CHAPITRE III
LE PALAIS
L’enceinte du palais, le verger royal.--La chapelle Saint-Michel.--Le logis du roi.--Les tours d’Argent, de César et Bon-Bec.--Intérieur de la Conciergerie.--Le grand guichet.--Le bâtiment des cuisines.--Saint Louis.--Construction de la Sainte-Chapelle.--Les reliques de l’empereur Baudouin.--La perte du Saint Clou.--L’oratoire de Louis XI et l’escalier de Louis XII.--La grande salle et ses particularités.--La Chambre dorée, la tour de l’horloge.--Fêtes d’inauguration de la grande salle.--Enguerrand de Marigny.
[Illustration: SAINT LOUIS APPORTANT LES RELIQUES DE LA SAINTE-CHAPELLE]
Le Palais, celui que nous connaissons aujourd’hui, l’ancien palais des rois et des Parlements, devenu le Louvre de la Justice, est un enchevêtrement confus de bâtiments de toutes les époques, auquel tous les âges ont travaillé, démolissant ici, reconstruisant là; auquel chaque siècle a apporté sa part de moellons, si bien que sur des soubassements gallo-romains s’élèvent de blanches constructions d’hier à peine. Mais dans cette juxtaposition d’édifices de tous les styles ou même sans style, la part des XIIIe et XIVe siècles reste la plus belle. Les beautés principales, les plus majestueux morceaux de l’immense ensemble actuel sont de cette époque. Ce sont les débris subsistant du superbe palais gothique élevé par saint Louis et Philippe le Bel, à la place des constructions et restaurations du roi Robert.
Voyons donc cette résidence royale telle qu’elle sortit des mains de ces deux rois, quand tout l’ensemble dominait, encore intact et tout d’une pièce, la proue rajeunie de la Cité.
Le vaste espace irrégulier bordé par la Seine de deux côtés, se terminant en pointe au bout des jardins par la Maison des Etuves, était complètement entouré de murailles crénelées flanquées de tours rondes plus ou moins importantes. Sur les deux côtés jusqu’à la pointe, c’était la Seine, battant presque le pied des tours, qui servait de fossé; sur le côté nord--celui qui, de nos jours, a le mieux conservé sa physionomie ancienne,--se dressaient les deux grosses tours rondes de la Conciergerie, la tour Bon-Bec plus basse et la tour carrée de l’Horloge, reliant divers gros bâtiments, la Grande Chambre, la Chambre de la Tournelle, le bâtiment des cuisines, que surmontaient les combles de la Grande Salle. Sur le côté sud, il n’y avait qu’un mur crénelé continu, flanqué de tours de distance en distance, avec une poterne qui s’ouvrait à peu près au milieu du quai des Orfèvres actuel, et conduisait, par un passage resserré entre des murailles ou de hauts bâtiments, à une seconde porte ouverte dans une seconde muraille d’enceinte et donnant dans la cour où s’élèvera au XVe siècle la magnifique Chambre des Comptes.
Un grand mur crénelé s’en allait d’un quai à l’autre enfermant le jardin du palais, le verger royal garni d’arbres fruitiers et de treilles, en avant duquel, enfermé dans une autre muraille, s’étendait un autre jardin plus petit se terminant à la pointe par la Maison des Etuves.
Sa grande façade orientale regardant Notre-Dame allait du Grand Pont, ou Pont aux Changeurs, à l’endroit où se bâtira plus tard le pont Saint-Michel, en dessinant une ligne ondulée défendue par des tours et tourelles, précédée d’un fossé sur le revers duquel courait la rue de la Barillerie, que représente notre moderne boulevard du Palais.
Après une grosse tour au coin sud-est et quelques tourelles, le chevet d’une chapelle dépassait le crénelage. C’était la chapelle Saint-Michel du Palais, à côté de laquelle s’ouvrait, flanquée de deux tours, la porte principale dont la voûte débouchait juste sous les fenêtres absidales élancées de la Sainte-Chapelle. Un autre portail un peu plus loin donnait dans la cour du Mai, puis se dressait le double pignon de la Grande Salle, se raccordant par divers bâtiments à la belle tour de l’Horloge.
En entrant dans la cour du Mai, on avait à droite les murs de la Grande Salle avec leurs deux étages de fenêtres et leurs tourelles d’escalier; en face un grand et beau bâtiment joignant la Grande Salle au porche de la Sainte-Chapelle. C’était la galerie dite aux Merciers, à cause des marchands qui s’y établirent. Cette galerie, d’un style puissant comme le bâtiment de la Grande Salle, soutenue de contreforts, éclairée par de hautes ogives, s’ouvrait sur la cour par une belle porte surmontée d’un gable à pinacles et fleurons, et précédée d’un monumental perron, les grands degrés du Palais, célèbres dans l’histoire de l’édifice autant que le perron de la Sainte-Chapelle.
[Illustration: LE PALAIS DE LA CITÉ.--A GAUCHE LE PONT SAINT-MICHEL]
Cette splendide cour du Mai, si bien encadrée sur trois côtés par le mur d’enceinte, par la Grande Salle et par la galerie aux Merciers, l’était encore plus superbement sur le quatrième côté. Par là s’élevaient la Sainte-Chapelle, dont le flanc nord est aujourd’hui emboîté et perdu dans nos lourds bâtiments modernes, et sa sacristie, le trésor des Chartes, petite réduction de la Chapelle, accolée à l’abside et démolie au siècle dernier.
Il serait certes impossible de rêver plus magnifique réunion d’édifices merveilleusement et différemment ornés, se découpant pittoresquement en silhouettes variées, avec toutes leurs pointes et leurs saillies, avec leurs pignons à crochets, leurs combles élancés, leurs contreforts, leurs lucarnes aiguës et l’envolement de toutes les lignes de la Sainte-Chapelle, ce reliquaire en orfèvrerie de pierre, tout en lignes perpendiculaires, jaillissant du sol vers le ciel par tous ses pinacles, par ses tourelles et sa flèche.
Derrière la galerie des Merciers une grosse tour ronde isolée dans une cour formait le donjon de ce palais d’une épaisseur de murs énorme; ce donjon vécut jusque vers la fin du siècle dernier, on le nommait alors «tour de Montgommery» parce qu’il avait servi de prison au meurtrier involontaire d’Henri II, lorsque après des années de courses à la tête des plus hardis routiers protestants il avait fini par être pris au siège de Domfront.
[Illustration: LE PALAIS. LA COUR DU MAI ET LE GRAND PERRON]
Sous ce gros donjon, un grand logis s’étendait, faisant face au couchant sur les jardins, entre deux tours carrées. C’était le logis royal, construit soit par saint Louis, soit par Philippe le Bel. Sur sa façade orientale, une petite chapelle, annexe des appartements royaux, venait presque toucher au donjon.
La façade sur les jardins présentait entre les deux tours ou pavillons carrés quatre grandes et hautes arcades, formées par de hauts contreforts portant une galerie supérieure; la tradition voulait que la grande fenêtre sous la première arcade de gauche fût celle de la chambre de saint Louis. Disons tout de suite que ce logis royal habité par saint Louis peut-être, et assurément par tous les rois à partir de Philippe le Bel jusqu’à Charles V, encastré plus tard dans l’entassement confus de bâtiments construits au fur et à mesure des besoins dans le palais des Parlements, étouffé sous les adjonctions parasites, horriblement maltraité, traversa les siècles et parvint jusqu’à nous, oublié sous sa carapace de maçonneries.
A la démolition des bâtiments de la préfecture de police, dans les grands travaux de notre époque, il reparut tout à coup, revit le soleil et ces horizons du couchant si longtemps bouchés, bien changés depuis le temps où il n’avait que des verdures de jardins à regarder, des îlots boisés, et des champs enveloppant les tours du Louvre. Il n’était point revenu à la vie pour longtemps, on allait peu après l’abattre sans pitié pour la construction du nouveau palais.
Le vieux logis des monarques lointains, pris en haine et abandonné après les excès de la commune de 1358, quand le Dauphin Charles V y avait vu massacrer à ses pieds les maréchaux de Champagne et de Normandie, eut juste le temps à ses derniers jours, après sa réapparition, de voir à une époque non moins sanglante, en mai 1871, défiler entre deux haies de gardes nationaux, au pied de ses murs encombrés de hangars et de plâtras, l’archevêque de Paris et quelques autres otages de marque, transférés de la Conciergerie à la prison de la Roquette...
