IX
LE PROFESSEUR D’OISEAUX.--LA BOUILLIE POUR LES CHATS.--LA FAMILLE MEURT-DE-SOIF.--LA MÈRE MOSKOW.--LES RIBOUIS ET LES DIX-HUIT.--LA ZESTEUSE.--UN DERNIER MOT SUR LE BERGER EN CHAMBRE.--LE FABRICANT D’OS DE JAMBONNEAUX.--LE MARCHAND DE FUMÉE.--ALLUMETTES CHIMIQUES DEUXIÈME QUALITÉ.--LE CANARDIER.--LE FABRICANT DE CODES.--UN POÈTE LYRIQUE VIVANT DE SON ÉTAT.
Monsieur Beaufils est un vieillard presque infirme, qui ne parle que rarement, mais qui siffle presque sans cesse. Son établissement est une immense volière; on n’y voit de tous côtés que rossignols, canaris et sansonnets. Les cages se pressent contre les murailles; il y en a sur tous les meubles; d’autres sont appendues au plafond, et les fenêtres en sont encombrées; il y en a partout; c’est un ramage étourdissant, assourdissant.
Au milieu de la pièce est un dais sous lequel se place M. le professeur Beaufils pour procéder à sa leçon musicale. Il prend une petite serinette sur ses genoux, et, avec un sérieux imperturbable, il régale ses élèves du Carillon de Dunkerque, de Portrait charmant, de Il pleut, il pleut, bergère, etc.
Un serin ordinaire coûte 30 sols. Le serin hollandais vaut jusqu’à 3 francs; mais, lorsqu’il a passé par les mains de M. Beaufils, qui a perfectionné son éducation, son prix s’élève au quadruple pour les amateurs.
M. Beaufils prend des pensionnaires et fait des éducations particulières en ville. A cet effet, il loue des serins parfaitement stylés que la pratique enferme avec l’élève qu’il s’agit d’éduquer. Les classes d’un serin intelligent durent six semaines ou deux mois. Après ce temps, il chante convenablement deux ou trois airs; il est passé ténor ou soprano dans son espèce. Pour faire ainsi des Roger ou des Alboni et des Frezzolini, M. Beaufils traite à forfait, moyennant 5 francs pour une éducation complète, ou bien 10 sous par semaine pour la location du professeur.
La pension de M. Beaufils est située dans une des rues qui avoisinent le Temple; il a choisi ce quartier parce que les dames du marché et toutes les ouvrières qui travaillent pour elles sont folles d’oiseaux depuis qu’Eugène Sue, avec sa Rigolette, a mis les serins à la mode.
Du reste, on ne saurait croire combien, les chevaux exceptés, les animaux sont choyés par la population ouvrière de Paris. Il y a des gens qui s’imposent des privations pour mieux nourrir un chien, un chat, un perroquet, une pie, etc. De là certaines industries spéciales. Nous savons une famille nombreuse dont tous les membres sont ramasseurs et reconducteurs d’animaux. Chaque jour des affiches promettent vingt-cinq, cinquante et même cent francs de récompense pour des King-Charles, des perruches et des épagneuls perdus. Combien d’hommes et de femmes se perdraient pour lesquels on ne promettrait pas cent sous!
La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux est une branche de petit commerce. Elle fait vivre, entre autres, Bernier et sa jeune famille. Bernier est ce qu’on nomme un homme intéressant; il fait de la bouillie pour les chats dans la véritable acception du mot. C’est un enfant de l’Auvergne. Il était charbonnier; un accident l’a obligé de quitter cette position sociale pour celle que nous venons de dire.
Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; chaque maison ayant ses chiens et ses chats, il se mit à fabriquer de la bouillie pour les uns, de la pâtée pour les autres, en y joignant un petit commerce de mou de veau. Sa réputation s’établit bientôt dans l’arrondissement sur des bases solides; la vogue était venue frapper à sa porte. Maintenant, dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori passerait pour être maltraité si son dîner ne venait de chez Bernier, le Véfour du genre. Bernier fait même des envois dans les quartiers les plus éloignés, et plus d’un angora de comtesse et d’un bichon de marquise envoient chaque matin leurs valets faire emplette de pâture à sa modeste boutique. Elle a pour enseigne: A l’ancienne et véritable renommée de la nourriture des animaux. Car, il faut le dire, bien des gens ont essayé de faire concurrence à ce Brillat-Savarin de la gent quadrupède. Son enseigne est une protestation contre le plagiat.
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Puisque nous sommes dans le quartier du Temple, disons quelques mots de la dernière incarnation de l’habit noir, du gilet de soie et de la botte vernie. C’est là que, de chute en chute, ils arrivent où vont toutes choses, au pays de l’inconnu.
Lorsqu’un habit a descendu tous les degrés de la toilette, que du tailleur il a passé au client, puis à son valet ou à son portier, puis au marchand de vieux habits, puis à quelque fashionable de barrière, il arrive au Temple, cette nécropole du costume parisien. Là on le retourne, on le rapièce, on le refait; mais il lui reste une phase à parcourir avant d’être vendu aux fabriques des environs de Paris qui font l’engrais de laine. Cette dernière phase, c’est aux frères Meurt-de-Soif qu’il la doit.
Ce nom de Meurt-de-Soif n’est pas, comme on pourrait le croire, un nom inventé par la plaisanterie parisienne. La famille Meurt-de-Soif existe réellement; elle a son domicile dans le sixième arrondissement; sa spécialité est l’achat des vieux habits au lot, presque au poids, le rapiéçage et la revente aux barrières.
A la bonne heure! voilà l’extrême limite du bon marché. La vente des frères Meurt-de-Soif se fait à la criée, au rabais, sur une table, le soir, à la lueur des torches. Là vous avez un véritable habit des ateliers d’Humann, un véritable gilet de chez Blanc, un véritable pantalon coupé par Morbach, en un mot, un véritable habillement de fashionable; pour combien? pour trois francs le tout! Et, par-dessus le marché, l’esprit et l’érudition des Meurt-de-Soif. Rien de plus drolatique que leur boniment. En voici un échantillon:
«Regardez, Messieurs: cet habit a appartenu à un prince russe et lui a valu la conquête d’une danseuse de la Grande-Chaumière. Il a fait ensuite l’admiration de tous les habitués de la Closerie-des-Lilas, sur le dos d’un artiste pédicure très connu. C’est aussi avec cet habit que le valet de chambre d’un milord a enlevé une figurante des Délassements, qui le prenait pour son maître. Il nous est arrivé parce que ce dernier s’est ruiné à payer des chinois à sa dulcinée. Eh bien! moi, malgré tous ces glorieux souvenirs, malgré toutes ces conquêtes qui lui sont dues, je vous le donne pour trois francs. Trois francs! Avis aux hommes à bonnes fortunes!»
L’habit est mis à prix trois francs, mais après descend peu à peu jusqu’à trente sous. Le pantalon se vend ensuite un franc, et le gilet cinquante centimes.
Au surplus, les clients de la famille Meurt-de-Soif sont aussi souvent les vendeurs que les acheteurs. Quand ils se nippent, ce n’est généralement que pour quelques jours. Ils se défont volontiers le lundi de ce qu’ils ont acquis le dimanche. Les vêtements en question font souvent la navette: ils retournent souvent de l’acheteur aux marchands, des marchands aux acheteurs, et toujours ainsi, usque ad, etc. Il en est qui sont revenus vingt fois chez ces derniers, et sur lesquels ils ont toujours fait des bénéfices.
La mère Moskow est le complément habituel des frères Meurt-de-Soif. C’est une ancienne vivandière de la grande armée, qui loue du linge blanc, ou à peu près. Elle loue une chemise par semaine pour vingt centimes, pourvu qu’on rende celle qui a été portée. Si on veut avoir son linge à soi, on paye cinquante centimes, et l’on en devient légitime propriétaire.
La mère Moskow court particulièrement les ventes de vieux linge, et c’est avec les vieux draps qu’elle compose les incroyables sacs qu’elle prête ou vend sous la qualification de chemises neuves. De même que la famille Meurt-de-Soif, la mère Moskow a un atelier où elle emploie une vingtaine de femmes qui représentent à elles toutes l’âge du monde moderne. Elles sont occupées à coudre, à tailler, à rapiécer, à assembler. Jamais les habits d’Arlequin n’ont été composés de plus de pièces et de morceaux.
La mère Moskow entreprend aussi les fournitures de layettes et de trousseaux dans le même genre.
A la suite des deux industries précédentes, il convient de ranger celle du fabricant de dix-huit. On nomme ainsi le riboui. Le riboui n’est pas tout à fait un savetier, c’est plus et moins; de même que le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt un soulier redevenu neuf: de là vient son nom grotesque de dix-huit, ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et les vieilles tiges de bottes, qu’on remet sur de vieilles semelles retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous, finissent par figurer tant bien que mal une chaussure. Cela se vend sans aucune garantie, à la grâce de Dieu. La durée est généralement de huit jours. Quant au prix, il varie de quinze à vingt sols. C’est fort cher, eu égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas de conseiller de préférence de belles et bonnes chaussures de vingt à trente francs. Ce conseil ressemble à l’ordonnance de ce médecin qui, ayant à traiter un malheureux épuisé par la misère et la faim, lui prescrivait, au dire de l’auteur des Béotiens[H], de boire du vin de Bordeaux, de manger des viandes succulentes et d’aller chaque jour se promener au bois de Boulogne à cheval.
