au revoir, avec une nuance de regret, à la petite femme qui semblait déçue, et monta dans une voiture pour rentrer chez lui aux Ternes.

Dans la voiture, ses angoisses grandirent. Sans doute Mme Trossepotte était une dame redoutable, mais, dans l’âme de Trossepotte, l’ivresse multiplia l’épouvante au delà du raisonnable, car soudain il se pencha par la portière et donna l’ordre qu’on l’arrêtât à un hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’il connaissait.

Là, il demanda une chambre et s’y enferma, la tête en feu et claquant des dents malgré que la nuit de juin fût chaude.

Mme Trossepotte, pendant ce temps, en son appartement des Ternes, connaissait des émotions violentes et contraires. C’était une personne de haute taille, brune et assez belle, qui avait coutume, armée de sa vertu, de marcher à travers la vie quotidienne comme sur le sentier de la guerre. Elle était riche et Trossepotte était presque pauvre, en sorte qu’elle le méprisait un peu. Peut-être aussi l’aimait-elle, dans la mesure de ses moyens, mais jamais elle ne songeait à le lui faire savoir, et il était son esclave.

Dans cette nuit mémorable, lorsque Mme Trossepotte, qui veillait en attendant le retour de l’époux, vit qu’il était minuit vingt et que Trossepotte n’était pas là, elle commença à être en courroux. A minuit et demi, elle frémissait de rage et, à une heure, elle se demandait quelle vengeance pourrait être suffisante pour châtier l’offense, lorsqu’elle songea tout-à-coup que Trossepotte avait peut-être été victime d’un accident, d’une attaque nocturne... Cette pensée la remplit d’une angoisse qui l’étonna elle-même.

Dans des alternatives de colère et d’anxiété, la nuit s’écoula. Vers le matin, comme Mme Trossepotte se préparait à sortir pour aller au commissariat de police, elle reçut un pneumatique:

«Je me suis mis en retard. Excuse-moi. Je rentrerai bientôt.»

Et c’était signé «Trosse», un petit nom d’amitié qu’elle avait quelquefois, dans les premiers temps de leur mariage et aux moments de grande expansion, donné à son mari.

Béante, elle laissa tomber le papier bleu. La fureur et la stupeur la suffoquaient. En face d’un événement aussi inconcevable, elle se demanda si son mari était devenu fou ou si c’était elle-même qui perdait la raison.

Elle attendit.

Trossepotte ne revint pas.

Les jours, les semaines et les mois passèrent sans le ramener. Six jours après sa disparition, Mme Trossepotte avait reçu de lui un second avis, simple et bref: On allait bien; on partait en voyage. Alors elle avait essayé de faire une enquête. Elle apprit qu’il avait quitté la place qu’il occupait dans une administration et qu’il avait retiré de chez son banquier les 20.000 francs qui étaient son avoir personnel. Ses amis ne savaient rien ou ne voulaient rien dire. Mme Trossepotte ne put que continuer à attendre.

Un nouveau message lui arriva, venant de Paris même, après un silence de quatre mois. On avait voyagé. On allait bien. C’était tout. Alors Mme Trossepotte, que son impuissance affolait, se décida, bien que son amour-propre en souffrît cruellement, à faire insérer aux petites annonces un message ainsi conçu:

«Trossepotte, rentrez!»

Ce fut en vain. Il ne rentra pas. Elle administrait sa fortune, vivait retirée et attendait. Pas une seconde elle ne songea au divorce. Trossepotte était à elle, elle le voulait, lui et pas un autre. Sa rage devint calme et pour ainsi dire résignée, à mesure que les mois succédaient aux mois et les années aux années.

Tout d’abord, Mme Trossepotte n’avait songé qu’à l’affreuse insulte que son mari lui infligeait et à la vengeance qu’elle en tirerait. Puis, de temps à autre, un sentiment nouveau lui vint qui l’étonna, et elle se surprit à se dire qu’il avait dû bien souffrir pour se résoudre à fuir ainsi. Elle se demandait aussi comment il vivait et s’il s’était refait un intérieur pour y trouver enfin le confort, la paix et les petits soins qu’il aimait tant et qu’il n’avait jamais eus.--Mais cela elle ne le croyait pas, car, régulièrement, des messages de Trossepotte lui parvenaient. On allait bien, on voyageait. C’était tout. Les années passèrent.

Il revint un soir d’été, sans prévenir, vers l’heure du dîner. Il sonna et une bonne l’introduisit dans le petit appartement des Ternes que sa femme n’avait pas quitté.

--C’est moi, dit-il, gêné.

Ils se regardaient. Elle avait engraissé, elle avait des mèches grises et semblait plus majestueuse. Il avait laissé pousser sa barbe et était un peu chauve.

--Pourquoi êtes-vous parti? Pourquoi? demanda-t-elle enfin.

--Eh bien, voilà... Le soir de la réunion... vous savez... Il y a... mon Dieu... il y a treize ans... Je m’étais mis en retard... On m’avait entraîné au café... Chandon, Duparc... et ce pauvre Gelvet qui est mort... Alors... je m’étais mis en retard... et... et je n’ai pas osé rentrer... Vous étiez si vive, n’est-ce pas?... Et le lendemain non plus... Et ainsi de suite... J’ai quitté ma place... J’ai pris mon argent à la banque... J’ai voyagé... Dame, il fallait bien m’occuper... J’ai placé du vin... et puis de l’huile... et puis du savon... Alors voilà... Alors voilà... Trois ou quatre fois je suis venu rôder par ici, voir vos fenêtres... Et puis Duparc me donnait de vos nouvelles... Si vous aviez été malade, je serais revenu, mais, Dieu merci, vous allez bien...

--Mais enfin... mais enfin pourquoi n’avoir pas divorcé si vous ne pouviez plus me supporter? demanda-t-elle avec amertume.

--Mais je ne voulais pas divorcer! répondit-il, surpris.

--Et pourquoi revenir ce soir?

Il baissa la tête et dit la vérité:

--Je ne sais pas...

Et il ajouta d’un air timide:

--Parce que j’ai pensé que vous n’étiez plus fâchée, n’est-ce pas?

Elle voulut dire quelque chose d’aimable, mais les vieilles habitudes furent les plus fortes.

--Et vous croyez que ça va se passer comme ça! qu’on peut impunément se moquer d’une femme! l’injurier grossièrement!

Elle criait. M. Trossepotte la regarda, il eut un soupir, se leva et alla vers la porte.

Mme Trossepotte s’arrêta net.

--Non! dit-elle.

Elle fit un effort qui la fit pâlir.

--Pardon... balbutia-t-elle. Ne t’en va pas...

M. Trossepotte devint très rouge.

--Je ne m’en allais pas. Je voulais seulement fermer pour que la bonne n’entende pas... Je ne m’en irai plus maintenant... Dis ce que tu voudras... Je ne m’en irai plus...

Il y eut un silence. Mme Trossepotte était assise la tête dans ses mains.

--Pourquoi pleures-tu? demanda enfin M. Trossepotte.

--Parce que je suis vieille, chuchota-t-elle.

Il lui mit gauchement la main sur les cheveux.

--Mais non... On a encore bien le temps...

Sa voix s’étrangla. Il s’assit près d’elle.

LE PÈRE MAY

--Alors, père Mathieu, vous v’là qui partez?

