II
L’enclos féodal du prieuré de Saint-Martin des Champs.--Le réfectoire et la chaire du lecteur.--Abbés trop gras et moines trop mal nourris.--Les procès de l’Épée.--Duels judiciaires dans la lice du prieuré.--Carrouges et Le Gris.--Les Célestins.--L’église. Musée de grands tombeaux seigneuriaux.--Les serfs de la Vierge Marie.--Aux Carmes Billettes, le dernier cloître gothique de Paris.--Le cadavre d’Étienne Marcel à Sainte-Catherine du Val des Écoliers.--L’abbaye de Saint-Antoine.--Pécheresses repenties.--Fondations hospitalières.--Les Haudriettes.--Les confrères de la Trinité et les origines du théâtre.--Les Quinze-Vingts.--Frères cordonniers et frères tailleurs.
[Illustration: FONDATION DE SAINTE-CATHERINE PAR LES SERGENTS D’ARMES DE BOUVINES]
L’autre côté de la Seine, la partie de Paris appelée la Ville, n’a point autant de couvents et d’abbayes que cet extraordinaire quartier de l’Université, Monacopolis autant que ville des études. L’établissement monacal le plus important est le prieuré de Saint-Martin des Champs, bâti en dehors de la ville de Philippe-Auguste et plus tard compris dans l’enceinte quand, au temps d’Étienne Marcel, on enferma dans une nouvelle muraille tous les faubourgs du nord.
Le prieuré de Saint-Martin des Champs, c’est comme Saint-Germain une petite ville forte enfermée dans sa ceinture crénelée, et son prieur est également très haut et très puissant seigneur, suzerain de bon nombre d’autres prieurés, de nombreuses cures, vicairies et chapellenies, et possédant haute et basse justice sur son territoire. Une abbaye de Saint-Martin avait existé dès le règne de Dagobert, à proximité d’un champ de foire, dit aussi de Saint-Martin, et qui devait se trouver sur l’emplacement du boulevard actuel. Les Normands avaient fait de cette abbaye un monceau de ruines. Ce fut le roi Henri Iᵉʳ en 1060 qui songea à faire renaître un nouveau monastère des décombres envahis par la végétation de deux siècles.
[Illustration: LE PRIEURÉ DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)]
Malgré l’importance et la richesse de la fondation nouvelle, ce ne fut qu’un grand prieuré relevant de l’abbaye de Cluny. Une enceinte formant un immense carré, avec grosses tours aux quatre angles et une vingtaine de tourelles en encorbellement sur des contreforts de distance en distance, enveloppe un jardin considérable, des bâtiments nombreux et les édifices conventuels massés dans l’angle sud-ouest du carré.
L’église est une grande nef sans bas côtés ni transept, rebâtie au XIIIᵉ siècle, mais le chœur irrégulier avec sa petite chapelle absidale en forme de trèfle a un siècle de plus et date du moment où l’architecture semble hésiter encore entre le plein cintre et l’ogive[A].
[Illustration: LE NOUVEAU PIGNON DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)]
Le portail, sans ornements, est un grand pignon à contreforts accosté d’une tourelle. Sur le côté sud du chœur s’élève un gros clocher à ouvertures romanes, probablement de la fondation du prieuré au XIᵉ siècle. Parallèlement à l’église s’étend un deuxième bâtiment moins haut et moins long, c’est le réfectoire des moines dont on attribue la construction à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle. Merveille d’élégance à l’intérieur, ce réfectoire est partagé en deux nefs aux belles voûtes portées par une épine de colonnes, d’une prodigieuse légèreté. En ce petit chef-d’œuvre de l’art du XIIIᵉ siècle, quand les moines viennent prendre leur repas, l’un d’eux monte faire une lecture pieuse, assis dans une tribune suspendue à la muraille. Cette chaire du lecteur, annexe gracieuse de l’édifice, s’accuse à l’extérieur par une saillie entre deux contreforts; à l’intérieur un escalier, ajouré sur la grande salle par de hautes lancettes trilobées, fait accéder au balcon de pierre de cette chaire, porté par un encorbellement revêtu de feuillages sculptés. Un cloître vaste et superbe orné de statues de rois, une belle chapelle de la Vierge dans le style de la Sainte-Chapelle, une salle pour le Chapitre, une tour des Archives et de grands bâtiments consacrés au logement du prieur, des dignitaires et des moines, complètent l’ensemble du monastère.
M. Hippolyte Cocheris, le continuateur de l’abbé Le Bœuf, a trouvé dans un manuscrit des Archives, registre écrit en 1340 par le prieur Bertrand de Pibrac, de très curieux détails sur l’organisation intérieure du prieuré, qui comportait en son temps cinquante moines et des dignitaires, assistés d’un nombre considérable d’officiers divers et de subalternes religieux ou laïques. Le registre Bertrand énumère les droits et attributions de chacun en commençant par le prieur:
«Nous avons dans tout notre territoire de Saint-Martin, tant à Paris que dans les faubourgs et les villages touchant à la ville de Paris où sont trente mille feux environ, toute justice haute, moyenne et basse, pour laquelle juridiction tant au civil qu’au criminel, nous instituons un camérier, un maire, un tabellion et des sergents. Et il est appelé de l’audience desdits camériers et maire à notre assise, pour corriger le jugement, et du jugement de ladite assise au prévôt de Paris et de celui-ci au Parlement. Il est délivré par nous ou par le maire en notre nom toutes mesures des grains et des vins sur tout le territoire désigné ci-dessus... Il nous est permis de confisquer tous les biens meubles et immeubles de nos sujets et serviteurs qui conspirent ou machinent contre notre personne... item, nous percevons droits sur les amendes, défauts, épaves et forfaitures... item, tous ceux qui vendent du vin doivent chaque année apporter leur mesure à Saint-Martin devant notre maire et faire vérifier ces mesures sur l’étalon,... etc.»