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Si maintenant nous voulons entrer dans les arts d’agrément, dans l’article fantaisie, dans l’utile dulci, comme disaient les Latins, nous ferons une visite à Mᵐᵉ Vanard, qui a su réunir ces deux choses si difficiles dans une seule industrie. Mᵐᵉ Vanard est zesteuse.
C’est une touchante histoire que celle de cette jeune et jolie femme restée veuve et sans fortune à dix-huit ans. Son mari s’est tué à la besogne pour donner à sa femme le bien-être et le luxe. Il avait établi une petite distillerie où il travaillait à condition pour les parfumeurs et les confiseurs.
Pendant le peu de jours heureux que ces deux époux passèrent ensemble, Mᵐᵉ Vanard, à force de voir travailler son mari, avait fini par surprendre quelques-uns des secrets de la science chimique; elle pouvait le remplacer près de ses alambics pendant ses absences. Aussi voulut-elle, quoique inconsolable, continuer son commerce. Elle se souvint que celui qu’elle regrettait, lorsqu’ils se permettaient, le dimanche, le petit dîner chez le traiteur, lui avait dit à propos de citron: «Un homme intelligent, avec ce qui se jette à Paris de pareilles écorces, pourrait faire sa fortune.»
Mᵐᵉ Vanard avait de l’intelligence; elle prit un panier à son bras et s’en alla rôder dans la rue Montorgueil, cette patrie des huîtres. Quand les chiffonniers avaient passé et retourné tous les tas de détritus pour y chercher leur récolte, elle commençait la sienne. Les garçons limonadiers et restaurateurs, voyant une jolie femme qui venait chaque matin butiner où tant d’autres avaient passé avant elle, s’inquiétèrent de ce qu’elle cherchait si attentivement et promirent de lui mettre de côté les précieuses écorces. Après les limonadiers vint le tour des balayeurs de théâtres.
Bref, Mᵐᵉ Vanard finit par fonder un atelier et prit à sa solde des ramasseurs et des ramasseuses. C’est cet atelier que nous avons visité. Figurez-vous une pièce immense, toute tapissée de claies en osier du sol au plafond, et sur ces claies des myriades d’écorces d’oranges, des monceaux de pelures de citrons. Au milieu de cette pièce, autour d’une longue table, une vingtaine de jeunes ouvrières, chantant, babillant, sont occupées à zester ces écorces. Elles les empilent dans des sacs, dans des boîtes, dans de grandes caisses. Ainsi préparée, la pelure change de nom et devient zeste. Cette matière est pesée, empaquetée, expédiée dans tout Paris, dans toute la France, et même jusqu’à l’étranger, où elle se transforme encore, change de nom et devient curaçao de Hollande, sirop de limon, orangeade, citronnade, limonade, essence de citron, etc. Telle est l’industrie qui a fait la fortune d’une femme charmante, aimant les arts et la littérature, ayant maintenant sa loge aux Français, aux Italiens et à l’Opéra une fois par semaine.
Voici une autre veuve, moins jeune, moins jolie, moins élégante, moins intelligente aussi, qui a trouvé moyen de faire une belle fortune là où personne n’avait vu que de grossières vétilles. Mᵐᵉ veuve Thibaudeau s’est établie fermière de balayage. Vous tous, excellents citadins, vous payez pour faire balayer vos escaliers; Mᵐᵉ Thibaudeau paye au contraire pour balayer ceux des autres.
Certes, Mᵐᵉ Thibaudeau n’est pas née avec un goût tout particulier pour le balayage, comme on dit que les poètes naissent avec la passion des vers, et les rôtisseurs avec celle de la broche. Non, c’est par raison qu’elle s’y est adonnée.
Mᵐᵉ Thibaudeau exerçait la modeste profession de concierge. Elle tirait le cordon d’une maison sise à Paris, rue du Temple. Cette maison était occupée tout entière par deux fabricants, tous deux bijoutiers. Or, par un hiver très rude, elle eut l’idée économique de brûler, dans un vieux chaudron qui lui servait d’âtre, tous les détritus que lui fournirait son balai. L’idée était doublement bonne. Elle s’aperçut que ce qu’elle avait regardé jusque-là comme une vile poussière devenait, mêlé avec des mottes et du charbon de terre, un excellent combustible. Puis, les beaux jours étant venus, Mᵐᵉ Thibaudeau voulut faire la toilette d’été à son ménage. Elle prit son vieux chaudron et le débarrassa de ses cendres. Mais jugez de sa surprise, lorsqu’au lieu d’une cendre ordinaire, s’envolant au vent, elle trouva quelque chose de résistant qui semblait soudé au fond de l’ustensile, et qui, de temps en temps, jetait des reflets jaunes. Elle fit examiner ce résidu: c’était de l’or. Mᵐᵉ Thibaudeau avait découvert la pierre philosophale; elle avait retrouvé la science des Nicolas Flamel, des Paracelse et des Balsamo.
Elle prit dès lors à ferme le balayage des escaliers dans les maisons habitées par des bijoutiers en or, tant et si bien qu’avec les bénéfices qu’elle en retira elle put entreprendre concurremment une autre industrie non moins lucrative: elle achète d’immenses terrains aux environs de Paris et y fait construire des villages suisses. Elle en revend ensuite les chalets à des marchands de la rue Saint-Denis qui peuvent y chanter tous les dimanches: Arrêtons-nous ici, l’aspect de ces montagnes, etc.
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Nous avons signalé dans un de nos précédents articles l’industrie singulièrement champêtre de M. Simon, qui mène paître ses troupeaux à Paris, dans les vertes prairies qu’il possède au cinquième étage d’une maison du faubourg Saint-Hilaire. M. Simon a réclamé contre la qualification de berger en chambre que nous lui avons donnée: c’est nourrisseur qu’il eût fallu dire. Soit! Nous profiterons de cette rectification pour ajouter quelques détails à ceux que nous vous avons donnés.
M. Simon s’habille en paysan; il porte des sabots et une blouse grise; il ressemble donc à Jean Guettré de Pierre Dupont plus qu’à un Colin d’opéra-comique. Nous n’avons pas remarqué la moindre houlette dans sa bergerie, ou plutôt dans sa nourrisserie. Mais, en revanche, sa conversation est fleurie comme un couplet de Dupaty; il parle rose et aurore; ses comparaisons sont florianesques et parfumées. Il a pris Némorin et Céladon au sérieux.
Lorsque nous entrâmes dans son étable, après avoir monté quatre-vingt-dix marches, nous nous arrêtâmes étonné: il nous semblait être dans une de ces belles fermes des montagnes d’Écosse, où tout est si bien rangé qu’on se croirait plutôt dans une bibliothèque d’amateur que dans une écurie.
L’étable de M. Simon est composée de deux longues salles, partagées en boxes, comme disent les gentlemen. Dans chacune de ces cages il se trouve une chèvre. Il y en a cinquante-deux. Au-dessus de la mangeoire, à l’endroit où sont ordinairement les râteliers à foin dans les écuries de chevaux, est placée une façon d’armoire en bois blanc, ciré, verni; c’est là que M. Simon enferme la nourriture de son élève. On lit en grosses lettres des inscriptions du genre de celles-ci:
Mélie Morvanguilotte.--Nourrie à la carotte pour Mᵐᵉ..., attaquée d’une maladie de foie.
Marie Noël, née à l’étable (1851), de Jeannette et de Marius.--Nourrie de foin ioduré pour le fils de M..., sang pauvre.
Puis viennent les observations. Nous ne vous citerons pas les noms des maladies que M. Simon traite par le lait de chèvre, ni les termes scientifiques qu’il emploie pour déguiser les médicaments qu’il fait avaler à ces pauvres bêtes pour les faire servir de pharmacie vivante à ses clients. Nous ne sommes ni médecin ni chimiste, nous ne pouvons donc rien dire de cette pratique; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que, si le sort, au lieu de jeter à Paris un berger en chambre au cinquième étage, eût placé M. Simon dans une bonne ferme du pays de Caux, il eût certainement disputé à M. Cornet l’honneur de fournir à Paris ses bœufs gras, et à M. Estancelin celui d’envoyer au concours des porcs de la grosseur des bœufs.
La température rigoureuse de cet hiver a fait naître deux petites industries nouvelles. Tous les soirs, pendant la gelée, des ouvriers maréchaux se tenaient avec une lanterne et leurs outils sur les quais, aux abords des ponts, sur les boulevards, et ferraient à glace, pour un prix minime, tous les chevaux des cochers qui ramenaient du monde des théâtres ou des soirées.
De leur côté, les charretiers de louage se portaient aux endroits difficiles de la ville, et, quand arrivait une voiture pesamment chargée, ils proposaient un cheval en aide pour quelques sous.
Mais voici venir M. Oscar Mithat, avec sa grande entreprise de fourniture d’os de jambonneaux. Celui-ci entre dans la carrière, mais il y entre à la façon des maîtres, en accaparant un genre de commerce.