Dans l’aube blême et pluvieuse, le père Mathieu regardait, avec une dernière hésitation, la masure où il avait si longtemps vécu. Il oubliait les années d’âpre misère pour s’attendrir au souvenir de longues paresses et de quelques ribottes, trop rares à son gré. Il tourna la tête et vit la vieille revendeuse, sa voisine, à qui, la veille, il avait cédé les ruines de meubles et les débris d’ustensiles domestiques qui constituaient ses biens terrestres.

--Oui, dit-il, je m’en vas. Depuis que le père May est mort, je peux plus me supporter ici. Dame, pensez, ça faisait neuf ans qu’on ne se quittait pas. On s’est connus, on était camelots tous les deux, on s’est associés pour travailler ensemble, en bons camarades, et jamais on a eu un mot...

--Ça c’est vrai, dit la vieille, vous étiez comme les deux doigts de la main. C’est même drôle, vous aviez fini par vous ressembler, surtout depuis que vous aviez laissé pousser vot’ barbe comme lui...

Un éclair de satisfaction passa sur le visage ridé du père Mathieu.

--Ah! vous trouvez qu’on se ressemblait?...

--Ben oui, y avait de ça. Pourtant, vous étiez pas parents, hein? Vous êtes de Paris, vous, et lui il était de la campagne... Dites donc, c’est-il vrai qu’il avait été à son aise dans les temps? Et puis, May, c’était-il bien son vrai nom?

Le père Mathieu fit un geste évasif.

--Moi, je l’ai toujours appelé comme ça, et je sais seulement qu’il avait été villageois, marié et établi, et qu’il était parti de chez lui pas très jeune, vers trente-cinq, trente-six ans. Il m’a raconté que c’est parce que sa femme lui faisait la vie dure à cause qu’il réussissait pas dans ses affaires et que le bien était à elle. Alors, vous le connaissiez, le père May, c’était la crème des hommes, doux, poli, gentil et honnête qu’on ne peut pas plus, mais il avait de la fierté et de la délicatesse; alors il avait pris la mouche, il s’était mis en tête de faire fortune et il était parti... Et puis, dame, il avait dégringolé encore et il avait jamais voulu retourner comme ça, en sans-le-sou... Mais je bavarde et faut que je file. J’espère qu’on se reverra.

Il s’en alla, son paquet sur le dos. Il sortit de Paris. Il marchait d’un pas lourd, sans hâte ni trêve. L’interminable route ne l’inquiétait pas. Il ruminait le plan qu’il avait formé et qui tantôt lui semblait fou et tantôt excellent, et il en discutait avec lui-même, à demi-voix:

«Pour une idée, c’est une idée... Savoir si ça réussira et si les gens de là-bas me prendront pour lui? Durieu, Edmond-Jules, c’est comme ça qu’il s’appelait de son vrai nom, le père May, et il était né à Lazoches, dans la Beauce. Et maintenant qu’il est mort et que je lui ai pris ses papiers, c’est moi qui m’appelle Durieu, Edmond-Jules, et qui suis né à Lazoches. Bon! Et ce qu’il n’a jamais voulu faire par fierté et délicatesse, comme il disait: retourner chez lui, se faire reconnaître, réclamer ce qui lui revenait, c’est moi qui vas le faire à sa place... Sûr, ça réussira, la vieille a dit que je lui ressemblais et puis il y a vingt-cinq ans maintenant qu’il avait quitté son pays et on change en vingt-cinq ans, et puis j’ai les papiers: Durieu, Edmond-Jules, c’est moi. Je sors pas de là... Oui, mais faudra pas gaffer avec ceux qui l’auront connu... Et puis, si sa femme vit encore, savoir si elle éventera pas la mèche tout de suite. Alors, si on me découvre, je risque quoi? A quoi qu’on pourra me condamner?... Oui, mais qui ne risque rien n’a rien. Et si je réussis, me v’là sorti de misère, me v’là propriétaire peut-être bien, et tranquille jusqu’à la fin de mes jours, et au bon air, à la campagne, dans la verdure, tout mon rêve!...»

Ces alternatives d’espoir et de doute ne cessèrent de le tourmenter. Il marcha des jours et des jours, coucha dans des granges ou à la belle étoile, économisant âprement les quelques francs qu’il avait, afin de pouvoir manger jusqu’au bout de son long voyage.

Il arriva une après-midi, vers cinq heures. A l’entrée de Lazoches, au carrefour de deux routes, était un cabaret.

Antoine Grenu, lut-il sur l’enseigne.

«C’est ça. Le père May m’en a parlé. Je vas entrer. C’est maintenant qu’il faut qu’on me reconnaisse. Attention!»

Il poussa la porte à claire-voie. Dans la salle quelques vieux paysans étaient attablés. Le patron, gros homme d’une cinquantaine d’années, vint servir le nouveau venu qu’il fit payer d’avance, en vertu de son aspect indigent.

Le père Mathieu vida son verre, hésita un moment, toussa et prit la parole.

--Dites donc, monsieur Grenu?...

--Qu’est-ce qu’y a? dit Le patron, rogue.

--C’est pour un petit renseignement. Est-ce que vous ne vous rappelez pas... de quelqu’un qui venait ici autrefois?... Oui, un ancien du pays... Voyons, cherchez bien... Y a vingt-cinq ans et plus... Un ami à vous... Qui s’appelait... Durieu... Jules Durieu...

Le patron le regarda fixement.

--Pourquoi que vous me demandez ça?

Les buveurs avaient tourné la tête, et observaient attentivement le nouveau venu qui souriait d’un air entendu.

--Oh! pour savoir... Est-ce que sa famille habite toujours le pays?

--C’est pas possible que ça soye lui qui serait revenu? murmura tout à coup un des buveurs.

Le père Mathieu frémit de joie.

«Ça mord!» pensa-t-il.

--Pourquoi donc que vous vous intéressez tant que ça à Jules Durieu? demanda le cabaretier. C’est-il que vous le connaissez?

--Oui, peut-être bien... Et je crois que vous le verrez bientôt...

--Tais-toi donc, vieux gueux, on te reconnaît bien! interrompit violemment un vieux paysan à tête de chouette. Alors t’as pas honte de revenir après tout ce que t’as fait? On t’espérait mort, mais les canailles ça a la vie dure, faut croire!

--Hein? Quelle canaille? balbutia le père Mathieu ahuri.

--Toi, pardi! Et t’as de la veine que le père Fargue soit pas ici! Ce que tu lui as fait, il y a vingt-cinq ans, il l’a pas oublié, et ça se comprend! Comment, toi, à trente-cinq ans, et un homme marié encore, tu as été enjôler sa fille, une fille de quinze ans et t’as filé avec elle on ne sait où, qu’on ne l’a jamais plus revue! Et que tu as tout filouté à ta pauv’ femme avant de partir et qu’elle est restée sur la paille, et qu’elle est morte, bien par ta faute!

--Et que tu nous as fait à tous des canailleries et des saletés! Et maintenant, tu as le toupet de revenir, le bec enfariné!...

--Tu vas voir, on n’a plus peur de toi, maintenant!

Tous, dressés, le menaçaient.

--Non, je le jure, je ne m’appelle pas Durieu! cria le père Mathieu en reculant derrière sa table.

--Menteur! Montre tes papiers! Montre-les, pour voir! On t’a reconnu, on te dit! On t’a assez vu dans le temps, quand t’étais la terreur du pays!

--Tiens, le v’là, le père Fargue, je l’ai envoyé prévenir, que t’étais de retour! ricana le cabaretier.

A travers les vitres, le père Mathieu vit, sur la route, un énorme paysan à cheveux blancs qui accourait en brandissant une trique. Il ouvrit derrière lui la fenêtre qui était basse et sauta dehors.