Le registre détaille aussi les droits et devoirs des différents dignitaires et fonctionnaires, depuis les plus importants jusqu’aux plus petits employés, et particulièrement ceux de l’hôtelier et du cellerier, chargés de tout ce qui concerne la nourriture des moines--laquelle varie selon les jours fériés ou non fériés, gras ou maigres, et selon la qualité des convives depuis les sacristains, infirmiers, grainetiers, avocats, tabellions, procureurs, médecins, etc...
Ce précieux registre contient les détails les plus circonstanciés et les plus minutieux sur la vie à l’abbaye, sur le régime de la maison et l’ordonnance des repas. Sage administrateur, le prieur fixe une moyenne de dépenses en supposant l’existence d’une cinquantaine de moines à Saint-Martin; il compte la quantité de muids de blé nécessaire, la provision de vin, le nombre de fromages, les consommations diverses, les œufs à 1,700 par semaine de Noël à Pâques, les harengs pendant le Carême à 1,250 par semaine.
On mangeait beaucoup de harengs à Saint-Martin. Cependant les officiers importants ne se privaient pas de se laisser aller quelquefois au péché de gourmandise. M. Cocheris a trouvé ailleurs le menu d’un dîner offert par le sacristain de Saint-Martin, le 4 octobre 1430, et qui se composait, pour cinq convives, de deux perdrix, un faisan, quatre pigeons, un lièvre, une poitrine de veau, carpe, brochet, anguille, raisins, poires, trois chopines d’hypocras, huit quartes de vin, plus différentes petites choses.
Si les fonctionnaires faisaient bonne chère au XVᵉ siècle, les simples moines n’étaient pas aussi heureux, car ils furent plusieurs fois réduits à intenter des procès à leurs prieurs pour obtenir une nourriture suffisante, ainsi que des réparations à leurs logements délabrés. Les réformes introduites par l’abbé de Cluny ou par le Parlement saisis de ces plaintes, amenaient pour quelque temps une amélioration, puis le mal revenait peu à peu, les fonctionnaires et les moines se remettaient, au mépris de la règle, à vivre à part, largement ou chichement.
[Illustration: LA CHAIRE DU LECTEUR, VUE DE L’EXTÉRIEUR]
Le mal, ici comme en bien d’autres monastères, c’était l’égoïsme des abbés, bergers s’inquiétant fort peu de leur troupeau, seigneurs hautains vivant en leur palais abbatial comme un seigneur temporel en son château et considérant leur abbaye comme une terre de rapport. Le régime de la commende ne pouvait qu’ajouter au mal, la richesse du bénéfice était un danger puisque cette richesse le faisait plus rechercher des hommes de cour. Et Saint-Martin des Champs était très riche, son prieur titulaire, souvent pourvu ailleurs encore, touchait de grosses sommes, tandis que les simples moines avaient mal à vivre, réduits à une misère relative et mal logés dans des bâtiments non entretenus. Certaines estampes du XVIIᵉ siècle en font foi, qui nous montrent Saint-Martin avec presque un aspect de ruine.
Le prieur de Saint-Martin eut jusqu’à la Révolution sous sa dépendance vingt prieurés dans les diocèses de Paris, Meaux, Senlis, Noyon, Beauvais, Chartres, etc...; il nommait à dix cures, vicairies ou chapellenies de Paris et à soixante-sept autres en différents diocèses. En 1790, il n’y avait plus que dix-neuf religieux au prieuré et le revenu s’élevait à 180,000 livres. Parmi les prieurs commendataires, cardinaux ou gens de cour, on compte le cardinal Richelieu qui l’ajouta en 1633 à ses autres nombreux bénéfices.
[Illustration: ANCIEN CLOCHER ROMAN DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS]
Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais regrettables, Saint-Martin
[Illustration: RÉFECTOIRE DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS.--LA CHAIRE DU LECTEUR]
y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer aussitôt occupées.
Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si longtemps.
Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains différends entre ses sujets «à coups de bâton» devant la maison de l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les «Procès de l’Épée», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes ou enfants.
Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations, de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.
Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.
Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.
--Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le Gris, ma cause est-elle juste et loyale?
--Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est bonne!
Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.
L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et l’épée de Carrouges s’enfonça.
Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.
L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba, mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.
Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.
Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi; elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.
Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État «suivant le vœu des antiquaires parisiens», dit une inscription encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte ogivale.
Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.
[Illustration: LE DUEL CARROUGES ET LE GRIS DANS LA LICE DE SAINT-MARTIN]
Parmi les principaux couvents éparpillés dans ce Paris bruyant et animé de la rive droite, il faut mettre au premier rang les Célestins, établis sur l’emplacement précédemment occupé par les Carmes. Ces religieux, venant d’un monastère de la forêt de Compiègne, obtinrent la faveur de Charles V, leur voisin de l’hôtel Saint-Paul, et des grands personnages de la cour. Sur la berge de la Seine devant le port Saint-Paul, entre le grand Hôtel Royal et l’Arsenal, Charles V leur fit construire une église dont il posa la première pierre en 1335 et le couvent s’enrichit et s’embellit bien vite par les donations royales et princières.