Nous pourrions faire ici un savant travail de statistique, et prouver que le nombre des jambonneaux mangés à Paris dépasse des deux tiers au moins le nombre des porcs qui s’y consomment. Aussi, avant l’avènement de M. Oscar Mithat, lorsqu’on mangeait un jambonneau dans un atelier, on en laissait l’os au gamin qui allait faire l’acquisition; il le rapportait au charcutier, qui lui remettait deux sous en échange. Donc le jambonneau se fabrique; donc cette épaule est un prodige d’anatomie, un chef-d’œuvre que tout bon charcutier doit exécuter pour être reçu compagnon dans son art. Il y a à Paris des os qui servent depuis dix, vingt ans, qui chaque matin sortent garnis de la boutique, et y rentrent le soir absolument dénudés.
Eh bien! ces beaux jours sont passés pour le gamin et l’apprenti. M. Oscar Mithat se charge de fournir à dix sous la douzaine tous les os de jambonneaux dont on peut avoir besoin dans la consommation parisienne.
Le père Cotin, lui, vend de la fumée, autrement dit de la suie tamisée. L’an dernier, il a fait pour cent mille francs d’affaires avec l’Amérique; seulement, et d’après ses livres, il a donné plus de vingt mille francs d’argent à ses tamiseuses et trente mille francs aux Savoyards qui lui vendent sa matière première.
Près des magasins de M. Cotin, que les propriétaires ont relégué hors Paris, sous prétexte qu’il noircissait tout dans leurs maisons, nous avons vu une enseigne que nous livrons à la sagacité de nos lecteurs. La voici:
Berouley aîné, fabricant d’allumettes chimiques DE DEUXIÈME QUALITÉ. Gros et détail.
Pourquoi de deuxième qualité? La réponse nous manque. M. Berouley serait-il, par hasard, l’inventeur des fameuses allumettes dont parle Arnal dans les Cabinets particuliers? Toujours est-il que son enseigne nous a plongé dans un océan de suppositions.
Place maintenant au célèbre Édouard, le canardier par excellence, le roi des crieurs publics.
Tout le monde connaît M. Édouard; tout Paris a admiré aux abords des théâtres un homme à l’allure athlétique, à la voix de stentor, à l’œil fin, au sourire gracieux, qui hurle pendant six heures consécutives: «Voilà ce qui vient de paraître!» et qui vous vend une petite brochure imprimée depuis plus d’un an. Mais n’est pas canardier qui veut. Il faut savoir allécher son public. M. Édouard n’a pas de rival. Il vend les petits livres de M. Émile Jaeglé, le Duranton du canard. Jusqu’à présent, les libraires du quartier Latin, malgré toute leur imagination, n’avaient pu trouver que trente-six Codes. M. Jaeglé en a trouvé un trente-septième: c’est le Code des portiers.
Voici comment M. Édouard le vend au peuple de Paris.
«Le Code des portiers ou la tranquillité des locataires. Il faut voir ça, Messieurs, connaître ses droits. Si vous avez un mauvais portier, envoyez-le-moi: je suis le grand redresseur de torts, le Cabrion des Pipelets, la terreur de la loge; tous les cordons m’ont été envoyés par ces sultans de la porte cochère pour me pendre. Je les ai dédaignés, parce que je veux rendre service à mes concitoyens. Voyez cela, lisez; il y a là de quoi vous faire frémir. Prenez le Code des portiers, et, rien qu’en sachant que vous l’avez dans votre poche, le vôtre vous ouvrira au premier coup de marteau, même après minuit, etc., etc.»
Outre le Code des portiers, M. Jaeglé a publié toute une série de petits guides à un sou. Il y a le Code des gens mariés, le Code de l’ouvrier, le Code du domestique, le Code de la prévoyance, même le Code des morts. Sous une forme légère, il a eu l’idée, ingénieuse du reste, de répandre dans le peuple la connaissance des lois que chacun est censé connaître et que personne ne connaît.
Nous laisserons dormir en paix les morts, dont le Code ne nous a pas paru d’une utilité bien réelle, et celui des portiers, qui nous fait peur; mais nous dirons que celui de l’ouvrier est une œuvre sérieuse. Dans un petit traité clair et succinct, M. Jaeglé a su rappeler au travailleur tous ses droits et tous ses devoirs. Il lui enseigne à aimer la patrie, à respecter la loi, à protéger ses droits. Si l’on vendait à bon marché, dans les villes et les villages, de petits livres bien rédigés sur des sujets de morale, d’histoire, de science pratique, contenant, en outre, quelques notions usuelles de législation, d’agriculture, de jardinage, etc., ces livres exerceraient une favorable influence.
Si nous avons rencontré çà et là des industries qui nous ont étonné, celle de M. Mathieu Leblanc nous a véritablement stupéfié.
M. Mathieu Leblanc est poète lyrique, et il vit de son état!
M. Mathieu est un petit homme maigre, nerveux, chétif, toujours strictement vêtu de noir. Il marche courbé, fait des grimaces en parlant, et se regarde dans les glaces lorsqu’il lit ses vers, qu’il ne comprend pas toujours lui-même. Il est né à Alby. Il a dans ses cartons deux ou trois tragédies et vingt ou trente comédies. Il s’est fait le chantre de toutes les gloires, de tous les événements, de tous les avènements. Dès qu’un air réussit au théâtre, il en fait une chanson populaire. Il chante pour dîner, pour souper, pour boire et pour dormir. Il chante les mariages et les baptêmes, les établissements en vogue et les catastrophes.
Voici un échantillon de son savoir-faire en poésie. Mˡˡᵉ Déjazet a eu un grand succès en chantant le Vin à quat’ sous; M. Mathieu Leblanc a fait sur le même air le Roi des Auverpins:
Le roi des Auverpins A fini sa carrière, Et de peaux de lapins On a couvert sa bière. Venez tous, marchands de coco, Vendeurs d’habits et porteurs d’eau, Venez célébrer les destins Du fameux roi des Auverpins.
C’est avec des vers de cette force que M. Mathieu Leblanc a résolu cet insoluble problème:
M. Mathieu Leblanc est poète lyrique, et il vit de son état!!!
[Illustration]
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LA CHILDEBERT
DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES TRAVERS, DES IDÉES, DES GLOIRES ET DES RIDICULES DU XIXᵉ SIÈCLE.
Le marteau municipal ou privé abat chaque jour quelque fragment de la vieille cité parisienne. Il faut se hâter d’en esquisser la biographie, si l’on veut que ces ruines d’un autre âge ne disparaissent pas complètement de la mémoire des hommes, comme de la surface du sol. Au premier rang des vieux édifices de ce genre nous n’hésitons pas à placer une immense masure que vient de faire disparaître le prolongement de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice jusqu’à la place Saint-Germain-des-Prés, à travers l’îlot de la rue Sainte-Marguerite, et qui, exclusivement habitée par des poètes, des prosateurs, des dramaturges, des peintres, des sculpteurs, des architectes et des rapins, exerçait, depuis cinquante ans et plus, sur les arts, les lettres, les théâtres, les idées, les mœurs, le langage et les modes, une influence prépondérante dont peu de critiques se sont doutés, et qu’il n’est pas sans intérêt de constater au moment même où elle cesse.
La grande et puissante bicoque dont nous parlons avait été bâtie sur une partie des jardins de l’abbaye Saint-Germain, qui furent vendus comme propriété nationale en 1793. C’était un vaste capharnaüm composé de chambres de garçon depuis le premier jusqu’aux combles. La plupart de ces pièces avaient été converties en ateliers par de jeunes artistes. On ne peut se figurer le nombre de gens devenus célèbres qui les ont habitées successivement.
Cette maison était située place Saint-Germain-des-Prés, rue Childebert, nº 9, d’où lui était venu le nom dédaigneux de la Childebert.
Grâce à sa proximité de l’Institut, de l’école des Beaux-Arts, du musée du Louvre et de celui du Luxembourg, grâce surtout à la modicité du prix de ses loyers, dès le temps de David, alors que l’illustre conventionnel régnait en despote sur les arts, la Childebert était devenue le quartier général des novateurs. Les élèves de Lethière notamment s’y étaient réfugiés et y formaient déjà une colonie révolutionnaire. Et l’art d’alors était divisé en deux camps: l’école de David et celle de Lethière.
Lethière était mulâtre de la Guadeloupe; il était fort mauvaise tête, très brave, très peu endurant. Après une querelle qu’il eut au Café Militaire de la rue Saint-Honoré, et dans laquelle il eut le malheur de tuer et de blesser très grièvement plusieurs officiers, il dut quitter Paris, et, grâce à la protection du prince Lucien Bonaparte, il fut nommé directeur de l’école de peinture à Rome; son atelier, où il se faisait autant d’assauts d’armes que de peinture, fut fermé, et ses élèves furent envoyés, par ordre, dans tous les autres ateliers.
En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés. Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique, copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau, ils foulent aux pieds tout ce que nous autres vieillards, qui n’avons pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur leur place des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy, l’auteur des Hermites, membre de l’Académie française et défenseur des saines doctrines.
La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’Avare puni; Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur, autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français; seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.
Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts, l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les coloristes et les fantaisistes s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par la Gaule poétique de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil, peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la Convalescence de Bayard et un autre trait de la vie du chevalier sans peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les preux, les destriers, les troubadours, étaient devenus à la mode; le temps des épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de Blangini ou de Romagnesi.
Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le Chasseur, le Cuirassier, le Naufrage de la Méduse, furent une véritable révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut sauvée.
M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du romantisme habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les Almanzors et les amants d’Élodie. Pour eux, les plus farouches novateurs du règne impérial étaient devenus des perruques, des rococos, des céladons. Ainsi vont les écoles, et ils devaient bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus téméraires.