--Tout de même, se répétait-il en fuyant, ce qu’il était canaille, ce père May! Qui aurait cru ça?...

COMMENT ILS ATTEIGNAIENT LA VILLE...

La route, déserte, débouchant d’entre les collines, s’en allait vers la ville qui était là-bas, au bout de la plaine, triste sous le crépuscule.

Comme la pluie augmentait, l’homme et sa compagne s’étaient réfugiés dans la construction abandonnée, sans portes ni fenêtres, qu’on voyait à cent mètres de la route, entre les carrières.

L’homme était grand et maigre, avec un profil d’oiseau de proie et de longues moustaches grises, tombantes. Il avait débouclé la courroie de son orgue de Barbarie pour le poser contre le mur blanc et ruisselant, d’où le plâtre tombait. De son sac il avait tiré du pain, de la charcuterie dans un papier gras, et il s’était mis à manger, après avoir donné sa part à sa compagne, une enfant mince et blonde qui n’avait pas quinze ans.

La petite était assise sur une botte de paille qui se trouvait dans l’angle le plus abrité.

Soudain elle parla.

--On est mal; on est dans le noir. J’ai peur des rats. Allumez quelque chose, voyons...

--C’est-il que t’es princesse? répondit, d’un ton rogue et railleur, l’homme qui, à travers le trou de la porte, regardait la nuit. C’est-il qu’il te faut un palais avec ascenseur et salle de bains? T’es au sec, t’as mangé, la paille te tient chaud... Qu’est-ce que tu veux de plus?... D’abord qui est-ce qui n’a pas voulu venir jusqu’à la ville?

--Il fallait marcher encore une heure, dit la petite. Et puis à quoi que ça sert d’être dans une ville? Vous voulez jamais payer ce qu’il faut pour qu’on mange à une vraie table et pour qu’on couche dans un vrai lit... Vous buvez tout ce qu’on gagne...

--Ferme! Avec ça que t’étais si princesse quand je t’ai emmenée... Que ta mère m’a supplié parce qu’elle pouvait plus te nourrir et que tu voulais rien faire...

--Je voulais travailler au théâtre. Pourquoi qu’on m’a pas laissé faire au lieu de m’envoyer mendier avec vous... Si j’avais su...

--Qu’est-ce que t’aurais fait?

--Je me serais sauvée plutôt... Vous êtes toujours saoul...

--Et les gendarmes t’auraient ramenée et fourrée en prison. T’es avec moi, c’est pour y rester. Je suis ton oncle, comme qui dirait. Tu dois m’obéir... Et puis en v’là assez! Faut travailler demain, c’est la fête. Dors!

Exaspérée, elle se dressa.

--Je veux pas dormir! J’ai peur ici! Je veux...

Une gifle, tombant sur sa joue, l’interrompit.

--Tiens, c’est ça que tu veux, sacrée gamine!

--Brute! brute! Vous êtes une brute! Vous m’avez attrapé le nez. Je saigne...

Elle éclata en sanglots convulsifs.

--Quoi donc, dit du dehors une voix éraillée et traînante, y a du monde chez moi?

Un frôlement s’entendit près de la porte béante. La petite, hors d’elle, redoubla ses cris.

--De quoi, on cogne une dame?...

Le nouveau venu entrait, tâtonnant au milieu des ténèbres denses. La petite, échappant au vieux qui la frappait, rebondit sur lui, se rejeta de côté avec un cri aigu et se tapit dans un coin, où elle ne bougea plus. Le vieux, la poursuivant, lança un coup de poing et l’arrivant, qui avançait toujours, le reçut. Il jura et riposta au jugé. Le vieux, fou de rage, empoigna au hasard l’adversaire invisible.

Se frappant sauvagement, s’étranglant et se déchirant, ils roulèrent par terre. La petite, épouvantée, immobile dans son coin, essayait de voir sans y parvenir.

Il y eut le râle d’agonie d’un homme étranglé et elle entendit l’un des combattants se redresser.

--J’ai cru que j’y étais, haleta-t-il, et la petite reconnut la voix éraillée du nouveau venu.--J’crois que j’ai serré fort... Sa bouche saigne... y respire plus... Bon Dieu... faut que je voie un petit peu...

Il était à genoux, une allumette brilla une seconde entre ses doigts et la petite entrevit le vieux par terre, sa face convulsée, ses yeux béants et fixes, sa moustache poissée de sang. L’allumette s’éteignit.

--Ben quoi, gronda l’autre, c’est lui qui m’a cherché... Et pis c’est chez moi, ici. J’ couche tous les soirs. C’est-y que c’était ton père? demanda-t-il à la petite, dont il entrevoyait l’ombre sur la pâleur du mur.

--Non, non, cria-t-elle. Il disait qu’il était mon oncle, mais c’est pas vrai! C’est bien fait ce qui lui est arrivé! C’est bien fait! Je suis très contente!... Oui!... Je le détestais... Il me battait tout le temps, il buvait tout l’argent, et puis... et puis il voulait...

Elle s’interrompit.

--Faut s’en débarrasser, dit l’homme. J’ vas le flanquer dans une carrière, on croira qu’il est tombé d’un accident. Bouge pas, toi. Y a des fosses partout autour, tu piquerais une tête. Moi, y a pas de danger, j’ connais ça comme ma poche.

Il fouilla le mort, prit quelque argent qu’il trouva dans les poches et, le tenant par le collet, il le traîna vers le dehors. Bientôt on entendit un choc sourd et peu après il rentra.

--Ça y est! Ce qu’il était lourd... Je suis vanné... Faudrait filer d’ici, mais j’en ai pas le courage. J’ suis en coton... Faut que j’ roupille. Bonsoir, la gosse! Et, tu sais, essaie pas de t’esbigner... Tu te casserais le cou dans un trou... Du reste, tiens, j’ mets la planche en travers de la porte et j’ me couche contre... Comme ça, tu t’envoleras pas...

Il avait barré l’ouverture de la porte avec deux bouts de planche et s’était étendu par terre; à peine avait-il achevé de parler que déjà il dormait.

La petite alla se blottir dans la paille, et elle y resta longtemps, immobile, les yeux ouverts dans la nuit profonde, à écouter le ronflement de l’inconnu et les grognements que lui arrachait un cauchemar tenace qui l’oppressait. Enfin, elle-même s’endormit.

Lorsque, dans le crépuscule froid du petit matin, elle s’éveilla, toute frissonnante de rêves affreux, elle crut rêver encore plus hideusement. Une face bestiale, couturée de cicatrices malsaines, était penchée sur elle. L’œil droit était crevé, l’œil gauche, tuméfié par un coup récent, luisait, jovial et cynique. La bouche édentée ricanait dans une barbe courte et sale.

La petite, avec un faible cri d’horreur, se rejeta en arrière, mais une main monstrueuse lui ferma les lèvres.

--Qu’est-ce que t’as? chuchota la voix canaille, qu’elle reconnut bien. De quoi que t’as peur? Je t’ai débarrassée du vieux... T’es contente, pas vrai?... Tu verras, on sera heureux, nous deux...

Il rit et, se penchant, embrassa la petite. Elle voulut se reculer, mais le bras de l’homme, autour d’elle, était comme un lien de fer. Déjà il se relevait. Il était massif, presque difforme, la tête dans les épaules et les jambes torses. Il avait un pied bot qu’il lançait en avant comme un pilon quand il se déplaçait, et ses mains touchaient ses genoux.

Il regarda une tache brune sur le sol.

