‹ Paris Anecdote, Avec une préface et des notes par Charles MonseletChapitre 53 sur 53 · X

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MONSIEUR BASTIEN.--SON ÉCOLE

Avant de quitter pour jamais la maison de la mère Marré, nous devons dire un mot de M. Bastien, l’instituteur sans diplôme.

Jadis le chiffonnier vivait dans une ignorance complète; le papier, pour lui, n’avait qu’une valeur mercantile. Aujourd’hui il s’est piqué d’honneur, il a voulu marcher avec le siècle des lumières. Il s’est senti le besoin de savoir ce que pouvaient dire ces loques qu’il entassait pêle-mêle dans sa hotte. Il a voulu faire comme tout le monde, il a envoyé ses enfants à l’école; et lui-même il a tâché, autant que faire se pouvait, de réparer la négligence de ses parents; il s’est mis à apprendre à lire, il suit la politique dans les journaux, il discute la question d’Orient et les opérations de la Baltique.

M. Bastien, qui est un homme d’intelligence et d’initiative, a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de cette fureur de connaître et s’est établi maître d’école, sans brevet du gouvernement. A huit heures du soir, moment où les travaux du jour ont cessé, les magasins n’étant pas encore fermés, ceux de la soirée ne commençant qu’à dix heures, la nichée de la maison Marré est complète; M. Bastien descend dans la cour et fait entendre ce cri: «Les amis, les amis, à l’école, à l’école!»

Quelques instants après, jeunes filles, hommes, femmes, petits garçons et vieillards, viennent se mettre sur deux rangs en silence.

M. Bastien passe l’inspection de sa troupe, compte ses élèves, frappe deux coups dans ses mains, et l’on entre en classe. C’est un grand hangar, une sorte d’écurie. Au milieu de la salle il y a deux tonneaux sur lesquels est posée une grande planche qui sert de chaire au professeur. Les élèves sont assis qui sur de la paille, qui sur des escabeaux, d’autres sur des bancs formés de deux piquets fichés en terre et d’une barre transversale.

A un signal donné par le moniteur, tout le monde se lève, et M. Bastien fait son entrée triomphale. On se découvre, on salue; les dames font la révérence. Le professeur s’incline devant son auditoire et fait la prière en latin, ne vous en déplaise. Au signal du moniteur, tout le monde se rassied, et M. Bastien commence sa leçon par la lecture à haute voix en commun, puis chacun lit à son tour, et les élèves se reprennent entre eux, comme à la mutuelle.

C’est un spectacle curieux que de voir professer M. Bastien, avec quelle gravité il rappelle à l’ordre les insubordonnés, et combien il est pénétré de son importance. Une chose non moins curieuse, c’est le respect des disciples pour le maître. Tout ce qu’il dit est parole d’Évangile; M. Bastien est un savant; il y a soixante et dix ans qu’il sait lire; il n’a pas oublié! N’importe ce que vous lui présentez, livres, journaux, écriture, lettre, il lit tout couramment, sans tâtonner!

La bibliothèque de M. Bastien se compose d’une vieille grammaire de Lhomond mise à la réforme par quelque écolier mutin et tapageur, d’un almanach de Napoléon, par Marco de Saint-Hilaire, et du Guide de l’ouvrier, par Émile Jacglé, le législateur des carrefours. Après la leçon de lecture, M. Bastien commente ce code en miniature; il enseigne à chacun ses droits et ses devoirs envers la société, les patrons, le gouvernement et l’Église. Puis il finit par quelques petites anecdotes de troupiers. Lorsque la mère Marré n’a pas été sage, qu’elle a trop crié, qu’elle a tarabusté par trop ses locataires, M. Bastien égaye l’auditoire en lisant quelques articles du Code des portiers, du même législateur, précieux cadeau fait à l’école par le père Moscou, qui est inflexible sur ses droits, dont il veut jouir dans leur plénitude: il ne paye pas son loyer pour rien. M. Bastien ne manque jamais de terminer sa lecture comique par cette facétieuse observation:

«Messieurs, remercions M. Jacglé d’avoir composé cet ouvrage; il était bien nécessaire, il paraît, pour mettre un frein à la tyrannie de M. et de Mᵐᵉ Ducordon, puisqu’il a été vendu à cent mille exemplaires. Faut-il qu’il y ait du monde qui ait eu à se plaindre de cet aimable couple!»

Il se lève; il récite une prière en latin que je soupçonne être un distique emprunté à Horace. Mais le pauvre vieillard l’aura trouvé dans un livre en épigraphe; il a vu que c’était du latin: donc ce doit être une prière, se sera-t-il dit. Il frappe dans ses mains; on reprend les rangs, le moniteur en tête; on sort en silence et l’on ne se sépare que dans la cour, après une admonition et sur un signal du maître.