C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait, à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses Méditations, et M. Victor Hugo préparait ses Orientales. Talma était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref, tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M. Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous délivra des Hellènes.
La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que dans le langage de l’époque on nomma la couleur locale. MM. Scheffer, Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria, Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les devanciers.
La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs. Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement d’échigner tel ou tel individu, on y dressait les listes de proscription.
On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII. Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de rococos et de perruques. On n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant, autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le vieil langaige de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait plus le peuple, mais le populaire; beaucoup, mais moult; monsieur, mais messire ou monseigneur. Le fond de toute cette linguistique se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa foi de gentilhomme. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: Par mon armure de Milan! Les Tête et sang! les Malédiction! étaient d’un usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait pas assez promptement, s’écrier: Par ma lance de Mathew Dunster, tavernier du diable! Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»
C’est aujourd’hui un homme grave.
Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait, déployait son manuscrit et commençait:
J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs. J’aime...
UNE VOIX. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.
AUTRE VOIX. Par les griffes de Satan, laissez lire le ménestrel!
PREMIÈRE VOIX. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?
LE POÈTE, recommençant. C’est une ballade.
J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs.
UNE AUTRE VOIX. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!
Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de cagots, de francs-mitoux ou de truands, et il remettait son œuvre en poche, en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de brouter les verselets purpurins qu’une douce imaginative formait en son cerveau». Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.
La couleur locale consistait surtout à faire dire au personnage le nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On disait: ma bonne dague d’acier, mon pourpoint de brocart, mon justaucorps de Venise, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au style coloré, c’était à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire: «Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent résonnaient à chaque pas.»
Cela avait un succès immense; c’était d’un haut goût littéraire.
Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient leurs noms de famille. Les Jean devenaient Jehan, les Pierre Petrus, les Louis Loys. On tournait et on retournait tellement son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un h ou un k, car les c n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant, datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme! ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors sous leurs noms goths, huns ou visigoths.
Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès d’Henri III, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les Orientales. On avait porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban. L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de Velasquez.
Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants à l’adresse des sires et seigneurs. C’était là un crime qu’on ne pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J] s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense. Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche, accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.
En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier; les romantiques de la Childebert commencèrent cette scie par vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de se rejoindre, mais où? mais comment?
«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»
Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route, et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là, ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé. Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là, frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot «Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides. Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»
Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire, où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections d’amateurs.
La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la Childebert se divisèrent en Bousingots et en Jeune-France.
Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.
Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues, leurs cheveux buissonneux.
Les Bousingots et les Jeune-France n’avaient de commun que leur haine du bourgeois, qu’ils appelèrent génériquement épicier. La société ne se divisa plus, à leurs yeux, qu’en bourgeois et en artistes, les épiciers et les hommes. L’antagonisme était flagrant, et Bousingots et Jeune-France passèrent le jour à inventer des épithètes désagréables à l’adresse de leurs communs adversaires, et la nuit à imaginer des tours qui troublassent leur sommeil.
Cette métamorphose ne devait pas être la dernière, et Jeune-France et Bousingots procédèrent bientôt à leur vingtième incarnation.
Les uns, les Jeune-France, se transformèrent en blasés, en rêveurs, en poitrinaires; ils éprouvèrent tous du vague à l’âme, des tristesses sombres; ils étaient marqués du sceau de la fatalité. On ne peut se figurer toutes les tortures qu’ils s’infligèrent pour se donner l’œil sombre et le teint pâle. Il y en eut même qui ne reculèrent pas devant le moyen ordinaire des jeunes filles qui désirent conserver l’élégance de leur taille: ils firent d’effroyables consommations de vinaigre et de cornichons. Enfin la plupart se convertirent au néo-catholicisme, avec Gustave Drouineau et M. Roux-Lavergne. Comme il leur fallait toujours imiter une époque quelconque de notre histoire, ils se firent jansénistes, illuminés, quiétistes, et traitèrent les Pères de l’Église comme ils avaient fait précédemment de Voltaire et de Racine. Seulement le jargon mystique avait remplacé le jargon du moyen âge; ils étaient plus ridicules, et voilà tout le progrès.
Quant aux autres, ils avaient bien adopté aussi l’air intéressant, le visage pâle et les yeux sombres, surtout après les grands succès d’Antony et d’Angèle; ils n’avaient aucune répugnance à porter un poignard à tête de mort dans leur poche, des habits de couleur sombre, une face de déshérité et des cheveux de maudit. Mais il ne leur convenait pas de se munir d’un cilice et d’aller s’agenouiller des heures entières sur la dalle froide des nefs gothiques. Les Bousingots, à peu près dégrisés de leurs théories littéraires et artistiques, tout en conservant les cheveux longs à la Buridan, ou coupés court à la malcontent, tournèrent leur encensoir du côté de la beauté, de la jeunesse, du vin et de la bière. Ils se firent viveurs, matérialistes, et, pour caractériser cette vingt et unième incarnation, prirent le noble nom de Badouillards.
Avec chaque incarnation, le style changeait, l’esprit s’identifiait avec la situation. Les Badouillards furent les premiers à brûler ce qu’ils avaient adoré: ils devinrent les ennemis irréconciliables du moyen âge et de son jargon. Ils trouvèrent les côtés ridicules de la mode d’hier. Tout devint de Tolède, même le beefsteak aux pommes de terre. Il n’était pas rare d’entendre un jeune homme dire au garçon qui le servait chez le restaurateur: «Donnez-moi du fromage de Brie, mais du Brie de Tolède.» Les mots bon, excellent, exquis, beaucoup, etc., étaient remplacés dans ce nouveau lexique par ces deux seuls mots: de Tolède.
Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière consonnance pour y substituer la syllabe mar. On disait épicemar pour épicier, boulangemar pour boulanger, cafemar pour café. Ainsi de suite. C’était de l’esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot turlurette à la fin de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes longtemps amusés de ce refrain si connu La rifla, fla, fla, etc. Que signifiait mar? Que voulait dire turlurette? Absolument la même chose que La rifla, fla, fla. Personne n’a jamais pu le savoir.
Quant aux mœurs des Badouillards, elles différaient de celles des Jeune-France. Pour être bon Badouillard, il fallait passer trois ou quatre nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume de masque dans tous les cafés du quartier Latin jusqu’à minuit, heure où s’ouvraient les bals des Variétés, du Palais-Royal et de Musard. On appelait cela du bonheur à grand orchestre. Cela dura jusqu’en 1838, époque où l’école fantaisiste absorba Jeune-France et Badouillards. La haine seule du bourgeois survécut à cette dernière transformation. La Childebert continua à faire une rude guerre à l’épicier dans tous les genres. MM. Drolling, peintre, et Labrousse, architecte, y avaient établi leurs ateliers d’élèves, c’est-à-dire leurs camps. Que de fois, par exemple, les habitants du quartier, réveillés au milieu de la nuit par des bruits inconnus chez tous les peuples civilisés, regardaient aux fenêtres de l’infernale maison et se disaient avec une piteuse résignation: «Allons, nous ne dormirons pas cette nuit: il y a fête à la Childebert!»
La Childebert était alors éclairée a giorno, depuis le premier jusqu’au belvédère, et l’on voyait passer devant les fenêtres des fantômes d’hommes et de femmes, dans des costumes étranges, indescriptibles, le tout criant, hurlant, gesticulant et gambadant.
C’est pendant une de ces fêtes qu’un paysagiste aujourd’hui célèbre, ayant frappé à la porte d’un de ses amis et ne recevant pas de réponse, n’imagina rien de mieux, pour vaincre cet obstacle, que d’y mettre le feu à l’aide d’un tas de copeaux. Ce commencement d’incendie fut regardé à la Childebert comme une des meilleures plaisanteries dont elle eût été le théâtre.
Les habitants du lieu ne se contentaient pas de troubler leurs voisins pendant la nuit; ils inventaient encore mille moyens de les effrayer pendant la journée. Ainsi, un jour les élèves de M. Drolling s’emparèrent d’un énorme dogue blanc, la terreur du quartier, le peignirent en léopard, lui attachèrent une casserole à la queue et le lâchèrent sur la place. L’animal, effrayé, prit sa course à travers les rues du faubourg Saint-Germain; les passants se sauvèrent en jetant des cris, les boutiques se fermèrent, et pendant une heure ce fut une panique indicible dans tout l’arrondissement.
Une autre fois, au moment de la grand’messe, les fidèles qui se rendaient à l’église Saint-Germain-des-Prés trouvèrent la place envahie par une troupe de Bédouins, fumant de longues pipes orientales. C’étaient les hôtes de la Childebert, enveloppés dans leurs couvertures, qui venaient se chauffer au soleil, sur le trottoir opposé à l’église, au grand ébahissement des paroissiennes.
L’extérieur de la Childebert ressemblait à une immense cage à poulets, mais l’intérieur était plus horrible encore. L’escalier s’effondrait, les carreaux étaient disloqués, les murailles crasseuses et humides. L’été, il fallait être à l’épreuve de la peste pour l’habiter.
A chaque étage, on rencontrait des modèles des deux sexes en costumes de Faunes, d’Hamadryades, d’Adam et d’Ève, se rendant d’un atelier à l’autre.