--C’est mauvais d’être ici, dit-il. Faut filer, et presto. C’te nuit j’étais trop crevé. Il y aurait eu la guillotine au bout, fallait que je dorme...

La petite était debout. Silencieusement elle se préparait. Soudain l’homme revint sur elle.

--On part. Alors vaut mieux s’entendre, puisqu’on est ensemble. Avec bibi faut pas blaguer, faut être gentille pour qu’y soye gentil... Si t’es gentille y sera en sucre... un nanan, quoi... un petit homme comme y en a pas deux... as pas peur... Mais si tu bronches, si tu jases, si tu veux filer... couic...!

Il ouvrit et ferma comme des cisailles ses mains monstrueuses. Il ricana et chargea l’orgue sur son dos.

--On va à la ville, déclara-t-il. C’est la fête. Y a des sous à gagner. Y te faudra une robe neuve... J’ veux que tu sois bien frusquée, moi... Tu verras, j’ t’apprendrai ce qu’y faut faire pour ça... Du reste tu t’en doutes, hein?...

Ils se mirent en marche sur la route boueuse. Mais le soleil se levait, qui les réchauffa, et comme ils atteignaient la ville, l’homme devint jovial.

--Ce qu’y fait un chouette temps, dit-il à la petite. Allons, rigole!... C’est not’ jour de noces, quoi!... Faut être gai!... On va déjeuner... Eh ben, sacré nom, quoi que tu fais?...

La petite s’était élancée. Deux gendarmes, à la porte de la ville, stationnaient.

--Arrêtez-le, leur dit-elle très vite, et son bras tendu désignait le boiteux. C’est un assassin! Il a tué un homme cette nuit. Le corps est dans la carrière, près de la maison abandonnée au bord de la route...

Déjà le boiteux, hurlant de rage, se débattait aux mains des gendarmes. Il était si fort que tous trois roulèrent sur le sol. La petite, légère, s’enfuit dans les faubourgs et s’y perdit, libre.

LA BONNE

Roynel avait marché si vite depuis le Métro qu’il arriva haletant au petit pavillon qu’il habitait à Plaisance. Il se précipita dans son atelier et appela sa femme:

--Louise! Louise! Où es-tu?

--Ici, dans la salle à manger! Avec Édouard! Me voilà! Mon Dieu, qu’y a-t-il?

--N’aie pas peur! C’est une bonne nouvelle!

--Une bonne nouvelle? C’est vrai?

Une porte s’était ouverte. Une jeune femme d’une trentaine d’années, blonde, mince dans une robe sombre un peu usée, s’était élancée vers Roynel. Un petit garçon de huit ou neuf ans, au visage délicat, aux yeux sérieux, la suivait.

--Oui, une très bonne nouvelle, répéta Roynel. Attends... J’ai couru... J’avais hâte de te dire...

Il jeta son feutre sur la table, épongea son front dégarni aux tempes et, désignant, au fond de l’atelier, un grand tableau:

--On va m’acheter ça!...

--Ta Fête de nuit?

--Oui. Je vais t’expliquer: Tu sais que j’ai deux petites toiles à la galerie Parsaut, et tu sais le mal que je me suis donné pour qu’on les accepte. Alors j’y suis passé ce tantôt pour voir si elles n’étaient pas trop mal placées. Justement Parsaut était là, en conversation avec un monsieur à qui il dit, en me voyant: «Précisément, voici l’artiste lui-même.» Il me présente et l’autre me dit: «Je demandais votre adresse pour aller vous voir. J’aime beaucoup votre peinture. C’est mon genre. Si seulement un de vos tableaux était grand je l’achèterais tout de suite. C’est pour un panneau de mon salon. Avez-vous un grand tableau dans le genre des deux petits? Ça serait une affaire faite.» J’étais ahuri, tu penses. Mais enfin je prends rendez-vous ici avec lui pour demain matin, dix heures. Il s’en va et Parsaut me dit: «C’est un homme qui est très riche et pas depuis longtemps. Il n’est pas rat, mais il sait compter. Alors, attention! Faites un peu de mise en scène; n’ayez pas l’air de pleurer misère, imposez-vous et vous pourrez lui demander un gros prix--gros pour vous, bien entendu,--deux mille cinq ou trois mille...»

--Deux mille cinq cents francs!... répéta Louise saisie.

--Oh! trois mille. Pourquoi pas? Ce n’est pas parce qu’on est un artiste qu’il est nécessaire de toujours rester dans la misère... Je veux profiter de l’aubaine. Et il me fera d’autres achats, j’en suis sûr. Nous serons enfin un peu tranquilles; je pourrai faire mon œuvre sans ces soucis... C’est la chance qui vient...

--C’est bien juste. Tu as tellement travaillé!... Tu as tant de talent!...

Elle levait vers lui des yeux pleins d’un amour et d’une admiration que dix années de gêne et d’insuccès n’avaient que fortifiés.

--Oui, répéta-t-il, c’est la chance... Il est temps, n’est-ce pas, ma pauvre Louise?... Tu devais commencer à croire que je n’étais bon à rien qu’à profiter de ton dévouement et de ton courage...

Elle le fit taire en l’embrassant, puis elle embrassa son fils qui avait écouté, sage et sérieux.

--Dépêchons-nous! cria-t-elle. Dînons vite! Et après, au travail! Parsaut a raison: il faut un peu de mise en scène. On débarrassera l’atelier de tout ce qui a l’air pauvre. On y descendra le fauteuil de la chambre; je mettrai des tulipes dans les vases de cuivre; je rangerai bien... Oh! sois tranquille: rien de trop apprêté. Ce monsieur te trouvera en vareuse, à ton chevalet, l’attendant tout en travaillant...

--Je n’ai rien en train, murmura-t-il. J’étais si découragé ces derniers temps!

--Prends Édouard. Tu as ce portrait commencé, tu sais bien, les cheveux sur le front, le cou nu... Et comme cela il participera aussi...

--Parfait! L’atelier est beau, il n’a pas besoin d’être encombré de meubles. Ce bonhomme ne saura pas si je gagne ou non de l’argent... J’espère qu’un créancier n’arrivera pas...

Il s’interrompit:

--Mon Dieu, qui ouvrira la porte?

Elle le regarda, atterrée par cette difficulté imprévue.

--Oui, qui ouvrira, répéta-t-il, puisque nous n’avons même plus de femme de ménage? Je ne peux pas envoyer Édouard comme un petit groom et je ne peux pas moi-même...

--Non, non, murmura sa femme, il faudrait quelqu’un...

Elle réfléchissait, son visage s’éclaircit:

--Ne crains rien, je m’arrangerai... je trouverai une personne... Tu verras, ce sera très bien.

--Qu’est-ce que tu comptes faire?

--Sois sans inquiétude, ce sera très bien.

Il la regarda, hésita, mais n’insista pas.

Le lendemain matin, dans l’atelier rangé, Roynel, en vareuse de velours et lavallière flottante, était à son chevalet, donnant de temps à autre, nerveusement, quelques coups de pinceau. Édouard, sur la table à modèle, posait, charmant et grave.

Il y eut un bruit d’auto dans la rue, puis un coup de sonnette. Roynel tressaillit. Il entendit une voix d’homme, puis la voix de sa femme qui répondait:

--Je vais voir si monsieur peut recevoir.

Il la vit paraître. Elle avait un corsage noir, serré au cou, un tablier blanc, des pantoufles; ses cheveux, tirés en arrière, changeaient l’expression de son visage sans poudre. Il pâlit, rougit et ne répondit rien quand elle lui annonça le visiteur.

