‹ Paris tel qu'il estChapitre 1 sur 6 · L'HOMME AU SOU

L'HOMME AU SOU

Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.

Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.

Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.

Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.

Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en dessaisir.

Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des rixes.

Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et dans les omnibus.

Vous verrez ça au premier jour de pluie.

Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour celles qui auront des mains.

Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.

Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans le Figaro, quelques jours après la prise de Sébastopol:

«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:

«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»

Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:

«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»

Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies publiques.

Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.

UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES

Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts à combattre.

Dans le premier, on veut le statu quo.

Dans le second, on veut quitter le sentier battu.

Question de chiffon, vous l'avez deviné.

Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait peine inutile.

Voici son programme:

ART. 1er

La robe à plis est et demeure abolie.

ART. 2

Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne pourront être rétablis.

ART. 3

Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans les circonstances exceptionnelles.

ART. 4

M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.

Le spirituel rédacteur du Sport ne s'est pas fait prier.

Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:

«La robe classique a cessé d'exister.

Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.

Corsage corselet, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.

La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules, et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et l'accompagne fort gracieusement.

A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.

La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»

Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour avoir beaucoup de succès.

Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les user.

PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE

M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble, à l'instar de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.

«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les succès des pièces et la réputation des artistes?»

La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.

Il n'y a qu'à Paris où la claque soit une institution permanente et organisée.

Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.

Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer, sans que la claque donne le signal.

Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer.

Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la claque ne faisait pas leur entrée. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée, la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son chef de claque; elle sait bien que sans lui elle n'étrennerait pas.

Elle sait aussi que s'il voulait bien, sa rivale ferait vite des progrès dans l'esprit du public.

Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque.

S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait pas assez.

Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux, manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est perdue.

Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis, qui est toujours écouté.

Il note les passages importants, les mots à effets et les points d'orgue.

Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa mission est des plus délicates.

Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait tout. C'est,—en termes de coulisses,—le chatouilleur.

D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun, peut-être choquant.

D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration, et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce.

Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer jamais.

C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce.

Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui payent.

La place de chef de claque s'achète.

Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de temps qui varie de trois à cinq ans.

Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses engagements.

Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire.

On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de Paris, ils répondront invariablement:

—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux quitter le théâtre!

Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art.

Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens parce que tous les chefs de claque s'enrichissent.

Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour avoir une belle fortune fort honnêtement acquise.

M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations les plus loyales et les plus aimables.

J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui sont les commanditaires de leurs théâtres.

On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou.

Quel est donc ce mystère?

Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le mystère susdit:

Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent également.

Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas un n'entre pour rien dans une salle de spectacle.

Ils se divisent en trois classes:

Les intimes.

Les habitués.

Les solitaires.

Les intimes, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on peut compter.

Ils sont au rendez-vous dans un café voisin du théâtre, où ils sont forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le payer.

Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour leurs artistes pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement.

En 1852, un intime se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé.

Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.

—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'elle chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait.

—Jamais de la vie, répondit l'autre.

Le vainqueur réfléchit et dit gravement.

—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien.

L'habitué ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce.

L'habitué sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les applaudisse à tout rompre.

Quand l'habitué est vieux, il est absolument impossible; le présent n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de jouer un rôle de Roger ou de Massol.

Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque jamais son effet.

—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil; moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le Postillon de Longjumeau.

Le solitaire est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin qui a la maladie des premières représentations.

Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.

Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait partie du fameux tout Paris, et qu'à force de se montrer dans des endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde.

Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en leur disant:

—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!

—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne le connais pas de vue. Comment est-il?

—Mais c'est un grand blond.

On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places de solitaires aux premières représentations que les chefs de claque peuvent faire de grands bénéfices.

D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune.

Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes?

Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère Thierret.

Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se raser; le chef de claque survient:

—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse.

—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes.

—Ah! par exemple!

—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?

—Oh non!

—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne donne pas à la claque, c'est une crasseuse.»

—Mais je vous jure...

—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne pas être obligée de payer pour me faire applaudir.

—Certainement, le public s'en charge...

