VII
LA PÉNITENCE
Le général ne se grise qu’à ses heures; depuis deux ans que nous habitons le faubourg du Temple, nous avons eu occasion d’assister à plus de vingt de ses victoires, soit au canal, soit au marché Saint-Martin. Enfin nous avons fini par causer avec lui quelques soirs où il n’était pas monté sur son grand cheval de bataille.
Un soir, nous le rencontrâmes; il était encore plus pensif que de coutume; il était tristement assis sur un des bancs du boulevard Saint-Martin.
«Eh bien, Général, quelles nouvelles? Il fait beau temps pour une bataille, ce soir, n’est-ce pas?
--Ne m’en parlez pas, j’ai mal agi aujourd’hui, je m’en veux.
--Grand Dieu! mais qu’avez-vous donc fait?
--Je me suis ivrogné hors de mes heures, dans la journée, c’est ignoble!
--Bah! bah! avec un verre de vin ça s’oubliera.
--Non, Monsieur; certes, je ne suis pas de ceux qui disent: «Je ne me soûlerai plus», ça me serait impossible; je manquerais à mon serment tous les jours; c’est absolument comme si je disais: «Je veux un autre nez.» Mais je croyais être arrivé à ne me griser qu’à mes heures, la nuit, quand les gamins sont couchés, qu’ils ne peuvent plus nous suivre. Aujourd’hui, je suis rentré chez moi avec tout un collège à ma suite: c’est niais, c’est ignoble; je me punirai, je ne boirai pas de huit jours.
--Comment ferez-vous?
--Oh! c’est facile, je n’ai pas de crédit, pas d’argent; je ne travaillerai pas, il ne m’en viendra pas: je serai sobre forcément.»
Ainsi le général s’imposait lui-même sa pénitence, et il l’exécutait jusqu’au bout.
[Illustration]
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