Le séjour en était impossible à tout ce qui n’était pas artiste. Il fallait une prudence extrême aux bourgeois qui y venaient faire tirer leurs portraits pour en sortir sans avoir subi quelque mauvaise charge. Une des plus communes était celle-ci, lorsque posait tranquillement une épicière:
«N’est-ce pas ici qu’on a besoin d’un saint Jérôme?» s’écriait un modèle nu en ouvrant brusquement la porte.
De mémoire d’homme, Mᵐᵉ Legendre, la propriétaire, qui avait acheté la maison en 1795 pour une liasse d’assignats équivalant à la somme de vingt-cinq francs de notre monnaie actuelle, n’avait fait la moindre réparation à sa propriété. Elle laissait tout aller de mal en pis en disant:
«Après moi, on fera ce qu’on voudra; c’est toujours assez bon pour des gens qu’on a tant de difficultés à faire payer.»
Aussi la maison faisait-elle eau de toutes parts, et, si l’édilité parisienne n’en avait pas fait acquisition, elle eût fini par être dévorée par les punaises. Une nuit, M. Signol avait fini par abandonner son lit à leur voracité, se contentant d’un simple matelas jeté au milieu de la chambre. Elles le suivirent courageusement. Le lendemain, M. Signol acheta de la mélasse et en barbouilla le carreau tout autour de son matelas. Mais voyez l’astuce des punaises! elles grimpèrent au plafond, se posèrent juste au-dessus de leur victime et se laissèrent tomber sur elle. M. Signol se déclara vaincu.
Malgré l’horreur de Mᵐᵉ Legendre pour les réparations, il y eut cependant un homme qui sut la forcer à faire remettre dix ardoises sur le toit de sa maison. Cet homme est Émile Lapierre, l’élégant paysagiste. Mais, pour arriver à cela, il lui fallut faire des prodiges d’imagination; il lui fallut une volonté à dessécher le Zuyderzée. Lapierre était un des bons locataires de la Childebert: il payait son terme. Une nuit, toutes les cataractes du ciel s’épanchèrent sur les toits de Paris. Les jeunes toits résistèrent, les vieux furent transpercés. En se réveillant, Lapierre fut tout étonné de se trouver couché au milieu d’une mare. Il cria. La portière monta.
«Eh! que faites-vous donc, Monsieur?
--Vous le voyez bien, je me noie; allez me chercher un bateau.
--Monsieur, il n’y en a pas dans le quartier.
--Eh bien, dites à la propriétaire de venir voir le bassin qu’elle me loue à la place de la chambre que je lui paye, moi.
--C’est vrai, Monsieur: vous êtes peut-être notre seul locataire exact au terme; mais vous savez bien que ce n’est pas la peine, madame ne se dérangera pas.
--Ah! Madame ne se dérangera pas! Je sais alors ce qui me reste à faire.»
Le lendemain Lapierre avait descellé trois carreaux du sol; il avait pratiqué un grand trou; il faisait monter chez lui tous les porteurs d’eau de la fontaine d’Erfurt et leur ordonnait de vider leurs seaux sur le parquet.
Les Auvergnats n’y pouvaient rien comprendre; ils ouvraient de grands yeux et essayaient en vain d’emplir ce nouveau tonneau des Danaïdes; mais, comme on les paya très bien, ils offrirent de revenir à la charge. Lapierre refusa. Mais le tour du voisin de l’étage inférieur était venu de croire à un renouvellement du déluge universel; il pleuvait chez Aimé Millet, le sculpteur; il poussa des cris d’aigle. La portière remonta.
«Madame, jetez-moi la perche; appelez les maîtres nageurs!
--Tiens! tiens! tiens! fit la portière, c’est encore pire que chez M. Lapierre.
--Ce que vous dites là est peut-être neuf, mais ce n’est pas consolant.»
Cependant on monta chez Lapierre pour vérifier le fait; on y trouva les porteurs d’eau exerçant consciencieusement leurs fonctions de Danaïdes.
«Que faites-vous là, Monsieur Lapierre? demanda la portière.
--Il fait chaud; c’est très agréable de prendre un bain froid à domicile; je n’ai pas voulu être le seul à me procurer ce plaisir dans la maison; j’y fais participer les amis.»
Et voilà comment Lapierre fit remettre dix ardoises au toit de la Childebert par Mᵐᵉ Legendre, propriétaire.
Aujourd’hui, la Childebert a vécu: elle est remplacée par une rue[K]. Les maçons, en la démolissant, ont trouvé dans les cheminées des choses étranges, qu’ils n’avaient jamais vues nulle part. Après un long examen, les savants s’aperçurent que ces choses, qui n’appartenaient à aucun règne connu, étaient simplement des torchis de pinceaux et des raclures de palettes amoncelées; ces détritus avaient formé un corps plus dur que le marbre.
Nous citerons encore, parmi les hôtes aujourd’hui illustres de l’ancienne Childebert, les frères Leprince, peintres de genre; Louis Boulanger, auteur de Mazeppa; MM. Schopin et Signol, élèves de Rome; M. Garnier, graveur, auteur du Moïse et des Aveugles de Géricault; Dulong, peintre d’un grand talent; Bouchot, mort si jeune, après avoir laissé un chef-d’œuvre, les Funérailles de Marceau; enfin Français, Baron, Nanteuil (Célestin), Aimé Millet, le charmant sculpteur; Marcel Verdier; Auvray, peintre de mérite, mort à trente-deux ans; Gabriel Montaland, un des meilleurs ornemanistes de notre époque; mais nous nous arrêtons: la nomenclature serait trop longue.
La Childebert devait occuper le monde, même après sa disparition. Les ouvriers, en abattant ses murs, trouvèrent sous une épaisse couche de plâtre, au fond d’une armoire, une médaille très effacée par la rouille. MM. Adrien de Longpérier et de Saulcy furent chargés de la déchiffrer. Ils émirent chacun une opinion. Deux numismates en ont toujours chacun une. On appela M. Duchalais; il se trouva d’une troisième opinion. Enfin M. Langlois, le plus jeune de tous les collecteurs de vieux sous, lut ce qui suit:
LÉGISLATEURS SOUVENEZ-VOUS QUE CETE (sic) MÉDAILLE FUT FRAPPÉ (sic) AVEC LES FERS DE LA BASTILLE PAR LE PATRIOTE PALOY VAINQUEUR DE LA BASTILLE
Cette quatrième opinion paraît être la bonne jusqu’à présent; mais nul ne peut répondre de l’avenir: il peut pousser un nouveau numismate. On voit des choses si extraordinaires, même à Paris.
[Illustration]
[Illustration]
LES OISEAUX DE NUIT
LA HALLE DE PARIS A LA LUMIÈRE DU GAZ.
A partir de minuit, heure terrible ou charmante, si l’on en croit les poètes d’opéra-comique, heure des amants, des voleurs, des joueurs et des fruitiers, le vaste espace compris entre la pointe Saint-Eustache et la rue de la Ferronnerie, la halle, en un mot, s’anime et se remplit de mouvement, de tumulte et de vacarme: le sabbat de notre civilisation commence. C’est un contraste étrange, plein de terreurs et d’enseignements. Tout le Paris honnête sommeille. La halle veille seule. Les fenêtres, ces yeux des maisons, se sont éteintes peu à peu; le silence s’est emparé du reste de la ville. Mais pénétrez, si vous en avez l’audace, dans ce qu’on nomme le carreau des Innocents: tout change; c’est un pêle-mêle de maraîchers, de porteurs, de paysans, de revendeurs de fruits et de légumes, de forts de la halle, d’inspecteurs, de sergents de ville, de cuisiniers. Les jurons s’entre-choquent; les cris se répondent d’un bout à l’autre du marché; les hommes, les chevaux, les charrettes, se croisent, se heurtent, s’injurient.
Puis de tous les cabarets d’alentour partent des chansons grossières, des cliquetis de bouteilles brisées, des bruits de chocs de verres, des interpellations bizarres, des propos nauséabonds. Tous les timbres de la voix humaine, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves, se confondent pour former le tapage le plus assourdissant que jamais oreille humaine ait pu supporter.
Votre nerf olfactif n’est pas affecté moins désagréablement. Il y a là des émanations si multiples, des mélanges d’odeurs si hétérogènes, que vous tombez bientôt dans un état très voisin de l’apoplexie. Les fleurs aux suaves parfums gisent à côté de bottes d’oignons; les violettes se cachent sous des tas de choux; la rose s’épanouit parmi les carottes; les fruits enfin sont entassés pêle-mêle avec les plantes médicinales et sont arrosés quelquefois par la boue du même ruisseau.
Du reste, il faut avoir exploré les environs de cet immense bazar végétal pour se faire une idée de toutes les misères et de tous les vices qui dévorent et dégradent une partie de la population. Rassemblez toutes vos forces, assurez votre cœur contre le dégoût, et hasardez-vous, en observateur, en philosophe, chez les marchands de vin et surtout chez les liquoristes qui ont la permission d’ouvrir leurs bouges pendant toute la nuit. Chacun de ces cabarets a sa physionomie, sa réputation, ses excentrics, ses habitués, ses fidèles, qui ne vont guère autre part. Voici, par exemple, la lanterne triangulaire de Paul Niquet; nous lui devons la priorité: quand un homme a su se créer un nom, dans quelque industrie que ce soit, cet homme a nécessairement dépensé une plus grande somme d’intelligence et d’activité que ses confrères.
