‹ Paris de siècle en siècleChapitre 9 sur 24 · II

II

La chasse aux Huguenots de la petite Genève.--Mort de Pierre Ramus.--La Ligue.--Formation du Conseil des Seize au collège Fortet.--Les curés ligueurs.--La journée des Barricades.--Escarmouches autour de la place Maubert.--Le comte de Brissac bon sur le pavé.--La Commune blanche.--Misères des Écoles pendant le siège.--Étudiants tirelaines.--Transformation du Pré aux Clercs.--Comment la reine Marguerite faisait faire ses pénitences.--La chapelle des Louanges.

Maintes fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles, l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.

[Illustration: LA PORTE DE NESLE]

Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses. Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs

[Illustration: AU QUARTIER DES ÉCOLES]

déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du clocher,--véritable bataille enfin dont les protestants sortirent vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.

Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice, ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet, l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.

[Illustration: LE CADAVRE DE RAMUS TRAINÉ A LA SEINE]

A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.

Rentré à son collège, Ramus fut, le surlendemain de la Saint-Barthélemy, découvert caché au fond des caves et mis à rançon d’abord; mais la bande d’assassins, recrutée par ses ennemis dans les bas-fonds de la populace, revint à la charge, l’égorgea tout de même, traîna le pauvre cadavre nu jusqu’à la Seine, et l’y précipita pour aller rejoindre les corps ensanglantés que depuis deux jours la Seine charriait vers les îles de Grenelle, où des fossoyeurs les recueillaient pour les jeter en de grandes fosses.

A l’époque de la Ligue, professeurs de l’Université, moines des couvents, curés des paroisses rivalisent de zèle pour la Sainte-Union, et manifestent des sentiments hautement guisards. Les frères prêcheurs ou jacobins fournissent les plus furieux de ces prédicateurs qui mettent la hallebarde et l’arquebuse aux mains des bourgeois fanatisés. Les curés des paroisses luttent avec eux d’éloquence dans ces étranges sermons où les grossièretés, les traits ridicules sur les textes de l’Écriture appliqués aux événements, se mêlent aux provocations ouvertes à la sédition et au meurtre. Parmi ces curés se distinguent surtout ceux de Saint-Séverin et de Saint-Benoît, qu’un jour Henri III veut faire arrêter et que la populace ameutée défend.

Au collège Fortet, rue des Sept-Voies, chez Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, dans la grande salle d’un corps de logis qui existe encore, appuyé par des contreforts et flanqué d’une haute tourelle d’escalier, se réunit une assemblée de quatre-vingts personnes, prêtres, gentilshommes, procureurs, bourgeois, tous animés du même zèle catholique et guisard, qui organisèrent puissamment le parti de la Ligue, dans Paris divisé en seize quartiers, en donnant comme chefs aux Parisiens le fameux conseil des seize. Chacun de ces Seize répondait de son quartier et faisait marcher les milices bourgeoises dirigées par des chefs inférieurs, centeniers et dizeniers. Parmi ces fougueux Ligueurs, ces quarteniers qui tenaient Paris à la façon des chefs cabochiens, il se voyait d’étranges figures comme ce procureur ancien maître d’armes Bussy Le Clerc, comme Lachapelle-Marteau, maître des comptes ou Crucé, autre procureur, et des curés de paroisse, c’est-à-dire des agents des Guise travaillant à porter sur le trône une nouvelle dynastie, des politiciens forcenés, qui ayant trop de sang aux mains pour reculer, finirent, quand ils entrevirent la ruine, par vendre leur pays à l’Espagne.

Dans ces fureurs catholiques et guisardes on peut démêler aussi le vieil esprit révolutionnaire des Parisiens, et il se trouvait bien des éléments démagogiques. Ce fut deux siècles avant la Commune rouge de 93, quelque chose comme une Commune blanche qui sortit de cette maison si paisiblement bourgeoise aujourd’hui.

Simple rapprochement. Sous le collège Fortet, le cimetière de Saint-Étienne du Mont occupait un terrain en triangle irrégulier. Là, sous les fenêtres de ce curé Boucher qui fut une espèce de Marat de la Ligue, vint échouer le corps du Marat de 93, après un séjour au Panthéon, non jeté à l’égout comme on l’a dit, mais balayé des caveaux et enterré nuitamment dans le vieux cimetière.

Le collège Fortet donna donc dix années d’effroyable anarchie, dix années de troubles, de luttes sourdes, quand ce n’était point guerre ouverte, dix années pendant lesquelles Paris vécut en pleine révolution et parfois en pleine terreur.

C’est bien en vain qu’Henri III essaie de s’attacher les couvents par des dons nombreux et fait procession sur procession, comme celle où il va, avec ses mignons, tous revêtus de la cagoule des pénitents, chantant des psaumes, recevant et donnant des coups de discipline, depuis les Grands-Augustins jusqu’à Notre-Dame, sous une pluie battante. La Ligue lui répondra par d’autres processions où les moines, au lieu de disciplines, porteront la cuirasse et la hallebarde. Le roi est d’abord ouvertement attaqué, méprisé, insulté dans la chaire et dans la rue; les prédicateurs de la Ligue proclament journellement la nécessité d’en finir par le fer avec lui.

Il survient bien quelques rares périodes d’accalmie, mais elles sont suivies d’une recrudescence de rébellion, de secousses soudaines comme la journée des Barricades et la fuite du roi, puis éclate le coup de théâtre de l’assassinat des Guises à Blois, auquel répond la déchéance du roi proclamée solennellement par le Parlement et la Sorbonne, qui délient les sujets de l’obéissance.

Les Seize enfin organisent le régime terroriste, jettent en prison les tièdes, accrochent aux potences ceux qui osent élever la voix contre leurs décisions; ils arment des milices bourgeoises, des bataillons populaires pour marcher à côté des troupes espagnoles contre l’armée royale, contre Henri III d’abord, et contre le Béarnais son successeur, quand Jacques Clément a enfin exécuté ce que tant de fois les prédicateurs ont demandé.

A la journée des Barricades, les écoliers se signalèrent sous la conduite du comte de Brissac; ils prirent les armes et barricadèrent la place Maubert pendant que Cordeliers et Jacobins, réunis aux bourgeois, escarmouchaient au carrefour Saint-Séverin.

M. de Brissac satisfaisait une rancune personnelle en s’attaquant au roi. Pour quelques revers éprouvés par lui, en combats sur mer ou en batailles sur le plancher solide des gendarmes, Henri III avait dit qu’il n’était bon ni sur la terre ni sur l’eau. Furieux du mot, Brissac se jeta plein d’ardeur dans la rébellion parisienne.

--Pour le moins, dit-il, le roi saura que j’ai trouvé mon élément et que je suis bon sur le pavé!

Il le prouva bien avec ses écoliers, en recevant vigoureusement les troupes royales à coups d’arquebuse, en les repoussant la pertuisane dans le flanc, sous la grêle des pavés qui leur tombait des fenêtres, et il ne tint pas à lui de le prouver encore davantage, quand l’affaire fut bien en train dans tout Paris, en prenant le Louvre avec les bandes écolières, avec les troupes de moines armés et casqués, marchant mèches allumées, les prédicateurs en tête, pendant que d’un autre côté, le duc de Guise conduisait les bourgeois de la rive droite, les compagnies de la rue Saint-Denis. Par bonheur pour lui, Henri III put sortir à temps et courir jusqu’à Saint-Cloud, où le rejoignirent les troupes qui décampaient de la ville guisarde.

[Illustration: LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS, LA PROCESSION DE HENRI

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