—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards.

—Mais, madame, je vous assure...

—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas.

Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen assez original pour ne pas payer la claque.

—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime. Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs; faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de notre duo.

Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des claqueurs.

Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on ne trouverait de plus honnêtes gens.

Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale.

Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a été acceptée.

Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un fait de cette nature.

Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces. Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un intime ou un habitué.

Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où des particuliers organisaient des cabales dans un intérêt tout particulier.

Ce temps est loin.

GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS

Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.

Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale, c'est bien le mot.

La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.

Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par des querelles intestines?

N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?

O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et voilà que tout se détraque; c'est terrible.

Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main, le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais sans enthousiasme.

Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies femmes partout, avaient prêché la concorde.

«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés; aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.

«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de T..., habitent les Champs-Élysées.

«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés.

«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.

«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.

«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles, elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une véritable curiosité.

«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue du Bac.»

Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.

Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.

Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.

Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.

Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à l'habit noir. Il préfère tout à cela.

On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits traits malins.

—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg Saint-Germain.

—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg Saint-Honoré.

C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se fâcher.

Les deux camps se regardent et tiennent bon.

De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de la Commune, vient d'être nommé curé, jusqu'à Passy, de Passy à Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote, en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres.

A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la cravate noire, ce mezzo des faux-cols, y est prohibée.

Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:

—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons bien leur donner une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en habit dans les rues à onze heures du matin.

Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:

—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas.

Toujours cette diable d'histoire du drapeau.

Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en question.

Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.

Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste! cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue Plumet... en troisièmes noces.

Il y a pourtant une trêve.

Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la proposition suivante:

«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette, c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de l'ambassade.»

Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un membre du Peerage a enfin épousé une jeune lady dont les aïeux tutoyaient Guillaume le Conquérant.

Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les dissidents sont dans la joie.

LE NÉCROLOGISTE

Béranger disait:

Les maris me font toujours rire.

J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de ce barde.

Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une prosaïque redingote à la propriétaire, il n'en est pas moins un barde; il a chanté la gloire et l'amour, et trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de la volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui ôter ça.

Le métier de barde a disparu comme bien d'autres choses.

Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette désignation: X..., né à Paris le ... 18.., taille 1m, 70; profession: barde, serait fort mal reçu dans les sociétés.

Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile aux besoins du moment.

Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos jeunes crevés n'ont pas le tempérament nécessaire pour tremper impunément leur lèvre pâle dans la coupe de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse de ses charmes, mettrait vite bon ordre à cette fantaisie; Glycère est devenue conservateur.

Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!

L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune de me trouver en wagon avec une charmante jeune femme blonde, aux allures vives, mais décentes, qui pendant un instant a été pour moi une énigme vivante.

Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des gants trop frais.

Une femme du monde ne met pas ses gants au moment d'entrer dans un compartiment.

Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin que, malgré leur fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis si gracieux que leur donne une jolie main.

Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants trop frais.

Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants de chemin de fer; ce sont des gants qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieux; ce sont des gants qui ont été une fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en visite chez les Sémichard.

Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent pour aller aux bains, ces gants là.

Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, elle avait des gants trop frais.

Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, ils ont toujours fait le tour du lac; et puis les femmes légères se mettent toujours dans le compartiment des dames seules.

Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne devinai pas.

Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de Balzac: «La femme d'un artiste est toujours une femme honnête.»

Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.

Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.

Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être elle-même une artiste.

Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine n'ayant aucune de ces façons garçonnières si désagréables chez les femmes peintres, et si insipides chez les femmes poètes.

Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque de perspicacité, je remis au hasard le soin de m'éclairer.

La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment lui dire, comme le brigadier de Pandore:

—Il fait bien chaud pour la saison.

Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes me font toujours rire, celles des autres, bien entendu; cette fois je ne riais pas, j'étais fort dépité.

Cependant, l'homme du train criait:

—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour Rouen et le Havre changent de voiture!

La dame paraissait anxieuse.

—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous loin de Lizieux?

—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je en prenant mon air le plus aimable.

—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir le Val-Richer?

