‹ Paroles d'un solitaireChapitre 10 sur 46 · IX

IX

Quand, à vingt-neuf ans, je perdis la santé et fus pendant de longs mois en danger de mort, ce qui m’affligeait le plus, c’était la pensée que ma mort ne servirait à rien. J’aurais voulu qu’elle fût utile à quelque chose. Oh! n’avoir rien fait durant le temps si court départi à l’homme pour accomplir sa tâche, avoir passé vainement sur la terre! Cette idée me désespérait.

La convalescence venue, le médecin me dit:

--Il faudra vous résoudre à vivre trois mois sur une chaise longue pour achever de vous guérir.

Je souris en pensant à ma révolte d’alors. L’homme jeune est impatient, exigeant. Vivre trois mois étendu, cela passait mon courage et me semblait positivement au-dessus des forces humaines. Or, ces trois mois ont duré jusqu’ici vingt-deux ans.

Heureusement qu’il n’est pas nécessaire pour apprécier la vie de n’avoir eu d’elle que des sourires. Une femme est souvent plus aimée par l’homme qu’elle repousse que par celui qu’elle exauce et souvent aussi c’est le premier qui la comprend le mieux. On voit toujours plus clair dans ses défaites que dans ses victoires. Aussi, ne me croyez pas taciturne, découragé le moins du monde. Quiconque est né avec la faculté de jouir de ce qui est beau et d’ignorer l’envie doit se regarder comme un être privilégié. Je connais mes maux mais comment peser ceux qui me furent épargnés? Quant à l’équilibre moral qui m’a permis de supporter sans trop me plaindre le lot qui m’est échu, n’en suis-je pas redevable à la nature? Tu me frappes, mais tu as mis en moi la force de te résister. Je pense souvent à cet enfant du peuple que j’ai vu un jour giflé par sa mère et qui, les cinq doigts marqués sur sa joue, relevait la tête pour dire:

--Ça ne m’a pas fait mal.

Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point la volonté de n’être pas malheureux peut agir sur l’esprit. En cela nul optimisme. Si, en toute chose et sans perdre courage, vous pressentez le pire, si d’instinct vous allez par la pensée à l’extrémité du malheur qui vous menace, la réalité chaque fois trompera votre attente et vous pourrez dire comme moi que rien de ce qui est venu assombrir vos jours n’a été aussi terrible que vous l’imaginiez.

C’est pourquoi, réduit à l’état de veilleuse, sans fortune, solitaire, privé des plaisirs matériels qui seuls, selon vous, lui donnent quelque prix, la vie reste pour moi un présent merveilleux.

Je n’attends rien des hommes, et, sans les croire plus mauvais qu’ils ne sont, je constate tous les jours qu’il y a un certain charme mélancolique à vivre loin d’eux.

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