III
UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.--LA CUISEUSE DE LÉGUMES.--UN RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.--LE TZIGAN MUSICIEN.
Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous notre plume.
«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici: jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire toujours, en un mot être un gai boute-en-train, un enfant de la joie, un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus vivement qu’ils ne le gagnent.
Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs, paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir, en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.
Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.
Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on voit que cet homme pense et qu’il est bon. Il est toujours vêtu de noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle, en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer, car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change, billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et lui rendre son bien.»
Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait demeurât inconnu; il le fit raconter dans tous les journaux du temps, en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.
Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique, sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa spécialité.
Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments; une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts. La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse, ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie, rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille, Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.
Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard, grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire. Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.
Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des pommes cuites pour les détaillants.
«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?
--Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie, il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage, entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»
Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants, parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.
Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles, de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure d’une cuite, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi, celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur second déjeuner.
La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire. C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à sa fille Annette que de faire deux sous d’œil (crédit).
«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours avoir l’argent à la poche?
--Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce quartier M... Vautour, un brave Auverpin (Auvergnat), qui a fait ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?
--Oui, mais à quelles conditions?
--Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre monde. Il leur donne cinq francs tous les matins, et elles lui rapportent cent cinq sous tous les soirs.
--Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est exorbitant!
--Il leur rend service!
--Ah! vous appelez cela un service! Si M... Vautour prête aux mêmes conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six heures du matin, un écu lui rapporte cent quatre-vingt-deux francs cinquante centimes par an, et chacune de ces pauvres marchandes lui donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt, ce qui fait que son argent est prêté à dix-huit cent vingt-cinq pour cent.
--Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.
--Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.
--Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des pauvres, se ferait dix-huit cent deux francs de revenu par an?
--Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.
Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré, respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes, pour s’amasser un petit boursicaut, afin d’acheter un morceau de terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avec une pièce de cinq francs 3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.
Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de 365 jours.
Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année suivante on se sert de la somme gagnée pour ce même commerce, aux mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes, plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652 fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité de la monnaie circulant en France[E].
Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue, n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la charité, c’est une vertu toute divine.
Mais est-ce assez que de donner?
Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?
Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de l’usure ces malheureux travailleurs?
Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle qui ne leur rapporterait pas, le soir, la somme prêtée le matin, serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.
Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.
Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires: une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de 25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations: nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.
Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue, les montreurs de singes et d’animaux vivants;--il y a là des maisons qui sont de véritables ménageries,--les impresarii de marionnettes y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste, qui rappelle de loin certains personnages des Contes fantastiques d’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini. Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans le soigné. Il vend ses têtes jeunes, dans le soigné, de 2 à 4 francs; celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de 10 à 15 francs; une perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour, sans se donner trop de mal. Puis viennent les cordonnières, celles qui font les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire, les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui ensecrète les bouisbouis. Ensecréter un bouisbouis consiste à lui attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci sert aux bras, celui-là aux jambes.»
Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et parfumée; où les oiseaux, se piquant d’amour-propre, vous chantent à qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à la fois les rêves et les oiseaux?
Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané, à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue, comme devait être la lyre du poète Orphée.
C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire. Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque. Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, en les priant de le porter au chef de la police de Bucharest.
Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de knout à se faire administrer par les valets de ville.
Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise. Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout. L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son petit morceau de papier.
Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris. Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs, du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre maugrabin? Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la patrie de ces beaux rêves.
Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose.
Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que six longues et sans doute bien tristes années après sa première contemplation.
Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle encore: il n’en savait qu’un, Paris!
Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre à la liberté.
Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir, édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!
Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisons louées à la semaine, rapportant deux mille huit cents francs.
Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce qui est laid et cruel. Le dimanche, les propriétaires viennent faire la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois. C’est ingénieux et productif.
Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône quand il donnait un concert?»
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