La Conciergerie formait, avec les grosses tours et les bâtiments du Nord, un ensemble sévère en partie conservé aujourd’hui, et sur lequel la destination qui lui fut donnée à partir du XIVe siècle fait planer une renommée sinistre.
Primitivement la Conciergerie n’était point prison, c’était le logement du concierge du palais, officier préposé à la garde du palais; ses bâtiments comportaient bien, outre les logements des officiers et employés, quelques autres logements très fermés, chartres et cachots, ainsi que tous les châteaux d’ailleurs en possédaient, peut-être même quelques oubliettes, mais c’était pour gens de marque ou personnages importants dont on avait à s’assurer.
Les deux belles tours rondes flanquant le pignon du bâtiment de la Conciergerie appelé le grand guichet, se nomment l’une tour de César, sans doute à cause de quelque tour romaine à laquelle elle a succédé, et l’autre tour d’Argent parce qu’elle aurait, paraît-il, renfermé le trésor royal au temps de saint Louis. La troisième tour un peu plus loin, moins haute alors que les deux autres, et pourvue d’une galerie de crénelage en avant de son comble aigu, porte le nom fort caractéristique de tour Bon-Bec ou Bavarde, parce qu’elle renfermait la chambre où se donnait la question. Son nom dit assez que les malheureux amenés là y devenaient bien vite, sous la main des bourreaux, aussi loquaces que les juges instructeurs pouvaient le désirer, et même parfois beaucoup trop.
Il est difficile de faire la part exacte des rois qui donnèrent au palais du XIVe siècle son grand caractère si bien d’ensemble. Philippe-Auguste, le bâtisseur du Louvre, devait avoir commencé les travaux, continués ou repris par son petit-fils Louis IX, à qui certainement le palais devait ses plus beaux ornements et qui commença peut-être les parties attribuées au règne de Philippe le Bel. On fait quelquefois remonter les tours de la Conciergerie jusqu’à Philippe-Auguste, saint Louis les trouva-t-il faites, les acheva-t-il ou datent-elles seulement de Philippe le Bel, on ne sait. Saint Louis construisit la Sainte-Chapelle, le logis royal, et peut-être quelques tours de l’enceinte, Philippe le Bel acheva la grande salle, la galerie aux Merciers, le donjon et la tour de l’Horloge.
On attribue aussi à saint Louis les belles cuisines encore existantes entre la tour de l’Horloge et la Conciergerie. C’est une construction bien originale, cette salle carrée dont les voûtes sont portées par un quinconce de neuf grosses colonnes, et qui compte quatre bien curieuses cheminées, une à chaque angle, à grand manteau conique en pan coupé, étrésillonné sur la colonne d’angle par une demi-arcature. Cette cuisine malgré la tradition qui la rattache aux constructions de saint Louis, daterait seulement, suivant quelques archéologues, du temps de Philippe le Bel, comme la tour de l’Horloge voisine. On prétend qu’elle était surmontée d’une autre cuisine établie sur le même plan. Viollet le Duc pense que les cuisines inférieures communiquant avec la salle Saint-Louis--la grande salle inférieure--devaient servir aux gens du palais, petits officiers et fonctionnaires tandis que les cuisines supérieures, qui ont disparu, communiquant avec la grande salle d’en haut, auraient été affectées au service du roi et aux festins d’apparat donnés dans la grande salle.
Ces cuisines du palais ont beaucoup souffert au commencement du siècle par suite de l’exhaussement du quai, relevé à la hauteur du tablier du Pont au Change pour atténuer la courbe de ce Pont. Cet exhaussement enterra malheureusement les tours; outre ce dommage, il donna au rez-de-chaussée du palais une humidité qui causa des éboulements, des dégradations considérables. Aujourd’hui ces belles cuisines sont encombrées de vieux débris de l’édifice, de moulages divers, de mélancoliques bustes de souverains, et de choses quelconques, parmi lesquelles se voient les morceaux de la table de marbre de la Connétablie, sièges des juridictions des maréchaux de France et de l’Amirauté, jadis placées dans la grande salle, à côté de la fameuse et immense table de marbre dont nous aurons à parler plus loin.
Actuellement on pénètre dans la Conciergerie par une porte ouverte dans les reconstructions nouvelles sur la gauche de la tour de César; on se trouve dans une cour fermée de sévères murailles à contreforts, où une seconde porte dans la muraille à droite donne accès, après de fortes grilles, dans une grande salle voûtée, fortement en contre-bas de la cour et du quai. C’est le Grand Guichet, divisé en deux nefs par une file de trois colonnes robustes, à beaux chapiteaux dans les feuillages desquels jouent des animaux et des figures diverses. Parmi ces figures, à l’un de ces chapiteaux, on veut voir Héloïse et Abélard, un homme et une femme lisant.
C’est un beau décor, ce grand guichet, gris et sévère, avec des parties d’ombre profonde et de clair obscur, où s’agitent des silhouettes de gardiens passant dans la zone de lumière des fenêtres à profondes embrasures.
Voici maintenant, dans ces salles gothiques, des souvenirs de la Révolution, d’abord cet escalier dans un angle à côté d’une porte étroite descendant dans les profondeurs où jadis se trouvaient de lugubres cachots. C’est par cette porte que passait Marie-Antoinette pour se rendre de sa prison au Tribunal révolutionnaire. A côté une grande et forte grille laisse entrevoir à travers ses barreaux une longue galerie sombre; cette galerie c’est une des travées de la Grande Salle inférieure, car sous la Grande Salle du palais, celle d’aujourd’hui qui a succédé à la Grande Salle incendiée en 1617 et en 1871, se trouve encore, touchant au grand guichet, la salle inférieure dite salle Saint-Louis, immense vaisseau gothique, ayant survécu aux deux incendies, malgré de graves avaries qui ont nécessité des restaurations. Cette travée enlevée à la salle Saint-Louis, fermée de grilles sur toute sa longueur et aux extrémités, forme ce qu’on appelle la Rue de Paris, une galerie dans laquelle on entassa en 1793 jusqu’à deux cent cinquante prisonniers.
[Illustration: LE GRAND GUICHET, ÉTAT ACTUEL]
La salle Saint-Louis est divisée par trois rangées de piliers et de colonnes en quatre nefs à hautes voûtes ogivales. L’immense vaisseau possède quatre grandes cheminées, une à chaque angle, ainsi qu’un bel escalier, une vis de pierre tournant dans une sorte de tourelle entièrement ajourée et montant à la salle supérieure.
[Illustration: LE PALAIS DE SAINT LOUIS APPARAISSANT A LA DÉMOLITION DE LA PRÉFECTURE DE POLICE]
Nous ne pouvons donc, avec des traditions confuses et souvent contradictoires, distinguer exactement les constructions de saint Louis de celles de son petit-fils Philippe le Bel, celui-ci ayant entrepris des remaniements importants au palais de son aïeul, et construit ou achevé des parties considérables.
Chacun de ces rois dut travailler à embellir son habitation de la Cité, et aussi à en perfectionner les défenses. Il est fort à croire que saint Louis dut y porter tous ses soins, lui qui, dans son enfance, fut sur le point de perdre le trône par la conspiration des grands barons désireux de profiter de sa minorité pour se débarrasser du pouvoir royal et reprendre leur pleine indépendance. Blanche de Castille et le jeune roi, venant chercher refuge à Paris en 1227, durent s’arrêter fort en peine à Montlhéry, où l’armée des grands vassaux se préparait à les assiéger, lorsque, sur la nouvelle du péril couru par leur prince, les Parisiens s’armèrent et se mirent aux champs en si grand nombre et avec une telle contenance que l’armée des grands vassaux décampa: «Me conta le saint roi, écrit Joinville plus tard, que lui et sa mère qui étaient à Montlehéry n’osèrent aller à Paris, jusqu’à tant que ceux de la ville les viendrent quérir en armes en moult grande quantité. Et me dist que depuis Montlehéry jusqu’à Paris le chemin était plein et serré de troupes de gens d’armes et aultres gens qui criaient tous à haulte voix que Notre Seigneur lui donnât bonne vie et prospérité et le voulsit garder contre tous ses ennemis.»