M. de Guilhermy, parlant des couvents secondaires qui s’établissaient partout
[Illustration: LES CORDELIERS APPRENANT L’EXERCICE.--1588]
en quantités prodigieuses aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et qui n’offraient pas l’ampleur des grands abbayes des siècles précédents, «ni les splendeurs de Cluny, les magnificences de la famille bénédictine ou les sévères grandeurs de Clairvaux», rappelle que les églises de ces couvents secondaires n’étaient que d’immenses nefs, souvent à voûtes de bois, avec une petite flèche aiguë couverte d’ardoises.
«Si les églises des couvents n’avaient plus, dit-il, ce grand caractère des anciens édifices sacrés, elles furent en revanche richement décorées: les fidèles fondaient à l’envi de brillantes chapelles dans leurs monastères préférés. A Paris plus qu’ailleurs, la mode exerce en toute chose son influence; il fut de bon ton d’avoir une sépulture de famille dans l’église ou dans le cloître d’un couvent. C’est ainsi que les églises des Cordeliers et des Jacobins étaient devenues de vrais musées de sculpture, toutes meublées de statues et de tombeaux...»
Église aristocratique, couvent admirablement placé au milieu de tous les logis féodaux qui entouraient alors l’hôtel royal de Saint-Paul «hostel solennel des grands esbattements», lequel était lui-même, non pas seulement un château royal, mais une vaste réunion d’hôtels habités par les princes du sang et les hauts personnages de la cour, on conçoit qu’à l’ombre de la monarchie et sous la protection royale couvrant «nos bien aimez chapelains et orateurs en Dieu, prieur et couvent de nostre prieuré et monastère de Notre-Dame des Célestins de Paris», les Célestins aient prospéré vite et largement.
[Illustration: LA TOUR DU VERTBOIS A SAINT-MARTIN DES CHAMPS]
Certes, indépendamment de tous les avantages de voisinage, c’est une admirable situation pour le couvent ce coin annexé à Paris par Charles V, ce saillant aigu de la muraille entre la tour Billy et la Bastille. Les bons moines, pour prendre le soleil après les exercices religieux, jouissent d’un grand enclos, d’un beau jardin mitoyen avec les cerisaies et les treilles des jardins royaux. Le rempart de la ville gêne malheureusement la vue, mais de certaines fenêtres du couvent, par-dessus les toits ou entre les pavillons de l’hôtel Saint-Paul, on peut apercevoir le cours de la Seine, l’abbaye de Saint-Victor de l’autre côté, la montagne Sainte-Geneviève hérissée de flèches et de tours et, plus près, le fleuve avec son mouvement, la batellerie du port Saint-Paul, les îles toutes vertes, l’île des Javiaux ou Louviers, les peupliers de l’île Notre-Dame qui n’est pas encore l’île Saint-Louis, superbe tableau en arrière duquel la majestueuse abside de Notre-Dame s’élève au-dessus du fouillis confus des maisons de la Cité.
En ces temps l’église des Célestins devient donc peu à peu un musée, la nef et les chapelles se remplissent de monuments, dalles, tombeaux, statues, groupes, vases funéraires, obélisques, colonnes, etc., de merveilleuses œuvres d’art que la destruction atteindra malheureusement un jour, et dont les musées se disputeront les superbes débris.
La chapelle des ducs d’Orléans surtout, bâtie en exécution d’un vœu de Valentine de Milan, lors du fameux bal dit des hommes sauvaiges ou des ardents, fête où Charles VI déguisé en sauvage faillit être brûlé vif comme ses compagnons, montra bientôt chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre assemblés autour du grand tombeau de Louis de France, duc d’Orléans, assassiné par Jean sans Peur, et de Valentine de Milan sa veuve, qui, bien qu’elle ait eu à pardonner beaucoup de choses au duc, personnage fort séduisant et doué de brillantes qualités mais très vert galant, adopta après le meurtre cette devise découragée: «Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien», et fidèlement mourut peu de mois après.
Sur ce grand tombeau des deux victimes du duc de Bourgogne réunies à leurs enfants, s’élevaient leurs statues entourées de statuettes d’apôtres, de saints et de pénitents ou pleurants.
Parmi ces tombeaux accumulés sous les voûtes, dans la chapelle d’Orléans ou dans les autres chapelles, il faut citer les tombeaux de Philippe de Chabot, amiral de France, et de Henri de Chabot, duc de Rohan, les tombeaux des Cossé, de Renée d’Orléans, de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, de la duchesse de Beldfort, femme du régent gouvernant Paris pour le roi anglais, la colonne torse entourée de Vertus à la base et portant dans une urne le cœur du connétable Anne de Montmorency[B], la pyramide des Longueville, le groupe célèbre des Trois Grâces de Germain Pilon, qui portaient sur leur tête dans une urne les cœurs de Henri III, Charles IX et du duc d’Anjou, trop gracieux contenant pour un triste contenu, pour la Saint-Barthélemy et les guerres de religion, pour les cœurs de Charles IX et de ses frères...
Ce sont là les monuments principaux, combien d’autres encore dans tous les coins réclament l’admiration ou éveillent le souvenir d’une figure historique. Les Célestins au XVIᵉ siècle ont fait reconstruire leur cloître dans le goût de la Renaissance, les arcades en plein cintre reposent sur de fines colonnettes corinthiennes accouplées; c’est élégant, mais c’est loin d’être aussi religieux que les beaux arceaux gothiques.
[Illustration: ÉGLISE SAINT-NICOLAS DES CHAMPS]
Entre autres particularités de ce couvent enrichi par les libéralités des princes vivants et embelli par les sépultures des princes morts, dont les religieux, à défaut de grandes œuvres, ont laissé surtout une réputation gastronomique, non usurpée, disent les mauvaises langues; les Célestins étaient le siège de la confrérie des notaires parisiens qui possédaient là une salle de réunion et y déposaient leurs archives.