—La propriété de M. Guizot?

—Oui, monsieur.

—Je ne crois pas, madame.

—Ah! quel malheur!

—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre mort?

—J'aurais donné tout au monde.

—C'est beaucoup.

—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.

—Vous le connaissiez?

—Pas le moins du monde.

—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une admiration qui serait plus naturelle chez un homme politique ou un historien que chez une jeune femme.

—Mais je ne l'admire pas du tout.

—Ah!

—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup de mal.

—Ah! madame!

—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu lieu, et Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, serait sur le trône, et nous aurions été bien plus tranquilles.

—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous faites de la politique comme ce bon Joseph Prudhomme, qui, vous le savez, prétendait que si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du monde?

—Je ne vais pas si loin.

—A peu près.

—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; on dit qu'il était austère.

—Oui, madame.

—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu bien sérieux pour une femme.

—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de vous demander pourquoi, n'ayant pas de sympathie pour le célèbre défunt, vous regrettez tant de ne pouvoir apercevoir sa demeure?

—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que M. Guizot a été un très bon mort.

De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce d'ahurissement. Ma voisine s'en aperçut et continua en souriant:

—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté plus de mille francs.

—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.

Je me sentais devenir idiot.

—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était bien content.

—Ah! votre mari était...

—Enchanté.

—Il y avait de quoi.

—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous n'avions pas eu un bon mort.

—Ah!

—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et qui ne valent rien du tout.

—Tiens! tiens! tiens!

—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, et alors on n'a pas le temps de les préparer; ou ils mettent six mois à rendre le dernier soupir, et alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux du tout.

Je regardais ma voisine; son visage était calme, son regard limpide et doux, ses cheveux blonds brillaient sous un rayon de soleil; elle était charmante; rien dans son maintien n'annonçait la folie; je me reculai épouvanté en me demandant quel pouvait être cet horrible ménage qui gagnait 1000 francs à préparer les morts de choix.

Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.

—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.

Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de la jolie voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:

—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; c'est un homme charmant.

La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.

—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut possible de parler; j'en rirai longtemps.

—Ne vous gênez pas, je vous en prie.

J'aurais voulu être sous terre.

—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que vous croyez.

—Il n'y a pas de sot métier.

—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari ressemble assez à celui du docteur Gannal dans un autre genre.

—Dans un autre genre?

—Oui, mon mari est nécrologiste.

—Je ne saisis pas.

—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.

—Je saisis encore moins.

—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la célébrité, et enfin sa maladie et sa mort.

—En effet, j'ai remarqué cela.

—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme, ses manies, ses bons mots, tout y est.

—C'est vrai.

—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps, et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela, n'est-ce pas?

—Parfaitement.

—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces articles ont été conçus et exécutés?

—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force.

—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais il n'est pas de force.

—Expliquez-vous!

—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les spécimens les plus complets de la facilité française, sont des impromptus faits à loisir, comme ceux de Mascarille; on les prépare des mois, des années à l'avance.

—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles qui sortent d'une aussi jolie bouche que la vôtre, mais vous me permettrez pourtant de me montrer un peu étonné.

—Ne vous gênez pas, je vous en prie.

—Comment peut-il se faire?...

—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de suite; je connais la partie.

Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici comment on procède.

C'est assez compliqué.

—Je le crois sans peine.

—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari comprit qu'il y avait là une mine à exploiter. Il prit toutes les illustrations qui avaient atteint la cinquantaine, et leur fit des dossiers qu'il eut soin de tenir au courant jour par jour.

—C'est très ingénieux.

—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot même, avait trait à l'une des illustrations en question, mon mari le piquait et le mettait en ordre; et chaque fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que le dossier du malade fût à jour.

—Parfait, parfait!

—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il s'y était pris à plusieurs fois avant de quitter la terre, c'est pour cela que je vous ai dit que c'était un bon mort.

—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je vous prie?

—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; tenez, M. Beulé par exemple, qui est mort sans crier gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles que huit jours après, parce que son dossier n'était pas à jour.