Celui-ci, mis en présence de la Fête de nuit, s’enthousiasma. C’était bien cela. C’était aussi réussi que les petits tableaux qu’il avait admirés la veille et c’était juste de la grandeur qu’il souhaitait. Content, il devint bavard, parla de ses idées, de son installation, de ses projets, avec un laisser aller de brave homme. Il n’avait pas encore demandé le prix du tableau. Tout d’abord, à l’aspect du pavillon mesquin, dans une petite rue pauvre, il avait compté payer bon marché. Maintenant, son sentiment se modifiait, Roynel, qu’une gêne amère rendait froid et distrait, l’impressionnait, comme aussi cet atelier bien tenu, ce bel enfant si sage et la bonne bien stylée qui lui avait ouvert. Il fit le tour de l’atelier, revint devant la toile qu’il convoitait et, reculant pour la voir mieux, s’empêtra dans un escabeau et appuya son bras sur la palette de Roynel qui avait fait un pas pour le retenir.

--Mon Dieu, monsieur, je suis désolé, dit le peintre, voilà que vous vous êtes taché.

--C’est de ma faute, ne vous excusez pas... Ce n’est rien... Peut-être qu’avec un peu d’essence... Si votre bonne...

--En effet, murmura Roynel.

Il alla ouvrir la porte et, d’une voix un peu étranglée, dit à sa femme, qui attendait dans la salle à manger:

--Je... vous prie de venir...

Elle lui lança un regard qui signifiait: «Voyons, pas de bêtises!», dit tout haut:

--Oui, monsieur.

Et elle vint avec un chiffon propre pour la manche tachée.

Roynel s’était remis à sa toile, qu’il regardait obstinément, mais il dut se retourner. Le visiteur se décidait enfin à lui demander le prix de la Fête de Nuit. Il répondit durement:

--Cinq mille francs!

Il vit Louise, courbée, frottant la manche, tressaillir à l’énormité du chiffre. Il se sentait plein de honte, de colère, d’indignation contre lui-même et contre l’homme qui était là. Il avait envie de lui crier: «Je ne vends plus! Fichez le camp!» Mais en même temps il tremblait d’émotion en attendant la réponse: oui ou non.

--C’est plus que ne m’avait dit Parsaut, dit l’autre, mais ça ne fait rien. Ça va!

Sa manche était propre. Il sortit un carnet de chèques et un stylographe.

L’enfant se dressa sur la table à modèle. Confusément d’abord, puis nettement, il avait compris. Pâle, suffoquant, il cria:

--C’est pas vrai! c’est pas une bonne! c’est maman!

INITIATION

C’était pour ce soir-là. Dans l’auto qui roulait vers la rive gauche, la petite Mme Delivry--vingt-quatre ans, veuve, blonde, élégante et candide--était blottie au côté de son amant, Claude Civel, poète de par les solides rentes qui lui permettaient les plaquettes luxueuses.

Elle lui avait pris la main, elle regardait, aux lueurs fugitives des réverbères, étinceler son monocle hautain. Elle était surexcitée; elle avait délicieusement peur. Elle aurait bien voulu être un peu encouragée, mais lui se taisait, pâle et beau, distant et s’efforçant d’être énigmatique, laissant errer sur sa lèvre rasée son habituel sourire pervers, car la perversité, c’était sa spécialité.

Place Saint-Sulpice, l’auto s’arrêta. Ils descendirent et gagnèrent à pied, dans une petite rue morte, une vieille maison d’aspect conventuel.

--Ma demeure, dit Claude Civel, d’une voix amortie. Ma vraie demeure. Là-bas, à l’Étoile, j’habite pour la convention mondaine; c’est la façade, le luxe de mon rang, dont ici je m’évade en le rêve, l’au-delà, le mystère, en ce qu’on nomme le vice,--pourquoi ne pas dire ce mot? puisque vous êtes de celles qui comprennent, puisque vous allez être notre sœur de folie... et de sagesse...

Elle l’écoutait, ravie. Il ouvrit une porte au rez-de-chaussée. A sa suite elle entra, très impressionnée, dans une antichambre tendue de portières lourdes, à peine éclairée par une veilleuse verte.

--Posez vos fourrures, murmura-t-il. Non, gardez votre voile, qu’on ne puisse voir vos traits...

Il la fit passer dans une grande pièce carrée. La lumière rougeâtre d’une lampe de cuivre ciselé, suspendue au plafond, tombait, diffuse, sur des tentures pourpres et des divans bas. Les pieds s’enfonçaient dans un tapis profond. Une odeur pénétrante, dans une chaleur lourde, suffoqua la jeune femme: encens, éther, et une autre odeur, un peu âcre et vireuse, qu’elle ne connaissait pas. Elle entrevit, dans la pénombre, sur un des divans, deux femmes à demi enlacées qui semblaient dormir, les yeux grands ouverts; dans un angle, un adolescent chevelu et simiesque, tout recroquevillé, reniflait le contenu d’une fiole pharmaceutique ou peut-être le buvait. Par terre, côte à côte sur de minces matelas, deux hommes étaient étendus. Ils se repassaient une grande pipe qu’ils chargeaient d’une pâte brune et dont ils tiraient de profondes bouffées en l’allumant à une petite lampe ronde posée entre eux.

L’un d’eux, sans que personne d’autre ne bougeât, se leva et vint, un peu vacillant. Il avait d’étranges yeux brumeux, des cheveux rares, ébouriffés sur le front, et une face maigre, d’une blancheur de pierre.

--Une adepte... Elle va fumer, murmura Claude Civel en désignant sa compagne, qui, tremblante, mourait d’envie de s’en aller, mais n’osa pas.

--Et... et vous? chuchota-t-elle.

--Moi?--il sourit et tira de sa poche une petite boîte d’argent,--le haschisch, je préfère... C’est plus puissant, plus vibrant, plus visionnaire... Il fit une pause et ajouta: plus dangereux peut-être...

Il prit sur un guéridon une tasse de café, tira de sa boîte une pilule sombre et l’avala.

La jeune femme, sur les indications de l’homme blême, s’était allongée, le plus loin possible des autres assistants, sur un matelas couvert d’une soie peinte. L’homme lui apporta une pipe, la chargea, approcha la lampe.

--Aspirez profondément, chuchota-t-il.

Elle hésita, mais rencontra le regard de son amant, étendu non loin sur des coussins. Elle aspira de toutes ses forces, faillit suffoquer, toussa. On lui prépara une seconde pipe, une troisième. Elle s’allongea davantage sur son matelas, fuma encore, courageusement. Les choses bougèrent, tournèrent un peu, l’adolescent sembla gigoter... Et elle bondit, secouée par un terrible haut-le-cœur, son mouchoir sur la bouche. Elle eut juste le temps de gagner l’antichambre, mais non d’aller plus loin, et y fut malade affreusement.

L’homme blême l’avait suivie et, sans mot dire, la soutenait charitablement de son mieux.

--Je veux m’en aller, je veux m’en aller, balbutia-t-elle, plaintive et furieuse, dès qu’elle put parler.

Claude Civel l’emmena, dominant, expliqua-t-il, son ivresse naissante. Il perdait une soirée d’extase, mais il était trop heureux de lui faire ce sacrifice.

Elle ne l’en remercia pas; elle lui en voulait un peu, mais il daigna plaisanter sa honte naïve: qu’importait l’incident fâcheux s’il était le seuil des paradis révélés, l’épreuve initiatrice des béatitudes sans mélange? Il la laissa, calmée, à sa porte.