On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c’est du grès de Fontainebleau; mais il est tellement piétiné par les nombreux clients que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours des grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d’agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu’à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n’est qu’une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l’eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l’eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d’abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage casse-poitrine. En face de ces comptoirs, contre le mur et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C’est là qu’ils font la sieste, c’est là qu’entre deux rondes de police ils essayent un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon la veille d’Austerlitz et celui de Turenne sur l’affût d’un canon, je ne sais plus à quelle bataille; mais qu’est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler même le moment de repos qu’ils prennent à la dérobée: car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet; il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au poste de la halle aux draps.
Les comptoirs, lourds et massifs, sont chargés de brocs, de fioles et de bouteilles de toutes formes, portant des étiquettes bizarres: Parfait amour, Délices des dames, etc., ornées de petites gravures grotesquement coloriées, dont quelques-unes représentent Napoléon, les bras croisés sur la poitrine; celles-là renferment naturellement la Liqueur des braves. On y voit aussi un affreux buste, barbu et empanaché, que les érudits du lieu disent figurer le Béarnais. Le nom tout pastoral du mélange qu’il renferme est celui-ci: Petit-lait d’Henri IV. Du reste, pour dix centimes, on vous servira là un verre de liqueur de la Martinique, signée de Mᵐᵉ Anfoux ou de Mᵐᵉ Goodman, aussi bien qu’une goutte d’absinthe. L’étiquette seule changera. Le trois-six restera le même à peu de chose près.
Par un passage étroit, on arrive à une petite salle située derrière le comptoir: c’est le salon de conversation, un lieu d’asile ouvert seulement aux initiés, aux grands habitués, aux buveurs émérites, à ceux qui ont depuis bien des années laissé leur raison au fond d’un poisson de camphre.
Trois longues tables et des bancs de bois composent le mobilier; les murs sont blanchis à la chaux. L’architecture de ce bouge est bossue, tordue, renfrognée; on y voit des angles rentrants, des excavations et des proéminences sans motif. Tout cela a l’air d’une réunion de morceaux hybrides, étonnés de s’être rencontrés après quelque épouvantable cataclysme. Il devait se trouver des pièces ainsi faites au milieu des ruines de la Pointe-à-Pitre, après le tremblement de terre. Dès la porte, on est saisi à la gorge par une odeur fade, chaude, nauséabonde, imprégnée de miasmes humides, qui soulève le cœur; c’est une puanteur qui est particulière à cette société immonde; elle donne un formel démenti à la science, en prouvant que l’homme peut vivre sans respirer. Là on rencontre des parias de toute sorte: des chiffonniers et des chiffonnières, des poètes et des musiciens incompris, des ménétriers de barrière, des Paganini de ruisseau, des domestiques qui ne cherchent pas de place, des soldats en bordée, des grinches de la petite pègre; c’est un pandémonium bizarre, qui n’a pas encore eu les honneurs d’une fidèle monographie. Les uns dorment abrutis devant des verres d’eau-de-vie, abattus sur la table ou blottis dans des coins comme des animaux immondes; d’autres causent philosophiquement à voix basse. C’est triste et lugubre comme une veillée de mort. Les garçons passent comme des ombres au milieu de ces rangs serrés; ils portent des verres de forme hideuse, qui semblent des seaux de puits et scintillent de couleurs insolites; la forme en est menaçante; les coupes où les anciens buvaient la ciguë ne devaient pas être autrement faites; on voit qu’ils contiennent quelque chose de terrible: c’est un poison cent fois plus horrible au goût que tous ceux décrits par la toxicologie, que tous ceux inventés par les Borgia et les Exili du moyen âge. Il tue l’âme, il absorbe toutes les facultés; il est délétère, il brûle, il corrode le corps, il éteint la mémoire, il annule tous les sens. De l’homme le plus fort, le mieux organisé, il fait en quelques mois un squelette, un animal, une brute.
Car il existe à la halle toute une population d’êtres vraiment problématiques. Ce sont des gens qui ne dorment jamais, ou du moins qui ne se couchent jamais dans un lit. Leur vie est une longue suite d’aujourd’huis, ils n’ont de lendemain que le jour où, ramassés par quelque patrouille de sûreté, ils sont jetés dans un lit d’hôpital pour y mourir. Le bien-être, même celui de l’Assistance publique, les tue. La nuit, ils vivent du débris des festins des heureux de la terre, ils rongent les os comme des chiens, et se contentent des croûtes et des restes qu’on jette à la borne. Le jour, ils s’accroupissent dans l’angle de quelque cabaret, accoudés sur une table, l’œil morne, les joues hâves et pendantes, l’âme affaissée dans leur corps abruti, et ils dorment effrayants, les yeux ouverts.
A côté de tous ces gens en haillons, quel est ce vieillard si frais, si rose, si propret, qui semble un gras chanoine égaré dans ce séjour de damnés? C’est un poète bergerade, c’est un faiseur de bucoliques, c’est un rêveur de prairies et de fleurs, c’est un Dorat perdu dans ces égouts. Il se nomme Huard. Il était maçon, il est aujourd’hui garçon chez Sallé, l’heureux successeur de Paul Niquet. Le père Huard est né poète comme tant d’autres sont nés hommes d’État. Il fait des vers comme certains font des lois, sans trop savoir au juste ce que c’est. Il avoue naïvement n’avoir jamais étudié, mais avec le simple bon sens on arrive à tout. Deux fois Bicêtre lui a charitablement offert ses appartements gratuits, et Charenton lui a donné l’hospitalité, et cela parce qu’il a de l’intelligence et de l’esprit, parce qu’il se sent tourmenté par le démon de la poésie, parce que, bien avant tant d’autres, il avait osé jeter un regard sur les misères de l’espèce humaine. Huard était un précurseur, il prêchait dans le désert; on le prit pour un fou, on l’emprisonna, on le persécuta; il eut, comme tous les apôtres, les honneurs du martyre.
Rien de plus touchant que d’entendre raconter par ce brave homme l’entrevue qu’il eut avec un de nos meilleurs écrivains. «Ah! Monsieur, dit-il, en voilà un, un vrai, un de la bonne roche! Il a écouté mes vers sans rire, lui!»
Le père Huard n’a qu’un malheur, c’est de faire des poèmes didactiques, descriptifs, et bucoliques surtout. Il aime trop les vers, surtout les siens. Avouons pourtant qu’au milieu de ce fouillis d’odes, de chansons, d’élégies, de pastorales, d’églogues, il se trouve parfois des pensées neuves et hardies, enchâssées dans une belle forme. La conversation du père Huard est amusante, colorée, toute remplie d’images, et toujours enveloppée d’un certain mysticisme qui semble agrandir sa pensée et la rend pour ainsi dire visible. Nous lui demandâmes si parfois le doute n’était pas venu le saisir au milieu des fatigues de son pénible état, au milieu de tous ces êtres infimes, incapables de le comprendre. Il nous répondit avec une emphase assez voisine de l’amphigouri: «Ai-je douté quand je me suis assis pour la première fois à cette fête intellectuelle, au milieu des hasards de l’hiver et sous les nuages menaçants? Est-ce que je ne savais pas qu’au delà de ces sombres vapeurs brille l’astre immortel dont les rayons ne sont que voilés? Lorsque je suis entré ici pour vivre dans cette boue, est-ce que je ne savais pas que plus haut il y a des champs d’azur et de lumière, dont nos yeux sont destinés à contempler la splendeur? Que m’importe cette race désolée qui m’entoure, ces hommes dévastés, ces cerveaux sans idées? Je n’ignore pas qu’avec la génération future la vie reviendra s’épanouir et fleurir dans ces corps décharnés, que l’idée jaillira sous ces crânes épais, où fermente secrètement l’éternelle fécondité de la nature. Aussi je patiente, et j’espère.»
On comprendrait volontiers Charenton si l’on ne découvrait pas une âme noble et pleine de foi, d’espérance et de résignation, sous le fatras prétentieux de cet honnête homme. Tous les êtres dégradés qui étaient là l’écoutaient la bouche béante sans comprendre une seule de ses paroles. Après l’avoir entendu, nous sommes sorti moins désespérant de l’humanité, de ce bouge où tout le reste avait été pour nous horreur et dégoût.
Il nous fallait de l’air; nous étouffions dans cette atmosphère fétide; la tristesse de l’âme nous avait saisi; le bruit nous était nécessaire. La nuit s’avançait, et il nous restait encore bien des choses à voir: car les premières scènes qui s’étaient passées sur le carreau des halles n’avaient été que le prologue du grand marché, qui prend tout son développement à quatre heures du matin.
L’aspect de la place a changé; la population n’est plus la même. Voici venir les paysans; voici les costumes des habitants de la Picardie et de la Normandie; voici les femmes des environs de Paris avec leurs mouchoirs rouges enveloppant le bonnet blanc, avec leurs jupes bariolées, leurs manteaux de laine blanche, aux capuchons de velours noir; voici venir la limousine grise et jaune rayée de bleu des rouliers. La langue qu’on parle n’est qu’un patois composé de vingt autres patois, qui ne se parle qu’à la halle, dans les transactions de fruitières à maraîchers, ne se comprend nulle autre part et n’existe dans le monde que l’espace de quelques heures par nuit, de deux à quatre heures du matin, à Paris, au centre du monde civilisé. C’est un ancien idiome qui doit avoir quelques rapports avec celui dont se servent les riverains de la Méditerranée, et avec celui des trafiquants de l’Archipel des Antilles, jargons sans couleur, sans poésie, secs et pauvres, faits principalement pour le trafic de l’argent, dont ils ont le son métallique.