Des tables de pierre désignées sous le nom de Tables des charités Saint-Louis, dans le grand préau de Conciergerie, auraient servi d’après la légende à des distributions de vivres faites aux pauvres par ordre du roi et même par ses propres mains. A la même époque, soit que ces tours existassent déjà, soit qu’il y eût encore à la place une poterne ancienne, se tenaient ici les Plaids de la Porte. Joinville en parle quand il explique «comment le roi gouverna sa terre bien et loyalement et selon Dieu... Il avait sa besogne ordonnée en telle manière que Monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons et nous autres qui étions entour lui, quand nous avions ouï nos messes, allions ouïr les plaids de la porte que on appelle maintenant les requestes...»
Le roi envoyait ainsi ses gens pour voir s’il n’y avait parmi les causes ainsi plaidées quelques affaires embarrassantes et importantes qui ne se pussent délivrer sans lui; quand il se trouvait de ces causes ou litiges, il faisait venir les parties, soit dans sa chambre où il les attendait assis au pied de son lit, soit au jardin en été.
Il était là «vêtu d’une cotte de camelot, un surcot de tiretaine sans manches, un mantel de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné et sans coiffe et un chapel de paon blanc sur la tête.» Il faisait étendre un tapis à l’ombre et s’asseyait avec ses gens au milieu d’un cercle de peuple et de plaideurs, écoutant avec conscience les plaintes et les dires de chacun, expédiant rapidement les affaires, ainsi qu’il faisait aussi sous le chêne légendaire de Vincennes. Les temps sont bien changés et la manière de rendre la justice aussi. Ces façons expéditives et simplifiées doivent bien offusquer tous les procéduriers successeurs de saint Louis en ce palais, devenu aujourd’hui le Louvre de la chicane.
C’est ici que Louis IX voulut faire justice du sire de Coucy, dans la fameuse affaire des trois pauvres jeunes gens de Flandre, en pension dans l’abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois près Laon, qui, surpris par le farouche Enguerrand en train de chasser des lapins sur ses terres, furent incontinent pendus. «Le bon roi droiturier, aussitôt qu’il sut et ouït la cruauté du seigneur de Coucy, le fit appeler et ordonna qu’il vînt à la cour pour répondre de ce fait et vilain cas.» Le roi très courroucé fit prendre Coucy par ses sergents d’armes et quand il l’eut dans les fortes pierres de la tour du Louvre, il appela au Palais les barons pour juger l’affaire. Malgré l’opposition des seigneurs, Louis IX était très décidé à faire mettre à mort le sire de Coucy; il fallut, pour le fléchir, les plus vives prières de tous ces barons; enfin il consentit à laisser Enguerrand de Coucy racheter sa vie par des fondations de chapelles et par une énorme amende convertie en bonnes œuvres, appliquée aux hôpitaux et à des constructions d’écoles et de couvents.
Roi très sage, toujours mû par les plus louables intentions, Louis IX fut aussi un législateur s’efforçant d’améliorer l’état social par ses Etablissements, essais de codification et de réglementation, d’atténuer ou de réprimer les brutalités féodales, de faire régner l’ordre et la paix autant qu’il était possible dans la complication et l’enchevêtrement des privilèges féodaux. De son règne datent pour Paris une législation et des règlements pour les Métiers, et tout d’abord une réforme de la prévôté.
Jusqu’alors la prévôté de Paris était un office de magistrature qui s’achetait, et dont l’acquéreur ou les acquéreurs, car on vit quelquefois deux bourgeois s’associer pour l’achat, entendaient bien tirer tout le bénéfice possible, par l’exercice rigoureux de ses droits fiscaux et de ses privilèges. Louis IX supprima la vénalité de l’office, il fit de la prévôté de Paris une fonction à la nomination et aux gages de la couronne, et y plaça en 1258 un homme honnête et zélé pour le bien public, sévère pour tous, Etienne Boileau, lequel entreprit une réglementation de tous les métiers, c’est-à-dire des artisans et marchands, qu’il rangea en cent confréries ou corporations. Cet ensemble de règlements portant le titre de Livre des métiers, et dont les registres sont conservés aux Archives, fut la charte des corporations parisiennes pendant des siècles et servit de base aux traités de police, à toutes les codifications analogues qu’on eut à rédiger par la suite. Une partie importante des règlements d’Etienne Boileau s’appliquait à la navigation, aux différents ports, à la puissante corporation des Marchands de l’eau, laquelle avait la part belle dans la région parisienne et, par des privilèges quelque peu abusifs, tendait à constituer au profit des bourgeois de la hanse parisienne le monopole du commerce sur la haute et sur la basse Seine.
Cette corporation des Marchands de l’eau allait, en fournissant les premiers prévôts des marchands, constituer dès 1268 la municipalité parisienne, souvent en lutte avec les prévôts du roi et le roi lui-même.
En même temps Louis IX donnait l’impulsion aux études, créait des collèges, et tout en respectant ou confirmant les privilèges de l’Université et des Ecoliers, essayait de maintenir en certaines limites la turbulence souvent excessive de ces derniers.
Au chevalier du guet chargé de la police avec soixante sergents à pied et à cheval, saint Louis adjoignit le guet bourgeois fourni par les marchands et les gens des métiers.
Les sergents du Châtelet, chargés de protéger la ville contre des malfaiteurs trop nombreux, n’étaient pas tous d’honnêtes gens non plus; on trouve dans Joinville une anecdote qui montre assez en quelle défiance on devait quelquefois les tenir. Trois de ces sergents s’étant mis un soir en embuscade en un carrefour se jetèrent sur un clerc qui rentrait chez lui et, après l’avoir assommé, le détroussèrent si complètement qu’ils ne lui laissèrent que sa seule chemise. Le pauvre garçon rentra en courant chez lui, se rhabilla quelque peu, et saisissant une arbalète s’en fut à la poursuite de ses voleurs, suivi d’un enfant qui lui portait un fauchard. Le clerc les rattrapa et tout d’abord en abattit un d’un trait d’arbalète; les autres se mirent à fuir. Le clerc toujours furieux précipita sa course, sous les rayons de la lune qui était claire et brillante; comme l’un des fuyards voulait enjamber une haie pour passer dans un courtil, le clerc d’un coup de fauchard lui trancha presque une jambe, puis sans s’arrêter il rejoignit le troisième qui cherchait à se réfugier dans une maison et lui fendit la tête jusqu’aux dents.
[Illustration: L’AUTEL ET LES RELIQUES DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVe SIÈCLE D’APRÈS LE MANUSCRIT DE JUVÉNAL DES URSINS]
Joinville en venant le matin rejoindre le roi au Palais rencontra près de la porte le prévôt de Paris qui amenait devant le roi une charrette portant les corps des trois sergents tués, suivie du clerc venu après son exploit se constituer prisonnier.
Louis IX au sortir de sa chapelle vint au perron voir les morts et se fit raconter l’affaire par le prévôt: «Sire, dit le prévôt, je vous amène l’homme qui a fait cela, pour qu’il en soit fait à votre volonté.»
«Sire clerc, dit le roi, vous avez perdu à être clerc par votre prouesse, et pour votre prouesse je vous retiens à mes gages, et vous viendrez avec moi outre-mer, et cette chose vous fais-je encore parce que je veux que mes gens voient que je ne les soutiendrai en nulles de leurs mauvaisetés.»
Quand le peuple qui était là assemblé ouït cela, ils s’écrièrent: «Notre Seigneur et prièrent que Dieu lui donnât bonne vie et longue et le ramenât en joie et santé».
Ce fait se passait donc peu de jours avant le départ pour la croisade et au moment où, toute blanche et toute fraîche, la Sainte-Chapelle élevait, comme un ardent et solennel cantique de pierre, sa flèche vers le ciel.
[Illustration: L’HORLOGE DU PALAIS]
La Sainte-Chapelle du Palais date du milieu du XIIIe siècle, c’est-à-dire de la première partie du règne de saint Louis après sa majorité, des années de sa jeunesse.
