V
Dans dix ans, combien en restera-t-il de ceux que nous coudoyons aujourd’hui sur le boulevard et sur les quais? Tout change, tout passe, le son des cloches funèbres nous l’annonce; nos cercueils sont prêts, ils attendent leur proie. Le nombre des victimes ne diminuera pas, l’expérience journalière est là qui nous le dit. Mais il n’y a pas de ville où le spectacle de la mort fasse moins d’impression; on est accoutumé aux enterrements, qui veut être pleuré après sa mort ne doit pas mourir à Paris. L’on y regarde passer un convoi avec une indifférence vraiment superbe.
Cela se passe assez gaiement dans le monde (dialogue entendu).
«Vous savez, dit une dame, ce pauvre M. Bernard est mort.--Pique.
--Je coupe, cœur.--Que me dites-vous là? C’est épouvantable!
--Vous jouez trèfle, Madame.--C’était un honnête homme; de quoi est-il mort?
--Carreau.--Il s’est avisé de mourir subitement.
--Je reprends.--C’est encore heureux, ses héritiers n’auront pas de médecins à payer.--Et passe carreau.»
Et la partie continue, M. Bernard et ses vertus alternant avec les atouts et l’impériale d’as. Certes, ce n’était pas à cet honnête citadin qu’on s’intéressait le plus. Il est vrai que la même indifférence attend ces mêmes joueurs, demain peut-être.
Le célèbre Bichat, auteur du livre de la Vie et la Mort, a une rue qui porte son nom au faubourg du Temple. C’est là qu’est située l’administration générale des Pompes funèbres, en face de la rue Corbeau, près l’hôpital Saint-Louis. On chercherait vainement des noms, un voisinage, mieux appropriés à la chose. Les voitures sortent par la rue Alibert. Encore un médecin. Cela ne semble-t-il pas une lugubre ironie?
Le rendez-vous des croque-morts est chez un marchand de vin, au coin de la rue Corbeau! Ah! nous nous plaignions tout à l’heure de notre gaieté qui s’en va; c’est là qu’on rit, c’est là qu’on chante, c’est là qu’on s’amuse. Le croque-mort est d’un naturel grivois, il aime le vin, le jeu, les belles, comme un choriste de Robert le Diable; il les chante à tue-tête, et, quand l’ouvrage va bien, il les fête avec joie et plaisir. Il plaisante avec grâce, il conte la gaudriole, il sait l’histoire de toutes ses pratiques; il répète gaiement son refrain habituel:
Monsieur le mort, laissez-vous faire, Il ne s’agit que du salaire.
Car il sait calculer. Il faut bien vivre, hélas! Si l’on ne meurt pas plus gaiement à Paris qu’ailleurs, on y enterre du moins avec joie. Cela fait toujours plaisir.