VI
CORRESPONDANCE.--LES FÊTES ET FOIRES.--LES JEUX.--LE 90.--LE LAPIN IMMORTEL.--LE PATISSIER AMBULANT.
Un journaliste ne manque jamais de recevoir beaucoup de lettres, affranchies ou non, signées ou anonymes, de compliments ou d’injures, lorsqu’il a entrepris une série d’articles sur un sujet quelconque. En voici deux entre celles qui nous sont parvenues à propos de nos Industries inconnues:
«Monsieur,
«Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez dans le journal le Siècle, qui est mon journal. Vous voulez faire une galerie originale de tous les commerces que nous inventons chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et quelques-uns sont mes amis.
«J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous paraîtra-t-elle juste.
«Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»
«Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent. Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps à l’entreprendre.
«Il en est de même partout. En littérature, après le romancier, qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux, donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il ne connaît pas les ficelles de la scène. Il abandonne donc son œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.
«Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive des industries inconnues.
«Moi, Monsieur, qui écris ces lignes, j’ai trouvé ma glane dans le champ du père Chapellier, j’en vis depuis une vingtaine d’années, et je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Si je ne suis pas un capitaliste comme mon heureux ami, je suis du moins un notable commerçant dans le genre. Si vous voulez me faire l’honneur de venir me voir, je vous montrerai mes fours, je vous expliquerai mes moulins; je crois que vous aussi vous pourrez trouver à glaner quelques bonnes observations dans mon champ.
«Agréez, Monsieur, etc.
«HÉBARD.»
Nous nous sommes donc rendu derrière ce vieux collège Henri IV, où nous avons passé les dix plus belles années de notre vie, pour visiter l’usine de M. Hébard. Un grand gaillard, qui portait pardieu bien le gilet rouge distinctif des valets de grande maison, vint nous demander ce que nous voulions.
«Je désire voir M. Hébard.
--Il est dans sa bibliothèque; si monsieur veut me dire son nom, j’aurai l’honneur de l’annoncer.»
Tout se fait dans les formes; mais nous sommes habitués aux surprises. Quelques instants après, un homme d’une cinquantaine d’années vint à notre rencontre. Il était vêtu d’une vareuse rouge et d’un pantalon de molleton à pied. C’était M. Hébard.
Si les Parisiens, qui, à l’exemple de Voiture, ont la prétention de deviner la profession d’un passant rien qu’à sa démarche, rencontraient notre industriel se promenant un jour au Luxembourg, nous sommes certain qu’ils pourraient s’attirer la même réponse que celle qu’on fit au poète du XVIIᵉ siècle, lequel, voyant un jour un homme en carrosse qui passait sur le Cours-la-Reine, l’aborda en disant: «Monsieur, j’ai parié que vous êtes un receveur aux gabelles.--Monsieur, lui répondit le quidam, pariez que vous êtes une bête, et vous gagnerez.»
En effet, jamais homme n’a moins eu le physique de son emploi que M. Hébard: il est petit, un peu replet; il a les mains blanches, le visage pâle et blanc, comme tous les hommes qui mènent une vie sédentaire, et certainement le physionomiste moderne voudrait voir dans M. Hébard un homme de bureau, un professeur ou un savant, et non pas un homme de travail manuel et d’invention commerciale.
Nous l’avons dit, presque jamais ces hommes qui cherchent si péniblement la fortune n’aiment l’argent pour le bien-être qu’il procure; ils veulent la fortune, non pas pour la fortune, mais pour satisfaire un caprice, pour avoir quelque chose qui leur a fait envie chez un autre qu’ils ont connu il y a vingt ans. M. Hébard, lui, doit son énergie à un voisin qui possédait une bibliothèque. M. Hébard y passait sa journée et ses soirées à lire Voltaire. Un jour il lui arriva à peu près ce qui arrive dans le conte des Deux Voisins. L’un deux avait des livres et un ménage très mal monté; l’autre avait au contraire un très beau ménage, mais pas le plus petit livre. Un soir celui-ci cria à travers la cloison: «Voisin, prêtez donc un livre, je ne puis dormir.--Mes livres ne sortent pas, répondit celui-là; venez lire chez moi tant que vous voudrez.» Quelques jours après, ce fut le tour du bibliophile de s’écrier: «Voisin, mon feu ne veut s’allumer; prêtez-moi votre soufflet.--Venez souffler chez moi tant que vous voudrez, répondit l’autre, mon soufflet ne sort pas de chez moi.»