M. Bastien, ne voulant pas compromettre sa dignité de professeur, ne chiffonne plus depuis six ans; il est d’ailleurs vieux, infirme et presque aveugle. Son école et la lecture du journal de la veille, qu’il fait tous les jours à haute voix depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur, lui rapportent à peu près de quoi vivre, deux francs par jour, sans compter les nombreuses gouttes qu’on lui offre à l’Abattoir. M. Bastien tient son public au courant de tout ce qui s’imprime pour ou contre les chiffonniers. Nous ne désespérons pas qu’un de ces soirs, cet article tombant de chez un abonné du Figaro dans la hotte d’un de ces philosophes nocturnes, M. Bastien n’en fasse la lecture à son auditoire. Ayant fait tous nos efforts pour être vrai, nous réclamons son indulgence.

[Illustration]

TABLE DES MATIÈRES

Pages

ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT 1

LES INDUSTRIES INCONNUES.

I. La Loueuse de voitures à bras et sa remise 13

II. Le Fabricant d’asticots 23

III. Un Mot sur les artistes populaires.--La Cuiseuse de légumes.--Un Rentier à cinq francs de capital.--Le Tzigan musicien 26

IV. L’Arlequin.--L’Employé aux yeux de bouillon.--Les Loueurs de viandes.--Le Peintre de pattes de dindons.--Le Boulanger en vieux, etc. 42

V. Le Marchand de feu.--Les Bricoleurs.--Les Réveilleurs.--L’Ange gardien.--Le Favori de la déesse.--Les Contremarques judiciaires 58

VI. Correspondance.--Les Fêtes et Foires.--Les Jeux.--Le 90.--Le Lapin immortel.--Le Pâtissier ambulant 77

VII. Le Père putatif.--Les Vieux Rubans.--L’Atelier des éclopées.--Le Berger en chambre.--Un Dernier Mot sur les anges gardiens 90

VIII. Fabrique de café à deux sous la tasse.--Manufacture de pipes culottées.--Le Devineur de rébus.--L’Éleveur de fourmis.--L’Exterminateur de chats.--Le Fabricant de crêtes de coq.--Le Pêcheur de buissons.--La Loueuse de sangsues.--Les Souris blanches et les Rats blancs 107

IX. Le Professeur d’oiseaux.--La Bouillie pour les chats.--La Famille Meurt-de-Soif.--La Mère Moskow.--Les Ribouis et les Dix-huit.--La Zesteuse.--Un Dernier Mot sur le berger en chambre.--Le Fabricant d’os de jambonneaux.--Le Marchand de fumée.--Allumettes chimiques deuxième qualité.--Le Canardier.--Le Fabricant de Codes.--Un Poète lyrique vivant de son état 125

LA CHILDEBERT 141

LES OISEAUX DE NUIT 163

LA VILLA DES CHIFFONNIERS 173

VOYAGE DE DÉCOUVERTE DU BOULEVARD À LA COURTILLE PAR LE FAUBOURG DU TEMPLE 185

PARIS INCONNU 241

La Mère Marré 244 Le Père Moscou 247 Tapis-francs 252 L’Aristocratie de la chiffe 255 Le Général 259 La Pénitence 263 L’Absolution 266 Probité des chiffonniers 268 Monsieur Bastien.--Son école 272

PARIS

IMPRIMERIE JOUAUST ET SIGAUX

RUE SAINT-HONORÉ, 338

[Illustration]

Typ. A. Lahure. Paris.

NOTES:

[A] MES SOUVENIRS, par Th. de Banville; 1 volume, 1882.

[B] LA LORGNETTE LITTÉRAIRE, dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps. 1857.

[C] Aujourd’hui Lacépède.

[D] Maison de riches jouets d’enfants, aujourd’hui transplantée boulevard des Capucines. (C. M.)

[E] Suivra qui pourra Privat d’Anglemont dans ses calculs! Pour moi, je m’y suis cassé la tête. (C. M.)

[F] J’ai vainement cherché à savoir ce qu’étaient M. Morin et ce spectacle. (C. M.)

[G] La véritable orthographe serait triage. (C. M.)

[H] LOUIS DESNOYERS. Article célèbre paru dans les Cent-et-un. (C. M.)

[I] Il faut faire bon marché des opinions artistiques de Privat.

[J] J’ai vainement interrogé les contemporains sur ce M. Fourreau. (C. M.)

[K] La rue Gozlin. (C. M.)

[L] Il a déjà été question des Badouillards au chapitre de la Childebert. Privat se répétait quelquefois. (C. M.)

[M] Eugène Guinot.

[N] Napoléon d’Abrantès.

End of Project Gutenberg's Paris Anecdote, by Alexandre Privat d'Anglemont

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