A cette époque, l’empire latin fondé par les croisés à Constantinople se trouvait en de graves embarras, attaqué à la fois à l’intérieur par les Grecs, et sur les frontières par les hordes musulmanes. Dans cette détresse, en grande pénurie d’argent, l’empereur Beaudoin II avait fait à Venise un emprunt gagé sur les reliques de la Passion de Jésus-Christ. Peu après, le roi Louis IX ayant eu l’occasion de rendre quelques services à l’empereur Beaudoin, obtint de lui le don de la couronne d’épines à charge de désintéresser ses créanciers vénitiens; il envoya aussitôt à Venise deux frères prêcheurs, avec l’argent pour dégager les reliques.
La translation de la couronne d’épines fut comme une marche triomphale à travers le pays. Partout les populations se pressaient sur le passage et lui faisaient cortège. «A grande liesse» Louis IX alla au-devant de la sainte relique jusqu’à Sens et porta lui-même, à l’entrée de cette ville, la châsse qui la renfermait. L’entrée à Paris se fit en pompe solennelle. Précédés et suivis d’un nombre infini de prélats, de religieux et de chevaliers, entourés d’un concours immense de peuple, Louis IX et ses frères Robert, Alphonse et Charles, en simple tunique et nu-pieds, portèrent la châsse depuis Vincennes jusqu’à l’église Notre-Dame, après une dernière station devant l’abbaye de Saint-Antoine, vers laquelle de tous côtés convergeaient, pour se joindre au cortège, des processions de toutes les églises et abbayes de la ville et des environs, «en chapes et aubes merveilleuses avec gros cierges par milliers». Après une cérémonie d’actions de grâces à Notre-Dame, l’immense procession se reforma et «convoya» la sainte couronne de l’église Notre-Dame à la maison du roi, en chantant hymnes et cantiques, et la précieuse relique fut déposée en la chapelle royale Saint-Nicolas.
Peu de temps après, l’empereur Baudoin se trouvant de plus en plus gêné par faulte d’argent, saint Louis acquit de la même façon, en les retirant des mains des créanciers de l’empereur, une partie du bois de la vraie croix, l’éponge, le fer de la lance ayant percé les chairs de Jésus-Christ, et différentes autres reliques qui furent placées en une merveilleuse châsse d’or et d’argent ornée de pierres précieuses. On avait au plus haut degré, en ce temps de foi profonde, le culte des reliques, notre époque d’incrédulité a même accusé les gens de Byzance d’avoir un peu exploité ce culte et de s’être livrés, dans la suite, à un véritable commerce de reliques vraies ou fausses.
Dans les premières années du règne de saint Louis un accident était arrivé qui montre quelle universelle vénération entourait ces reliques, pour lesquelles chaque jour on élevait de merveilleuses églises, ainsi que des moutiers pour les moines chargés de leur garde.
On conservait à l’abbaye de Saint-Denis, parmi d’autres nombreuses reliques un des clous qui avait attaché Jésus sur la croix, «apporté, dit Joinville, durant le règne de Charles le Chauve roi de France et empereur de Rome». Cette relique était particulièrement honorée, on la sortait dans les grandes occasions, lorsque l’on implorait du ciel la fin de quelque calamité publique; le clergé de Saint-Denis l’avait promenée processionnellement à Paris en 1206, lors d’une grande inondation qui emporta le Petit Pont et ravagea les bas quartiers.
Peu avant un jeune enfant de Philippe-Auguste se trouvant en état désespéré, les moines étaient venus, à la tête d’une immense cohorte de clercs et de Parisiens marchant les pieds nus, jusqu’au Palais, où comme suprême recours ils avaient fait toucher par leurs reliques toutes les différentes parties du corps du petit prince moribond.
Or, le 27 février 1232, comme on donnait le saint clou à baiser aux pèlerins qui se pressaient en foule dans l’église de l’Abbaye nouvellement restaurée, le saint clou chut du reliquaire dans lequel il était gardé, et par un incompréhensible accident, fut perdu dans la cohue ou volé par quelque audacieux dévot. Aussitôt qu’on s’aperçut de la perte, éclatèrent des transports de douleur parmi les moines de l’abbaye et les pèlerins. Avec la nouvelle la désolation se répandit du monastère dans Saint-Denis, et de Saint-Denis gagna comme une traînée de poudre la ville de Paris. «Le roi Louis et la reine sa mère quand ils ouïrent la perte d’un si haut trésor, se dolurent bien et dirent que nulle plus cruelle nouvelle ne pouvait leur être apportée; le très bon et très noble roi Louis ne se put contenir, ainçois commença à crier hautement et dit qu’il aimerait mieux que la meilleure cité de son royaume fut fondue en terre et périe. Lorsqu’il sut la douleur et les pleurs que les abbés et le couvent de Saint-Denis menaient jour et nuit sans confort, il leur envoya des hommes sages et bien parlants pour les réconforter et il voulait venir en propre personne, si le conseil de ses gens ne l’en eût détourné. Le roi fit aussitôt crier par un héraut la perte par toute la ville, promettant cent livres d’argent de récompense à qui rapporterait le saint clou, et plein et entier pardon à qui l’aurait volé ou recelé. L’angoisse et la tristesse de la perte du saint clou fut si grande par tous les lieux qu’avec peine serait racontée. Quand ceux de Paris entendirent le cri du roi et ouïrent la nouvelle, ils furent bien tourmentés et plusieurs hommes et femmes, enfants, clercs, écoliers commencèrent à braire et à crier, et fondant en pleurs ils coururent aux églises pour déprier Notre-Seigneur. Paris ne pleurait pas tant seulement, mais toutes gens pleuraient parmi le royaume de France. Aucuns des sages hommes étaient en doutance que parce que cette cruelle perte était arrivée au chef du royaume, n’advinssent aucuns graindres meschiefs ou pestilences dans tout le corps du royaume de France...» Cette désolation universelle ne cessa qu’aux premiers jours d’avril suivant, quand soudain on apprit que le saint clou était retrouvé. On le gardait à l’abbaye du Val près Pontoise, où il avait été porté par une bonne femme qui l’avait ramassé dans l’église de Saint-Denis. Il est probable que les moines de Pontoise ne le restituèrent pas de bonne grâce, mais ils durent s’exécuter, et le saint clou fut reporté en grande pompe à l’abbaye de Saint-Denis, où le roi vint solennellement en réjouissance faire ses dévotions avec ses gens.
Quand saint Louis eut en sa possession les reliques achetées à Constantinople, il résolut d’élever, pour renfermer leurs superbes châsses, une nouvelle chapelle plus magnifique encore, qui serait en quelque sorte un vaste reliquaire de pierre, pour le service duquel il créerait un chapitre de chanoines et de chapelains chargés d’y faire «nuit et jour le service du Seigneur».
L’architecte était tout trouvé, c’était Pierre de Montreuil ou de Montereau, artiste éminent qui venait de terminer le superbe réfectoire et la chapelle de la Vierge de l’abbaye de Saint-Germain. Sur l’emplacement de Saint-Nicolas du Palais, auquel se trouvait annexé un autre petit oratoire consacré à la Vierge, Pierre de Montereau, en trois ou quatre années, édifia ce merveilleux monument, épanouissement admirable du grand style ogival, reliquaire de pierre ciselée, ayant pour base solide sa chapelle basse, et ensuite nef délicate, aérienne, complètement ajourée, où la pierre ne sert plus pour ainsi dire que d’armature à des splendides verrières. Les travaux marchèrent avec une grande rapidité. Louis IX posa la première pierre en 1245, en 1248 l’église était consacrée.
L’édifice est double; dans la chapelle inférieure, éclairée par des roses dans des arcatures robustes, les voûtes de la nef principale reposent sur deux rangées de colonnes étrésillonnées par une demi-arcature au droit des contreforts, laissant ainsi un étroit bas côté.