De tout ce grand couvent des Célestins rien ne reste que le nom d’un quai de la Seine, formé avec l’ancien port Saint-Paul; tout autre souvenir en a disparu définitivement; quelques-uns des magnifiques monuments funéraires de l’église sont au Louvre ou à Saint-Denis; cloître, église, bâtiments, tout a été détruit. L’église après la Révolution transformée en écurie, fut abattue en 1849, les bâtiments devenus caserne, vécurent jusqu’à ces dernières années; puis le nouveau boulevard Henri IV est venu renverser cette caserne que l’on reconstruit maintenant un peu plus haut pour la garde républicaine.
Au XVᵉ siècle, le couvent des Blancs-Manteaux est un monastère d’une certaine importance; c’est en l’année 1258 que le monastère naquit, grâce aux libéralités de saint Louis, le grand fondateur de couvents, pour des moines venus de Marseille. Ces moines s’intitulaient les «Serfs de la Vierge Marie». Comme ils portaient de grands manteaux blancs sur leurs robes, le peuple les appelait les «Blancs Manteaux». Saint Louis leur avait donné une «méson et vielz places en tour pour eulz héberger delez la viex porte du Temple à Paris», c’est-à-dire en dedans du rempart.
A peine installés dans leur monastère, les serfs de la vierge Marie furent supprimés par le pape Grégoire X, comme beaucoup de petits ordres mendiants, mais ce fut pour être remplacés peu après par un autre ordre mendiant, les ermites de Saint-Guillaume ou Guillemites, qui portaient des manteaux noirs mais auxquels, malgré tout, le peuple conserva par habitude le nom de Blancs-Manteaux. En 1618, les Bénédictins remplacèrent à leur tour les Guillemites et firent peu après reconstruire l’église et le couvent. L’église existe rue des Guillemites, elle est loin d’être jolie, et on lui a donné pour portail celui de l’église des Barnabites, démolie dans la Cité, portail bien laid aussi, sans intérêt, conservé sans doute par sa laideur, quand tant de magnifiques portes gothiques étaient impitoyablement jetées aux gravats.
Les bâtiments des bénédictins, agrandis et transformés, sont devenus le siège de l’administration du Mont de Piété. Des dépendances s’en retrouvent encore près de l’église, dans la rue qui a gardé le nom de Guillemites.
Le couvent des Carmes Billettes avoisinait les Blancs-Manteaux; son cloître a par miracle échappé aux transformations des deux derniers siècles et aux démolitions de celui-ci. C’est chose rare à Paris un cloître complet, oublié pour ainsi dire, quand tous ceux du moyen âge, importants ou modestes, y ont péri. C’est un charmant cloître du XVᵉ siècle, tout petit, qui abrite ses arceaux sous l’église des Billettes reconstruite en 1756 dans le mauvais style du temps, et devenue depuis 1822 temple protestant.
L’origine de ce couvent de Carmes Billettes est curieuse. Un juif fort riche, Jonathas, prêteur sur gages, aurait en 1290 obtenu d’une femme, sa débitrice, qu’elle lui apportât, moyennant libération de sa dette, une hostie consacrée conservée à la communion de Pâques. Quand le juif Jonathas eût entre les mains l’hostie consacrée il essaya de la percer et de la découper à coups de couteau. Miracle! Sous les coups, l’hostie devient rouge et le sang du Christ en jaillit; alors le juif affolé prend un clou et un marteau, il frappe, le sang coule encore mais l’hostie résiste à la destruction, il la jette dans le feu, elle s’élève intacte au-dessus des flammes qui s’inclinent et lui font une auréole, il la reprend et la plonge dans une chaudière d’eau bouillante...
[Illustration: LE CLOITRE DES BILLETTES, RUE DES ARCHIVES]
C’était le jour de Pâques. Comme tout le quartier était en fête et que la foule se pressait aux églises, le fils du juif dit aux enfants chrétiens devant l’église voisine: «C’est bien en vain que vous allez adorer votre Dieu, car mon père vient de le tuer.» C’est ainsi, dit la légende, que le sacrilège est découvert, on va chez le père de l’enfant, on trouve encore l’hostie dans la chaudière où l’eau bouillante n’a rien pu contre elle. Grande rumeur, le juif est arrêté, jeté dans la prison de l’évêque et bientôt après brûlé en solennité.
La rue du crime devint «la rue où Dieu fut bouilli», la maison de Jonathas, confisquée avec tous ses biens, fut rasée et sur l’emplacement un riche bourgeois fit élever une chapelle dite des Miracles; un couvent se fonda ensuite pour les frères de la Charité de Notre-Dame des Billettes que remplacèrent les Carmes réformés en 1631. A la Révolution le couvent fut supprimé, on en conserva quelques bâtiments et l’église fut concédée au culte protestant.
Voici encore d’autres communautés plus ou moins importantes, logées en des édifices plus ou moins beaux:
Les frères de Sainte-Croix de la Bretonnerie, établis par saint Louis en 1258, avaient été appelés frères Croisiers pour la croix qu’ils portent sur leur robe. Le couvent a donné naissance à l’administration des pompes funèbres. Là était le local des jurés crieurs chargés de tous les services des obsèques et fournissant tous les objets nécessaires, draperies, cierges, billets d’invitations et même habits de deuil.
Un passage Sainte-Croix indique l’emplacement de l’église démolie en 1778 quand la Communauté fut supprimée; cette église était, paraît-il, fort belle, elle avait été construite par Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle.