Or, dès qu’il se fut brouillé avec son voisin, M. Hébard se dit: «Moi aussi, j’aurai mon Voltaire!» Et il se mit à travailler pour se le procurer. Mais, âgé de quinze ans, il n’était que petit patronnet chez un regrattier. Les regrattiers sont les pâtissiers qui fabriquent les chaussons aux pommes, les brioches sans beurre et les gâteaux sans sucre qu’on vend aux écoliers et aux gamins de Paris. Il gagnait, pourboires compris, vingt-cinq sous par semaine. M. Hébard était nourri à la boutique, et ses parents, qui étaient portiers d’un hôtel d’étudiants dans la rue Saint-Jacques, le logeaient. Pour se procurer les quatre-vingts volumes de Voltaire, édition Touquet, à un franc soixante-quinze centimes le volume, il fallait donc deux années d’économie. M. Hébard ne se sentit pas ce courage. Il abandonna son métier pour se faire camelot, c’est-à-dire marchand de bimbeloteries dans les foires et fêtes publiques. Il y portait de la bijouterie fausse. Pendant trois étés, il fit les départements de la Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise. Ses affaires prospérèrent au delà de ses espérances. Mais ce qui lui profita beaucoup plus que son commerce, c’est qu’il y apprit tous les stratagèmes que les marchands forains mettent en pratique pour vivre. Il connut leurs besoins, leurs façons d’acheter, de vendre, et il y conçut une idée excellente: aussi manqua-t-elle de l’envoyer passer cinq ans à Sainte-Pélagie. On y enfermait encore les prisonniers pour dettes. Il voulut fonder à Paris une sorte d’entrepôt où tous les camelots s’approvisionneraient de marchandises. L’affaire ne réussit pas; il dut faire faillite, et le Voltaire ne fut pas encore acheté de cette fois.
Pendant les trois années d’ensuite, il accompagna les hercules, les femmes phénomènes, les disloqués, les avaleurs d’épées, les mangeurs de feu, les dentistes, les escamoteurs, les banquistes, les nains, les géants, les enfants à deux têtes, les veaux à quatre cornes, et tous les charmants spectacles qui réjouissent les yeux du peuple le plus spirituel du monde dans les jours de réjouissances. Il s’était acquis une certaine réputation dans le boniment, la postiche et la parade. On nomme ainsi le prologue que les saltimbanques jouent devant leur baraque pour allécher le public en l’amusant aux bagatelles de la porte, et qui finit invariablement ainsi: «Entrez, Messieurs, Mesdames, entrez; vous y verrez ce que vous n’avez jamais vu; et cela ne coûte que 2 sous. 2 sous! il faudrait ne pas avoir 2 sous dans sa poche, etc.»
M. Hébard, qui était Parisien, qui savait son boulevard du Temple par cœur, imitait les comiques à la mode, faisait des grimaces, parlait fort et captivait l’attention des combrousiers: c’est ainsi que les forains nomment les paysans. Aussi Gringalet était-il fort recherché par les Bilboquets du temps.
C’est tout un monde à part, nous disait-il, que la population des forains; il serait très curieux de les étudier. Figurez-vous qu’il y a là des familles entières qui n’ont jamais habité dans des maisons; les enfants naissent, vivent, grandissent et meurent dans ces longues et larges voitures qu’on rencontre souvent sur les routes, et dans lesquelles ils couchent, font leur cuisine et transportent tout leur mobilier. Ils se marient entre eux, et les nouveaux conjoints ne font que passer d’une voiture dans une autre. Un enfant n’a pas deux ans qu’on lui a déjà assoupli les reins pour lui apprendre la dislocation et les sauts de carpe. Il fait ses exercices d’agilité, il danse la danse des œufs, à l’âge où les autres enfants font à peine leurs dents. Ce petit être, à dix ans, connaît à fond toutes les roueries qu’on n’apprend dans le monde que par une longue pratique de la vie, et la fréquentation assidue des sociétés les moins mêlées. Lorsque les autres balbutient papa, maman, et jouent à la poupée, lui, il entortille déjà le pétrousquin en faisant la manche (il sait attraper le public en faisant la quête). C’est pitié de voir ces vieux enfants qui raisonnent de tout et avalent le canon comme des hommes. Les gens du monde croient qu’Eugène Sue a exagéré les caractères de Bamboche et de Basquine. Non, le profond moraliste n’a fait qu’atténuer, au contraire, ce que ces mœurs nomades ont d’horrible. Il faut avoir un corps de fer, un cœur d’acier, une âme de bronze, pour vivre de cette vie-là.
Vient ensuite le truqueur. On appelle ainsi tous ces gens qui passent leur vie à courir de foire en foire, de village en village, n’ayant pour toute industrie qu’un petit jeu de hasard. Cela s’appelle passe-carreau, le chandelier, etc. Le jeu du chandelier consiste à abattre un chandelier de feutre sur lequel on a mis I sol. Le joueur, armé d’une longue baguette, doit d’un seul coup faire tomber ces deux objets hors de l’assiette qui les supporte. On joue ordinairement un lapin, de l’argent ou des macarons. Cet exercice paraît fort simple au premier abord, et le truqueur l’exécute avec une telle facilité que tout le monde veut essayer. On s’entête à gagner, les paris s’engagent entre le marchand et le joueur, et bientôt celui-ci quitte la place le gousset à sec.