Après une nuit passée dans les cloaques dont nous avons parlé plus haut et au milieu de ces êtres immondes à qui l’ivresse arrache de temps en temps de sinistres confidences, on se sent heureux et soulagé de respirer cet air tout imprégné de senteurs balsamiques; on contemple avec admiration la vigoureuse santé de ces vaillantes filles des campagnes; on revient peu à peu aux sentiments humains. Le ciel semble plus beau, plus étoilé; l’aube vient blanchir les toits des maisons; la halle a l’air d’une foire de campagne; le commerce honnête, réel, a remplacé la Cour des Miracles.
Tout à coup de tous les cabarets voisins partent des cris d’oiseaux de proie, des hurlements de bêtes fauves; on entend encore dans les cabinets quelques lambeaux de chansons hideuses: ce sont les oiseaux de la nuit qui quittent leurs repaires, honteux de voir le soleil, et prennent leur volée çà et là. Ici, ce sont des figures patibulaires; là, de jeunes femmes pour qui, chose étonnante, ces nuits honteuses semblent n’avoir pas de fatigue, et qui ne laissent qu’à regret la ténébreuse orgie qu’elles recommenceront la nuit suivante. L’honnête ouvrier qui va à son travail les salue de quolibets en passant. Les hommes sont tout honteux de ces huées; ils ont comme une vague horreur de ce qu’ils ont fait. Mais les femmes, au contraire, semblent fières de leur abjection; elles bravent le mépris tête haute et renvoient quolibets pour quolibets. Le sens moral est complètement éteint chez elles. De tous les êtres de la création, la femme est toujours le pire quand elle n’est pas le meilleur.
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LA VILLA DES CHIFFONNIERS
Là-bas, bien loin, au fond d’un faubourg impossible, plus loin que le Japon, plus inconnu que l’intérieur de l’Afrique, dans un quartier où personne n’a jamais passé, il existe quelque chose d’incroyable, d’incomparable, de curieux, d’affreux, de charmant, de désolant, d’admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d’ajoupas de nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d’Arabes; rien ne ressemble à cela. C’est plus extraordinaire que tout ce qu’on peut dire. Les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rue Vivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d’Orléans, à dix minutes du Jardin des Plantes, à la barrière des Deux-Moulins en un mot.
Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré, chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d’en haut, c’est une réunion de cabanes à lapins où logent des chrétiens. Vu de près, c’est douteux, mais après tout c’est consolant. C’est une ville dans une ville, c’est un peuple égaré au milieu d’un autre peuple. La cité ne ressemble pas plus à l’autre Paris que Canton ne ressemble à Copenhague. C’est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de la contrée du luxe; c’est la république de Saint-Marin au centre des États d’Italie; c’est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller, posé par le hasard au cœur d’un empire despotique.
Laissez-moi vous dire ce que j’ai vu, ce qui m’a été dit, ce que j’ai observé. Attendez-vous à voir du laid, mais ne lâchez pas trop la bride à votre imagination: elle pourrait se figurer de l’horrible, quand ce n’est que triste; de la pastorale, quand ce n’est qu’un rayon de soleil; des larmes, des gémissements, des grincements de dents, quand il y a joie, bonheur et gaieté. Il ne sera question ni de voleurs, ni d’assassins, ni de tapis-francs. Tout cela se passera en famille, au sein de la pauvreté honnête et travailleuse, jamais au milieu du dénûment hideux. En un mot, nous allons vous conduire dans une colonie de propriétaires, les plus pauvres de tous les propriétaires du monde entier peut-être, et non parmi la race vivant au jour le jour, dans des garnis sans nom dans aucune langue.
Le château de Bellevue, qui a servi jadis de siège à la société connue, au temps de la Restauration et pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, sous le nom de Brasserie anglaise, est situé au carrefour formé par les cinq rues ou chemins qui arrivent à la barrière des Deux-Moulins. Une pareille entreprise, montée sur une grande échelle, devait occuper un grand espace et nécessiter de vastes constructions: aussi le propriétaire d’alors, le lord amiral C..., fut-il obligé, pour loger ses nombreux chevaux et ses cuves, de faire abattre presque tous les arbres qui ombrageaient un des plus beaux parcs de Paris: il avait douze cents mètres de superficie. Malgré tous ces sacrifices, l’entreprise périclita; château et parc furent vendus à la criée et achetés par M. Doré, le propriétaire actuel. Les constructions, telles qu’écuries, ateliers, furent démolies. Et ce parc, jadis si beau, si ombreux, si fleuri, devint une manière de marais qui n’était plus séparé du chemin de ronde de la ville que par une simple haie vive à laquelle les gamins du quartier faisaient en une heure autant de trouées qu’en réclamaient les besoins du jeu du berger ou de cache-cache. Le maraîcher, qui ne pouvait rien récolter sur son terrain, se fatigua bientôt de planter des salades et de petites raves pour les retrouver arrachées ou foulées aux pieds des enfants. Il abandonna cette terre ravagée, dont la surveillance était fort difficile, pour ne pas dire impossible, à cause des mœurs du voisinage, et le pauvre parc ne fut plus qu’un simple terrain vague.
En 1848, M. Doré eut l’idée de diviser sa propriété pour la louer par lots aux bourgeois de Paris, qui, comme on sait, ont une passion toute particulière pour le jardinage. Ils louent à cet effet de petits carrés de terre trois fois grands comme un mouchoir dans quelque faubourg éloigné, et tous les dimanches ils vont, accompagnés de leur famille, jouer à l’horticulteur dans leur jardinet. L’affiche Terrain à vendre ou à louer au mètre se pavanait au vent depuis quelques jours, quand M. Doré, qui s’attendait à y voir entrer pour le moins quelque Némorin de la rue Saint-Denis ou un Daphnis et une Chloé du quartier du Temple, vit apparaître un chiffonnier de la plus belle espèce, hotte au dos, crochet à la main. Sa surprise était grande, mais elle redoubla lorsque notre homme lui dit qu’il venait pour louer du terrain. Aux questions du propriétaire il répondit qu’il voulait se bâtir une maison de campagne pour lui et sa famille. Le bail fut passé pour dix mètres de terrain, à raison de cinquante centimes le mètre par an.
C’était un homme laborieux, intelligent, plein de courage. Dès l’aube du jour suivant, il était à l’ouvrage, entouré de sa nombreuse famille. Ils creusaient les fondations de leur villa champêtre, ils achetaient, à cinquante centimes le tombereau, des garnis de démolition, et quelques jours après ils se mettaient bravement à édifier. Mais, hélas! l’architecte improvisé n’était guère habile, les travaux marchaient lentement, et l’impatience était grande: on voulait prendre possession de la propriété, on avait déjà la fièvre qu’a tout homme qui acquiert une terre, fièvre qui ne se guérit que par l’usage de la propriété. Avant tout il faut que tout honnête acquéreur taille, rogne, remue sa terre, gâte son jardin, plante à tort et à travers pour qu’il croie à sa propriété. Notre famille de chiffonniers était atteinte de cette maladie. Ils voulaient demeurer chez eux. Mais à cela il y avait un grand empêchement: c’est qu’il n’y avait pas de maison. La belle saison verdoyait, l’air était chaud. Ma foi, tant pis! à la guerre comme à la guerre. On planta une manière de tente sur le terrain, et toute la famille se mit à habiter sous la tente en plein Paris, absolument comme si elle se fût trouvée dans les déserts de la Syrie ou dans les forêts de l’Amérique. Diogène, qui a dû être quelque peu chiffonnier dans Athènes, sa lanterne le prouve d’ailleurs suffisamment, avait bien habité dans un tonneau.
Au bout de trois mois, la maison était construite de fond en comble. Le toit était posé. Ce toit avait été fait avec de vieilles toiles goudronnées sur lesquelles on avait posé de la terre battue. Au printemps suivant, on planta des clématites, des capucines et des volubilis sur ce toit, de façon que, lorsque vint l’été, la famille semblait habiter dans un nid parfumé.
Cette merveille fut visitée par les confrères; chacun envia le bonheur du chiffonnier propriétaire qui, pour cinq francs de loyer par an et une dépense une fois faite de cent écus environ, se trouvait posséder en propre une charmante villa, en plein soleil, au grand air. Chacun voulut avoir aussi son coin: on se disputa le terrain; le parc de Bellevue fut bientôt converti en un vaste chantier. Une ville nouvelle s’y bâtissait. C’était à qui édifierait son palais le plus promptement. On se piquait d’amour-propre, on se stimulait, les baraques semblaient sortir de dessous terre comme par enchantement. Les rues, les places, étaient marquées. Il y avait cinq avenues, deux places, celle de la Cité et celle du Rond-Point, le carrefour Dumathrat, un passage, le passage Doré. Tout cela est en miniature comme toute la cité. En voyant ces petites maisons, ces petites places, ces petites rues, on se croirait volontiers dans une ville de Lilliputiens; on est tout étonné d’y rencontrer des hommes et des femmes de la taille ordinaire.
