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L’INCENDIE DE LA COURTILLE BARBETTE]

La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni, par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le pape livra les templiers.

[Illustration: DUGUESCLIN TRAITE AVEC LES CHEFS DES GRANDES COMPAGNIES]

Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les commanderies immédiatement investies.

A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.

Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers, la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve, ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.

A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la grande île par le Pont-Neuf,--c’est-à-dire à la place où se dresse aujourd’hui la statue d’Henri IV,--un bûcher, vu de tout Paris réuni sur les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame, avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante jours après eux et le pape un an après.

Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en débarrasser la France.

Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta terrain neutre constamment.

La Ville neuve du Temple prospère; des maisons, des hôtels se sont construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple, la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient garantis contre toute poursuite.

Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes, ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu, et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan sous le grand donjon.

Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives; elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.

Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen, dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal. Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens, ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.

Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église, du temple de Jérusalem.

Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses derniers jours:

«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite, il négocie...

«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple. Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par jour.

[Illustration: PORTE DE L’ENCLOS DU TEMPLE]

«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi, est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»

De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers, fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans, cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler, vengeance du destin, la royauté prisonnière.

Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques, qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses prisonniers.

[Illustration: LA FAMILLE ROYALE AMENÉE AU TEMPLE]

Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux Templiers avant le départ pour la croisade.

Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés: le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie. Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.

[Illustration: LA ROTONDE DU TEMPLE, 1840]

Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe, pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.

Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau, etc...

En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne. Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses privilèges singuliers.

[Illustration: MARIE-ANTOINETTE DANS LA TOUR DU TEMPLE]

Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple, était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif. Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»

L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.

[Illustration: LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN DE LATRAN]

[Illustration: LE CLOITRE DES CARMES DE LA PLACE MAUBERT] CHAPITRE VI

A TRAVERS LA VILLE ESCHOLIÈRE

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