· · ·

Le lendemain, encore lasse, elle était chez elle, vers deux heures, quand un monsieur, «venant pour les bonnes œuvres du quartier Saint-Sulpice», se fit annoncer.

Intriguée, elle le reçut. C’était l’homme blême. Au jour, décharné, hagard, pauvrement mis, contenant mal un tremblotement et clignant des yeux comme une bête nocturne, il était lamentable et presque tragique. Il attacha sur elle un regard attentif qui la fit rougir.

--De quoi s’agit-il? balbutia-t-elle.

Mais il l’interrompit.

--Il ne faut plus venir... Il ne faut plus venir... Oui, je sais, aujourd’hui vous n’en avez pas envie, mais demain il vous persuadera... Vous vous habituerez, vous deviendrez comme nous... comme moi (il releva la tête, se montra mieux: elle frémit), et je ne suis pas au bout, vous savez... on va plus loin... je n’en suis qu’aux premiers vertiges, aux premières angoisses... Il ne faut plus venir... vous êtes trop... (il chercha un mot) trop petite... Hier, je vous voyais... une vraie petite fille malade, et si jolie... Il ne faut plus venir... Il y a autre chose, dans la vie, pour vous...

Sa voix était rauque et douce. Mais la jeune femme ne voulait pas être impressionnée... De quel droit?... Elle protesta, hautaine:

--Merci pour vos conseils, monsieur. Mais cette autre chose banale, à certaines âmes, ne suffit pas.

Il eut un geste las.

--Je sais, c’est de lui... Quel idiot, mon Dieu!... Vous l’aimez, et il vous amène là-bas, avec nous, et vous ne savez pas ce que nous sommes, nous; et il vous fait fumer, et il vous fait vomir... Non, ne vous fâchez pas, il faut que je vous dise les choses, pour que vous ne veniez plus. Moi, je suis une épave, une loque, n’importe quoi... ça m’est si égal... Mais moi, c’est vrai... Et lui... eh bien, ce n’est pas vrai... Il me donne ce dont j’ai besoin... la drogue, enfin... et moi, je suis... son complice, si vous voulez... je facilite sa comédie... Oui, sa comédie... Sa perversité, ses vices, c’est de la blague... Il a bien trop peur... Son haschisch, oui, «plus vibrant, plus visionnaire»... ce sont des boulettes de pain teintes en vert... Oh, avec une couleur inoffensive... Ce n’est qu’un pitre, vous savez... seulement un pitre...

Il fit une pause. La jeune femme avait pâli.

--Vous... vous êtes sûr... que vous dites la vérité? balbutia-t-elle.

Il eut un rire muet. Il reprit:

--C’est, en outre, un mufle. Tout à l’heure, cinquante francs dont j’ai besoin pour payer mon hôtel, il me les a refusés... Non... ne cherchez pas votre bourse... Je ne suis pas encore tout à fait sans honte... Mais, voyez-vous, je savais qu’il me refuserait cet argent... Et il m’était plus facile, après ça, de vous parler. Vous comprenez?... Mais il ne faut plus venir...

Il s’en allait.

--Je viendrai encore une fois... La jeune femme avait un étrange sourire... Je viendrai vendredi soir.

· · ·

Et ce vendredi, vers dix heures, venant comme l’autre fois avec Chaude Civel, particulièrement séduisant ce soir-là, elle revit la maison conventuelle et la chambre carrée où palpitait, dans les senteurs oppressantes, la lumière rougeâtre de la lampe ciselée. Seuls étaient présents l’homme livide qui fumait par terre avec modération et l’adolescent simiesque qui, dans son coin de divan, sa fiole sous le nez et sans rien connaître de la vie extérieure, gigotait, possédé par une chimère turbulente.

--Permettez que je m’intoxique, dit avec élégance Claude Civel.

Dans une délicieuse bonbonnière émaillée il choisit la plus grosse pilule et l’avala. Il s’allongea sur les coussins.

--Et vous? demanda-t-il.

--Plus tard, dit-elle, je suis lasse.

Il sourit. Il prit une guitare et en tira quelques accords dont parut ravi l’avorton chevelu, qui gesticula des pieds.

Un temps passa. L’adolescent coassa quelques vers sans suite. L’homme par terre alluma un parfum.

Tout à coup, Civel se dressa.

--Qu’est-ce que j’ai?... (Sa voix était effarée.) Il me semble... ma langue est sèche... dans l’estomac... une chaleur...

--C’est le haschisch, dit la jeune femme avec douceur.

--Le haschisch... Comment, le haschisch?

--Oui. Il est bon, n’est-ce pas? C’est du tout frais que j’ai mis, au lieu de vos anciennes pilules, dans la bonbonnière que vous avez bien voulu accepter... J’ai même eu beaucoup de peine à me le procurer...

Il ne l’écoutait plus. Il avait bondi, affolé. La toute-puissante peur anéantit en lui tout ce qui n’était pas elle-même.

--J’ai l’aorte malade! hurla-t-il. C’est pour me tuer... De l’eau! de l’eau chaude!...

Il se précipita sur la bouilloire du thé, et, cinq minutes après, tout saturé d’eau tiède, dans la cuisine de la maison de rêve et de mystère, penché sur la pierre à évier, pour l’immense agrément de l’homme livide qui l’avait suivi, sans plus d’énigme ni de perversité, il vomissait tant qu’il pouvait.

SES SOUVENIRS

C’était une de leurs premières soirées d’intimité depuis leur récent mariage. Les domestiques éloignés, seuls tous deux, dans le petit salon au luxe si discret et si confortable, ils étaient assis au coin du feu et, pendant que Gilbert fumait une cigarette, Suzanne parlait.

--... Oui, j’ai été une enfant heureuse... complètement heureuse... Je vivais à la campagne, je te l’ai dit, libre, dans le grand domaine de mon père... Pauvre père, comme il m’a aimée, choyée, gâtée! J’étais son unique enfant, ma mère était morte à ma naissance et il ne vivait que pour moi... Moi seule pouvais lui faire oublier ses travaux. C’était un chercheur, un savant, un esprit d’initiative et de progrès, mais bien trop imaginatif pour s’attacher aux mesquineries de la vie pratique. Il s’est ruiné, et c’est le désespoir de ne pouvoir me donner les richesses qu’il rêvait qui l’a tué... J’avais seize ans alors, et depuis jamais plus je n’ai été heureuse...

Elle fit une pause et se reprit:

--Si, maintenant...

Le sourire mélancolique de son charmant visage s’était changé en un sourire tendre et elle avait tendu la main à son mari.

Gilbert Dargel prit cette main et la baisa passionnément. Six mois auparavant il ne connaissait pas Suzanne, et maintenant elle était toute sa vie. Lorsqu’il l’avait rencontrée chez des amis, elle était veuve depuis trois ans d’un homme qui l’avait laissée sans fortune après l’avoir, disait-on, rendue très malheureuse. Elle était si délicieusement jolie, et d’une grâce si délicate et si réservée, que Gilbert s’était épris d’elle profondément. Il était alors un homme de quarante ans, très riche, d’assez faible santé, lassé de tous les plaisirs et qui s’ennuyait profondément. Auprès de Suzanne, il comprenait maintenant qu’il n’avait auparavant jamais vécu.