Il est tel industriel de ce genre qui part au printemps, emportant un lapin dont, à la fin de la campagne, il fait une excellente gibelotte. Pendant les six mois du beau temps, il gagne de quoi passer grassement son hiver. Voici la mise de fonds: un chandelier en feutre, deux sous; une assiette, trois sous; un lapin, trente sous. Quant à la baguette, il la cueille au premier aulne qu’il rencontre sur son chemin. Ajoutons-y le sou à mettre sur le chandelier: total, trente-six sols. C’est avec ce capital qu’il vit, qu’il nourrit sa femme, qu’il élève plusieurs enfants, et qu’il finira par acheter quelque beau domaine. Il y a peu de financiers, même à la Bourse de Paris, qui sachent mieux faire suer leur argent.
Dans certains pays, les fêtes sont organisées par des particuliers. Ces pays-là sont la terre promise des banquiers du biribi, du passe-carreau et du chandelier. On charge ordinairement de la surveillance de la foire le garde champêtre du lieu ou un des gardes du plus riche propriétaire. Alors les truqueurs font ce qu’ils nomment une bouline, c’est-à-dire une collecte entre eux, et ils chargent un compère de distraire le surveillant, de l’emmener à l’écart, de l’inviter et de le griser. Alors, malheur aux pauvres pétrousquins (particuliers) qui s’aventurent à jouer! ils sont rançonnés sans merci. Une sentinelle veille pendant ce temps avec mission de signaler l’approche fortuite de la maréchaussée: la gendarmerie a tant de préjugés!
Si vous vous êtes promené dans une fête de village, vous avez dû jouer au quatre-vingt-dix. Ce jeu est une espèce de loto, et l’un des spectateurs se charge de remplir l’office du destin: il plonge la main dans un sac et en retire le numéro qui doit faire un heureux. On y gagne ordinairement de la porcelaine. Vous y voyez des déjeuners, des vases superbes, de belles pendules, etc. Le quatre-vingt-dix a droit à une pièce au choix du gagnant, mais ce gagnant est presque toujours un ami sûr, un compère, qui emporte son gain, fait le tour de la tente et remet l’objet gagné à son premier et seul propriétaire, le banquiste. Quelquefois celui-ci offre à son compère, devant tout le monde, de le reprendre pour cent cinquante ou deux cents francs. Le compère n’a garde de refuser, et on lui compte la somme. Le public, alléché par un tel gain, passe sa soirée à tirer des numéros, et s’en retourne chez lui, emportant des coquetiers, deux ou trois verres communs et des tasses dépareillées. Le tour est fait, le combrousier a été mis dedans.
Il existe dans les foires des environs de Paris une boutique de porcelaines véritablement luxueuse; on y voit de tout, des vases d’église et des glaces dignes de figurer dans le boudoir d’une petite-maîtresse; les mille caprices de la mode y chatoient, coffrets ornés de médaillons ciselés et verres de Bohême. La boutique est tenue par une dame agréable et sa demoiselle, qui est charmante. Lorsqu’elles arrivent dans un village, en demandant au maire la permission d’étaler, elles commencent par faire un don de cent à deux cents francs aux pauvres de la paroisse. Cela fait du bruit dans le pays; la dame et sa demoiselle assistent à la grand’messe et n’ouvrent leur boutique qu’après l’office divin. Cela fait très bien. La haute société du lieu s’empresse d’accourir au magasin de ces dames: les femmes pour voir une personne si pieuse, les jeunes gens pour contempler les beaux yeux de la demoiselle. La partie s’engage; c’est à qui restituera en détail la somme si généreusement donnée aux pauvres. Et voilà comment il se fait que la dame possède aujourd’hui deux maisons sur le pavé de Paris et que la demoiselle a dû l’an dernier épouser un notaire. Parlez-nous de la philanthropie! c’est le meilleur placement qu’on ait encore trouvé. Demandez à messieurs tels et tels, qui se sont fait de si bonnes rentes en visitant les pauvres prisonniers.