L’abbaye de Saint-Magloire, entre la rue Saint-Denis et la rue Quincampoix derrière l’église Saint-Leu, en un endroit qui fut d’abord le cimetière de Saint-Barthélemy de la Cité, était un très ancien monastère fondé en l’honneur des reliques de saint Magloire, apportées à Paris par des moines bretons pour les préserver des Normands. En 1572 des religieuses pénitentes, dont Catherine de Médicis démolissait le couvent pour bâtir l’hôtel de Soissons, vinrent à Saint-Magloire remplacer les moines. Il n’en reste rien dans le quartier Saint-Denis.
Le couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, dans la rue qui mène à la Bastille, tout à côté du palais des Tournelles, est séparé seulement de l’hôtel Saint-Paul par la rue Saint-Antoine. On rencontre là un enclos assez vaste, renfermant l’église et la maison dite du Val des Ecoliers, établie par les chanoines du Val des Écoliers de Langres pour servir de collège aux novices de leur ordre. Très modeste fondation à l’origine, l’importance lui vint à l’occasion de la bataille de Bouvines. Le jour de cette terrible rencontre entre l’armée de l’empereur Othon et celle de Philippe-Auguste, armée nationale réunissant la chevalerie et les milices des communes, des hommes d’armes de la garde particulière du roi, qui dans la mêlée formidable défendaient le pont de Bouvines, firent un vœu à sainte Catherine, ainsi qu’il est dit dans une inscription sous un très beau bas-relief placé au XIVᵉ siècle au portail de l’église.
«A la prière des sergents d’armes, Monsieur Saint Loys, fonda ceste église et y mist la première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust au pont de Bovines l’an 1214.
«Les sergents d’armes pour le temps gardaient ledit pont et vouèrent que si Dieu leur donnoit vittoire ils fonderoient une église en l’honneur de Madame Sainte Katherine.
«Et ainsy fust-il.»
Le bas-relief, très souvent reproduit, représente les sergents d’armes accomplissant leur vœu; leurs costumes ne sont pas ceux du temps de Philippe-Auguste mais ceux des chevaliers du XIVᵉ siècle admirablement détaillés. L’église du vœu élevée vers 1230 dans la culture Sainte-Catherine, modifiée au XVIIᵉ siècle par un portail de Mansard, fut démolie sous Louis XVI.
En 1359, à la fin de la grande sédition, quand le prévôt Étienne Marcel et cinquante de ses partisans furent tués à la porte Saint-Antoine, qu’en désespoir de cause ils allaient livrer aux troupes anglaises et navarraises, leurs corps furent jetés nus et exposés pendant plusieurs jours dans le préau de Sainte-Catherine, où venaient les rejoindre les corps décapités des autres personnages ayant marqué dans les troubles.
Nombreuses aussi sont les communautés de femmes dans la ville du moyen âge; leur nombre ne diminuera pas, au contraire, dans les siècles qui suivront. Extra muros, dans le faubourg qui naît en avant de la Bastille Saint-Antoine, il y a l’abbaye de Saint-Antoine des Champs, fondée au XIIᵉ siècle et qui commença par être un couvent de repenties recevant les folles femmes désireuses de revenir à meilleure vie. Ces filles repenties de Saint-Antoine pour comble de pénitence faisaient des pèlerinages par la ville pieds nus et en chemise de grosse toile semblable à des sacs, ce qui sur leur passage, excitait plus de rires et de quolibets que d’édification parmi les curieux ameutés.
De cette abbaye de Saint-Antoine l’église, fort belle, fut élevée par Blanche de Castille en mémoire de la naissance de saint Louis, son fils. Tout proche se trouve une chapelle dédiée à saint Hubert et une maladrerie appelée le Répit de Saint-Hubert, hôpital où les malheureux mordus par les chiens enragés viennent se recommander au patron des chasseurs.
L’abbaye, isolée par sa situation dans la campagne sur le chemin qui mène à Vincennes, est entourée d’une muraille et d’un fossé; à l’un des angles de l’enclos, une croix a été élevée, appelée la Croix des Trahisons. Une inscription dit la raison de ce nom:
L’an MCCCCLXV fut ici tenu le landit des Trahisons et fut par une trèves qui furent données Maudit soit-il qui en fut cause.
Ce landit des trahisons, c’est-à-dire suivant le sens du vieux mot landit, la réunion des trahisons, c’était le marché aux négociations au moment de la ligue du bien public, après la singulière bataille de Montlhéry où les deux armées se mirent mutuellement en déroute et se passèrent sur le corps pour battre en retraite. Princes et seigneurs venaient parlementer à Saint-Antoine, marchandaient de la paix avec le roi Louis XI qui tenait Paris et cherchaient à tirer chacun quelque bribe de la monarchie, quelque bon duché ou comté, quelques villes, quelque charge ou pour le moins quelque argent; tous, suivant la qualité et la force du traitant «butinant le monarque et le mettant au pillage», comme dit Commines. Louis XI donna, assura, jura tout ce que l’on voulut, se promettant bien de tout reprendre ou de ne rien tenir. Et ce fut l’année où, suivant une chronique, la vigne ne donna pas, parce que les sarments (serments) n’avaient rien valu.
La rue Saint-Denis possède le grand couvent des Filles-Dieu, fondation de saint Louis. L’origine de plusieurs couvents de femmes de ces temps est la même. Pauvreté, alors comme en bien d’autres siècles, jetait beaucoup de filles ou femmes des grandes villes en «péché de luxure».