--... Oui, reprit-elle, j’étais heureuse... si heureuse... J’étais libre, libre, libre... J’avais des femmes de chambre et une institutrice, bien entendu, mais jamais on ne me contrariait... Mon père ne l’aurait pas souffert... Comme je retrouve mes impressions d’enfance!... Je revois le vieux parc de notre domaine, et ses allées profondes et ses fleurs éclatantes... je respire la fraîcheur de l’eau vive qui alimentait les bassins... Je revois ma chambre, une grande chambre solennelle qu’on avait pour moi rendue si gaie et si douillette... Je me revois moi-même, enfant impétueuse et romanesque, rêvant d’aventures puérilement étranges et magnifiques... Je partais, montée sur un poney noir à longue crinière flottante, que je faisais galoper le long des chemins, afin de distancer le domestique qui devait me suivre, et de continuer seule mes courses vagabondes. Parfois je m’arrêtais dans des maisons amies. Je me souviens d’une vieille dame taciturne dans un manoir à demi en ruine et que je croyais hanté. Elle ne voulait recevoir que moi et m’appelait son rayon de soleil. Elle me faisait goûter avec des confitures à la rose, des amandes et des pistaches... Tu vois que j’étais déjà gourmande... Mais je ne t’ennuie pas avec toutes mes histoires de petite fille?...

M. Dargel ne répondit pas. Il écoutait et regardait sa femme avec une extase muette. Elle lui sourit et continua:

--Je me souviens aussi d’autres voisins. Un monsieur et une dame d’un certain âge qui connaissaient beaucoup mon père et qui m’accueillaient à bras ouverts. Ils étaient très riches et s’étaient passionnés pour l’élevage. Alors, comme nous avions, paraît-il, dans nos poulaillers une race de volailles très rares et très précieuses, je leur en ai apporté, un beau jour, une douzaine, je crois. Quelle expédition!... Je me vois, arrivant au galop de mon poney et suivie du domestique qui portait sur son cheval une grande caisse à claire-voie où les malheureuses bêtes criaient tant qu’elles pouvaient... On a ouvert, pour me recevoir, la grande grille. Il y avait des griffons de bronze vert de chaque côté et devant le château un vaste bassin carré où nageaient des cygnes blancs et noirs dont l’un avait un collier d’argent...

Elle s’interrompit. Les yeux pensivement fixés sur les flammes du foyer, elle semblait, sans les voir, regarder en elle-même les chères images de son passé d’enfant.

A ses dernières phrases son mari avait tressailli légèrement et il semblait maintenant en proie à l’étonnement.

--... C’est dans ce château, reprit-elle d’un ton enjoué, que j’ai été demandée en mariage pour la première fois... Mais oui! Je n’avais que quinze ans à peine... Le neveu de nos amis était venu pour quelques jours. C’était un jeune officier de marine et il allait, avant peu, se rembarquer. Il m’avait vue arriver au galop de mon poney... Il m’avait aidée à descendre... mon béret était tombé et j’avais tous mes cheveux dans la figure... Tu vois le tableau... Enfin, nous sommes vite devenus camarades... Et puis, un soir, dans une allée du parc, il m’a tout à coup demandé si je voulais bien me fiancer avec lui afin de nous épouser trois ans plus tard, quand il reviendrait... Il parlait d’une voix basse et tremblante, que j’entends encore, et certainement il était très ému... Mais moi je me suis mise à rire... à rire... Pauvre garçon! il est mort en Extrême-Orient...

--Comment s’appelait donc le pays où tu habitais? demanda négligemment Gilbert.

--La Fervière. C’est du côté de Tours, répondit-elle sans réfléchir.

M. Dargel ne montra pas son extrême stupeur. Il s’attendait à ce nom qui confirmait les souvenirs personnels et précis que certains des souvenirs de sa femme avaient éveillés en lui. Sans doute possible, le château aux griffons de bronze et au bassin carré où des cygnes nageaient, c’était le château, vendu depuis des années maintenant, où son oncle et sa tante de Brionne avaient achevé leur vie et où il avait lui-même fait jadis, auprès d’eux, plusieurs séjours qu’il se rappelait fort bien. Mais, chose singulière, il ne se souvenait de rien concernant Suzanne, il ne se souvenait même pas de l’avoir vue ni d’avoir entendu parler d’elle dans ce temps-là...

Mais, cependant...

Un soupçon s’imposa, devint certitude. Il revoyait, lui aussi, le passé, le passé vrai, non déformé ni arrangé. Oui, oui, c’était cela... Il revoyait un déclassé prétentieux et incapable qui campait dans une masure voisine d’une mare et entourée d’un enclos en friche où il faisait des expériences nauséabondes avec des engrais chimériques... C’était cela le savant chercheur, et son domaine, aux bois profonds et aux eaux vives! Et l’homme s’appelait?... Oui, Langlois, c’était cela!... Langlois, le nom de jeune fille de Suzanne... Gilbert n’avait jamais eu la plus petite idée d’établir le moindre rapprochement... Mais alors, Suzanne?... Mon Dieu, était-ce possible?... C’était cette gamine chétive, insignifiante, dépeignée et presque déguenillée qu’il avait à peine entrevue trois ou quatre fois lorsque, pour vendre des volailles ou des œufs, elle venait au château, montée sur un âne rétif qu’elle bâtonnait tant qu’elle pouvait... Mais le neveu des châtelains, l’officier de marine mort en Extrême-Orient?... Eh bien, c’était lui-même, sans doute. Comme le reste, elle l’avait transformé, magnifié, inventé pour le décor de sa fantaisie et de sa vanité...

M. Dargel restait pétrifié. Ce qui l’ahurissait, c’était que la gamine déplaisante de jadis fût devenue l’adorable femme qui était là près de lui. Par quel prodige?...

Mais Suzanne s’inquiéta du silence de son mari. A peine avait-elle prononcé le nom du pays qu’elle l’avait regretté. Elle demanda d’un ton indifférent:

--Est-ce que tu connais ce coin de la Touraine?

Il hésita... Mais à quoi bon des explications vaines, à quoi bon l’humilier, lui faire de la peine, l’irriter contre lui?... Le passé qu’elle avait inventé était bien plus conforme que le vrai passé à ce qu’elle avait su faire d’elle-même. Il répondit:

--La Ferdière... Ferlière... comment as-tu dit?... Non, je ne connais pas du tout.

Et il dissimula un sourire de tendre indulgence en écoutant la jolie voix qui, rassurée, reprenait, avec de nouveaux détails plus flatteurs, le récit des souvenirs magnifiques.

LA PÉNICHE GRISE

La péniche grise descendait le canal, glissant sur l’eau muette où se reflétait le couchant rouge.

Debout à l’arrière, l’homme adossé à l’immense barre, avançait ou reculait pour gouverner. Il était jeune, svelte, large d’épaules. Il tenait une rose entre ses dents, qui brillaient sous la moustache légère. Sa chemise bleue était ouverte sur son cou et ses cheveux noirs bouclaient serré sur son front hâlé.

A l’écluse, les bateaux s’arrêtèrent. L’éclusier, un vieux, colossal et hirsute, manœuvrait les portes. L’homme de la barre, de ses yeux clairs, regardait, sans penser, la rive crayeuse, les chétifs arbustes et la petite maison dont le lierre touffu cachait le délabrement.

Une mince silhouette en sortit.

--Bonsoir, la gosse! cria l’homme de la barre en manière de blague.

--Bonsoir, répondit une petite voix sérieuse.

Une enfant maigre, dans une robe usée, se tenait toute droite sur la berge, écartant de ses petites mains brunes, pour le mieux regarder, ses cheveux sauvages de ses grands yeux. Lui, debout dans la lumière du soir, riait nonchalamment.

--T’es la fille du nouvel éclusier? demanda-t-il pour parler.

--Oui, dit-elle, toujours grave.