—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel journal votre mari est attaché?

—Mais à tous.

—Comment cela?

—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont de mon mari, il les varie suivant l'opinion des journaux. Ainsi il a fait quatre articles Guizot: l'un pour les journaux conservateurs, l'autre pour les journaux radicaux, le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le quatrième pour les sous-radicaux.

—C'est très ingénieux.

—Il en a même fait un cinquième pour les journaux napoléoniens.

—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre de travail?

—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun ne possède un cabinet aussi complet que celui de mon mari.

—Il doit gagner beaucoup d'argent?

—S'il n'y avait pas de morte-saison.

—Vous avez toujours un petit courant.

—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a de bien mauvais dans tout ça.

—Pourquoi?

—Il y en a si peu de célèbres!

—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.

—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas sympathiques; et puis nous n'avons pas de chance. Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se rompre le cou cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.

—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui a inventé cette profession?

—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, comme dit M. de Foy, ce fut Jules Lecomte, le chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée à Cannes par les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son «article». Le midi de la France n'ayant rien fait, on envoya la grande tragédienne en Égypte. Jules Lecomte perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris sa mort un des premiers, il porta son article au Figaro, qui n'était alors qu'un petit journal. M. de Villemessant comprit; il n'est pas long à comprendre, celui-là, il gratta ses tiroirs et donna cinq cents francs à Lecomte.

Jouvin dit à Mürger:

«—Mon-beau père est devenu fou.»

Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par mois au Figaro, s'écria:

«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»

Le Figaro tira à vingt mille: personne ne voulait croire à un pareil succès. Mon mari, qui était l'ami du père Brégand, le portier du Figaro, apprit par lui l'histoire et pensa qu'il y avait quelque chose à faire; il quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des horizons bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, a une valeur réelle.

—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue quelque bon mort.

—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait sur quoi compter: les grands hommes sont si bizarres!

—Le génie à ses prérogatives.

—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.

Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, elle prit son sac, son en-tout-cas, sa couverture de voyage et son manteau, qu'elle regarda avec mépris; puis, après avoir réfléchi un instant, et se méprenant sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:

—Vous regardez mon waterproof. Ah! si M. Thiers n'était pas si entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en fourrure!

Elle a fini par avoir sa pelisse.

UN PEU DE HIGH LIFE

J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne le cède en rien au bois de Boulogne.

Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.

Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour, servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock.

Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.

Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir achevé le bois de Boulogne, improvisa pour son bon peuple des faubourgs.

Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses en les amusant.

Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père de Mignonnette arriver bon premier; mais il me souvient que si les masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent les voitures de mesdames Gredinette, Fille du Jour, et autres demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait.

C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer les masses en les amusant.

Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière.

Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits viennent seuls troubler le silence des «doux bocages».

Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques villas dont les briques rouges et les toitures d'ardoises jettent des taches agréables dans l'horizon vert.

L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées d'un rocher artificiel.

O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime, parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait «construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès.

O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas dangereux.

A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent dépaysés dans cette villa.

Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute.

Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes mystérieux, c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier le sable des allées.

Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille élégante, sort à cheval et rentre deux heures après.

Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.

Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples; l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte.

Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre, dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue depuis bien longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la Prusse et il voulut lutter.

Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour.

Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans respect pour leur âge ou pour la gloire du passé.

Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.

Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité.

Dieu sauve la France!

LES PETITS OISEAUX

Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font une croisade en faveur des petits oiseaux, sans obtenir de grands résultats.

Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est fondé une société protectrice des animaux; son siège est à Paris, son influence partout, grâce à des efforts persévérants. Tout les pays du monde profitent des enseignements que leur prodiguent les hommes éminents qui sont à sa tête, un seul reste rétif:

C'est la France.

Il faut en rire, tant c'est triste!

La société a répété sur tous les tons:

«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel et odieux de tuer ou de blesser ces infiniment petits, leur mort cause un véritable préjudice. Ils vivent d'insectes qui détruisent les récoltes. Chaque petit oiseau qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix litres de vin que mangeront les vers.»