[Illustration: LA TOUR BON-BEC AVANT LA SURÉLÉVATION D’UN ÉTAGE LORS DE LA RESTAURATION DU PALAIS DE JUSTICE]
La chapelle supérieure, éclatante et resplendissante verrière, d’une légèreté stupéfiante, porte ses voûtes à trois fois la hauteur de la chapelle basse; elle est toute en fenestrages, en vitraux étincelants, la pierre disparaît, la lumière irisée mange les sveltes meneaux des immenses lancettes. Aujourd’hui les vitraux du XIIIe siècle sont encore en place, rétablis dans leur intégrité, sauf quelques parties. Après avoir un peu souffert au siècle dernier, quand on mura tout le long de l’édifice un quart de la hauteur des fenêtres, ils ont retrouvé dans une soigneuse restauration tout leur magique et harmonieux éclat. C’est une œuvre colossale, figurant en un millier de sujets distincts, dans quinze grandes verrières, toute l’iconographie chrétienne, l’Ancien Testament, de la création du monde à l’Apocalypse. Une série est consacrée à l’histoire de la translation des reliques à Paris, elle est historiquement du plus haut intérêt; malheureusement c’est la verrière qui a le plus souffert, où force a été de refaire les sujets manquants.
Les peintures qui couvrent tout, murs, arcatures de la base, colonnes, voûtes ont dû être refaites de nos jours; ce sont de grandes frises ornementales, feuillages, écussons, avec fleurs de lis et tours de Castille répétées partout. L’ensemble est éblouissant. Douze statues d’apôtres accrochées aux colonnes, le long de la nef, portent de petites croix de consécration enchâssées dans des monstrances en souvenir de la consécration de l’église. Aujourd’hui six de ces statues seulement sont anciennes, les autres ont dû être refaites.
Le 25 avril 1248, la Sainte-Chapelle terminée, avec tous ses vitraux, toute sa merveilleuse ornementation, fut consacrée, la chapelle basse sous le titre de la Sainte-Couronne et de la Sainte-Croix, par le légat du Saint-Siège, Eudes de Châteauroux, évêque de Tusculum,--la chapelle haute sous la dédicace de la Glorieuse Vierge Marie par l’archevêque de Bourges.
[Illustration: ENVAHISSEMENT DU PALAIS PAR LES PARISIENS EN 1358]
[Illustration: L’ORATOIRE DE LOUIS XI A LA SAINTE-CHAPELLE]
C’était peu de mois avant que saint Louis ne s’embarquât à Aigues-Mortes pour sa première croisade, qui le retint six années en Palestine. Le 12 juin, Louis IX prit à l’abbaye de Saint-Denis l’oriflamme et le bourdon du pèlerin et partit avec sa femme la reine Marguerite, laissant la régence à sa mère Blanche de Castille. Le roi auparavant avait largement pourvu à la dotation du chapitre de la Sainte-Chapelle et assuré le sort de sa fondation.
L’ensemble des travaux avait coûté, dit-on, plusieurs millions au trésor royal; les reliques et les châsses d’or enrichies de pierres précieuses, exécutées pour les renfermer, à elles seules revenaient à une somme supérieure.
Dans le pignon de la Sainte-Chapelle flamboie une rose splendide, au-dessus du porche à double étage qui précède les deux portails superposés. Cette rose ne date pas de la construction, elle a été refaite au XVe siècle ainsi que les deux jolis clochetons flanquant le pignon. La fleur royale se retrouve partout sculptée sur ces clochetons, au-dessous d’une couronne d’épines et dans une balustrade au milieu de laquelle une grande lettre K couronnée, initiale de Karolus, rappelle la date de cette restauration sous Charles VIII.
La flèche de l’édifice primitif dut être refaite au commencement du XVe siècle, cette seconde flèche périt dans l’incendie de 1630; on en rétablit une alors, que la Révolution renversa. La flèche dressée de nos jours par l’architecte Lassus est donc la quatrième.
La sacristie annexe que possédait la Sainte-Chapelle était une charmante petite réduction de l’édifice principal, élevée sous le flanc nord de l’abside et reliée à elle par un passage couvert. Cette annexe se divisait en trois étages, plus un étage de combles; l’étage inférieur servait de sacristie à la chapelle basse, l’étage intermédiaire de Trésor et de sacristie à la chapelle haute, et les étages supérieurs étaient affectés au dépôt des chartes, traités, titres, registres et documents de la chancellerie de la couronne, destination qui avait fait donner à l’édifice le nom de Trésor des Chartes.
Le Trésor des Chartes, sous Louis IX, avait été aussi la bibliothèque royale, le roi y avait déposé sa bibliothèque, les précieux manuscrits qu’il faisait rechercher et transcrire par une armée de copistes, vraisemblablement établis en quelques salles du palais. Ce délicieux petit édifice, complément obligé de la Sainte-Chapelle, sacristie-annexe semblable à celle qui existe encore sous la chapelle du château royal de Vincennes, également bâtie par saint Louis, fut, sans raison aucune et malgré les réclamations du chapitre, démoli par les architectes qui restauraient le palais après l’incendie de 1776. Ils abattirent le Trésor des Chartes pour élever la lourde galerie de l’aile gauche de la cour du Mai, détruisant ainsi complètement l’aspect de l’ancienne cour, en emprisonnant dans leurs maçonneries sans intérêt le flanc gauche de la Sainte-Chapelle.
Composé de chapelains et de clercs, avec des dignitaires portant les titres de maître chapelain, maître gouverneur, trésorier ou archichapelain, le chapitre de la Sainte-Chapelle jouissait de nombreux privilèges dans l’enceinte du Palais. Chaque nuit après l’office du soir trois clercs et un chapelain devaient s’enfermer dans la Sainte-Chapelle pour veiller à la conservation des reliques. Dans la nuit du Vendredi au Samedi saint, rapporte Dulaure, il se célébrait à cette Sainte-Chapelle une étrange et curieuse cérémonie. Tous ceux qui étaient réputés possédés du diable et démoniaques y étaient amenés pour être exorcisés solennellement. Malheureux malades ou mendiants simulateurs tirant de leur supercherie de larges aumônes, réunis dans l’église, se livraient à toutes les contorsions possibles, aux plus répugnantes grimaces, tombaient dans des convulsions en poussant des hurlements. Alors apparaissait le grand chantre du chapitre, découvrant à tous le bois de la vraie croix et instantanément, comme par un coup de théâtre, le silence se faisait, tout s’apaisait, les cris et les contorsions; malades vrais à l’esprit frappé, faux possédés exploiteurs de la crédulité, tous retrouvaient le calme.
En 1843, au cours des grands travaux de restauration entrepris à la Sainte-Chapelle, si cruellement maltraitée à la fin du dernier siècle, on découvrit une boîte d’étain renfermant un cœur, sous les dalles à la place occupée jadis par le maître-autel. Ce cœur reposant sous les saintes reliques était peut-être celui de saint Louis, mais aucune inscription, aucun document ne se trouvait pour l’établir avec certitude.
Dans la chapelle haute, il avait été ménagé sur chaque flanc, à la deuxième travée de la nef avant l’abside, un renfoncement où se trouvaient d’un côté la place réservée au roi et de l’autre celle réservée à la reine. Louis IX s’asseyait ici pour assister aux offices. Ses successeurs firent de même. Plus tard le roi Louis XI se trouva ainsi trop mêlé aux autres assistants, et fit faire à la travée du côté droit touchant à l’abside un petit réduit ajouté en hors-d’œuvre entre deux contreforts, petit oratoire particulier d’où il pouvait, par une étroite ouverture, suivre l’office sans être vu.
Au dehors cette chapelle se présente sous forme d’une petite annexe carrée, avec de jolis détails de sculpture rétablis à la restauration et une belle balustrade à fleurs de lis, où s’élève du compartiment du milieu une L majuscule couronnée.
La chapelle royale du Palais qui vit sous chaque règne se déployer les splendeurs de nombreuses cérémonies, se célébrer quelques mariages royaux ou princiers, reçut à la fin du XVe siècle quelques modifications extérieures, comme la reconstruction de la grande rose, des clochetons du grand pignon et de la flèche. Le roi Louis XII compléta ces modifications par l’adjonction d’un grand escalier extérieur montant du flanc sud de l’édifice au porche supérieur. Cet escalier présentait certains points de ressemblance avec l’escalier de la Chambre des Comptes bâtie au fond de la cour de la Sainte-Chapelle à la même époque. Les arcs gothiques retombaient sur de gros piliers chargés de fleurs de lis, lesquelles se retrouvaient, alternant avec des dauphins, aux appuis montant le long de la rampe.