Donc M. Hébard traversait tout ce monde-là, mais en philosophe observateur. Il était un peu poète, et faisait des couplets; un peu orateur, et composait des parades; un peu acteur, et jouait ses œuvres; et cela en continuant de rêver à son Voltaire. Enfin, un jour, jour à jamais mémorable, la troupe d’acrobates à laquelle appartenait M. Hébard donnait ses représentations à Montargis. Un régiment qui passait fit sa grande halte sur la place de la ville. Il menait à sa suite tout son attirail de guerre, et notamment un petit four ambulant. M. Hébard, qui se connaissait en fours, voulut voir celui-ci. Il l’examina et s’en fit expliquer tout le mécanisme. Il eut affaire à un homme qui, par amour-propre, lui donna tous les renseignements possibles. C’était le boulanger du corps. Ce soldat-boulanger était un noble, de très haute naissance, dont la famille avait été ruinée et dispersée par les événements. Ne sachant que faire, sans état, sans ressources, il s’était fait soldat pour vivre, croyant gagner l’épaulette en six mois; mais son éducation était trop négligée, et on le relégua à la manutention des vivres. Là il devint boulanger, et excellent boulanger. En 18.. il était donc attaché comme maître boulanger à un régiment de ligne. Nous le reverrons bientôt. Mais revenons.
M. Hébard vit tout de suite une belle fortune dans ce simple four de campagne. En remontant sur son estrade pour faire sa dernière parade, il feuilletait déjà dans son imagination les premières pages de son Voltaire, édition Touquet. En effet, en revenant à Paris, le premier soin de notre voltairien fut de courir chez les fabricants de tôle et de se faire construire un appareil semblable à celui qu’il avait admiré la veille à Montargis.
Le dimanche suivant, il s’établissait dans une des avenues des Champs-Élysées. C’était le temps de la vogue de M. Coupe-Toujours, le marchand de galette du boulevard Saint-Martin. M. Hébard, d’après ce principe que tout état laisse une glane pour quelqu’un, se mit à glaner sur M. Coupe-Toujours. Il se fit fabricant de galette ambulant; il courut les fêtes et les foires, traînant toujours derrière lui son établissement. Il eut un moment de grande vogue; mais, voyant qu’il était menacé d’une nombreuse concurrence, au lieu de s’y opposer, il se mit à faire fabriquer des fours pareils au sien, et les vendit à qui en voulut; puis, avec son juste instinct, sentant que l’affaire ne pouvait durer, il laissa cette industrie, devenue vulgaire, pour se faire fabricant de pain d’épice commun.
Au premier coup d’œil, faire du pain d’épice ne paraît pas être une grande innovation. Les Champenois de Reims sont réputés pour fabriquer le meilleur; mais le faire à si bon marché que personne ne puisse rivaliser avec vous, voilà la malice. Il fallait trouver quelque prodige de la chimie qui remplaçât la farine de seigle, comme les gargotiers de la barrière savent remplacer, dit-on, le bœuf par du cheval et le lapin par du chat.
Or, un homme vendait des croûtes de pain à un prix qui ne permettait pas de supposer que jamais ce qu’il vendait fût sorti de la boutique d’un boulanger. C’est là qu’il fallait frapper. Le prodige de la chimie était de faire redevenir cet ex-pain farine. C’est à ce problème que s’arrêta M. Hébard. Il fit des essais de toute sorte; enfin, en soumettant ce pain à la chaleur d’un bain-marie dans un four construit exprès, il réussit à le sécher assez pour qu’en passant sous la meule d’un moulin de son invention, il fût ramené à sa forme première, c’est-à-dire à l’état de farine.
Ce procédé trouvé, M. Hébard était maître de la place de Paris; il pouvait fournir du pain d’épice commun aux marchands ambulants, à ceux qui pour deux sous donnent aux enfants plus d’un demi-kilo de cette friandise. Comme il vendait sa marchandise à cinquante pour cent de rabais sur tous les autres fabricants, il eut bientôt la pratique de tous les truqueurs qui tiennent ces petits jeux de tourniquet où l’on gagne à tout coup. Ses anciens confrères devinrent ses clients.
Décidément, M. Hébard avait conquis son Voltaire.
Mais, hélas! il en est des livres comme de l’appétit, qui vient en mangeant: plus on en a, plus on désire en avoir, et l’on finit par passer à l’état de bibliomane. Et c’est alors le vrai moment où on cesse de lire.
C’est ce qui arrive aujourd’hui à M. Hébard; il a une magnifique bibliothèque, des livres précieux, dix éditions de Voltaire dans tous les formats; mais il ne les ouvre jamais. Il passe des journées à les ranger sur des rayons de chêne, et ses soirées dans les salles de vente pour en augmenter incessamment le nombre.
«Si vous ne lisez plus, lui demandai-je, pourquoi achetez-vous tant de livres?
--Hélas! Monsieur, la nature humaine est ainsi faite. Ce sont les gens qui digèrent le moins bien qui se font servir les meilleurs dîners, comme ce sont les plus vieux sultans qui possèdent les plus nombreux harems. J’ai de la fortune; personne ne pouvait glaner sur mon industrie. La nature m’a donné la manie des livres en compensation. Les librairies sont ma caisse d’amortissement. Il faut bien que tout le monde vive!»
[Illustration]
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