C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à détruire ces pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint de la misère.

Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; les fusils, les lacets, les cages, la glue allaient leur train; mais il paraît que ce n'était pas suffisant.

Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant on les exporte!

On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article de Paris; on les déporte comme s'ils avaient fait partie de la Commune.

«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de petits oiseaux pour la nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, ravagée par les chenilles.»

C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela sans autres commentaires.

La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et la France donc! N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, des noires, des rouges, des jaunes, des vertes, des bleues, sans compter les chenilles qui mangent les budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent rien.

Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.

La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la France aussi.

Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles avec les oiseaux des Français, qui gardent leurs chenilles. Donc, les Nouveaux-Zélandais sont très intelligents et les Français ne sont que des... gens moins intelligents que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur tout de même.

LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES

Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.

Il pleut des rosières.

Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout le monde fait bien.

Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu, il n'y a pas de mal à cela.

Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans en être plus fier.

Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide?

Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles?

A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention; tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des vieillards:

—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y étaient pas.

Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la Revue des beaux-arts, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu près.

Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins passaient dans un chantier de bois pour aller au collège Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur de la Monographie des monuments de Paris n'avait rien d'exagéré.

Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.

Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert se peupla vite et bien.

Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.

Une seule chose désolait cette ville, c'était son nom. Les Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était bien mieux.

Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux arrondissements de la capitale.

Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays; l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture: Batignolles et Paris, ça fait deux.

Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs droits et prérogatives.

Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on couronnait une gentille et honnête jeune fille.

Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées.

Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la couronner, tout est pour le mieux.

Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une pénurie inutile à constater.

Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation, bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations.

Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.

La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et jolis visages est impossible à dire.

Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger voulant se renseigner?

—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la maison de Dieu?

—Monsieur, elle a été vertueuse.

Cet étranger s'en ira en pensant:

—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles. Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres? Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République française.

LA ROSIÈRE DE SURESNES

L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les roses de Nanterre et de Salency.

Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende.

Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru insignifiant d'abord.

Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère, et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa douleur.

La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu; elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère heureuse là où elle avait tant pleuré.

Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de sa chère regrettée.

C'est une idée qui viendrait à bien des mères.

ACTRICE ET GRANDE DAME

Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre toutes, ou je ne m'y connais pas.

Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux, tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses dents blanches.

Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.

Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction tout à fait dangereux.

Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En un mot, c'était un monstre.

Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera ce qui est.

Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans sa vie quelques accès d'honnêteté.

Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.

Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.

Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut de courte durée.

Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait, devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher Paris.

Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice de H..., de changer de conversation.

—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.

Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion, elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.

—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir, et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.

—Lequel?

—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais. Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.

—Que n'allez-vous la voir?

—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.

—Où demeure-t-elle?

—Rue Bleue.

—J'y vais.

—Vous?

—Moi.

Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.

—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...

—Vous l'aimez? demanda la malade.

—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez vite.

—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.

—Cherchez bien.

—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore pour quelques heures.

—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez, parlez.

—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.

La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau, elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de l'actrice.

—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés. Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.

—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse racontait la scène.

Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois, tout le monde a eu raison.

UN THÉATRE DE L'AVENIR

Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions, ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup.

Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point.

Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle, tout le monde comprendrait.

Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais.

Quarante-cinq mille Allemands;

Quinze mille Italiens;

Dix mille Espagnols;

Six mille Russes;

Douze mille Américains.

Sans compter les Français et les Parisiens.

La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.

Voilà son plan.

Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe anglaise.

Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle.

Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste; il croit en lui et a réponse à tout.

—Que jouerez-vous? lui demandait-on.

—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de Shakspeare.

—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française, mais les autres?

—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir; l'art ne vit pas de coups de fusil.

—Bien; mais les Russes?

—Je gratterai les Polonais.

—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres.

—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde, mais on ne protège que ce qui n'est pas français.

Monsieur Sikes, vous avez raison.

LES FAUX PAUVRES

Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.

Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:

—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.