Le grand incendie qui ravagea le Palais en 1618 avait épargné la Sainte-Chapelle; quelques années plus tard, le 26 juillet 1630, par la négligence de plombiers réparant la toiture, le feu prit dans les combles de la Sainte-Chapelle, dévora toute la charpente ainsi que celle de la flèche. Cette flèche en s’écroulant écrasa l’escalier de Louis XII. On releva la flèche, mais l’escalier demeura une ruine; l’arcade d’entrée restait seule debout avec des débris de piliers. A ces piliers ruinés et tout le long de la rampe, s’accrochaient depuis longtemps déjà des échoppes de marchands quelconques, surtout de libraires, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir.
[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE. COMMENCEMENT DU XVIIe SIÈCLE AVANT LA CHUTE DE LA FLÈCHE]
Au temps de Philippe le Bel, toutes les constructions du palais commencées par saint Louis ou ajoutées après lui sont terminées, l’ensemble du Palais de la grande époque gothique est désormais bien complet avec sa Sainte-Chapelle, sa Grande Salle, sa Conciergerie et sa tour de l’Horloge.
Enguerrand de Marigny, général des finances, le ministre de Philippe le Bel qui devait si tristement finir à Montfaucon, dirigeait les travaux d’achèvement de la Grande Salle dans les dernières années du XIIIe siècle. Merveille du Palais avec la Sainte-Chapelle, cette Grande Salle, reposant sur la Grande Salle inférieure échappée à tant de désastres successifs et parvenue jusqu’à nous, était partagée par une rangée d’énormes piliers en deux nefs dont les voûtes entièrement lambrissées, semblables à deux carènes de navire renversées et accouplées couvraient un immense espace de 70 mètres sur 27m,50. On entrait de la cour du May par un perron, à l’angle sud-est, donnant d’abord dans une galerie longeant le côté méridional de la Grande Salle, et conduisant à la galerie des merciers et à une seconde entrée de la Grande Salle.
Dans la double nef pavée de marbre blanc et noir la lumière entrait largement, par les belles fenêtres et les roses des quatre pignons, par d’autres fenêtres sur les côtés, faisant valoir les lambris peints et dorés des voûtes, azur et fleurs de lis, les détails de sculpture, les statues accrochées aux piliers. Ces statues dépassaient au XVIe siècle le nombre de cinquante, posées à une certaine hauteur sur chaque face des colonnes centrales et sur les piliers des côtés, plus nombreux à cause des subdivisions des travées.
[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVIIIe SIÈCLE]
C’étaient les effigies des rois depuis Pharamond jusqu’à François II. Des inscriptions au-dessous des figures indiquaient la durée de chaque règne avec la date de la mort de chaque roi. Gilles Corrozet, dans ses Antiquités et singularités de Paris, donne la liste de ces statues avec les inscriptions constamment lues et commentées par les curieux passant dans la Grande Salle. «On pensait dans le peuple, ajoute-t-il, que ceux qui sont représentés avec les mains hautes ont régné vertueusement et ceux qui ont les mains basses ont été infortunés ou n’ont fait acte d’excellence.»
Sur les faces latérales, chaque travée de salle se divisait en deux arcatures où, dans le renfoncement entre les piliers, un banc de pierre était ménagé. Quatre grandes cheminées comme en bas dans la salle Saint-Louis chauffaient la grande salle. Les jours d’hiver dans cette immense nef toujours bruyante, toujours pleine de gens venus pour leurs affaires, ou pour ouïr les nouvelles, ces cheminées à la vaste hotte, devaient former chacune le centre de groupes serrés.
Du côté du pignon oriental donnant sur la partie de la rue de la Barillerie dite de Saint-Barthélemy, à cause de l’église de ce nom située en face du Palais, le roi Louis XI fit plus tard élever un autel qu’il accompagna des statues de saint Louis et de Charlemagne portées sur deux colonnes. Ce très dévotieux monarque, faisant placer sa statue à côté de celles de ses prédécesseurs, se fit représenter agenouillé devant une image de la Vierge. A cet autel de Louis XI se disait jadis chaque année la messe de rentrée du Parlement.
Au fond, sous le pignon opposé, toute la largeur de la Grande Salle était prise par la Table de marbre si fameuse dans les fastes du Palais. On tenait pour certain, sans y regarder de trop près, qu’elle était faite d’une seule tranche de marbre «qui portait, dit Sauval, tant de longueur, de largeur et d’épaisseur qu’on tient que jamais il n’y a eu de tranches de marbre plus épaisses et plus longues».
Table illustre contemplée avec respect par le populaire, brillante sous le reflet des grands fenestrages, table royale aussi, réservée, dans les festins d’apparat donnés par les rois, aux princes du sang, aux pairs de France et aux princesses, les autres convives s’asseyant à des tables mobiles plus ou moins rapprochées, selon leur rang.
Au XVe siècle, près de la table de marbre, se voyaient différentes choses remarquables: un crocodile empaillé trouvé, disait-on, dans les fondations du palais, curiosité rapportée probablement d’Égypte au temps des croisades, et un grand «vieil cerf» en bois, qui était un modèle préparé pour un cerf en or massif que le général des finances de Charles VI devait faire exécuter pour le trésor royal, projet qui n’eut qu’un commencement d’exécution, la tête seule ayant été faite, et sans doute bien vite fondue ensuite.
La table de marbre, table royale, siège de la juridiction des eaux et forêts, avait encore une autre destination bien différente, c’était aussi le théâtre de la Basoche; en ces âges naïfs, sur la table des festins royaux, les clercs de la basoche du palais, montaient aux jours de leurs divertissements traditionnels, pour jouer leurs farces, sotties, moralités et momeries. Très probablement un revêtement de bois formant estrade recouvrait alors la table de marbre, estrade surélevée, dont le dessous fermé par des tapisseries servait de vestiaire. C’est ainsi que Victor Hugo, au premier chapitre de Notre-Dame de Paris a mis en scène une représentation de mystère offert au populaire sur cette table, à l’occasion d’un mariage princier.
L’angle nord-ouest de la Grande Salle touche à la Grand’chambre, ancienne chambre de saint Louis, située à l’étage supérieur de la Conciergerie, au-dessus du grand guichet entre les deux tours. Sous Louis XII elle fut complètement transformée et devint la Chambre dorée. Les murailles couvertes de lambris curieusement sculptés, le plafond à caissons, les petites voûtes surbaissées retombant sur des culs-de-lampe, les peintures, les fleurs de lis, tous les ornements dorés «avec de l’or de ducats de Hollande», en faisaient une étincelante et mirifique salle d’apparat. Des estampes nous en ont conservé l’aspect à différentes époques.
[Illustration: LA CHAMBRE DORÉE.--DANS L’ANGLE, LE SIÈGE ROYAL]
Quand elle fut devenue grande chambre du Parlement, chambre des pairs, chambre des plaids solennels, magistrats et pairs occupaient des gradins se détachant sur le lambris à fond fleurdelisé; sur deux des angles s’élevaient deux tribunes pour les invités de marque aux grandes cérémonies, sortes de lanternes construites sous Louis XIV et refaites sous Louis XV, chargées d’armoiries et terminées en dômes avec la couronne royale au sommet.
Le trône royal ou lit de justice était dans un autre angle à côté d’un grand triptyque du XVe siècle représentant le Christ en croix entouré de quelques saints. Près de la porte communiquant avec la Grande Salle, se voyait, d’après les anciens chroniqueurs, un lion doré, ayant la tête baissée et la queue entre les jambes, ce qui voulait dire que «toute personne tant soit grande de ce royaume en doit obéir et se rendre humble, soubz les lois et jugements de la dicte Court».
C’est dans cette étincelante Chambre dorée où tout rappelait la royauté, fleurait l’aristocratie et le vieux parlementarisme, que s’établit en 1793 le tribunal révolutionnaire, pour travailler avec la collaboration du couperet de Sanson à supprimer les vieilles institutions et les ci-devant aristocrates ou parlementaires. Préalablement la Chambre dorée avait été exécutée elle-même, le rabot égalitaire avait passé sur la superbe décoration, on avait tout rasé, ornements sculptés, peintures, écussons, et à la place du plafond aux voûtes si délicatement et si richement lambrissées et enluminées on avait fait un plafond net et plat.