--Et quel âge que t’as?

--J’ai quinze ans et demi.

Il y eut un silence.

--Vous reviendrez? demanda-t-elle, tout à coup, d’une voix basse.

--Oui, j’fais le trafic aller et retour.

--Aie pas peur, tu l’reverras! Sacré Algérien, toujours des blagues aux jeunesses... Laisse-la donc, c’est une môme!

Un autre marinier, vieux et une pipe aux dents, avait paru à l’escalier de la petite cabine de la péniche, au-dessus des haricots d’Espagne qui y grimpaient. Il rit et replongea dans l’intérieur. La petite s’était rejetée en arrière, toute rouge.

--Ferme! répondit l’Algérien au vieux. C’est ma promise!

Il rit aussi et reprit sa barre. La péniche se remettait en marche.

--Au revoir! dit la petite de sa voix menue.

--Au revoir, la gosse! cria l’Algérien.

Il lui jeta la rose qu’il avait à la bouche, et, le dos à sa barre, alluma une cigarette.

Le petite avait, au vol, attrapé la rose. Elle en respira le parfum fané, mêlé de tabac, et resta là, immobile, à regarder s’effacer dans le crépuscule, la silhouette de l’homme sur la péniche qui s’éloignait, le long de l’eau assombrie, vers l’horizon où monta une lune cramoisie dans les brumes.

· · ·

Quand il revint, c’était l’hiver. Par un matin neigeux où la plaine et les coteaux étaient éblouissants il la revit près de l’écluse, petite forme élancée dans son manteau noir tout déchiré. Les flocons qui tombaient se prenaient dans ses cheveux.

Elle s’approcha jusqu’au bord de l’eau. L’homme lui parut plus beau encore sous son bonnet de débardeur et dans sa vareuse de grosse laine.

--Bonjour, la gosse! cria-t-il. On a pensé à moi?

--Bonjour, dit-elle, toujours sérieuse.

Elle eut un regard de côté vers son père qui, plus loin, manœuvrait les portes, et murmura ardemment:

--Emmenez-moi...

L’Algérien eut un rire qui montra ses dents blanches.

--Que je t’emmène?

--Oui. Je m’ennuie ici. Il fait froid. C’est sale. Je suis toute seule... Emmenez-moi. Je balaierai et je ferai la soupe. Je sais très bien... Papa est toujours saoul, alors il me bat. Emmenez-moi...

Elle avait une moue d’enfant qui va pleurer, et un désir passionné éclatait dans ses yeux. Et tout à coup, sans raison, elle rougit.

L’homme, confusément, comprit.

--T’es trop petite, railla-t-il. Qu’est-ce que je ferais de toi? Plus tard!... Je t’emmènerai plus tard...

--C’est vrai? C’est vrai? Vous voulez bien! Vous promettez! Alors, j’attendrai! Je vous attendrai...

Le petit visage pâle de froid s’était éclairé, mais une voix rauque appelait en jurant.

--Pensez à moi, murmura-t-elle en rougissant encore.

Il vit qu’en s’éloignant elle lui montrait quelque chose qu’elle avait tiré de son corsage, mais il ne se souvenait pas qu’il lui avait jeté une rose et ne sut pas ce que c’était.

La fois suivante, il répéta en riant sa promesse de l’emmener plus tard. Elle lui donna un cache-nez qu’elle lui avait tricoté et une photographie d’elle, une mauvaise épreuve de foire qu’elle avait fait faire en cachette.

Trois fois encore elle le revit ainsi. Quand approchait le temps du retour de la péniche grise, elle passait des jours à attendre au bord du canal, avec l’espoir qu’il la trouverait enfin assez grande...

Par un matin de juin, après une averse tiède qui tendait sur l’horizon son filet brouillé, elle reconnut, dans un rayon de soleil soudain, la péniche. Mais il n’était pas à la barre, où le vieux marinier avait pris sa place.

--Où est-il? cria la petite, bouleversée.

--Y va venir!

Le vieux eut un drôle de rire.

--Hé! l’Algérien! appela-t-il, monte un peu! Une dame te demande!

L’Algérien parut. La petite, en le voyant, rougit de joie. Elle lui parut moins maigre et plus grande, et pour la première fois il s’aperçut qu’elle devenait jolie.

--Bonjour, dit-elle, comme d’habitude, de sa voix d’enfant. Est-ce cette fois-ci que vous m’emmenez?

Il jeta un regard vers la cabine.

--Tais-toi donc, grogna-t-il. C’est des blagues tout ça!

Elle eut un sursaut d’étonnement. Au même moment, une femme, une grosse fille blonde, avec ses cheveux dans le cou et un peignoir mal attaché laissant voir un coin de poitrine blanche, monta de la cabine. Elle regarda la petite.

--Mince! railla-t-elle d’une voix canaille, pigez-moi c’t’amoureuse! Emmenez-moi... Non, mais des fois!... Faudra repasser, la môme, j’suis là!...

Elle prit l’Algérien par le cou et s’écrasa contre lui. Il semblait gêné, mais le vieux éclata de rire.

La petite, blême, immobile, regardait. Elle ne répondit rien aux grossièretés que lui criait la fille. Elle vit la péniche s’éloigner et reporta ses yeux vers l’eau profonde qui était à ses pieds. Mais tout à coup, avec un frisson de terreur, elle se rejeta en arrière et se sauva vers la maison en sanglotant.

Pendant une année l’Algérien ne revint pas. Il avait eu des malheurs. Il avait fait de la prison, s’étant, pour la fille blonde, battu à coups de couteau dans un cabaret de Marseille. Il avait été quitté, repris, et puis définitivement quitté après un guet-apens, où elle l’avait fait tuer à moitié par trois débardeurs.

Guéri, il avait repensé à la petite de l’écluse. Il s’était dit qu’elle devait maintenant être une femme, qu’elle était jolie la dernière fois où il l’avait vue, et qu’elle serait dévouée, fidèle et commode, puisqu’elle l’aimait tant.

Il revint sur sa péniche dans un grand soleil d’après-midi. Il était rasé de frais et pommadé; il avait mis un complet quadrillé, une chemise empesée, un faux col et une cravate à fleurs avec une épingle bleue.

La péniche, à l’écluse, s’arrêta comme d’habitude. L’éclusier était toujours là, mais la petite ne se montrait pas.

L’Algérien, surpris, gagna l’avant du bateau.

--Hé! vieux! cria-t-il au colosse hirsute qui manœuvrait ses portes, ous’qu’elle est ta fille? J’ai une commission pour elle!

Le vieux leva sa face noyée de poils gris. Un vague étonnement passa dans ses yeux hébétés.

--C’est donc pas avec toi qu’elle a fichu le camp? dit-il seulement, sans interrompre sa manœuvre.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Par-dessus le mur 5 Monsieur Cruchette 15 Sans-Souci 25 Une Conquête 35 Dans l’ombre 45 Persécution 53 Tuffin 61 La Belle à la Rose 71 Le Vieux du chantier 79 Des Aveux 87 Le Danger inconnu 95 Surprise 103 Un Enlèvement 113 Un Soir d’oubli 121 Pauline 131 Le Sauveteur 141 L’Aventure de M. Lassoy 149 Une Lettre 157 Une Bonne Fortune 165 Martelan 173 La Succession 181 Monsieur Trossepotte 189 Le père May 199 Comme ils atteignaient la ville 207 La Bonne 217 Initiation 225 Ses Souvenirs 235 La Péniche grise 243 Table des matières 251

Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, rue Cassette.--9999

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