Par moments le mal devenait si grand que l’on cherchait par tous les moyens à l’atténuer; des ordonnances de la Prévôté parquaient les femmes folles de leurs corps en certaines rues, en certains quartiers, et leur interdisait le reste de la ville sous peines sévères, mais la barrière était bientôt franchie, ces rues et ces quartiers spéciaux débordaient bientôt sur leur voisinage et tout se retrouvait comme devant.
[Illustration: DÉPENDANCES DU COUVENT DES GUILLEMITES, RUE DES GUILLEMITES]
Les évêques de Paris essayaient des sermons, tentaient de véritables croisades de conversions, fondaient des maisons de refuge pour les pécheresses fuyant les quartiers licencieux des ribaudes, le Val d’amour aux tavernes hantées par la débauche, bâtissaient des hospices pour celles «qui pendant toute leur vie avaient abusé de leur corps et à la fin étaient tombées en mendicité».
La maison des Filles-Dieu, fondée hors Paris, recueillit deux cents de ces pénitentes qui rachetaient leurs fautes passées en soignant les malades de l’hôpital Saint-Lazare.
Au couvent des Filles-Dieu comme en d’autres maisons de repenties, il y avait une limite d’âge que les pécheresses ne devaient pas dépasser. Après l’âge de trente ans elles n’étaient plus admises à venir y pleurer leurs erreurs. Il eût été trop commode aux Madeleines tardives, on le comprend, de ne songer à la conversion qu’à l’heure où la rue ne voulait plus d’elles. De plus, elles devaient en entrant jurer qu’elles ne s’étaient pas jetées dans leur vie de désordres exprès, en vue de se créer des droits à cette retraite chez les pénitentes.
[Illustration: LES CORPS D’ÉTIENNE MARCEL ET DE SES PARTISANS DANS LE PRÉAU DE SAINTE-CATHERINE]
Sous Charles V, pendant les grands ravages des Anglais autour de Paris, leur couvent ayant été brûlé, les Filles-Dieu qui n’étaient plus, bien entendu, des pécheresses repenties comme à l’origine, vinrent en 1360 s’établir rue Saint-Denis, dans un petit hôpital fondé en 1216 pour loger une nuit les femmes pauvres passant par Paris, auquel hôpital elles ajoutèrent de nouveaux bâtiments et une église. Puis la décadence vint, le couvent et les biens des Filles-Dieu passèrent, à la fin du XVᵉ siècle, à l’ordre de Fontevrault.
En ces temps chaque condamné que l’on mène supplicier à Montfaucon fait, par suite d’une coutume ancienne, une dernière station à l’église des Filles-Dieu. Les religieuses viennent le recevoir, lui apportent trois morceaux de pain, un verre de vin et le mènent baiser un crucifix placé extérieurement sur le mur de l’église, pour lui inspirer le courage de continuer sa route douloureuse.
Que de fondations pieuses dans ces rues de Paris où la charité avait éparpillé un peu partout les petits hospices, les refuges et les lieux de secours; fondations infimes souvent, nées des libéralités de quelque bourgeois à son lit de mort, administrées simplement et naïvement, entretenues par les aumônes implorées dans les rues de Paris, où chaque matin des nonnes, des moines attachés à ces humbles établissements vont «crier leur pain», concurremment avec des frères quêteurs d’autres ordres, mendiant pour eux-mêmes ceux-là et qui, bien que fort riches, leur font une concurrence désastreuse et prennent pour leur superflu le nécessaire des malheureux.
Aus frères de Saint-Jacques pain Pain, por Dieu, aus frères menors Cels je tiens por bons perneors Aus frères de Saint-Augustin Icil vont criant par matin Du pain aus sas, pain aus barrez, Aus povres prisons enserrés, A cels du Val des Écoliers Li uns avant, li autres arriers Aus frères des pies demandent Et li croisés pas ne s’atandent, A pain crier mettent grand peine Et li aveugle à haute alaine, Du pain a cels du Champ-pourri Dont moult souvent, sachiez, me ri, Les bons Enfants orrez crier: Du pain, nes veuil pas oublier Les Filles Dieu savent bien dire: Du pain pour Jhésu notre sire. Ça du pain, por Dieu, aus sachesses...
C’est un poète du XIIIᵉ siècle, Guillaume de la Villeneuve, qui, dans une pièce intitulée les Crieries de Paris, ayant rapporté toutes les crieries des marchands des rues, des vendeurs de fruits, de volailles, de légumes, de poisson de mer et d’eau douce, des marchands de boissons diverses, de pâtés et de gâteaux, des marchands d’habits et de friperies, des crieurs d’actes officiels, du clocheteur des trépassés, etc., en arrive aux quémandeurs des couvents et des écoles, sans distinguer entre les couvents riches et les autres, les pieuses institutions qui n’ont vraiment pour vivre que la charité publique.
Parmi ces humbles communautés qui ont rendu le plus de services, modestement, s’occupant de soigner les malades dans les divers hôpitaux ou d’ «hebergier» les pauvres et les voyageurs, il existe rue de la Tixeranderie la communauté des hospitalières de Saint-Gervais ou de Sainte-Anastase, qui, depuis le jour lointain de la fondation, donne l’hospitalité dans sa maison de la rue de la Tixeranderie. Fondée par Garin, maçon, et Harcher son fils, prêtre, c’était d’abord une toute petite maison tenue par des frères; on y mit des religieuses au XIVᵉ siècle et une chapelle fut bâtie en 1411.
Les hospitalières de Saint-Gervais donnent aux gens dépourvus le souper et le gîte pendant trois nuits; elles hébergent entre 15 et 16,000 pauvres par an et en 1789, quand l’institution n’a plus que peu de mois à vivre, ce nombre montera à 32,238 personnes, dans l’hôpital transféré sous Louis XIV à l’hôtel d’O, rue Vieille-du-Temple, 60, à la place occupée maintenant par le marché des Blancs-Manteaux. C’était, on le voit, tout à fait l’hospitalité de nuit, une vieille institution qu’on s’efforce de faire renaître.
