‹ Paroles d'un solitaireChapitre 12 sur 46 · XI

XI

Solitaire, je ne l’ai pas toujours été. Malgré un penchant naturel à la sauvagerie, j’ai recherché autrefois la société de mes semblables et plus particulièrement de ceux qui servirent les Lettres, non avec plus d’amour mais plus de bonheur et parfois avec génie. Cher Loti qui n’êtes plus et dont je garde pieusement la mémoire, âme d’enfant et de prince, vous qui avez aimé si passionnément la jeunesse et la beauté, connu tous les aspects de la terre et goûté à toutes les douces choses de la vie, qui croira qu’en promenant à travers le monde votre royal exil, vous vous êtes imposé tant de grands et de petits devoirs et plié volontairement à une stricte, sévère et quotidienne discipline?

C’est pourtant votre exemple qui m’a fait concevoir qu’il est préférable, et en tout cas moins décevant, d’obéir à une règle qu’à son caprice.

C’est vous qui m’avez dit ceci:

--En commençant ma journée, j’ai toujours choisi de faire avant toute chose ce qui me déplaisait le plus.

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Ce n’est pas Rostand qui eut jamais l’idée, en commençant sa journée, de faire ce qui lui déplaisait le plus. Dormant peu, il lui arrivait de rester couché jusqu’à six heures du soir. Un ami qui venait le voir, portât-il un grand nom, n’était pas toujours sûr d’être reçu, et l’ermite d’Arnaga laissait souvent sans réponse les lettres les plus pressantes. A cause de cela, beaucoup crurent longtemps que, gonflé d’un orgueil immense, il se plaisait à vivre sur la cime imaginaire où l’avait placé l’admiration du monde. En réalité, fut-il jamais artiste plus inquiet, doublé d’un homme plus simple et plus charmant?

Je lui fis cadeau--si je puis dire--en 1901, d’un compagnon qui m’était cher, qu’il prit en amitié et qui ne le quitta guère qu’à l’instant de sa mort. Celui-là pourrait nous donner un recueil de souvenirs capables de mettre en lumière cette figure glorieuse et si peu connue.

Pour moi, il me revient à l’esprit un trait qui peint bien sa noble nature.

Il savait que Bataille le haïssait. Sur ce point, Bauër, Sarah Bernhardt, d’autres encore, lui avaient ouvert les yeux. Ainsi, lors des difficultés que Bataille eut avec Sarah au sujet de sa pièce Faust, Rostand ayant écrit à la grande tragédienne pour l’exhorter à la conciliation, celle-ci lui répondit:

«Si vous saviez en quels termes il parle de vous, comme il vous traite, vous ne prendriez pas sa défense.»

Rostand, un jour, me racontait ces choses. Je lui dis:

--Alors, si Bataille se présentait à l’Académie, que feriez-vous?

Il resta un instant silencieux puis simplement:

--Croyez-vous que cela m’empêcherait de voter pour lui?

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