Heureusement on est prévenu.

Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule de mendiants éhontés.

Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes, de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la séquelle des demandeurs.

Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne l'applique-t-on pas avec sévérité?

Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point, lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.

Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui, admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une institution.

Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours mutuels.

Mendier, dans cette société, s'appelle faire la manche. D'où vient cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan Larchey.

Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady, au faubourg Saint-Denis.

Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.

L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les lettres destinées aux cœurs généreux.

Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit formules qui, elles, ne variaient jamais.

Les mancheurs achetaient ces lettres suivant les besoins de leur clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des clients.

—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot ou contre une actrice superstitieuse.

Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire et le mancheur qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort de ne rien avoir.

Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de grands progrès.

Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune, leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.

Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se fatigue souvent de donner au même individu.

Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.

Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de relations et congédie le solliciteur.

Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:

—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que vingt-trois ans.

La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et vint à son secours; cela dura longtemps.

Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.

Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.

—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal des uns ne détruit pas le mal des autres.

La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes, se divise en deux catégories, les leveurs et les sujets.

Le leveur est celui qui découvre une victime, le sujet est celui qui l'exploite.

Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune fille.

Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause de ses opinions avancées.

Il y a l'homme de lettres.

Il y a le peintre.

Il y a le graveur qui a perdu la vue.

Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.

Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.

Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et recommencent le lendemain.

Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.

Dans le temps, la manche avait une reine. C'était une dame titrée, qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente famille.

Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:

—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.

Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails attendrissants et s'écriait:

—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu de fortune!

On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps, cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants, passa dans le monde parisien pour une sainte.

Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle travaille encore un peu.

Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un mancheur célèbre dont ils ignoraient la profession.

C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.

Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était toujours la même.

Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et, affectant d'être fort pressé, il lui disait:

—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche, l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis jusqu'à demain.

Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison, soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le mancheur, sur vingt portes, ramassait dix louis.

Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.

—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.

—Mendiant.

—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.

—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou d'une partie de la fortune d'autrui.

—Parfaitement.

—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.

—Quelle ambassade?

—Celle que vous voudrez.

TABLEAUX VIVANTS

En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.

Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps, sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la jeunesse.

Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police qui, comme on sait, a un œil partout.

Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car l'établissement fut fermé.

Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de Prudhon.

La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer tant de peine.

Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça abîme beaucoup les appartements.

La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins de loin aux personnages du tableau choisi.

Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons sont rarissimes.

Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.

Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien qu'ils prendraient leur revanche.

L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester cinq minutes sans parler.

LE MURILLO VOLÉ

On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous qui avez trouvé le fameux Murillo?

Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera; mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.

Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié:

—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également?

Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la toile et on l'a emportée.

Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait chose possible.

Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous le règne de S. M. Louis-Philippe Ier.

C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés à un commissariat.

En plein jour, un ouvrier entra.

—Que voulez-vous?

—Je viens chercher le poêle.

—Tiens! pourquoi faire?

—Pour le nettoyer donc!

—Mais il est allumé.

—Nous allons l'éteindre.

—C'est juste.

Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident l'ouvrier à démonter le poêle et à le charger avec ses tuyaux dans une charrette à bras.

On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne l'avait avoué plus tard dans l'espoir, sans doute, que ce trait de génie lui rendrait ses juges plus favorables; mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie perce si difficilement.

UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME

J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le bonheur.

Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté venait le vent.

De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers en fit la triste expérience.

En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à marier, un jeune monsieur titré et riche ne laisse pas que de produire un certain effet.

Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art d'écrire et deviser sur faits de vénerie.

Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent viendrait à tourner.

—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment pourrai-je savoir si le vent change?

Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit:

—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira.

Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que le moins possible.

La chasse fut heureuse, on tua deux loups.

—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un.

—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait seulement d'où vient le vent.

—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme.

—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver.

Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux.

—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous promet rien de bon.

—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai vu vent du sud plus désobligeant.

Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour rire en gens bien élevés.

A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le vent.

Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les convenances s'équilibraient admirablement; on hésita longtemps, enfin le père de la demoiselle s'expliqua:

—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le vent.

Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de conduite de ce père prévoyant.

M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux.

Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne sait pas même d'où vient le vent?

Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.

M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait répondu:

—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent.

Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation.

Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin.

Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée.

Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au monde, même l'Art de s'orienter dans les déserts, par l'abbé Prugnot, ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent.

Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il alla questionner un capitaine au long-cours.

—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment faites-vous pour savoir d'où vient le vent?

Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit:

—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas avoir inventé la poudre pour s'en servir.

Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus désolé que jamais.

Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer, moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.

Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M. de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne pouvait l'entendre, il demanda négligemment:

—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le vent?

—Puh! l'habitude.

—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?

—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.

—Et puis?

—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que le vent est nord, nord-est.

Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.

—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.

—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi est en face.

M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.

—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent?

Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette.

Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la situation de cet infortuné gentilhomme?

On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler, brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le vent.

Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les girouettes qui manquent.

On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme le Times de Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit toujours à la tête de l'opinion publique.

Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire, mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible.

Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie, elle n'a pas de tête.

Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.

Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un violent coup de bâton et qui en est resté étourdi.

A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur et plus indifférent.

Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait.

«En voilà quatre de payés; tout va bien.»

Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et l'opinion publique ne bouge pas.

Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle pourrait prendre la fameuse devise:

Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus.

C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui est encore, c'est la bande à Gélignier.

De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses du jour.

LE JEU

Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.

Les femmes pour la casaque bleue.

Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien.

Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer.

Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.

Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement?

Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est enterré.

Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.

Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues jusqu'au trône.

Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher.

Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit.

Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.

Eh bien, ce n'est point mon avis.

Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en mettre un sur la vertu.

Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire du vin et en faire boire à ses enfants?

Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur le vin?

Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?

Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris?

Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral.

Qui oserait se plaindre?

On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant.

Savez-vous pourquoi?

C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus productifs.

Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que lui, il dit tout simplement:

—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.

Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus.

Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles, et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses résultats eussent été différents, si au lieu de s'appeler Société d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au mal!

Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce serait le contraire.»

Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura alloué en séance publique une médaille de quinze francs.

Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la médaille.

S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.

Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose.

Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin.

Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire:

—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu; ça vaudra mieux que de tuer votre prochain.

Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal hors de la portée de tout le monde.

Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu. Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les rendre inaccessibles au peuple.

Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout.

On joue sur le turf.

On joue dans les cercles.

On joue dans les cafés.

On joue dans les fêtes de village.

On joue sur les places; dans les rues.

Là et là, pas le moindre contrôle.

Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point.

Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier.

Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le truc.

Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il est refait.

Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le... banquier.

LES FOLLES

Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient d'adresser une admonestation assez nerveuse à deux membres de la Faculté de médecine.

Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est inutile de nommer ici, chefs de service dans un hôpital dont le nom importe peu, auraient traité plus que légèrement le secret professionnel, une des mille religions des matérialistes.

Voici le fait reproché:

La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des dames; les docteurs susdits ne se gêneraient en rien pour raconter aux étudiants qui suivent leurs leçons les événements qui ont amené la folie dans le cerveau de ces pauvres femmes.

Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces histoires vraies, aussi despotiquement que dans les romans qu'on achète trois livres dix sous pour tuer un peu le temps.

Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse la plus active des maisons de force. Des tas de pauvres femmes sont là, grimaçantes, horribles, grotesques et touchantes; les unes ont vu mourir ceux qu'elles aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour accepter chrétiennement ses terribles arrêts.

D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle prétendait soigner était muette, c'est-à-dire sans qu'on sache pourquoi.

Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs livrent à la curiosité de leurs élèves les faits particuliers qui ont entraîné la folie, mais encore qu'ils appellent ces infortunées par leurs noms de famille, et leur font quelquefois des questions ridicules qui sont d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades ont souvent des éclairs de raison.

Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, si toutefois le journal dit vrai,—car le journal pourrait bien ne pas dire vrai, on a vu des choses plus extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort de donner à ce fait l'importance que notre grand confrère lui attribue. C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, de délicatesse, tout ce qu'on voudra, mais le grand mot de secret professionnel n'a rien à voir en cette affaire.

L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin qui y professe y est appelé par l'humanité et non par la famille.

Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.

L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait en gros ce que chacun de ses membres fait en détail; elle ne fait rien pour rien.

Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses maladreries «à tout venant mal attigé».

—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, blanchis, chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, cautérisés, amputés, inhumés pour rien, pour rien! On ne vous demande même pas de trousseaux, pas de certificat de vaccination, au contraire; pas de certificat de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets insignifiants ardés par la fièvre quartaine ou le feu Saint-Antoine, si vous êtes de vrais souffreteux couverts de maux étranges, inconnus, terribles, épouvantements chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie après.

Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité n'est vraiment pas exigeante en réclamant en son nom de si légers sacrifices.

Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des façons. Ah! c'est que les enfants de l'humanité sont bien difficiles à contenter.

Les rédacteurs du journal en question sont des fils de l'humanité. Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un professeur enseigne l'art de guérir un mal s'il n'en recherche pas la cause?

Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les coins du monde pour surprendre les secrets de la science:

—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons leur faire suivre le même traitement.

Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie en disant:

—Ce grand homme est un cuistre.

Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:

—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies, elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison; cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une paralysie partielle. (Mouvement dans l'auditoire.) Ici, messieurs, je réclame votre attention.

Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains et forts (Applaudissements.), peuvent produire certains désordres sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à la fureur.

Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même.

Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le Rappel et lit le Siècle.

Dans huit jours elle lira la Liberté; si dans quinze jours, à l'aide du faux titre, on peut lui faire avaler la Patrie, elle est sauvée.

Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses professeurs.

Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler ces deux folles par leur nom et de livrer ainsi le secret des familles à quelques étudiants?

Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront docteurs et en verront bien d'autres. Puis nous ne sommes plus aux temps barbares; on n'est pas déshonoré pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.

Encore un souvenir d'hôpital.

Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez passer à l'autre alinéa, ne vous gênez pas, je vous en supplie.

Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce pauvre cher esprit qui eut tant de peine à vivre et dont les volumes de deux francs se vendent trente aujourd'hui, Alfred Delvau vint me trouver.

—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à copie, viens.

—Où?

—Tu verras.

—Mais encore?

—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.

—Merci bien.

—Oh! pas un hôpital bête!

—Mais encore?

—Les femmes folles.

—Je croyais que c'était inabordable.

—J'ai mes entrées.

—Allons.

Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le Figaro, je crois, je ne me permettrai pas, malgré le temps écoulé, de nommer la maison que nous visitâmes et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste, nous y pénétrâmes.

Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, du récit navrant de toutes les infortunes qui se déroulèrent à nos yeux; des volumes d'ailleurs ne suffiraient pas.

Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous» n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort était d'avoir aimé passionnément.

Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient, soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir leurs enfants de morts violentes.

Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait.

Nous étions dans le quartier des furieuses.

Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la créature.

Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.

Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille assise sur un banc.

C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante, noire, aux reflets roux.

Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne peuvent-ils tout voir?

—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait.

—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage, ils décidèrent d'en finir.

Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et à qui l'on donne des médailles.

—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le monde, voilà tout.

—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà deux ans de cela; elle joue paisiblement avec sa petite boîte d'émail, elle ne fait de mal à personne et n'a jamais prononcé une parole.

Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, la folle s'était levée et était venue se planter devant Delvau.

L'auteur des Lettres de Junius était non seulement beau, mais il avait la physionomie d'une douceur extrême. Il ressemblait au Christ, peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé.

Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle toucha ses yeux, ses cheveux, elle l'embrassa sur le front et, lui montrant sa petite boîte d'émail, elle lui dit d'une voix triste, lente et gutturale:

J'ai du bon chagrin Dans ma tabatière...

Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et tous trois nous pleurions comme des veaux.

LA QUESTION DES DIAMANTS

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