Les Haudriettes sont voisines des hospitalières Saint-Gervais; au commencement du XIVᵉ siècle, Étienne Haudri, panetier de saint Louis, dit la légende, ayant accompagné le roi à sa dernière croisade en Terre Sainte, y fut gardé prisonnier par les Sarrasins. Le croyant mort, sa femme désespérée voulut se retirer du monde et passer le reste de sa vie dans les prières. Elle fonda donc, dans sa maison même, une petite communauté de femmes.
Mais voici qu’un jour, après de longues années, reparaît le captif évadé ou racheté, tombant parmi ces nonnes et réclamant sa femme. Pour obtenir l’annulation des vœux prononcés par elle, Haudri, rentré dans sa charge à la cour et dans ses biens, agrandit la pieuse fondation et bâtit rue de la Mortellerie-en-Grève un hôpital destiné à recevoir de pauvres veuves. Il y ajouta une chapelle en 1306; puis ses fils continuèrent la bonne œuvre de leur père et dotèrent convenablement l’hôpital, mis en possession de quelques maisons formant le fief Cocatrix ou des Haudriettes.
A l’origine, les Haudriettes ne furent point tout à fait des religieuses, c’étaient tout simplement de pauvres veuves recueillies, vivant dévotement entre elles comme dans les béguinages de Flandre. Le peuple les appelait les bonnes femmes de la Chapelle Estienne Haudri ou les bonnes femmes de la Maison-Dieu en Grève. Plus tard l’institution changea de caractère, la maison devint un couvent comme un autre et les Haudriettes à la fin furent réunies à la communauté des dames de l’Assomption, couvent dont il reste une église à dôme du XVIIᵉ siècle dans le faubourg Saint-Honoré. Quant à la chapelle de la rue de la Mortellerie, elle fut transformée en maison particulière, disparue en 1841 dans l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Il y eut plusieurs autres fondations analogues à celle d’Étienne Haudri, mais moins importantes, entre autres l’hôpital des Veuves, rue de Grenelle, fondé en 1497 par la famille d’un maître des requêtes nommé Barthélemy pour «huit pauvres femmes veuves ou anciennes filles de quarante ans».
Les voyageurs arrivant à Paris trouvaient à certaines portes logement et secours. Dès les premiers siècles, des bâtiments annexes de l’église Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier servaient ainsi à l’hébergement.
Plus tard, quand la ville s’agrandit, l’hospice de Saint-Julien «qui héberge les chrétiens» fut reporté plus près des portes, à Saint-Benoît.
C’est en somme un vieux souvenir de la tradition hospitalière qui fit attribuer, en 1655, à l’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Julien devenu prieuré de l’abbaye de Longpont.
[Illustration: L’ÉGLISE DES FILLES-DIEU]
Dans la rue Saint-Denis, entre la rue Grenetat et la rue Guérin-Boisseau, près d’une fontaine dite fontaine de la Reine, qui apparaît assez monumentale dans le plan Truschet, ce grand pignon est celui de la chapelle de la Trinité, hôpital fondé au commencement du XIIIᵉ siècle par deux bourgeois, Jean Pallé et Guillaume Estuacol, et appelé d’abord hôpital de la Croix de la Reine.
Une communauté de frères, les frères asniers de la Trinité, ainsi appelés par le peuple qui les voit tirant leur âne par la bride mendier par les rues, donne gîte aux pauvres voyageurs, les soigne quand ils sont malades et s’ils meurent les enterre dans le cimetière qui se trouve derrière leur chapelle.
Cette institution de charité, cet hôpital, refuge des pauvres passants, c’est tout simplement le lieu de naissance du Théâtre-Français; Thalie et Melpomène y ont eu leur berceau tout proche du grabat des voyageurs dépourvus, des pauvres pèlerins, des porte-besace errant sur les routes. L’hôpital étant passé aux Prémontrés, ces moines louèrent en 1411 une salle aux Confrères de la Passion unis aux Enfants sans Souci. Confrères et Enfants sans Souci donnaient des spectacles variés, tantôt des Mystères où les grandes scènes de la vie du Christ, de la Bible ou de la Vie des Saints s’entremêlaient d’épisodes comiques, tantôt des Farces, Sotties ou Moralités, c’est-à-dire on le voit, le drame, à grand spectacle même, et la comédie de mœurs, le vaudeville burlesque déjà, dont les couplets satiriques, fort licencieux parfois, touchaient à tout et à tous, aux événements et aux personnes en vue, avec une liberté grande. Leurs représentations avaient tant de succès que, pour certaines pièces, on dut quelquefois avancer dans les paroisses l’heure des vêpres, afin de permettre aux gens et aux prêtres eux-mêmes de s’en aller s’esjouir à la Trinité.
[Illustration: LES QUINZE-VINGTS A LA PORTE SAINT-HONORÉ]
En 1548, pour y loger des orphelins, on retira leur salle aux Confrères de la Passion et ceux-ci, ayant reçu en outre défense de jouer désormais des pièces religieuses, s’en allèrent porter leur théâtre à l’hôtel de Bourgogne sous la tour de Jean sans Peur.
Le peuple désigne sous le nom d’Enfants bleus les enfants recueillis à la Trinité à cause de la couleur de leur habillement, comme il appelle Enfants rouges les orphelins de l’hôpital fondé sous François Iᵉʳ dans la rue Porte-Foin au Marais.