Quant à la Tour de l’Horloge, on pense qu’elle date des commencements du XIVe siècle. S’il en est ainsi, il devait exister précédemment un peu en arrière une autre tour formant l’angle du Palais devant le Grand-Pont; on croit savoir que le roi Philippe le Bel acheta à cette époque au chapitre de Notre-Dame un moulin, dit de Chante-reine situé sur la rive au pied du Palais, pour élever à sa place la belle tour carrée de l’Horloge et le bâtiment contigu, c’est-à-dire la cuisine dite de Saint-Louis.
[Illustration: LOGE OU LANTERNE DE LA CHAMBRE DORÉE, XVIIe SIÈCLE]
L’horloge qui donne son nom à la tour fut placée en 1370, du temps de Charles V, par un maître horloger allemand du nom de Henri du Vic. Celui-ci resta chargé de l’entretien du mouvement et fut logé dans la tour. En même temps on installait dans le petit beffroi surmontant le comble de la tour, une cloche nommée Jouvante, qui devait devenir non moins fameuse que l’horloge, car elle donna en 1578, avec les cloches de Saint-Germain l’Auxerrois, le signal de la Saint-Barthélemy. Peu après, sous Henri III, l’horloge dut être restaurée; on chargea de ce soin Germain Pilon qui refit un cadran élégamment décoré, flanqué de deux figures représentant l’une la Force et l’autre la Justice, avec des inscriptions latines dues à Jean Passerat, l’un des futurs auteurs de la Satire Menippée. L’une de ces inscriptions, placée sous les écussons de France et de Pologne réunis et entourés du cordon de l’ordre du Saint-Esprit, fait allusion aux deux couronnes portées par Henri III et lui en promet une troisième au ciel. Un auvent gracieusement arrondi protège l’horloge et ses figures. Le tout nous était arrivé absolument dégradé, et il a fallu tout reconstituer, sculptures, figures et ornementation peinte.
Voici donc le palais complètement achevé dans son ensemble aux premières années du XIVe siècle; sous Charles VIII et Louis XII, il recevra encore des adjonctions heureuses, mais ce sera ensuite fini, il ne fera plus, aux époques suivantes, que souffrir violences et dévastations, lors de ses incendies successifs, suivis de restaurations non moins désastreuses pour ses magnificences ogivales et sa noble physionomie d’autrefois.
L’émerveillement de tous fut grand à la fin des travaux, devant l’œuvre achevée qui complétait l’aspect grandiose de la Cité, resplendissante alors avec sa jeune cathédrale et son Palais neuf. Philippe le Bel, pour inaugurer solennellement ses constructions, donna à la Pentecôte de l’an 1313, huit jours de fêtes merveilleuses, au cours desquelles furent armés chevaliers les trois fils du roi, qui devaient si peu après, et pour si peu de temps chacun, régner tous les trois, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel.
[Illustration: LA GRANDE SALLE DU PALAIS. AU FOND LA TABLE DE MARBRE]
Le gendre du roi Edouard II d’Angleterre vint en grande pompe assister aux fêtes. La ville de Paris, où tout chôma pendant huit jours, était dans toutes ses rues encourtinée de soie et de lin et illuminée joyeusement chaque soir. Jamais on n’avait vu pareilles magnificences, tous les ducs, comtes et barons de France étaient présents, disent les vieux chroniqueurs, ajoutant pour donner une idée de ces magnificences que dans une seule journée ces nobles seigneurs changèrent trois fois d’habits. Il y eut chaque jour de grands festins, le jour de la Pentecôte, les fils du roi furent armés chevaliers, le roi donna un grand repas sur la Table de marbre, au cours duquel tous les mets furent à un certain moment inondés d’eau de rose, ce qui peut passer pour un assaisonnement singulier.
«Tous les bourgeois de Paris en robes neuves, à pied et à cheval, ordonnés par métiers et confréries, avec trompes, tambourins, buccines et menestriers et très bien jouant de très beaux jeux, entrèrent en l’île de la Cité par-dessus un pont de bateaux nouvellement construit, et vinrent en grande joie à la cour du Palais du roi.» Cette procession, chantant et jouant comme une sorte de mystère ambulant, donna aux princes une grande représentation dans la cour du Palais.
Il y avait plusieurs pièces ou plusieurs actes. Après le Mystère du Paradis vint le Mystère de l’Enfer, puis tout le Roman du Renard en un nombre infini de scènes, avec tous les déguisements d’animaux et les «feintises» indispensables.
Après le repas des princes, le mystère ambulant s’en fut processionnant dans le même ordre au pré aux Clercs, sous l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où la reine d’Angleterre, Isabeau de France, était parée en une tourelle avec nombre de dames et de damoiselles. «Et cette fête leur plut fort et tourna à grand honneur au roi de France et aux gens de Paris.»
Pendant ces fêtes dans l’île de la Cité et dans l’île Notre-Dame, le roi de France, ses frères et ses trois fils, le roi d’Angleterre et un nombre immense de seigneurs prirent la croix pour une croisade projetée que diverses circonstances empêchèrent. L’enthousiasme fut si grand cependant que les femmes des croisés prirent la croix aussi pour suivre leurs maris, mettant seulement pour condition qu’elles ne passeraient point la mer sans leurs maris, et que celles qui deviendraient veuves seraient déliées de leur vœu.
Le cinquième jour des fêtes tous les artisans et bourgeois de Paris, les uns à pied, les autres à cheval, défilèrent par le parvis Notre-Dame et les rues de la Cité, sous les fenêtres du Palais où les deux rois, les princes et les barons étaient placés. Les Parisiens à cette montre étaient bien environ vingt mille cavaliers et trente mille piétons, «dont le roi d’Angleterre et les siens furent grandement ébahis».
Dans le Palais, avec les rois, cohabitait l’ensemble assez confus de l’administration du royaume, le trésor, la Justice. Il fut le berceau des Parlements réguliers installés dans la grand’chambre, plus tard chambre dorée.
Philippe le Bel, en même temps qu’il achevait les constructions commencées par saint Louis, complétait aussi l’œuvre d’organisation judiciaire de son prédécesseur. Il instituait un Parlement à Paris et deux autres en province, l’Echiquier de Rouen, le parlement de Toulouse, plus un parlement temporaire à Troyes, les grands jours, délégation de celui de Paris.
Il décida que le Parlement se réunirait au palais pour six semaines ou deux mois de chaque semestre, à Pâques et à la Toussaint, en cour souveraine de justice, pour connaître de toutes les affaires importantes; des prélats et des hauts barons furent mis à la tête de cette juridiction royale. Primitivement il entra dans la composition du Parlement deux sortes de conseillers: les conseillers jugeurs, tous nobles seigneurs, et les conseillers rapporteurs, ceux-ci clercs et légistes, formant les chambres des enquêtes, et admis seulement à formuler leur opinion; mais ces derniers, par la seule force des choses, se confondirent bientôt avec les autres et finalement constituèrent à eux seuls cette haute magistrature.
Le roi avait aussi près de lui sa chambre des comptes chargée de l’administration financière, et présidée également par des évêques et des barons.
Quand Philippe le Bel convoqua les Etats généraux dans les circonstances difficiles de sa lutte avec le Saint-Siège, il réunit tous les barons, les ducs, comtes, prélats, abbés des couvents, maires et échevins des communes dans l’église Notre-Dame.
C’était en 1302; en 1308 il réunit les Etats généraux à Tours; mais en 1314, les convoquant de nouveau, il les assembla en son Palais, dans la Grande Salle terminée depuis peu.
Les barons et les prélats étaient assis sur un «échaffaud» élevé probablement du côté de la Grande table, les bourgeois des communes remplissaient la salle. Enguerrand de Marigny, «chevalier coadjuteur du roi de France Philippe et gouverneur de tout le royaume,» disent les Chroniques de Saint-Denis, monta sur cet échafaud, «prêcha» longuement à l’assemblée, en commençant par un beau compliment du roi à sa ville de Paris «où les rois aux temps anciens avaient accoutumé d’avoir leur nourriture et pour cela appelaient-ils Paris chambre royale». Puis rappelant les anciennes querelles du roi Philippe-Auguste avec Ferrand comte de Flandre, il en vint à la grande affaire qui était la création de nouveaux impôts en vue d’une expédition contre les Flamands lesquels, de nouveau comme au temps de Ferrand, se dérobaient à la suzeraineté du roi de France.
«Pour laquelle chose Enguerrand requit pour le roi aux bourgeois des communes qu’il voulait savoir lesquels lui feraient aide ou non à aller encontre les Flamands à ost en Flandre. Et lors icelui Enguerrand fit lever son seigneur le roi de France delà où il séait pour voir ceux qui lui voudraient faire aide. Adonc Etienne Barbette, bourgeois de Paris, se leva et parla pour ladite ville.»
Etienne Barbette, qui était l’homme du roi et le compère d’Enguerrand, déclara au nom de tous les bourgeois et des communes que tous feraient aide volontiers au roi, ce dont il reçut aussitôt les remercîments de Philippe. L’affaire était terminée. «Et alors après icelui parlement, une taille trop male et trop grevable à Paris et au royaume de France fut levée, de quoi le menu peuple fut trop grevé, pour laquelle occasion ledit Enguerrand tomba en la haine et malédiction du menu peuple trop malement.»
De bien graves affaires se débattaient en ces dernières années du règne tourmenté de Philippe le Bel, le terrible scandale des désordres des trois belles-filles du roi, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne, allait éclater. Les trois princesses surprises avec leurs amants à l’abbaye de Maubuisson près Pontoise, où elles s’installaient sous prétexte de retraite et de dévotions, furent jetées en dure prison. Les malheureux Philippe et Gauthier d’Aulnay, amants de Marguerite et de Blanche, subirent d’horribles supplices. Jeanne put se faire déclarer innocente, mais l’amant soupçonné n’en fut pas moins pendu. Marguerite, femme de Louis le Hutin, fils aîné du roi, périt étranglée dans sa prison quand son mari monta sur le trône. C’est la Marguerite de Bourgogne de la fameuse tour de Nesle, où les légendes populaires placent le théâtre de ses débauches et de ses cruautés.
En même temps que s’établissait le renom sinistre de la tour de Nesle, l’îlot de Bussy en avant de l’île de la Cité, lequel devait plus tard, soudé à la grande île, former le terre-plein du Pont-Neuf, acquérait une non moins sinistre célébrité. Le grand procès des Templiers allait y avoir son terrible dénouement. Depuis six ans les dignitaires de l’ordre étaient traînés de cachots en cachots, de juridiction en juridiction et aussi de bourreaux en bourreaux.
Enfin dans une grande assemblée de prélats assistés de trois légats du pape, le grand maître de l’ordre, Jacques de Molay, et trois autres dignitaires furent condamnés à une prison perpétuelle. Ils devaient auparavant faire une sorte d’amende honorable et renouveler publiquement les aveux arrachés par les tortures, devant un bûcher allumé sur la place du Parvis-Notre-Dame.
Un grand échafaud avait été dressé devant le portail de la cathédrale, les commissaires apostoliques y parurent avec les quatre Templiers et les sommèrent de répéter leur confession. Deux y consentirent, mais par un coup de théâtre inattendu, Jacques de Molay et le grand maître de Normandie protestèrent solennellement contre ce que les tourments leur avaient fait avouer, et démentirent avec énergie toutes les accusations portées contre l’ordre.
La commission pontificale déconvenue rentra en délibération et, en attendant qu’elle eût prononcé, elle remit les deux relaps au Prévôt de Paris pour qu’il les gardât. Ainsi cette grande et difficile affaire n’était pas terminée, les victimes osaient encore élever la voix.
La nouvelle de la rétractation des Templiers venait d’être portée au roi. Aussitôt, après un rapide entretien avec ses conseillers, il fit amener au palais les deux Templiers. En grande hâte, on éleva un bûcher dans la petite île connue sous différents noms, comme île aux Juifs, île aux Vaches ou au Passeur aux Vaches, île Bucy, devant la maison des Etuves qui faisait l’extrémité du jardin royal, et sur le soir, à la vue du peuple rangé sur les rives, le 3 mars 1314, les deux victimes furent brûlées, gardant jusqu’au bout une contenance et une fermeté qui frappa tous les assistants, et assignant, dit une légende forgée peu après, à comparaître devant Dieu, leur souverain juge, le pape Clément avant quarante jours, et avant un an ce roi qui les regardait mourir du haut des murailles de son palais.
Pour en revenir à Enguerrand de Marigny, si par les nouvelles tailles obtenues grâce à Etienne Barbette, des Etats généraux tenus au Palais en l’année 1314, il s’était attiré la malédiction du peuple appauvri par les exactions royales, les impôts iniques et les altérations de monnaies, le clergé mis à contribution aussi sous prétexte de croisade projetée, et les nobles pour n’avoir pas été épargnés par les extorsions de son système financier, ne le haïssaient pas moins. Aussi l’orage s’amassait sur la tête de son ministre, tandis qu’au milieu de la haine des peuples s’écoulaient les derniers jours de la vie tourmentée de Philippe le Bel.
Le roi étant mort en l’automne de cette année 1314, le premier acte de son fils Louis X le Hutin fut de donner satisfaction à toutes les haines réunies, en sacrifiant le grand ministre de son père. Enguerrand de Marigny fut arrêté, enfermé à Vincennes et son procès s’instruisit en même temps que celui de ses principaux agents, clercs du trésor et officiers divers. On accusait Enguerrand de s’être enrichi par de nombreuses concussions et d’avoir dilapidé le trésor royal; on vérifiait les comptes embrouillés ou mal tenus. Outre son énorme fortune, ses domaines et ses nombreux hôtels et châteaux, et les meubles qui les garnissaient, quarante millions de biens qu’il avait amassés en quinze années de faveur royale, on lui reprochait son orgueil, qui l’avait porté à s’ériger une statue à côté de celle de Philippe dans la Grande Salle du Palais, et son esprit dominateur devant lequel avaient dû plier les plus hauts personnages, jusqu’aux frères du roi, en sorte que ce petit fonctionnaire de cour avait fini par assumer la puissance et jouer le rôle d’un véritable maire du palais.
[Illustration: LE BATIMENT DE LA TOURNELLE ET LA TOUR BON-BEC]
Cependant, pour achever d’abattre ce puissant ministre, il fallut joindre une affaire de sorcellerie au procès sérieux. Accusé d’avoir voulu envoûter le nouveau roi, il fut condamné, non cependant par le Parlement, mais par une commission de hauts barons présidée par son ennemi, le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois.
[Illustration: LOGE DE LA CHAMBRE DORÉE (XVIIIe SIÈCLE)]
Le 30 avril 1315, Enguerrand de Marigny était conduit au gibet de Montfaucon et accroché tout en haut à la dernière poutre. Or ce grand gibet de Montfaucon, principale Justice de Paris, c’était précisément Enguerrand de Marigny qui l’avait fait élever et lui avait donné sa forme monumentale. Il est possible que d’autres fourches patibulaires aient existé auparavant en cet endroit, mais on fait honneur de ce gibet fameux, vu de si loin sur le dernier renflement des hauteurs du nord de Paris, à celui qui l’inaugura presque. C’était au-dessus d’un massif carré, seize hauts piliers de pierre bordant trois côtés de la plate-forme, et réunis par trois étages d’épaisses traverses en bois, ce qui donnait quarante-cinq vides, ou fenêtres si l’on veut, au sinistre monument, quarante-cinq ouvertures dans chacune desquelles pouvaient se balancer un ou deux pendus.
La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz; Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz...
C’est François Villon qui parle dans sa ballade épitaphe «pour lui et ses compagnons s’attendant à être pendus».
On a remarqué jadis, Etienne Pasquier le rapporte, que les fourches de Montfaucon ont de tout temps porté malheur à tous ceux qui ont eu l’occasion de s’en occuper. Un des premiers successeurs d’Enguerrand, Pierre Remy, général des finances de Charles le Bel y fit faire quelques réparations, et peu après succéda aussi à Enguerrand au funeste gibet. Plus tard un lieutenant civil de Paris, les ayant fait encore réparer n’y fut point accroché, mais dut venir un jour y faire amende honorable.
[Illustration: LES CUISINES DE SAINT LOUIS]