A la fin de l’été de 1849, tout allait pour le mieux; la plupart des maisons avaient des toits. Oh! ces toits, voilà bien le chef-d’œuvre du génie humain! On ne peut se figurer l’imagination qu’il a fallu déployer pour arriver à poser ce faîte si nécessaire: car les décombres, cela se vend dix sous le tombereau, c’est connu. Presque tout le monde sait très mal le métier de maçon, c’est-à-dire que tout homme peut, à la très grande rigueur, monter un mur de quelques mètres d’élévation; mais pour couvrir il faut employer des tuiles, des ardoises ou du zinc; toutes ces marchandises sont fort coûteuses, et tout le monde ne sait pas les manier. L’expérience de la terre et de la toile goudronnée faite par le premier habitant de l’endroit n’avait pas réussi. L’eau avait détrempé la terre; elle était devenue trop lourde, elle avait crevé la toile. Il fallait trouver quelque chose de nouveau et de moins coûteux. C’est alors qu’un chiffonnier eut une idée sublime!
A Paris tout se vend, excepté le vieux fer-blanc; il fallait donc employer le vieux fer-blanc, qui est très abondant, surtout depuis que presque toutes les caisses de marchandises exportées sont doublées avec des feuilles de ce métal. On se mit à ramasser ce que les autres dédaignaient, de façon qu’aujourd’hui la majeure partie des maisons de la cité sont recouvertes en fer-blanc. Dans les premiers temps, elles ont l’air d’être coiffées de casques d’argent. Mais quand, à la suite des pluies, la rouille s’y est mise, cela produit le plus déplorable effet; cela donne à ces pauvres demeures une apparence hideuse de niche à chien.
Là il y a comme partout, dans toute réunion d’hommes, un homme supérieur. Celui-ci a nom Cambronne, tout comme le brave général de la garde impériale. Il n’est ni propriétaire ni locataire de la cité: il s’y est implanté. Un de ses amis lui offrit l’hospitalité un soir; depuis ce temps, il y est resté. Il est tout, maçon, couvreur, charpentier, menuisier; il rend des services à tout le monde; il a su se rendre indispensable. Aussi on le choie, on le recherche, on s’empresse autour de lui. C’est l’artiste de l’endroit; il chante, il conte, il est gai buveur, joyeux compagnon, bon garçon, conseiller prudent; rien ne se décide sans lui. Il est tout à la fois juge de paix, avocat, notaire, avoué. Il égaye les plus tristes, et on l’aime à cause de sa bonté, de sa douceur et de toutes les qualités d’un cœur franc et généreux. Il apaise les querelles, réconcilie les ménages brouillés et donne à tous l’exemple de la bienveillance: car, dit-il, il n’est pas de ménage de dix personnes propriétaire d’un château à la cité Doré qui ne trouve plus pauvre qu’eux. C’est de lui qu’est l’invention des toitures en fer-blanc. Cambronne est réellement un homme remarquable; placé dans une autre sphère, nous ne doutons pas qu’il ne s’y fût distingué et qu’il ne fût parvenu à s’y faire remarquer. Au lieu de cela, les circonstances en ont fait un chiffonnier philosophe.
Tout allait pour le mieux, la petite république vivait en paix, quand il arriva un spéculateur. Hélas! où ne s’en trouve-t-il pas? Celui-ci était un limousinier (maçon qui dresse les murs). Il avait des avances: il loua un terrain pour y bâtir; puis, voyant l’empressement qu’on mettait à louer la cité, il acquit plusieurs lots, y construisit des maisons, et aujourd’hui qu’il a quarante francs de loyer par an, il se fait plus de cinquante francs par semaine à sous-louer ses bâtisses. Il fait payer vingt-cinq francs par semaine une maison et une avant-cour. Aussi est-il devenu réellement propriétaire: car il a acheté de M. Doré, à raison de vingt francs le mètre, tout l’espace qu’occupent ses bicoques. Cet homme est peut-être un homme heureux, de ceux qui réussissent toujours dans tout ce qu’ils entreprennent, de la famille de ces millionnaires comme nous en connaissons tous, qui sont arrivés à Paris avec un petit écu; il a comme tous ces gens-là l’activité et le vouloir; qu’y aurait-il d’étonnant de voir une grande fortune prenant pour point de départ la villa des chiffonniers?
Ainsi, en moins de quatre ans, voici tout un quartier qui s’est bâti, peuplé, régularisé, sans avoir coûté un seul sou à la ville de Paris; des gens qui habitaient des rues infectes, des logements où ils ne pouvaient ni bouger ni respirer, qui aujourd’hui sont propriétaires et ont presque tous des magasins ou des hangars pour déposer leur récolte de chiffons et d’os. Ils ont de l’air, une vue admirable, dans un quartier sain. Aussi avons-nous remarqué que presque tous les enfants de la cité sont superbes de force et de santé. Ils n’ont plus ces mines souffreteuses, ces corps rachitiques, des pauvres petits êtres de la Montagne-Sainte-Geneviève, par exemple. Ce bien-être n’a pas moins influé sur les parents. Ils sont meilleurs, ils s’entendent beaucoup mieux, et l’on ne voit jamais dans l’endroit ces scènes de sauvagerie, ni ces ivrognes traînant dans le ruisseau, que l’on rencontre si souvent dans d’autres parties de ce malheureux douzième arrondissement. Nous l’avons souvent dit: assainir, c’est moraliser, et les faits sont là pour prouver ce que nous avançons. Depuis l’origine de la cité, la garde n’y est jamais venue, il n’y a jamais eu de bataille, et M. Doré n’a jamais été obligé d’aller réclamer un des habitants ramassé ivre dans la rue. Ces braves gens se conduisent honnêtement, en bons pères de famille; jamais ville habitée par des rentiers n’a été plus paisible. Ce semblant de propriété leur a donné des habitudes d’ordre qu’ils étaient loin de posséder avant. Ainsi, jamais ils ne sont en retard pour les loyers, et celui qui refuserait de payer ou qui mettrait de la mauvaise volonté serait montré au doigt.
Et cependant, parmi quelques bons ouvriers qui gagnent facilement leur vie, combien de misères! On chercherait vainement le nom des états de la plupart de ces gens. Ces noms ne sont d’aucune langue, et, lorsqu’ils vous les ont dits, vous êtes encore à leur demander l’explication, et souvent, après cette explication, vous ne comprenez pas encore: il vous faut des détails précis. Par exemple, un homme qui vous dirait qu’il est brûleur de mottes, en seriez-vous bien plus avancé? Non. Eh bien! c’est l’état de Mᵐᵉ Favreau, ex-cantinière de la grande armée: elle carbonise des mottes pour fournir du feu aux chaufferettes des vieilles femmes de l’hospice de la Salpêtrière. Elle fait cet état d’un bout de l’année à l’autre, c’est-à-dire qu’elle vit dans une atmosphère insupportable, auprès de laquelle le climat du Sénégal doit être un printemps éternel. L’intérieur du four de cette malheureuse, car c’est beaucoup plus un four qu’une maison, est une des choses les plus navrantes que nous ayons jamais vues dans nos longues excursions dans le douzième arrondissement, et cependant Dieu sait ce qui nous a passé sous les yeux dans ce malheureux quartier!
Nous ne décrirons pas, c’est impossible; il faut voir pour croire. Mais ce que nous avons remarqué, ce que nous ne pouvons nous empêcher de dire, c’est l’immense résignation de tout ce peuple en guenilles; c’est cette philosophie latente que renferment toutes ces âmes fortement trempées; c’est cette fraternité pratique qu’exercent entre eux tous ces malheureux. Un seul fait nous servira d’exemple. En 1850, la femme d’un chiffonnier, un des plus pauvres de la cité, accoucha de trois jumeaux. Le phénomène fit du bruit, les journaux en parlèrent, la charité privée s’en émut, on envoya des layettes à la pauvre mère; mais elle n’en avait plus besoin: les habitants de la cité s’étaient cotisés, ils avaient fourni aux nouveau-nés tout ce qu’il leur fallait, et les autres mères nourrices s’étaient offertes généreusement pour les allaiter. L’administration de l’Assistance publique n’en envoya pas moins deux chèvres à la mère pour l’encourager à garder ses enfants. Ceux-ci sont morts. La mère était naturellement héritière de ses enfants. Aujourd’hui elle vend du lait de chèvre aux dames du quartier, ce qui a porté un certain bien-être dans ce pauvre ménage. Mais une chose touchante, c’est le récit qu’elle fait des soins que lui ont prodigués ses voisins, «qui, dit-elle, n’entraient jamais chez nous les mains vides».
Si nous avons parlé si longuement de la cité Doré, c’est que nous y trouvons non seulement une des curiosités les plus extraordinaires de ce Paris inconnu que nous avons essayé d’esquisser ici, mais encore une excellente institution, une idée qui peut devenir fructueuse. Ce simulacre de propriété, en attachant ces malheureux au sol, les garantit contre les mauvaises pensées et les mauvais conseils de la misère, tout en donnant aux classes élevées une sécurité qu’elles ne peuvent avoir avec l’agglomération de pauvres, de vagabonds et de mendiants, qui se fait dans les garnis de ces quartiers infects: car, nous sommes obligé de l’avouer, partout où nous avons eu occasion de l’observer, nous avons vu le laid engendrer le mal.
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VOYAGE DE DÉCOUVERTE
DU BOULEVARD A LA COURTILLE
PAR LE FAUBOURG DU TEMPLE