Plus bas et du même côté de la rue Saint-Denis, dans le quartier de l’Apport, Paris qu’assombrissent les tours du Grand Châtelet, un autre hôpital, la Maison-Dieu de Sainte-Catherine, administrée par des frères et des sœurs, loge les pèlerins et reçoit pendant trois jours les femmes ou filles qui viennent à Paris chercher une condition.
L’hôpital de la Trinité et l’hôpital Sainte-Catherine ont été supprimés à la Révolution et tout vestige a disparu de leurs édifices ou chapelles, comme a disparu aussi tout vestige de l’ancien hôpital du Saint-Esprit, ce vieux voisin de la maison de ville, qui touchait à la Maison aux Piliers et tomba au commencement du siècle pour l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Le Saint-Esprit avait été fondé au XIVᵉ siècle rue Geoffroy-l’Asnier et transféré bientôt en place de Grève, où les confrères du Saint-Esprit firent construire maison et chapelle mitoyennes avec l’hôtel de la ville, l’antique Maison aux Piliers. Cet hôpital élevait cent vingt orphelins, filles et garçons, dont les parents étaient morts à l’Hôtel-Dieu.
[Illustration: LES COCHONS DU PETIT SAINT-ANTOINE]
Une autre institution plus célèbre du moyen âge a survécu. C’est l’hospice des Quinze-Vingts, fondation de saint Louis pour les pauvres aveugles.
Aussi li benoyez roi fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré où il fist fere grand mansion porce que les poures avugles demorassent ileques perpetuelement jusques a trois cents; et ont touz les anz de la borse du roi pour potages et pour autres choses rentes...»
La maison des Quinze-Vingts au Champ-Pourri, tout près du Louvre, était dans la campagne au temps de saint Louis, quand la première porte Saint-Honoré s’ouvrait où se trouve aujourd’hui l’oratoire du Louvre. Au XIVᵉ siècle, l’enceinte d’Étienne Marcel a mis les Quinze-Vingts dans la ville, derrière la seconde porte Saint-Honoré. Dans cet enclos du Champ-Pourri assez vaste, des bâtiments divers entourent une petite chapelle dédiée à saint Rémi. C’est à peu près l’emplacement du guichet de l’Échelle, à l’entrée du Carrousel actuel; à côté sur la ligne de notre cour du Carrousel, s’élèvent deux autres petites églises, Saint-Nicaise et Saint-Thomas, entourées de leurs cimetières.
Les rentes établies par saint Louis ne suffisent pas à l’entretien des aveugles et de l’établissement des Quinze-Vingts; tous les matins les aveugles sortent et s’en vont par troupes quêter leur pain dans la ville et, se traînant les uns les autres, regagnent l’hospice quand la besace est garnie des aumônes des Halles ou des rogatons des logis bourgeois.
Jusqu’en 1780, les Quinze-Vingts sont restés là entre Louvre et Tuileries. Le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, l’homme de l’affaire du Collier, les fit transférer au faubourg Saint-Antoine, dans leur local actuel, alors caserne des Mousquetaires noirs. Leur nombre fut porté à huit cents, mais les malheureux furent bien près d’être forcés par la misère à reprendre la besace pour mendier comme jadis, les spéculations et dilapidations du cardinal ayant à peu près ruiné l’hospice; cela fit scandale alors et le règlement de la gestion des biens des Quinze-Vingts fut très laborieux.
[Illustration: LES FRÈRES CORDONNIERS]
D’autres hôpitaux encore se rencontrent en divers quartiers: hôpital Saint-Eustache, Saint-Jacques de l’Hôpital, le petit Saint-Antoine; ce dernier, hospice fondé par Charles V, est affecté aux pauvres atteints de ces maladies étranges qu’on appelait le feu Sacré, le feu Saint-Antoine ou le mal des Ardents, espèce de peste qui régna épidémiquement jusque vers la fin du XVᵉ siècle.
L’hôpital des Ardents se distinguait par une particularité pittoresque; il avait pour privilège spécial le droit de laisser vaguer par les rues, cherchant leur nourriture aux tas d’ordures, des cochons portant la marque du couvent et une clochette au cou. L’animal consacré à saint Antoine errait dans le quartier en toute liberté, sans que nul s’en offusquât ou cherchât à l’empêcher de rentrer au gîte une fois repu.
Ce vieux Paris, qui abonde en pittoresque et en singularités, put montrer pendant les deux derniers siècles une communauté très singulière qui n’était pas un couvent, des frères qui n’étaient que des demi-moines; c’était la communauté des frères cordonniers de Saint-Crépin, établie en deux maisons, rue de la Grande-Truanderie et rue Pavée-Saint-André. Les frères cordonniers ne faisaient pas de vœux monastiques, ils ne portaient pas de froc, mais vivant en commun, ils tiraient l’alène dévotement entre les offices et, il faut le croire, confectionnaient, en l’honneur de leur patron, d’excellentes chaussures. Le plan de Gomboust indique leur chapelle en cette rue Pavée-Saint-André, dite aussi rue Pavée-d’Andouilles à cause de ses éleveurs de porcs.
A la même époque il y eut aussi des frères tailleurs vivant, priant et travaillant en commun ainsi que les bons disciples de saint Crépin.
[Illustration: LE COUVENT DU PETIT SAINT-ANTOINE]
[Illustration: DERNIÈRE STATION AUX FILLES-DIEU DES CONDAMNÉS ALLANT A MONTFAUCON
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
[Illustration: L’ÉCHOPPE DE NICOLAS FLAMEL, MAITRE ÉCRIVAIN ENLUMINEUR A SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE]